‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 28 sur 67 · MEILHAC ET HALÉVY · texte numérisé non relu

MEILHAC ET HALÉVY

Boisgommeux est un monsieur quelconque.

Tout son mérite, c'est qu'il n'est pas le mari, mais qu'il est : l'autre.

La comédie qui met aux prises ces trois personnages sert à illustrer celte vérité : c'est à savoir que dans l'amour à la façon dont le monde l'entend, il n'entre pas une parcelle d'amour. Un mot de cette comédie est resté célèbre, et il est entré dans les habitudes de notre conversation. C'est le mot de Boisgommeux à la recherche de la forme la plus authentique de l'amour. La petite marquise est nerveuse, railleuse et elle est façonnière. Elle manque ses rendez-vous, ou encore au moment psychologique elle sonne sa femme de chambre. Et Boisgommeux, chatouillé par ce manège charmant et décevant : « C'est ça l'amour... » Dans son domaine de province, entre Martine et Georgette qui lui offrent le plaisir tout bonnement, sans manières ni simagrées, Boisgommeux songe encore : « C'est ça l'amour... » Et dans les deux cas, au moment môme qu'il parle, il essaye vainement de se convaincre. 11 sait bien à part lui que ce n'est pas ça l'amour. C'est aussi bien pour cela que le premier devoir des viveurs est de ne jamais penser, de ne jamais réfléchir, et de ne jamais faire de retour sur soi. Car pour celui d'entre eux à qui il arriverait <l<i voir nettement à quoi il a sacrifié sa dignité d'homme, la découverte serait si douloureuse qu'il n'en pourrait supporter la honte. Mais Boisgommeux ne vous a pas les allures d'un

songe-creux. Il passe, sans s'embarrasser de plus de scrupules, de ses amours mondaines ,1 ses amours villageoises. — !)<• son côté, La petite marquise a cru avec un peu trop de candeur aux protestations passionnées et aux déclarations amphigouriques de Boisgommeux. 11 prenait à témoin les étoiles, il faisait intervenir le tonnerre, il invoquait l'éternité. Les étoiles, le tonnerre, l'éternité, cela voulait dire : un rendez-vous d'une heure, rue Saint-IIvacinthe-Sairit-Honoré, au troisième au fond de la cour. Comme Henriette s'étonne, et comme elle parait un peu scandalisée par le désaccord des mots avec l'idée et par la disproportion qu'il y a entre le signe et la chose signifiée : « Je vous ai aimé en homme du monde ». lui répond Boisgommeux. Il a raison. Il n'est que <!<■ savoir ce que parler veut dire. Et c'est ce qu'on sait entre personnes qui ont un peu d'usage du monde et d'habitude de la vie. On se comprend à demi-mot. On dit les choses sans y croire à qui les entend sans en être dupe. Il y a comme une complicité de tromperie réciproque; car on a tout à la fois besoin de se donner l'illusion de l'amour et peur d'en rencontrer la réalité.

C'est pourquoi on pourrait être tenté de dire que cette comédie a une réelle portée morale. Car on a fait beaucoup de pièces sur l'adultère, et beaucoup de romans aussi. Am-c colère, avec indignation, avec amertume on a fait le procès de l'adultère. A ce point de vue. le récit

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de la petite marquise au premier acte vaut beaucoup de tirades éloquentes. Henriette a promis, après dix mois, de venir dans le petit appartement que Boisgommeux lui a préparé rue Saint-Hyacinthe. Elle y est venue; ou tout au moins elle est venue jusqu'au seuil. Sortie de chez elle comme une voleuse, elle a jeté à sa femme de chambre une excuse quelconque. Il lui a semblé que sa femme de chambre la regardait d'une drôle de manière. Tel est le trouble dune mauvaise conscience. Dans la rue il lui a semblé encore que les passants la regardaient justement comme avait fait la femme de chambre. Ils s'arrêtaient, se parlaient à l'oreille, et avaient l'air de se dire : « La voici, c'est elle, la petite marquise, qui court à un rendezvous. » Elle a pris un fiacre, puis un second, afin de dépister, puis un troisième fiacre. Elle est arrivée. Elle a monté l'escalier. Devant le cordon de sonnette, subitement elle a pris le parti de se sauver. Cependant derrière la porte Boisgommeux attendait. Il a attendu depuis une heure après-midi jusqu'à huit heures trentecinq. Car il est consciencieux. Et c'est ce qu'on appelle un rendez-vous d'amour ! — D'autre part, lorsque Henriette est venue proposer à Boisgommeux de lui consacrer son existence tout entière, elle a pu juger, à l'effarement de celui-ci, de la nature de ses sentiments. Quelle leçon! et dont elle voudrait que toutes les femmes fussent à même de s'appliquer les bienfaits. « Femmes qui seriez tentées de m'imiter,

