LA CONJURATION D AMBOISE
cris, nous ne parvenons pas un seul instant à prendre ce drame au sérieux.
Peut-être y aurait-il peu d'intérêt à raconter la pièce par le menu et à en suivre la marche tortueuse. D'ailleurs, ce serait très long. J'indiquerai seulement les quelques scènes capitales et où l'auteur a fait porter son principal effort.
— Le premier tableau est rempli par une grande conversation politique où Catherine de Médicis explique avec les réticences nécessaires les desseins de sa politique tortueuse. — Le deuxième tableau nous transporte au domaine de la Fredonnière, à quelque distance de Blois, dans la cour du château, la nuit. C'est là que la comtesse de Brisson tombe dans un conciliabule de conjurés protestants. Elle est en danger. Le prince de Condé la sauve, et il en devient, si j'ai bien compris, éperdument amoureux, sans d'ailleurs l'avoir vue. — Le second acte met en présence François II, Condé et le duc de Guise.
— Le troisième acte s'ouvre par un monologue « comique » qui est de la drôlerie la plus lugubre. — Puis une grande scène d'amour idéal, aristocratique el romantique entre Condé et la comtesse de Brisson. Voici une déclaration dont on a fort goûté la gentillesse : Condé est aux pieds de la comtesse...
... De ces pieds charmants je veux baiser la trace !... Ah! petits pieds meurtris aux: pierres des chemins. Pieds vaillants, qui courez au dernier des humains. La nuit, furtivement, sur un mot qu'il envoie !... \'>us avez dans mon onibrr apporté tant de joie,
Que les palais, ornés des tapis les plus doux,
N'en pourraient pas montrer qui soient dignes de vous!
Et que le ciel lui-même, étalant tous ses voiles,
N'aurait pas un nuage assez brodé d'étoiles,
Assez splendide, assez plein de parfums sacrés,
Pour embellir la place où vous vous poserez !
Ces pieds qui apportent de la joie,... ces tapis,... ces voiles du ciel,... quel pathos! Et serait-ce de ce style que parle l'amour entre personnes appartenant aux hautes sphères ? — La meilleure partie de tout l'ouvrage est une scène du début du quatrième acte entre le pauvre roitelet de France et Marie Stuart. La figure d'enfant malade de François II y est assez heureusement indiquée :
Je suis un souffreteux, un malade, un enfant ;
Lamentable héritier des héros séculaires,
Je n'en ai pas la force et j'en ai les colères,
Et quand dans mon sommeil l'un d'eux vient m'avertir.
Je sens là comme un roi qui ne peut pas sortir...
Dans mes rêves
J'entends venir au loin de tels événements, Que je deviens farouche et sombre par moments, J'ai des désirs cruels... dont je frémis moi-même '... Ah ! laisse-moi plutôt quitter ce diadème ! Dieu, peut-être, Marie, a fait les mêmes lois Pour les petits enfants et pour les petits rois ! Peut-être il est un lieu plein de silence et d'ombre, Où, sous le dais tremblant des étoiles sans nombre, Ceux qui n'ont pas vécu jusqu'au terme assigné Attendent vaguement ceux qui n'ont pas régné...
Mais le drame ne se maintient guère à ces
hauteurs. Et je n'insiste pas sur la qualité des plaisanteries dont le badin prince de Condé, au dernier acte, assassine Brisson, ce tvpe des maris qui n'ont pas de chance...
Doomc. — Théâtre contemp.
II faut avouer que le drame du vieux Dumas est tout à fait amusant. Je sais tout ce qu'on pourrait dire contre cette pièce, si on la prenait par hasard pour une œuvre littéraire, et qu'on voulût La soumettre à l'examen de la plus superficielle critique. Le peinturlurage de la couleur locale y est d'une qualité particulièrement grossière. Les événements y sont de la dernière invraisemblance. L'action est toute en gros effets de mélodrame. L<- style, si j'ose dire, en est peu châtié. On y relèverait non seulement des Locutions empreintes de quelque emphase : le métier <!<• comédien, « cette robe de Nessus qu'on m' peut arracher de dessus ses épaules qu'en déchirant sa propre chair »; l'art, « ce vampire mourant de faim à qui nous jetons un manteau doré sur les épaules » ; les critiques
i 1836, — RcpriM i L'ûdéoD, octobre 1891.
ce ces anges du jugement de la nation » ; mais encore des métaphores qui ne sont pas exemptes d'incohérence. C'est ainsi qu'il y est parlé du « revers d'une médaille brillante qui porte deux couronnes, une de fleurs, une d'épines », et du théâtre « qui est une carrière dont il faut vider la coupe et le calice, boire le miel et la lie » ; et qu'on y voit briller des phrases telles que celle-ci : « Quoi qu'on ait essayé d'imiter mon écriture, ce n'est pas la mienne... » Mais à quoi bon s'arrêter à ces chicanes? On sait de reste que Dumas père ne soignait pas son style, et qu'il n'avait pas le temps. 11 ne s'occupait ni des mesquineries de l'exactitude ni des subtilités de l'étude morale. Et c'est avoir de l'encre à perdre que d'en dépenser afin de démontrer que l'auteur des Trois Mousquetaires et de Monte-Cristo, de Charles Vil et de Kean, n'écrivait pas pour les délicats.
