LES FAUX BONSHOMMES. I4I
on sent qu'il prend plaisir, en dépouillant l'animal humain, à mettre à du ses difformités. Eux aussi, les Péponet, les Bassecourt el les Dufouré sont tournés à la caricature. Eux aussi, ils passent leur temps a se montrer sous tous les angles, el de profil, el de trois quarts et de lace, afin que nous admirions combien ils sont, de quelque côté qu'on les prenne, également déplaisants. Eux aussi, ils nous livrent leur pensée de derrière la tète, et mettent leur soin a dire t<»ut haut ce que d'habitude on s'avoue a peine ,1 soi-même, a II n'y a rien d'écrit, » répète Péponel chaque l'ois qu'il manque à ses promesses : et encore : « Vn Péponet marier sa fille sans dot!.. Que dirait le monde ? » — Ce sont des maniaques. Enfin la fameuse scène du contrai est d'un comique macabre: « On ne parle (pie de ma mort là dedans ! » s'écrie Péponet. Et tous à l'envi insistent et lui remettent sous les yeux cette perspective d'une mort qui après tout est certaine: « Vous mourrez un joui, il faul vous y attendre... Vous ne serez pas éternel... Pense/ un peu à ce qui se passera après votre mort. Supposez un instant que vous soyez enterré... o L'impression dernière qu'on emporte de ce spectacle d'une humanité irrémédiablement méchante, ancrée dans ses ridicules, dans ses travers et dans ses vices, c esl une Impression pénible. On est mal disposé. I In voit les gens en pire. Décidément I îeorges Ancey fait école.
Et \ou> sentez bien que je ne songe aucune-
ment à diminuer par ce rapprochement l'originalité de l'auteur des Inséparables. Mais tout se recommence en littérature. On est très surpris de retrouver à des années et à des siècles de distance les tendances les plus modernes. Nous n'avons pas inventé le pessimisme au théâtre. Barrière ne l'avait pas inventé, puisqu'il est déjà dans Molière, qui lui-même...
Pendant quarante années Labiche a fait rire ses contemporains : il a été une force et une force bienfaisante. La gaieté, c'est en effet le trait qui domine dans tout son théâtre, c'est ce qui en fait véritablement un théâtre unique en son genre et très original. Car d'autres ont été à leurs heures aussi gais que Labiche : nul n'a eu comme lui cette inépuisable gaieté qui d'un bout à L'autre et constamment a été son inspiratrice. C'est lui vraiment qui semble n'avoir ci rit ([ne pour s'amuser, et pour nous amuser. Une situation comique lui apparaît: il l'établit <i( >8 l« début de la pièce. Puis il la tourne et la retourne, L'examine en tous les sens, comme s'il voulait prolonger son plaisir, et lorsqu'il en a tiré tous les effets qu'elle comporte, il s arrête <'t laisse L'action se terminer comme <'ll«- peut, au basard d'un dénouement quelconque. Qu'on ait ri, de ce franc et large rire qui « ^t. parait-il, 1.' propre de l'homme, de ce rire qui, ne laissant ni amertume ni inquiétude, est
hygiénique : il nen demande pas davantage. Je ferais volontiers deux parts dans l'œuvre de Labiche. L'une, et de beaucoup la plus considérable, se compose de ces vaudevilles à quiproquos, dont le Chapeau de paille d'Italie et la Cagnotte sont les chefs-d'œuvre. Nous sommes ici dans la bouffonnerie énorme. On part de l'impossible pour voyager à travers l'abracadabrant. Les personnages qu'on nous présente sont des grotesques. Tout, depuis le nom dont ils sont affublés jusqu'à leurs tics et à leurs manies, tout contribue à mettre en relief leur bêtise hors nature. Bourgeois et provinciaux, leur physionomie s'épanouit en caricature. Leur état d'àme habituel est l'ahurissement. Pour rendre leur sottise plus pittoresque, il n'est pas d'accoutrement assez bizarre, d'accessoires et de postures assez excentriques. Nonancourt se promène douze heures durant, un pot de myrte dans les bras : Colladan se montre en plein boulevard, sa pioche sur l'épaule, Edgard est grimpé sur une échelle, parce qu'il a mal, si mal aux dents, qu'il ne sait où se mettre ; un monsieur en habit noir se trouve tout à coup porteur d'une bassinoire ; on a un camélia à la boutonnière, et à la main un panier de charbon. Il s'agit avant tout de faire rire. Et tous les moyens y sont bons. Les méprises. — Dans ces pièces, on est pris généralement pour n'importe quoi, excepté pour ce qu'on est : un teneur de livres pour un maire chargé d'inscrire les noms sur le registre mu-
nicipal, un individu au hasard pour un ténor renommé, Phôtel d'une marquise pour celui d'un restaurateur. Le plus souvent, une femme très mûre prend pour elle des déclarations que son Age suffirait à mettre en fuite. — Les récits invraisemblables. Chaque fois qu'un personnage est acculé dans une impasse, il invente pour en sortir l'explication la moins plausible, sur que c'est celle qu'on acceptera le plus facilement. — Le retour des mêmes plaisanteries, des mêmes interjections, des mêmes incidents, la suspension d'une confidence interrompue vingt fois au moment palpitant. Le contraste entre les choses qu'on dit et le ton dont on les dit : on traite un sourd d'idiot et de ganache ; lui sourit et remercie.... Je pourrais prolonger cette énumération des procédés que Labiche emploie pour provoquer l'hilarité. Ce sont ceux qui ont réussi en tous les temps, les éternelles sources du rire : mais Labiche les a mis en œuvre avec une adresse étonnante ; et dans un genre où il n'était pas un inventeur, il est devenu un maître. Certaines de ces pièces sont d'un comique irrésistible. Elles s<>nt en ce sens la perfection même. Encore n'y faut-il pas aller chercher ce qui n'y est pas. Pour ma part je n'ai jamais pu découvrir la philosophie delà Cagnotte, et pénétrer dans les profonde u rs psychologiques du Chapeau de paille. Fantaisies, farces désopilantes: ce n'est rien de plus; mais c'est déjà très suffisant ainsi.