femmes, qui ave/, ainsi que moi, rêvé l'amour venant sur un nuage de pourpre et d'or vous consoler des déboires du mariage ! Que n'ètesvous là. mes sœurs ? Je ne vous donnerais pas de conseils, je ne vous ferais pas de tirades, je vous dirais tout simplement : Ecoutez... Regardez... et souvenez-vous, mes sœurs, souvenez-vous ! )) Intelligite et erudimini. C'est un grand enseignement que donne cette petite marquise...

Mais ceux qui le diraient se tromperaient.

D'autres ne manqueront pas de dire que cette pièce est singulièrement immorale. Car, en toutes choses, c'est la conclusion qui importe. Et la conclusion ici n'est rien moins qu'édifiante. Un des lieux communs du drame et du roman sentimental consiste à nous montrer comment la femme coupable et désabusée revient à son mari et se prend d'une sorte de fervente adoration pour celui qu'elle a tant méconnu. Henriette ne manque pas de passer par cette crise d'exaltation : « Oui, je tiendrai ma parole, homme estimable, et je te respecterai, je t'admirerai, je t'aimerai... J<i Triai du moins tout mon possible. •> Tout le possible de la petite marquise, cela ne doit pas encore aller très loin. Cet élan tombera. Cette cris.' passera. Et qu'y a-t-il de changé, en effet? Le marquis a-t-il cessé de vivre pour ses l roubadours ? N'a-t-il plus la même voix? Oh ! cette voix! Pourquoi donc sa femme se mettrait-elle subitement à l'aimer? Et peut-être, en effet, ces conversions aux-

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quelles les dramatistes ont coutume de nous faire assister ne sont elles qu'une invention de leur optimisme. Seulement Henriette a maintenant plus d'expérience. Elle se rend compte qu'il est sage ici-bas de se supporter les uns les autres et qu'on ne doit pas introduire dans la vie de complications inutiles. Kergazon n'a pour Boisgommeux que delà sympathie ; il l'invite à dîner; il le prie d'offrir son bras à la marquise. On peut vivre en paix. Nous prévovons l'avenir du ménage Kergazon. Et les choses devant tourner ainsi et avoir leur aboutissement naturel, peut-être n'était-il pas besoin de prendre tant de peine, de feuilleter le code, de consulter les gens de loi, de déranger une soubrette complaisante et de faire le voyage de Poitiers aller et retour. Mais on ne s'avise jamais qu'en dernier lieu des choses les plus simples. — Tel est donc l'arrangement familial que nous proposent MM. Meilhac et Halévy. Cela est tout à fait choquant...

Mais ceux qui le diraient feraient preuve de beaucoup de lourdeur et d'épaisseur d'esprit.

Le fait est que MM. Meilhac et Halévy ne se soucient pas de donner des conseils, et que de moraliser les hommes leur semblerait une mission un peu trop lourde. Ils ne croient pas à l'efficacité de la comédie pour réformer les mœurs. On ne corrige pas les mœurs par le ridicule si tant est qu'il y ait pour les corriger des moyens d'un effet plus sur. Les vices dureront tant que durera la société des hommes.

Et on a beau se mettre en colère. L'important est de ne pas être dupe, d'y voir clair, de savoir toujours nettement ce qu'on pense et de n'exprimer jamais sa pensée que d'une façon enveloppée.

DouMic. — Théâtre contemp.

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