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ne saurait se passer de Paris. Donc Sartorys refase; il compromet sa position et brise son avenir, en vertu de cette théorie, que ce n'est pas la femme qui se doit aux intérêts sérieux du mari, mais que le mari se doit aux fantaisies de sa femme... Cependant la maison va au petit bonheur ; l'enfant est indisposé ; Froufrou l'apprend par hasard. Sans doute il ne s'agit pas que Froufrou, comme elle y songe, conduise son fils aux Tuileries et le fasse jouer au cerceau, puisque cela est de mauvais ton et puisque nos femmes, les petites bourgeoises, ont seules le droit d'être entièrement des mères. Mais encore faudrait-il que Froufrou ne trouvât pas que la maison est ennuyeuse et qu'elle est vide, quand elle y a son enfant auprès d'elle... Tout cela est mauvais. Tout cela est dangereux. Sartorys enfin s'en aperçoit. 11 n'y peut rien. Il n'ordonne pas. 11 ne défend pas. Le procédé le plus maladroit est justement celui qu'il emploie. Trop faible pour rien empêcher, il laisse faire; après quoi il reproche, il récrimine, très discrètement d'ailleurs, et par voie d'insinuation. Cet homme, intelligent et brave, et capable au besoin d'énergie et de résolution, est un timide. Et c'est ce qu'une femme n'a jamais pardonné.
A ces études de caractère, à ces remarques et à ces déductions morales, il fallait trouver leur forme scénique. Il fallait nous mettre sous les yeux la situation de Froufrou « moralement abandonnée ». C'est ce que MM. Meilhac et
Halévy ont su faire dans leur troisième acte. Et cel acte-là est de tous points admirable. Gilberte est enrayée en sentant tout d'un coup que des pensées sérieuses lui viennent. Gela est anormal et grave, et l'avertit qu'elle est en danger. Et donc comme une femme qui veut rester honnête, elle demande du secours à qui devrait lui en donner. La baronne de Gambry... lui conseille de se montrer à l'Opéra en costume de Circassienne. Son mari... Elle s'adresse à lui sincèrement ei bravement. Elle veut lui faire sa confession. Elle est prête à avouer ses torts, pourvu qu'on veuille en entendre l'aveu. Elle réformera sa conduite, pourvu qu'on veuille en dix nier le programme avec elle sérieusement. Elle fait appel à cette autorité qui s'est toujours dérobée. Elle demande que pour une fois on consente à la traiter comme une femme et non comme un enfant. A cette démarche loyale, Sartorys répond du haut de sa supériorité, en imbécile. Son père... mais ce père n'est qu'une vieille coquette. Son fils... on l'a emmené. Ses devoirs... <m L'en a déchargée. Tout ce à quoi elle essaye de se rattraper lui manque à la fois. Il De i'aut plus qu'une occasion. Et voilà que Froufrou s'avise d'être jalouse de sa sœur. Cette scène entre les deux sœurs, résultat et résumé de tout ce qui a précédé, est le point culminant du drame... Maintenant c'en est fait de Froufrou. Taux iv Froufrou!
Les deux derniers actes, qui sont purement de drame, sont aussi ceux où l'impression de
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vérité diminue, et où l'intérêt faiblit. 11 y a pourtant au quatrième acte une belle scène, et dont on ne pouvait se dispenser, celle qui met en présence Froufrou et son mari. Et il y a surtout un bout de scène qui est une pure merveille. A Venise Gilberte et Valréas sont à table. On leur apporte les journaux de Paris. Avec un empressement curieux ils lisent les nouvelles, le programme des théâtres. A mesure qu'ils lisent, leur voix devient grave et puis triste. Et après un temps de silence, s'étant devinés, ils éprouvent l'un et l'autre le même besoin de se donner l'assurance, l'assurance menteuse, qu'ils ne regrettent rien...
Froufrou meurt en scène. Elle dit des choses très touchantes et parle de la robe blanche couverte de petites roses, qu'elle veut qu'on lui mette, afin qu'elle soit souriante encore et jolie jusque dans la mort... Gela nous gène. Nous en avons trop vu mourir déjeunes femmes sur les planches. Mais je crois bien que cette impression nous est particulière, et qu'un autre public ne l'éprouverait pas. Quand on y songe, on se rend compte que la pièce ne pouvait finir autrement. Et puisque nous devons en dernier lieu continuer de plaindre et d'aimer Froufrou, il est clair que la mort seule pouvait rendre à son image toute sa poésie.
Ce n'est ni dans leurs bouffonneries fameuses, ni dans une comédie telle que Froufrou (jue MM. Meilhac et Halévy ont mis ce que leur talent a de plus original. Mais il y a eu dans ces derniers temps une forme de comédie légère, qui semble sans attaches avec les développements antérieurs du théâtre et dont on n'a donné depuis que des contrefaçons. La Petite /Marquise (1) est Tune des merveilles de cette comédie qu'on a appelée « parisienne » et qui n'est que la comédie de Meilhac et Halévy. Nous pourrons donc, en la prenant pour type, indiquer de quels éléments fort complexes est formé cet art, produit d'un état d'esprit el ru rapport avec un état de société tout à fait particuliers.
