‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 18 sur 67 · LA CONJURATION D'AMBOISE · texte numérisé non relu

LA CONJURATION D'AMBOISE

Louis Bouilhet fut un homme des plus estimables, un travailleur consciencieux, un artiste désintéressé et uniquement épris de son art, un écrivain respectueux de la langue. Ce sont des titres. Ajoutez qu'il fut lié d'une amitié étroite avec Gustave Flaubert, et que l'auteur de Madame Bovary crut très sincèrement au génie de l'auteur de Melœnis. Nous avons donc toutes sortes de raisons pour souhaiter que cette noble mémoire soit honorée comme il convient, et c'est pourquoi je me hâte de constater que le public a revu avec plaisir la Conjuration d'u-lmboise (i). Il s'est intéressé, ce complaisant public, à l'esquisse des principales figures historiques, il a frémi

1) L866. - Reprise à l'Odéoa, avril 1892.

LA CONJURATION DAMBOISE. ô I

aux situations tragiques, il a vibré à tant de nobles sentiments exprimés dans ce drame d'une façon continue ; des tirades particulièrement saisissantes ont été applaudies avec vigueur, les derniers tableaux surtout ont fait grande impression; l'émotion allait croissant — en vérité — et je crois bien qu'au dernier acte c'allait être de l'enthousiasme, si toutefois il fût resté quelqu'un dans la salle... Et maintenant que j'ai enregistré le succès et constaté L'opinion de plusieurs, qui sans doute a plus de poids que la mienne, je puis bien dire mon avis. Cette Conjuration tV Amboise, que c'est ennuyeux, mais aussi que c'est ridicule ! Ce que je ne puis pardonner au drame du vieux Bouilhet, c'est d'être un drame historique, c'est-à-dire d'appartenir au genre le plus faux et le plus insupportable que je sache. Le mélodrame du boulevard du Grime a sa raison d'être, et on en établirait la légitimité sur de sérieux arguments. De bons esprits prennent chaque jour la défense du vaudeville. L'opérette a encore ses partisans. Mais qui osera jamais plaider la cause du drame d'histoire ?... Voici, à mon avis, ce qui fait l'irrémédiable défaut du genre et ce qu'il y a dans sa définition elle-même de contradictoire. Le drame historique ne s'adresse qu'aux personnes très instruites. Si on ne possède pas sa chronologie sur le bout du doigt, on est perdu. Si on ne se meut pas avec aisance à travers les détails les plu- menus des grands événements et des ca-

tastrophes mémorables, on se trouve comme plongé dans une cave obscure. Si on n'a pas vécu dans la familiarité la plus intime avec les princes et les rois défunts, on risque de ne rien comprendre aux conversations qu'ils tiennent devant nous. Si, enfin, on n'a pas l'esprit souple et l'intelligence subtile avec une finesse merveilleuse pour saisir au passage les allusions les plus aériennes, on reste comme stupide aux beaux endroits. Et je m'en apercevais bien aux efforts d'attention, souvent infructueux d'ailleurs, auxquels j'ai du me livrer poursuivre, même d'un peu loin, la marche de cette Conjuration à' Amboise. Au temps déjà bien éloigné où j'étudiais au collège l'histoire du xvie siècle, l'enseignement historique n'avait pas encore été réorganisé sur les bases solides et larges où nous le voyons établi aujourd'hui. L'histoire ne tenait que peu de place dans les études. Elle était considérée comme un genre inférieur, j'entends inférieur aux exercices eux-mêmes de versification latine. On l'abandonnait aux esprits un peu lourds, aux bons élèves doués de patience, pourvus d'une ample mémoire et médiocrement partagés sous le rapport des facultés originales et personnelles. C'était absurde, et depuis on est bien revenu de cette conception saugrenue. Mais alors nos maîtres euxmêmes semblaient n'avoir que peu de foi dans l'utilité de leur tache. Celui qui était chargé de démêler devant nous les fils embrouillés de l'histoire des guerres de religion, et qui a laissé

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souvenirs parmi tous les hommes de ma génération, s'endormait régulièrement après qu'il s'était depuis un quart d'heure installe dans sa chaire. Nous ne le réveillions pas. Combien nous nous en repentons aujourd'hui ! La Renaudie, Poltrot de Méré, le prince de Condé lui-même ont des secrets pour nous.

Mais, d'autre part, et c'est la fatalité qui pèse sur toute œuvre du genre historique, ce genre qui ne peut être goûté que des personnes très savantes les choque sans cesse. Ce qui le constitue en effet, c'est le mélange de la vérité et de la fiction. L'érudit se double d'un poète et celui-ci joue à l'autre des tours pendables. Bouilhet prend des libertés avec Bouillet. Le cadre général est quasiment authentique, les faits sont pour la plupart inventés. On a une peine infinie pour faire le départ du vrai et du faux. On est tiraillé en des sens contraires, ballotté entre des impressions totalement incohérentes. On est incertain, on est troublé ; on hésite, on ne sait plus, on lâche pied. Ce qui est particulièrement irritant, c'est que, par une nécessité même du théâtre et par suite des exigences «le L'intérêt scénique, le dramatiste est obligé d'assigner aux événements les plus considérables les causes les plus minces, et de ramener les plus grands faits de l'histoire à L'éternelle intrigue d'amour. C'est Scribe qui, dans le Verre d'eau, a formulé avec la plus admirable netteté cette loi du drame historique qui consiste à subordonner toujours le piin-

cipal à l'accessoire et à ne tout apercevoir que par le petit côté. Qui est-ce qui parle des causes lointaines, des grands courants, des mouvements généraux ? Tout n'est que hasards, médiocres incidents et détails futiles. Et il est bien vrai que Pascal avait dit quelque chose d'approchant à propos du nez de Cléopâtre.

Vous me direz qu'on n'a pas le droit de faire ainsi le procès à un genre et de demander à un écrivain autre chose que ce qu'il a voulu faire. Le drame historique n'est plus à la mode. Il a plu en son temps. Il répondait apparemment au goût du public, il est né d'un besoin des esprits. Et toute la question, puisque Louis Bouilhet a voulu faire un drame historique, est de savoir s'il a réussi et si son drame est bien l'ait. Or je pense que la Conjuration d'Amboise est un drame très médiocrement fait. Dans la Conjuration, comme dans Henri III et sa Cour et dans toutes les œuvres similaires, il y a deux pièces : et elles ne se tiennent pas. H y a d'une part un tableau du règne de François II; il y a d'autre part une intrigue romanesque entre le prince de Condé et une honnête dame : madame de Brisson. Et l'intrigue romanesque est maladroitement rattachée au drame d'histoire. Cela est compliqué et pénible. Cela est mal venu, ou même n'est pas venu du tout. Ajoutez que les silhouettes des principaux personnages restent très vagues. Ajoutez encore qu'en dépit du mouvement, des grands gestes et des grands

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