Ce qui est bien plus curieux, c'est de songer de quelle conception de la vie et de la société procède une pareille œuvre. Dans quel cerveau étrangement conformé ont pu se dessiner ces silhouettes d'ogres et de bons géants? Dumas père était de bonne foi. De même ceux qui l'applaudissaient. En vérité, les hommes de ce temps-là étaient de grands enfants. — Kean est un comédien. 11 appartient à une profession sur laquelle pèse un préjugé. 11 est en dehors de la société et hors la loi. Cela suffit. 11 n'est pas d'héroïsmes, de noblesses, de saintetés dont il ne faille auréoler le front de ce paria sublime.
Kean est grand. Il est vraiment roi sur la scène où il triomphe, devant la salle qui l'acclame. Tour à tour Ilamlet ou Roméo, Othello, Falstafï ou Prospero, il est sombre, il est touchant, il esl terrible, il est gai, il est fou, il est sage. 11 fait parler tous les sentiments. Il incarne en lui toutes les passions. Et dans l'enthousiasme que soulèvent ses merveilleuses créations, on oublie que tout de même Shakespeare est pour quelque chose dans l'affaire. — C'est pourquoi les premiers de l'Etat briguent l'honneur de son amitié. Tout Londres a vu passer Kean dans la voiture de son compagnon le prince de Galles. Les ambassadeurs étrangers l'invitent à leur table. Mais surtout les femmes consacrent, par la délai le de leur pudeur, la toute-puissance de leur superbe vainqueur. Ce cabot a des maîtresses à ne savoir qu'en faire. On ne nous montre que trois de ces femmes éperdues (l'amour, mais elles ont un caractère symbolique et une valeur représentative. Ketty, la blonde, symbolise l'amour que toutes les femmes du peuple nourrissent pour Kean. Anna Damby symbolise l'amour dont toutes les riches héritières brûlent pour Kean. Elena, comtesse de Kœfeld, symbolise L'amour dont flambent toutes les grandes daines pour le grand Kean. Suivant l'expression si justifiée du souffleur Salomon, le soleil de l'Angleterre. Gomme le soleil, il réchauffe et vivifie. Lue jeune fille se mourait succombant au climat meurtrier de Londres ; il faisait froid dans son cœur, nuit dans son
âme embrumée par les brouillards delà Tamise. Le hasard veut qu'elle assiste à une représentation où jouait Kean. Aussitôt elle renaît à la vie, le sang se remet à circuler dans ses veines, ses joues reprennent de bonnes couleurs. Kean a fait ce miracle, et ne Ta pas fait exprès. 11 est le Christ ressuscitant les jeunes filles déjà couchées dans la tombe. Il est le bon Dieu.
Comme il est grand, comme il est beau, comme il est fort, Kean est généreux et bienfaisant. Une jeune fille peut aller chez lui et lui demander des renseignements sur la profession de comédien. Elle sortira de chez Edmond Kean aussi pure qu'elle y est entrée. Et attendu que Kean insiste sur la loyauté dont il fait preuve en pareille occasion, et que tous les personnages l'en félicitent à l'envi, force nous est de conclure à notre tour que c'est vraiment là l'effet d'une vertu singulière. Il est encore admirable avec les femmes mariées. Il n'est pas de danger où il ne s'expose plutôt que de risquer de les compromettre. Il n'est pas fier. Dans la plus obscure des tavernes, il deviendra le partenaire du premier boxeur à qui prendra fantaisie de lui pocher un œil, quitte à s'étonner ensuite qu'un grand seigneur refuse de s'aligner avec lui. Onques n'a-t-on ouï dire que Kean ait manqué à sa parole. Il est intraitable sur les questions qui touchent à l'honneur. Il est bien vrai qu'il ne paye pas ses dettes. Mais le prend-on pour un vilain ? Il est le
défenseur de tous les opprimés, le soutien des faibles, le sauveur des petites gens, le trésorier des pauvres. Qu'un prince vienne frapper à sa porte, Kean ne se dérange pas et fait congédier l'importun. Mais qu'un saltimbanque dans l'embarras ait recours à lui, Kean jouera les plus beaux morceaux de son répertoire pour faire tomber sa miséricorde en pluie d'or dans l'escarcelle du pauvre diable.
Cette conception du cabot divin est répandue dans toute l'œuvre, mais elle éclate surtout dans trois tirades qui sont les parties capitales du drame. Il s'agit d'abord de montrer la supériorité du comédien, et accessoirement de Fauteur dramatique sur ceux que l'impuissance de produire a jetés dans la critique. Quelques phrases y suffiront, où Dumas fait le jour sur les mœurs des critiques de son temps et aussi bien de tous les temps. Une actrice, naïve et pure, s'en va ingénument chez l'auteur d'un feuilleton peu élogieux. « Vous lui demandez le motif de sa haine, et ce que vous pouvez faire pour qu'elle cesse. Alors il vous dira que vous vous êtes méprise sur ses intentions, que votre talent lui plaît, qu'il ne vous hait pas, qu'il vous aime, au contraire. Vous vous lèverez comme vous venez <l<b le faire, et il vous dira : Rasseyez-vous, miss, ou demain... » Ça, comme disent les pcrsonnesde la meilleure compagnie, c'est envoyé! ■ — Deuxième tirade, ou : de la supériorité des -vus de théâtre sur les personnes titrées. C'est !<■ grand air qui termine l<i troi-
sième acte. Kean oppose sa conduite à celle de lord Melwill descendant d'une des plus grandes familles de l'Angleterre, et qui pour redorer son blason ne trouve pas de meilleurs moyens que l'enlèvement, le séquestre et le viol. — Enfin le triomphe de ce système, le plus bel effet et le plus précieux effort de cette rhétorique, c'est l'apostrophe fameuse au prince de Galles. L'histrion bafouant le prince, la royauté de théâtre humiliant la royauté véritable, Kean et « cet excellent George »... 0 Shakespeare! 6 Jocrisse!