C'est de fantaisie d'abord qu'est fait cet art, de fantaisie comique, d'invention plaisante et d'imagination bouffonne. L'intrigue est parfaitement folle. In mari, Kergazon, qui veut se séparer <l«' sa femme Henriette, convient avec celle-ci qu'il introduira une maîtresse au domicile conjugal, mais une maîtresse pour rire
i 1874. — Reprise aux Variétés, janvier 1803.
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et pour faire semblant, à seule fin de se mettre en règle avec le code . Henriette, profitant de sa liberté toute neuve, court chez Boisgommeux, le plus empressé de ses soupirants, afin de lui annoncer qu'elle va être à lui pour toute la vie. L'accueil fait à cette nouvelle est trop significatif. Et c'est pourquoi Kergazon aura inutilement procédé à un semblant d'adultère. — La folie de l'intrigue n'a de mérite qu'autant qu'elle se combine avec l'observation et la vérité. MM. Meilhac et Halévy connaissent une portion de l'humanité qui n'est pas très vaste et dont on pourrait dire qu'elle n'est pas très intéressante, mais où les idées se compliquent avec tant de bizarrerie, où les sentiments se déforment avec une telle étrangeté, un coin de inonde où l'atmosphère est si conventionnelle et factice qu'il faut, pour s'y débrouiller et s'y reconnaître, une extraordinaire subtilité. Sur la Parisienne de nos jours, sur les mondains et les viveurs qui l'entourent, sur la vanité de la première et sur la sottise des autres, ils ont dit des choses très justes. Et comme les sociétés ne sont pas si différentes qu'en quelques points elles ne se ressemblent, et parce que c'est la forme seule des travers qui change mais que l'égoïsme, la sottise et la coquinerie se retrouvent toujours hs mêmes, il est arrivé a Meilhac et à Halévy de toucher, rien qu'en passant et sans en avoir l'air, à ce fonds commun de l'universelle bêtise et de la méchanceté éternelle.
Ce mélange d'observation et de fantaisie, ce concours de choses folles avec d'autres qui sont sérieuses, c'est un élément de la comédie de Meilhac et de Halévv. Ce n'est d'ailleurs pas celui <|iii esl essentiel. Mais ce qui caractérise leur manière, c'est l'emploi d'un procédé dont ou a coutume de dire qu'il est en contradiction avec la nature elle-même de l'œuvre dramatitique: l'ironie. 11 est bien clair que les auteurs ne prennent pas leurs personnages au sérieux, niais qu'ils s'en moquent. Ils se placent en dehors cl a côté deux: ils les regardent agir, ils îcoutenl parler, et ils ne nous cachent pas qu'ils les trouvent infiniment ridicules. Ils se moquenl de leurs spectateurs aussi, comme on l'ait aussi bien des gens à qui on trouve convenable de conter des histoires à dormir debout. Us se moquent de leur pièce qu'ils laissent aller à la dérive, au hasard et au petit bonheur. Ils se moquenl de plusieurs conventions admises entre auteurs dramatiques, et aussi de plus d'une idée reçue entre les hommes. Leur ironie prend parfois les allures un peu grosses de la parodie : ainsi dans les scen<-> d'amour entre Boisgoinmeux el la petite marquise ; à d'autres moments, elle est, cette ironie, singulièrement fine, et les traits pour n'être pas appuyés n'en égratignenl que mieux. « Ce n'est guère mon affaire a moi, les cocottes, dit Boisgommeux. Nous savez que j'ai toujours prèles femmes mariées. » — « Et je vous en estime, repari Kergazon. Les reparties de
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ce genre éclatent à chaque instant dans le dialogue. Elles en indiquent le tour de malicieuse raillerie. Et sans doute on ne parle guère de ce style dans la conversation courante. Gela est factice et conventionnel. On a souvent montré l'analogie de cette manière avec le maniérisme de Marivaux. Et c'est assez bien cela : du Marivaux pervers.
Avec ces éléments Meilhac et Halévy ont traité, dans une forme qui leur appartient, le grand sujet de la comédie moderne, et qui est même l'unique sujet du théâtre de nos jours : l'adultère. La pièce est à trois personnages, la petite Marquise étant une honnête femme. Voici sous quels traits, à peine chargés, on nous présente l'éternel trio.