A côté de ces imbroglios, qui vous réjouis- Doumic. — Théâtre contemp. 9
l46 LE THEATRE DE L\BICHE.
sent comme des défis jetés à la réalité, il y a dans le théâtre de Labiche des pièces d'une tout autre portée: ce sont celles, en petit nombre, où il s'est montré observateur, et a fait preuve d'une réelle connaissance du cœur humain. Je citerai: le Voyage de 31. Perrichon, son œuvre maîtresse ; le Misanthrope et l'Auvergnat, Cèlimare le bien-aimé, Le plus heureux des trois, la Poudre aux yeux... Toutes ces pièces ont un caractère commun qui en l'ait l'unité : c'est que des idées très fines y sont traduites par des moyens très gros. Labiche fait cette remarque : nous nous plaignons de ne trouver partout que mensonges, faux dehors, convention, nous faisons le souhait de rencontrer enfin la sincérité et la franchise; or, pour nous faire regretter ce souhait, il suffirait souvent qu'il vint à se réaliser. Voici sous quelle forme il nous présentera sa pensée: un misanthrope croit trouver dans un rustre, Auvergnat par naissance et porteur d'eau par métier, l'homme selon la nature, le naïf et l'indépendant qu'il a vainement cherché à travers la société : il se l'attache, lui recommande de dire toujours la vérité : une journée ne s'est pas écoulée que notre Auvergnat a accumulé gaffes sur galles et que notre misanthrope n'a trouvé ni l'escalier assez rapide ni la fenêtre assez prompt pour se débarrasser de son gêneur. Labiche observe que, lorsque l'amant s'est introduit dans un ménage, c'est au mari qu'il devient indispensable : et alors il nous montre Céli-
mare, au lendemain de son propre mariage, flanqué de deux Sganarelles qui ne peuvent plus se passer de lui, et qui ont jure de ne plus le lâcher. Ce contraste entre la nature de l'idée et la valeur des moyens est curieux ; et d'ailleurs il ne servirait à rien d'en contester la légitimité, car cela irait à supprimer l'œuvre même de Labiche dans un de ses caractères essentiels.
Le milieu où Labiche a promené son observation si pénétrante est toujours le même, et le type qu'il met constamment en scène est le bourgeois, proche parent de M. Prudhomme. 11 est riche, ce bourgeois, aisé tout au moins, parce qu'une vie commode est un terrain merveilleusement propre à la culture de cette fleur : la bêtise. Il a vécu, mais sans rien apprendre : le peu d'expérience qu'il a se tourne invariablement en aphorismes et en formules vides. Il est sentencieux, farci de préjugés, et ne reconnaît la morale que s'il la voit sur les échasses où il l'a juchée. Etroit et borné, il porte sa mesquinerie jusque dans ses vices : étant jeune il a été libertin, mais dans une certaine mesure. Une fois marié, il entrera tout à fait dans son personnage, <-t subira consciencieusement les mésaventures qui sont dans le programme de sa situation. Il y trouvera son compte d'ailleurs. e a nie- Borte d'instinct qui lui lait tourner 1 < »u t . !8 choses en vue de son plus grand bien Mari trompé, il sera le plus heureux des trois ; <'{ dans les prévenances dont on l'accable, dans
les dorloteries où on l'endort, il aura des compensations qui équivaudront à une récompense. Ses défauts lui constitueront un droit de plus au bonheur : son ingratitude, en lui épargnant l'ennui des obligations, sauvegardera l'indépendance de son cœur. Tous les traits de son caractère reviendront ainsi à un seul : c'est à un profond, incurable, et salutaire égoïsme.