Mais songez qu'en ce temps-là, d'autres, et des plus grands, s'élevaient à peine au dessus de cette philosophie !
Kean a pour sous-titre : Ou désordre et génie. C'est un des dogmes chers au romantisme que les nécessités de l'art sont incompatibles avec les conditions d'une vie rangée. Par définition, un artiste ne peut être un bourgeois, puisqu'il est justement le contraire. « Il faut qu'un acteur connaisse toutes les passions pour les bien exprimer. Je les étudie sur moi-même : c'est le moyen de les savoir par cœur... Avoir de l'ordre! C'est cela. Et le génie, qu'est-ce qu'il deviendra pendant que j'aurai de l'ordre? Avec une vie agitée et remplie comme la mienne, ai-je le temps de calculer minute par minute et livre par livre ce que je dois dépenser de jours ou dissiper d'argent? Oh! si Dieu m'avait donné cette honorable faculté, je serais à cette heure marchand de draps dans la Cité
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et non marchand de vers à Drury-Lane et à Covent-Garden. » Et comme l'ordre, la prévoyance, l'économie sont tout de même indispensables au point de vue des réalités de la vie pratique, il s'ensuit que quiconque est marqué du sceau du génie doit s'attendre à connaître toutes sortes de souffrances et de misères, qui sont comme le rachat de son fatal privi-
Cette ihéorie est erronée. On n'a pas eu de peine à le démontrer. Et d'abord est-il nécessaire que l'artiste, interprète ou même créateur, ait ressenti les passions qu'il veut exprimer? Un homme de beaucoup de bon sens me disait à ce propos : « Prenons pour exemple Shakespeare. J'admettrai, si l'on veut, qu'il ait connu par expérience personnelle l'amour, la jalousie, la débauche, qu'il ait été Roméo, Othello, Falstaff. Mais comment admettre qu'il ait été en outre et Macbeth et Claudius, c'est-à-dire qu'il ait été luimême assassin et assassiné? C'est impossible. L'artiste u'est pas celui qui a ressenti davantage, mai- bien celui qui a au plus haut degré la faculté d'imaginer... •>
I la esl l'évidence même. Nous savons d'autre part que l'irrégularité de la vie n'est ni l'origine ni la marque d'une extraordinaire valeur d'esprit. Tous les éclopés de la vie de Bohême sont là pour prouver que si ce genre de vie ne saurait l'aire éclore le génie, en revanche il est très capable de paralyser l<i talent. Les beaux livres ne se conçoivent pas entre deux vins. Les vers
immortels peuvent être des sanglots, ce ne sont pas des hoquets. On cite de grands poètes qui ont été en même temps de bons pères de famille et d'habiles administrateurs, soucieux de leur fortune autant que de leur gloire. Les auteurs dramatiques ne sont pas toujours incapables de calculer la recette. Il arrive que des artistes, de quelque ordre que ce soit, après une brillante carrière, finissent leurs jours dans un intérieur paisible et dans une honnête aisance, tout comme les anciennes drôlesses. Pour ce qui est en particulier des gens de théâtre, c'est, nul ne l'ignore, parmi MM. les comédiens que se trouvent aujourd'hui les fonctionnaires les plus ponctuels, et les bourgeois jouissant de la plus haute respectabilité.
Nous avons donc, par le raisonnement et par l'exemple, réfuté le paradoxe romantique. Même on pourrait trouver, non sans raison, que nous l'avons réfuté avec excès. Nos comédiens ont une bonne odeur de bourgeoisie : ne trouvezvous pas que cela se sent un peu trop dans leur jeu ? Nos écrivains sont d'habiles marchands ; pensez-vous que le mercantilisme n'ait mis nulle trace dans leur œuvre ? Je ne prétends pas que l'artiste puisse être dispensé des obligations de la morale commune. Mais l'atmosphère spéciale où il vit doit le rendre moins propre à la pratique coutumière de nos vertus. Le perpétuel souci de la traduction esthétique, la recherche de l'effet, le besoin aussi du succès entretiennent chez lui une constante excitation du
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cerveau. C'est un être d'exception. De commerce peu agréable, de relations peu sures, il faut lui passer certaines bizarreries qui font partie du métier, et des excentricités qui sont aussi bien professionnelles.
AUGUSTE YACQUERIE
Au lendemain de la première représentation de Jalousie (1), M. Vacquerie écrivait au directeur du Gymnase pour lui demander qu'on ne jouât plus sa pièce : a Lorsqu'on a fait autrefois a Tragaldabas et aux Funérailles de V honneur l'accueil qu'on a fait hier soir à Jalousie, j'étais jeune <l je prenais ces choses avec insouciance et gaieté. Aujourd'hui j'entends autrement ma dignité, et il ne me convient pas de livrer aux ricanements une œuvre que j'ai méditée plus de temps qu'on n'en a mis à la juger... » Je me serais donc fait scrupule de troubler ce drame diins le repos qui a si tôl commencé pour lui. s'il ne m'avait semblé que 1 échec de Jalousie & toul de même plus d'importance que le succès d'un vaudeville, et qu'il contient pour nous quelque enseignement.