La femme. — Pour ce qui est d'Henriette de Kergazon, son mari en trace en quelques mots un portrait si ressemblant, que tout ce qu'on peut faire c'est de commenter et de développer ces paroles judicieuses et pleines de sens. « Je sais, lui dit ce mari claivoyant, que vous avez de vous-même une très haute idée et que cette illusion est entretenue chez vous par une demidouzaine de freluquets qui se pâment à vos mines et mangent mes dîners. Mais mon avis à moi, je puis bien vous l'avouer puisque nous sommes entre nous, mon avis à moi est que vous êtes la plus impertinente petite pécore. » On ne saurait mieux dire. Henriette est un des types les plus réussis, un exemplaire de choix de ce qu'on appelle une poupée de sa-
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Ion. La cervelle est vide, vide de toute idée, même frivole. Son esprit, ou ce cjiie quelquesuns prennent chez elle pour de l'esprit, n'est fait que de la témérité qu'elle a de parler sur toutes choses à tort et à travers et plus volontiers à contresens. Elle est au demeurant médiocrement intelligente et même un peu sotte. Son idéal ne dépasse pas celui des modistes liseuses de romans. La conception qu'elle se (ait de rameur va des élégances du jeune premier aux tendresses du chanteur de cavatines. Boisgommeux pour la charmer n'a pas eu besoin de se mettre en frais d'invention, et les banalités de la phraséologie la plus usée lui ont suffi pour trouver le chemin de son cœur. Qu'est-ce d'ailleurs que le cœur de la petite marquise, et peut-on dire qu'elle ait un cœur? Klle n'aime personne et d'aucune sorte d'amour. Il est bien vrai qu'elle a encouragé Boisgommeux : <( Un petit coup d'oeil , un éclat de rire à propos de rien, quelques mots insignifiants derrière l'éventail, et puis, quand vous me quittiez, un regard bien d'aplomb. » Mais n'estce pas manège accoutumé de femme du monde et ne doit-on pas se conformer à l'usage ? Il est exact encore qu'elle se laisse meubler un petit appartement, et qu'elle va donné rendez-vous: mais ce sont les cœurs les moins remués qui ont le plus de besoin d'émotion. Dans sa faute, il n'y aura ni passion, ni tendresse, ni même de sensualité, mais rien que vice de l'imagination et perversion de l'esprit. Une femme entre
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plusieurs, toute vanité et toute frivolité, tète légère et cœur sec, incapable de s'intéresser à rien et d'aimer personne sauf elle-même, une pécore, pour redire le mot, telle est la petite marquise; c'est par où elle ressemble à tant de nos contemporaines, et des plus séduisantes.
Le mari. — Kergazon est un honnête homme et un sot. Ces deux attributs ne vont pas nécessairement de pair. Et de même tout mari imbécile n'est pas un mari trompé. Néanmoins il a des chances. Car une femme ou tout au moins une femme telle qu'est la marquise de Kergazon peut pardonner bien des choses à un homme. Elle lui pardonnera une faute et voire un vice. Elle ne lui pardonnera pas un ridicule. Or Kergazon a un ridicule : ce gentilhomme mène une vie de rat de bibliothèque ; il pourrait s'occuper de sport, faire courir, jouer, s'occuper d'une femme, s'occuper même de sa femme ; il s'occupe à écrire une Histoire des Troubadours au quinzième siècle. La fameuse chanson : « C'est le trou... c'est le trou... c'est le troubadour, » est-elle du quinzième siècle, ou serait-elle plus moderne ? Et y avait-il des troubadours à cheval, comme il y a gendarmes à pied et gendarmes à cheval ? Voilà les questions qui passionnent ce descendant des preux. Ajoutez que Kergazon a un timbre de voix désagréable. « Oh ! cette voix, dit Henriette, surtout cette voix! » Comme c'est Baron qui depuis l'origine incarne le personnage, il nous
esl permis de supposer que la marquise a dans l'ordinaire de la vie précisément cet organe qui lait chaque soir, avec la stupeur des provinciaux, la joie du public des Variétés. Ce n'est pas que cet organe tout à la fois claironnant et empâté soit par lui-même déplaisant. .Mais on sait assez bien que. de ceux que nous n'aimons pas, tout nous devient odieux. Telles Boni l<'s raisons pour lesquelles la marquise a pris son mari en grippe. Elles sont péremptoire
Boisgommeux est l'amant, ou il va l'être. C'est toute la définition de son caractère, et il n'est pas besoin d'en donner une autre. Si on y voulait regarder d'un peu près, on trouverait que c'est un assez vilain monsieur. Homme de plaisir, il l'est jusqu'au cynisme. Ses goûts sont vulgaires et ils sont même bas. Il possède aux environs de Poitiers une chàtellenie, où il mène la vie de seigneur de village entendue au sens le plus grossier. Lorsqu'il est fatigué d'avoir paradé dans les salons, porté l'habit noir avec la boutonnière fleurie, et fait aux dames des déclarations aussi fleuries que sa boutonnière, il se relire dans ses terres. Il s'y met a l'aise. Il endosse la vste du chasseur. La pipe remplace les cigares très chers. Et la familiarité des Biles de ferme suffit a cet élégant pour lui tenir lieu de ce qu'on appelle L'amour. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il ait dans sa tournure des grâces irrésistibles, et que le >"ii <!«• -t voix ait des douceurs non pareilles.