(1) G; iiuj.i-.-, décembre 1888.
5o AUGUSTE VACQUERIE.
Jalousie devait certainement, dans les intentions de l'auteur, être un drame de psychologie. On voulait analyser les effets de la jalousie sur des âmes différentes, et nous montrer les formes que ce même sentiment peut prendre chez plusieurs individus. La jalousie féroce chez un vieillard enragé de ne pouvoir se faire aimer et de ne pouvoir redevenir jeune. La jalousie passionnée chez un jeune homme, qui est aimé et qui aime, mais d'un amour inquiet et soupçonneux. La jalousie élégïaque chez un soupirant éconduit et fidèle. La jalousie coquette chez une jolie mondaine qui s'est amusée à désespérer un homme qu'elle aimait, et ne lui pardonne pas, maintenant, que son désespoir ne l'ait pas mené pour le moins au suicide. Du choc de ces passions devait naître l'intérêt. Mais en fait c'est seulement des situations que naît l'intérêt dans Jalousie ; ce qui est venu, ce n'est qu'un drame d'intrigue, d'une intrigue compliquée et sombre.
M. Jorgan a épousé une femme beaucoup plus jeune que lui, Marcelle. Il lui en veut de cette disproportion d'âge ; il lui en veut de sa propre vieillesse, de sa laideur, de tout ce qui chez lui est fait pour mettre l'amour en fuite. La passion très réelle qu'il a pour sa femme, s'est aigrie et a tourné à une espèce de tyrannie tracassière. Il se rend bien compte que Marcelle ne l'aime pas : mais il se pose encore cette question : en aime-t-elle un autre? Oui, elle en aime un autre, elle aime le séduisant Gérard Bréhal. Celui-ci,
qui vient d'entrer dans le parc que possèdent les Jorgan a Villeneuve, s'approche du balcon de Mai celle pour cueillir une des roses sur lesquelles son souffle a passé. Marcelle le voit, ouvre la fenêtre, le gronde de son imprudence et descend auprès de lui afin d'avoir, en honnête femme qu'elle est, une explication franche. Elle connaît ses devoirs, elle est résolue à n'y point manquer. Que Gérard le sache donc bien : ils continueront à s'aimer, puisque aussi bien ils ne peuvent faire autrement; mais ce sera d'un amour pur, éthéré et résigné; ils s'adoreront dans le secret de leur cœur; ils s'attendront, et ils n'échangeront en s'attendant que des baisers métaphoriques. — Jorgan, caché derrière un buisson a tout entendu : il n'a été aucunement touché par l'honnêteté de ces deux jeunes gens, et il ne revient en scène que pour prononcer ce mot sur lequel tombe le rideau : « Je me vengerai ! »
Se venger ! mais comment? Un duel ? s'il arrive que h' mari soit blessé, ou s'il blesse l'amant, il ne réussit par là qu'à le faire aimer davantage. Un divorce? pour jeter les deux amoureux dans les bras l'un de l'autre. Non, il faut inventer une vengeance efficace. Il faut que Gérard connaisse les mêmes souffrances dont Jorgan souffre lui-même. Il faut qu'il soit jaloux. Et comme il ne sera évidemment pas jaloux du mari, il faut lui susciter un rival en dehors du mari, ou lui donner au moins l'illusion qu'il a un rival. FA alors Jorgan va s'efforcer de mettre
auprès de sa femme un amant fictif dont le rôle sera d'inquiéter l'amant véritable. Son choix tombe sur un certain Philippe, ami de Gérard et qui est a cent lieues de se douter des projets infâmes qu'il va servir inconsciemment. Jorgan l'attire à Villeneuve, lui ménage des tète-à-têle avec sa femme, et voici que cette nuit il le prie de monter dans la voiture de Marcelle et de l'accompagner à Paris. Il sait que Gérard a supplié Marcelle de ne pas consentir à cette promenade nocturne : et c'est pourquoi il insiste. Philippe se met tout naturellement à la disposition de madame Jorgan : il ne voit là qu'un service de banale courtoisie.
Cependant au troisième acte il commence à soupçonner quelque chose. Il a été surpris de trouver chez Gérard une froideur inaccoutumée. Il vient d'ailleurs de recevoir une lettre anonyme l'invitant à se rendre ce soir à Villeneuve, sous le balcon de madame Jorgan, s'il y veut voir quelque chose de très intéressant. Il flaire quelque machination ténébreuse : il est résolu à avoir le mot de l'énigme, à déjouer le guet-apensoù on l'attire; il ira. — Ici une scène violente entre Marcelle et Gérard. Pourquoi a-t-ëlle accepté de voyager avec Philippe ? Et pourquoi serait-ce, sinon parce qu'elle l'aime, parce qu'il est son amant '.' Voilà donc ce qu'il y avait au fond de ces protestations vertueuses. Kll<se refusait parcequ'elle s'était déjàdonnée. Il lui suffisait des soupirs de l'un, parce qu'elle avait les baisers de l'autre!
Dernier acte : à Villeneuve, sous les fenêtres de Marcelle. M. Jorgan attend les deux hommes, (jui ne manqueront pas de venir. A Gérard, qui arrive le premier, il déclare qu'il va se battre avec l'amant de sa femme, il le prie d'être son témoin, son unique témoin; pour le cas où il serait tué et où Gérard aurait des difficultés avec la justice, il lui laisse; une lettre par laquelle il déclare que c'est sur sa volonté formelle que ce duel irrégulier a eu lieu. Puis il s'écarte. — Arrivée de Philippe. C'était donc vrai! Et Gérard le provoque, l'insulte. Au bruit de la querelle, Marcelle est accourue et elle tâche de s'interposer; Philippe, qui, maintenant, a tout compris, essaye, lui aussi, de calmer son ami. Mais Gérard ne se connaît plus : il soufflette Philippe. Il faut donc en venir aux mains. La boite à pistolets de Jorgan est restée là, comme par hasard. Gérard tire le premier et manque son adversaire. Et alors Philippe, devenu le justicier, se détourne, et au lieu deviser Gérard, il tire sur un buisson derrière lequel il sait que Jorgan s'est embusqué. Jorgan est tué net.
Vous voyez bien maintenant qu'il ne s'agit pas ici d'une œuvre vulgaire, que la donnée n'en es1 ]>;is banale, que L'intrigue ne manque pas de vigueur. Pourquoi donc n'a-t-elle pas réussi? Et pourquoi devait-elle ne pas réussir? — On a dit d'abord qu'elle est remplie d'obscurités : et cela es l exact. En vous la racontant tout à l'heure, j<> l'ai moins analysée que je ne l'ai expliquée. A la scène, il y avait une foule de choses qui
semblaient inintelligibles, faute d'avoir été suffisamment préparées. — On a signalé en outre une maladresse qui aurait suffi à compromettre des succès moins chancelants. Dans ce drame il ne se dit pas une parole que n'entende le mari, caché dans une serre, dans un cabinet, derrière une porte. Chaque fois que Jorgan donnait une preuve nouvelle de ce vilain défaut — hélas! je suis bien obligé de le constater — c'était une explosion de rires. Et lorsqu'au dernier acte Jorgan tombe frappé derrière son buisson, il est bien justement puni par où il avait péché. Ce drame pourrait être un proverbe : « Jalousie, ou ce qu'il en coûte d épier aux portes. »
Or, ce ne sont là que des critiques de détail et superficielles. Le cas de Jalousie est autrement grave. Eùt-on débarrassé la pièce de toutes les maladresses de mise en scène, eût-on prié le plus habile ouvrier de la mettre au point, elle fut encore restée ce qu'elle est, une œuvre non viable. C'est qu'elle pèche par sa conception même : elle se réfère à une formule usée, elle est un spécimen attardé d'un art qui n'a plus cours : c'est une épave.
M. Vacquerie évoque le souvenir de Tragaldabas et des Funérailles de l'honneur. Il a raison et plus raison peut-être qu'il ne croit. Jalousie pourrait avoir été écrite à la même date que ses sœurs aînées. Elle est tout aussi bien un produit naturel du romantisme le plus intrépide et le plus naïf. Et c'est pour cela qu'elle
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est si loin de nous ! Songez en effet à l'état d'âme de l'auteur qui « inédite » Jalousie. Il s'ingénie avant tout à trouver quelque chose d'extraordinaire, à paraître atroce etsatanique. Il pourrait donner à Lucrèce Borgia son fils pour amant; il pourrait asseoir Triboulet sur le sac qui contient le cadavre de sa fille. Il préfère nous conter l'histoire d'un mari qui, pour venger son honneur, s'affuble d'un manteau couleur de muraille : c'est son droit. — De là cette conception du caractère de Jorgan. L'odieux bonhomme est pétri de toutes les noirceurs. Il est laid, il est ridicule, il est méchant. II jette à la rue ses domestiques infirmes; il provoque les dénonciations à prix d'argent; il ment et il calomnie; il dispose des traquenards avec le cynisme d'un argousin de la dernière classe. Son vrai nom, c'est Croque-mitaine. — Seulement il vient un moment où les enfants s* étant aperçus que Croque-mitaine n'existe pas, cessent d'avoir peur de lui. Nous en sommes là. Les inventions les plus romanesques ne nous touchent plus, et précisément parce qu'elles sont romanesques. Nous avons horreur de tout ce qui sonne creux, des sentiments faux, des situations fausses, du langage faux. Et ici tout est convenu, romanesque et faux. « Il y a deux mariages, dit Gérard à Marcelle, celui qui préparé par les calculs d'intérêt, formé par les convenances, est sanctionné par la loi; et l'autre qui est le vrai, parce qu'il a pour toute sanction l'amour. » Or nous appelons maintenant ce
second mariage-là par son nom qui est : adultère. « Je ne serai pas votre maîtresse, répond Marcelle, je me contenterai de souhaiter en secret la mort de mon mari, car je suis fidèle. » Or. nous apprécions ce genre de fidélité à sa juste valeur, et c'est à peine si nous faisons une différence entre cet adultère platonique et l'autre. Mais vous vous souvenez bien qu'Antony et Adèle tenaient justement ce même langage.
Il ne manque pas dans le théâtre romantique de ces raisonneurs qui raisonneraient comme Jocrisse, s'ils ne raisonnaient comme des poètes. Il n'y manque pas non plus de ces personnages en carton, sans réalité et sans solidité, êtres vagues, venus on ne sait d'où, pour faire on ne sait quoi. Et ici de même. On fait se mouvoir devant nous, un Gérard, un Philippe, un Prosper ; et à quel signe pouvons-nous distinguer Philippe de Gérard, et Philippe et Gérard de Prosper ? Il n'y a rien chez eux qui trahisse l'être qui vit, qui a un caractère, une physionomie propre : leur nom de baptême fait toute leur individualité... Mais à quoi bon insister? Toutes ces invraisemblances et toutes ces insuffisances passaient, vers i83o, grâce aux vers de Hugo et à la prose endiablée de Dumas. Dix ans plus tard le public commençait à regimber : Ponsard faisait échec au maître, et le bon sens à l'imagination. M. Vacquerie, lorsqu'il commença à écrire pour le théâtre, était déjà un peu en retard. Depuis, le mouvement s'est continué et
accentué dans cette direction, qui nous éloignait chaque jour des grands ancêtres : Dumas fils a singulièrement nui à Dumas père. Or il y a aujourd'hui un homme qui conçoit le théâtre comme on le concevait en ces temps lointains : c'est M. Vacquerie. Il s'était, lui aussi, à son heure, laissé glisser vers le genre plus moderne de la comédie sociale : car il n'y a pas de fidélité qui n'ait ses instants de défaillance. Voici qu'il est revenu à son Credo des premiers jours. La lettre qu'il écrit à M. Koning s'adresse en fait au public de Tragaldabas. Je pense que Jalousie aurait eu du succès devant ce public. Pourquoi sommes-nous devenus plus exigeants? ( notre faute après tout. C'est nous qui avons vieilli. C'est M. Vacquerie qui est resté jeune.
II y a pour nous un intérêt de curiosité très vif à voir quel effet produit aujourd'hui une des œuvres les plus considérables du théâtre moderne et qui n'a pas moins de trente-cinq années bien comptées. On sait en quoi consista le travail qu'opèrent les années sur une œuvre littéraire : c'est à faire saillir certaines parties, tandis que d'autres rentrent dans l'ombre qui plus tard s'éclaireront de nouveau. Les œuvres durables sont celles qui enferment assez de matière pour supporter sans en être épuisées le travail du temps, celles qui peuvent être envisagées sous plus d'un aspect, et qui trouvent dans leur fonds de quoi réparer à mesure des pertes inévitables. Le Demi- Monde(i) est une de ces œuvres-là; nous nous en doutions bien un peu; aussi n'en avons-nous
(1) I8S ■. — Reprise à la Comédie-Française, avril ' -
eu que plus de plaisir à le constater. Une partie de l'œuvre s'est estompée, effacée ; une autre a pris un relief inattendu. Un élément d'intérêt, et qui, à vrai dire, est le plus important, a momentanément disparu; nous en avons été quittes pour prendre l'œuvre par un autre côté.
Ce qui avait à l'origine fait le succès du Demi- Monde, c'était la peinture si neuve d'un coin de la société qui se trouvait pour la première fois étudié, décrit, désigné d'un nom qui devait rester; c'était ce joli chapitre de géographie sociale et cette découverte, — on ne peut dire : de terres vierges — , mais du moins d'un pays dont l'exacte reconnaissance n'avait pas encore été opérée. M. Dumas a raconté comment il avait été introduit dans le salon d'une baronne d'Ange ; il y avait pu observer sur le vif les mœurs de cet étrange milieu; les modèles avaient complaisamment posé; le tableau était dune absolue vérité. Seulement ce qui était vrai en 1 855 ne l'est plus en 1890. Le progrès s'est fait; on sait en quel sens. La société a marché. Tout comme l'autre, le demi-monde s'est encanaillé. On chercherait vainement aujourd'hui, sur la carte du monde galant, cette province où la galanterie n'est pas vénale. Monde disparu ! Et encore ce qui à l'époque parut audacieux ne saurait plus nous le paraître, après qu'on a tant dépassé les hardiesses de L'auteur du Demi-Monde-, nous sommes habitués maintenant à supporter au théâtre toutes les études de mauvaises mœurs, et à contem-
pler dans leur vivante ressemblance les portraits des pires courtisanes. M. AI. Dumas, d'ailleurs, ne s'y était pas trompé. « Les différents mondes, écrit-il, se sont mêlés si souvent dans les dernières oscillations de la planète sociale. qu'il est résulté du contact quelques inoculations pernicieuses. Hélas! j'ai grand'peur, au train dont la terre tourne maintenant, que la bousculade ne devienne générale, que ma définition ne soit pour nos neveux un détail purement archéologique et que, de bonne foi, ils n'en arrivent a confondre bientôt le haut, le milieu et le bas. » Ce sont les « neveux » de l'auteur qui composent maintenant la majorité du public. Le détail purement archéologique les laisse en effet à peu près indifférents.
Mais M. Al. Dumas n'est pas seulement un observateur très perspicace, c'est encore un très vigoureux dramatiste. Cet auteur dramatique — d'une espèce qui se fait chaque jour plus rare — est un homme de théâtre. Cette comédie <!<■ mœurs a pour support un drame solidement charpenté. C'est le drame qui a résisté, lue femme qui est partie de la plus basse origine, mais qui a de la beauté, de l'esprit, de l'adresse, est arrivée à faire partie du demi-monde; elle tâche a s'élever jusqu'au vrai monde. Mme la baronne Suzanne d'Ange n'est ni baronne, puisque le baron d'Ange n'était pas son mari, ni veuve, puisqu'elle n'a jamais été mariée, mais elle a été la maîtresse d'un grand seigneur à qui elle doit sa fortune, et l'amie de plusieurs I»' i Mie. — TVàtre contemp. 4
seigneurs de moindre importance; elle voudrait maintenant devenir la légitime épouse d'un honnête homme. Arrivera-t-elle à se débarrasser de son passé? L'échafaudage qu'elle a élevé à grand'peine, à force de tact et de prudence, en fera-t-elle un édifice, et le couronnera-t-elle par un mariage? Chez Olivier de Jalin, amant éconduit, qui l'emportera de la reconnaissance ou de la jalousie, et qui du galant homme ou de l'honnête homme ? Enfin, chez M. de Nanjac, l'amour sera-t-il assez fort pour subsister après chacune des révélations qui, peu à peu, l'instruisent du passé de celle à qui il va donner son nom ? Ce drame à trois personnages, cette lutte d'une femme avec son passé, ce duel avec Famant d'hier devenu maintenant le plus dangereux des adversaires, c'est là ce qui nous a tenus jusqu'au bout intéressés et haletants. Ainsi, la pièce à laquelle nous avons assisté, ce n'est plus le Demi-Monde, c'est plutôt : la Baronne d'Ange. L'auteur avait eu à la vérité des visées plus hautes et plus larges, et nous lui faisons, malgré nous, tort du meilleur de ses intentions. C'est que nous sommes mal placés pour en juger. Nous ne sommes ni assez près, ni assez loin ; n'étant plus les contemporains et n'étant pas encore la postérité. Mais le temps qui a dérangé les choses saura bien les remettre en place; et plus tard l'équilibre se rétablira entre les divers éléments d'intérêt; l'ouvrage reprendra ses justes proportions, son harmonie, son aspect véritable. Car il est appelé
à rester comme un ouvrage type et comme le classique d'un genre.
Le Demi-Monde passe pour le chef-d'œuvre de son auteur. 11 se pourrait en effet que M. Dumas y eût mis beaucoup de ses qualités les plus précieuses et très peu de ses défauts. La pièce est en cinq actes. Cette question de forme et de cadre a son importance. Aux personnages du théâtre, comme aux autres, il faut de l'espace pour se mouvoir, et de l'air pour respirer. C'est plus tard que M. Dumas nous donnera ces drames à la vapeur, en trois actes, voire en un seul, et dans lesquels il est contraint, faute de place et faute de temps, à se contenter de silhouettes au lieu de portraits, et d'esquisses sommaires au lieu d'études approfondies. Ici l'action se déroule dans toute son ampleur, les figures principales se laissent voir sous tous leurs aspects, l'analyse est patiente, la description minutieuse, la manière est à la fois large et précise, le trait ferme et appuyé, la touche savoureuse et grasse. Certes l'auteur s'y montre déjà comme l'historiographe d'un monde restreint et comme un spécialiste adonné à l'étude de questions particulières et particulièrement délicates; mais du moins n'y voit-on point encore paraître; le moraliste législateur qui se donnera plus tard la mission de réformer le code au nom de l'Evangile. Et enfin, s'il est vrai qu'on nous y présente sous les traits d'< olivier de Jalin l'ancêtre de toute une [ignée de raisonneurs insupportables, encore faut-il re-
connaître que cet ancêtre élégant et spirituel vaut mieux que sa descendance, que ce père est plus jeune que ses fils, et que ce raisonneur, non content de raisonner, prend encore part à Faction, et a droit de figurer dans un drame dont il est l'un des principaux meneurs.
Mais le Demi-Monde est plus que le chefd'œuvre d'un auteur, c'est l'un des chefs-d'œuvre d'un genre qui a été universellement adopté sur nos principales scènes pendant trente années, auquel nous devons le meilleur de la production dramatique de ce siècle, et que sans doute on cherche maintenant à supplanter, mais qu'on n'a pas encore remplacé. Ce qui constitue ce genre, c'est qu'on y fait à coté de la peinture du milieu et de l'étude des personnages, une place à l'observation, et qu'on y considère l'intrigue, non certes comme l'objet principal, mais comme un accessoire dont encore ne sauraiton se dispenser. On pense que, pour intéresser le spectateur, ce n'est pas trop d'un milieu soigneusement décrit, d'une intrigue bien choisie et de personnages enfin auxquels on conserve une complexité qui est celle même de la vie.
Le milieu d'abord. — On nous le fera connaître en nous présentant les types qui en sont comme les principaux spécimens et les variétés les plus significatives. Au premier plan et en pleine lumière, la baronne d'Ange, le produit le plus complet des mœurs, des idées, des ambitions et de toute l'atmosphère d'un certain monde. A quelque distance, une madame de
Vernières, sorte de douairière, au douaire incertain, l'ait de restes compromis et d'espérances problématiques, qui tient un tripot dans le décor sévère d'un salon, et se sent devenir respectable, à mesure que grisonnent ses cheveux. Une madame de Santis, dégringolant de l'adultère simple à la cascade composée. Une Marcelle de Sancenaux, jeune fille grandie au milieu des compromissions fâcheuses, et à qui la vie n'a plus guère de choses à enseigner, surtout des plus vilaines et des plus tristes. Enfin, dans la coulisse, un M. de La tour, descendant des Latour-prends-garde, occupé à faire fructifier par le jeu une fortune héritée de l'usure; et d'autres encore, « tous ces messieurs» dont le groupe se décompose en deux parts, celle des fripons et celle des dupes. — Sans doute il serait à souhaiter que tous ces individus fussent marqués de traits assez nets pour que nous n'eussions pas besoin d'être renseignés par ailleurs sur le monde auquel ils appartiennent. Mais l'auteur se défie de lui-même, ou de son public. Il charge une sorte de montreur, ou de compère, d<* nous faire les honneurs de sa pièce, et de nous expliquer tout au long ses intentions, h-' là le rôle du Raisonneur. De là les tirades, et de là le couplet, ce couplet où se trouve contenue la phrase musicale dont toute la pièce n'esl que le développement, le thème sur lequel actes et scènes ont été exécutés comme autanl de variations. Ce couplet des « Pèches à quinze sous » a été tant cité, tant
imité, tant démarqué, qu'il semble aujourd'hui un peu rengaine, à l'exemple des airs d'opéra vulgarisés par l'orgue de Barbarie. Mais tâchez ■ d'oublier les couplets similaires; prenez-le en lui-même; quelle merveille de facture!
L'intrigue. — Jamais les maîtres de notre théâtre, j'entends les Augier et les Dumas, n'ont pensé qu'il leur fût permis de supprimer purement et simplement l'intrigue. Puisqu'un drame est une action, ils ont cru nécessaire qu'il se passât quelque chose dans les cinq actes d'un drame. Quelle que pût être la connaissance qu'ils avaient du cœur humain ou de la société contemporaine, ils ne se sont pas crus en droit d'ignorer les lois de leur art, et de méconnaître les exigences de la scène. On n'a pas encore démontré qu'ils eussent tort. — La difficulté est sans doute de trouver une intrigue bien appropriée au milieu, une action qui puisse justement s'y encadrer. M. Dumas n'y est pas toujours arrivé. Mais dans l'espèce il ne viendra à l'esprit de personne de nier qu'il n'y ait ici adaptation parfaite entre le milieu et le sujet. — Ce que l'on peut critiquer seulement ce sont certains détails de la mise en œuvre. La donnée première exige de la part du spectateur un effort de complaisance peut-être difficile. De si loin que vienne M. de Nanjac, cela n'explique pas suffisamment le rôle de bonne dupe qu'on lui fait jouer : c'est un homme après tout, non plus un enfant; il a passé l'âge où certaines naïvetés peuvent encore s'épanouir. De même,
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on ne comprend guère de quelle nature peut être l'amour d'un homme, qui n'étant ni un maniaque, ni un dépravé, se résigne à cette ignominie de devenir le mari de la baronne d'Ange. Surtout le dénouement nous choque par ce qu'il a tout ensemble de mélodramatique et d'enfantin, par cette ruse qui consiste à faire passer Nanjac pour mort, par ce piège grossier où se prend la subtile Suzanne.
Ce qui importe surtout au théâtre, c'est de jeter sur la scène des êtres qui vivent; et de ceux-là il y a dans le Demi-Monde au moins un. La baronne d'Ange est une des physionomies les plus séduisantes, et c'est en même temps une des plus vivantes figures de la comédie moderne. C'est Célimène, mais Célimène transportée dans un autre temps et dans d'autres mœurs. Elle a autant d'esprit, et une grâce aussi forte que la grande coquette du xvne siècle. Avec non moins de souplesse et non moins d'art, elle se joue du cœur d'un autre Alceste. Et elle s'en joue avec une plus meurtrière cruauté. A la jeune veuve de jadis qui voulait surtout se faire une cour d'adorateurs et se meubler un salon de conversation, nous avons sul>>t il u<- la courtisane avide de considération, jalouse de se faire enfin un état civil régulier. Mais la baronne d'Ange n'est pas seulement « la courtisane qui veut se faire épouser ». Elle est femme. 11 y a dans son cœur des replis cachés; il y a dans sa conduite des mobiles inexpliqués et qui pour elle-même restent obs-
curs. N'a-t-elle point pour M. de Nanjac, pour son adorateur naïf et passionné, un peu d'affection vraie? Ou plutôt ne garde-t-elle pas pour le sceptique Olivier un reste d'amour? Et ce sentiment ne va-t-il pas grandissant, à mesure qu'elle trouve dans Olivier un adversaire plus digne d'elle, plus capable de combattre contre elle à armes égales, et dont l'amour serait comme pimenté par le mépris ?
Je laisse de côté la question du style et du dialogue tout fourmillant de mots rapportés :
Quand on tombe, on ne tombe jamais bien...
Il parait qu'elle a jeté son bonnet par-dessus les moulins. — Pas tout à fait. Mais comme c'est une femme bien élevée, elle les salue quand elle les rencontre...
Sommes-nous bêtes! — Si tu voulais bien parler au singulier. — Volontiers. Es-tu bêle!...
On n'a pas du bonheur comme on a du ventre, sans le faire exprès...
Il a eu son premier duel à dix-huit ans et il a tué son adversaire. — C'est bien entrer dans la vie — dans la vie des autres.
Ce n'est pas le ton de la conversation habituelle. Non. .Mais encore y a-t-il des gens qui, entre l'excès d'esprit et la platitude éhontée, choisiraient le premier de ces deux défauts.
Un mélange de convention et de vérité, mais la convention ne portant que sur les moyens e* servant à exprimer la plus grande somme de vérité possible : telle est la formule du Demi- Monde. Il est permis de trouver que la formule était ingénieuse, et qu'elle tenait assez juste-
ment le milieu entre celle de Scribe, pour qui l'intrigue habilement compliquée remplace tout le reste, et celle de quelques-uns parmi les nouveaux venus qui nous donnent sous 1(3 nom de pièces de théâtre des croquis de mœurs et des notes sans support et sans lien.