C'est là de l'observation vraie ; est-ce au fond, et en dépit des apparences bouffonnes, de l'observation chagrine ? Non. Car, si Labiche se hâte de rire de nos travers, on ne voit pas qu'il ait eu jamais l'envie d'en pleurer. Il accepte les choses comme elles sont, parce qu'il les trouve en somme acceptables, n'y sachant d'ailleurs pas de remède. Il pousse à l'excentrique, mais ne pousse jamais au sombre. En dépit de tous ses défauts, son bourgeois est tout de même un assez brave homme, plus féroce que méchant. Les Petits Oiseaux se terminent par cette conclusion que je crois bien juste, mais qui est la formule même de l'indulgence. « Pour être heureux il faut savoir faire deux choses : fermer les yeux et ouvrir les mains. » Il se rencontrera sans doute quelqu'un pour dire à propos de l'auteur du Misanthrope et l'Auvergnat, comme il est à la mode de le dire à propos de l'auteur du Misanthrope, que ces éclats de rire cachent beaucoup de tristesse, et que cette bouffonnerie recouvre un grand fonds d'amertume. C'est une supposition toute gratuite et sans preuves. Ce railleur ai-
niait les hommes : et n'est-ce pas encore la seule façon qu'on ait trouvée pour nous consoler de nos défauts, que de nous en faire rire ?
Cette tendance à voir en toutes choses, et même en des choses fort tristes, le côté plaisant, est précisément ce qu'on appelle, au bon et large sens du mot : la tendance gauloise. Labiche est un Gaulois. Par là il est bien dans la tradition de la comédie en France. On a prononcé à son sujet les noms de Regnard et même de Molière : si l'on entend par là que l'œuvre est comparable à celle de ces maîtres pour la valeur littéraire et pour le succès durable, c'est une singulière exagération. Mais voici cependant en quel sens j'admettrais le rapprochement : c'est qu'on peut, au sortir d'une lecture de nos grands comiques, voir une pièce de Labiche : on est frappé d'un air de ressemblance : Labiche est de la famille. Il a comme eux le bon sens, la santé de la bonne humeur. Molière avait-il ce que nous appelons aujourd'hui, de l'esprit ? J'en doute; mais ce dont je suis sûr, c'est que Labiche n'en avait pas. A peine pourrait-on extraire de son théâtre quelques mots d'auteur, et combien moins saisissants que ceux de nos faiseurs attitrés : « Nous autres demoiselles, nous voyons très bien, très bien... et nous ne regardons jamais. » — « Le vaudeville est l'art de faire dire oui au papa de la demoiselle, qui au début disait non. » — « C'est drôle quand on ne
s'est pas vu depuis vingt-sept ans et demi comme on a peu de choses à se dire !» — « Je retiens votre salon de cent couverts. — Combien êtes-vous ? — Quatorze. — Alors vous allez être bien à l'étroit. » — « J'ai toujours aimé les femmes mariées : c'est rangé, c'est honnête ; et c'est si difficile aujourd'hui d'avoir pour maîtresse une femme complètement honnête ! » En revanche la plaisanterie chez Labiche sort de la situation même et du caractère. Quelques-unes de ces plaisanteries sont entrées dans le domaine courant, comme tels mots classiques : « Tout est rompu, mon gendre ! » — « Embrassons-nous, Folleville. » C'est une façon qui en vaut une autre, d'enrichir la langue. Et Labiche a encore le naturel, la simplicité, la largeur de touche, le talent de peindre à fresque.
Tous ces traits font un ensemble qui a son étroite unité, et composent une physionomie d'écrivain très caractérisée. Aussi Labiche a-t-il toujours été incapable de sortir de son genre. Il a fait pour le Théâtre-Français une comédie qui voulait être plus relevée : Moi. Cela est gêné, sans logique dans l'action, sans nuances et sans dégradations dans les caractères. Parfois il a été conduit par l'intrigue de ses pièces à s'aventurer dans le sentimental : il s'y est montré maladroit au point qu'il y faut regarder de près pour s'assurer s'il est sérieux ou s'il se moque. Mais c'est l'inconvénient auquel sont exposés tous ceux dont la personnalité est bien
accusée, et Labiche a eu le rare mérite de se connaître admirablement et de ne pas vouloir excéder ses moyens. Il a de même été le meilleur critique de son œuvre, et le juge le plus clairvoyant de son talent. Quand on lui dit que « ses pièces gagneraient cent pour cent à la lecture », il en fut tout surpris, et par cette raison fort simple qu'il les avait composées pour être jouées, non pour être lues, et afin de suffire à l'amusement d'un certain nombre de soirées. C'était l'effet d'une modestie excessive ; sans doutr, mais c'était aussi la preuve d'un goût bien avisé. Quand on mit son nom en avant pour l'Académie, il se montra très sceptique à l'égard de sa candidature, et douta s'il se fût donné sa propre voix. Laissé à luiun nie il n'eût certes pas publié dix volumes de ses œuvres, et eût moins encore songé à y donner une suite. Il eût probablement fait luimême le choix que le temps va y pratiquer. Il y eût mis la Cagnotte et quelques pièces du même ordre, parce qu'elles sont les types d'un genre. Il y eut ajouté cinq ou six comédies d'observation. Cela eut composé deux volumes <>u toute la gloire de Labiche aurait tenu à l'aise. Labiche restera comme le seul homme de notre temps qui ait eu complètement cette qualité : la belle humeur. Et il restera comme \v représentant attitré d'un genre intermédiaire entre la farce et la comédie, et qui mêle aux observations de L'une les bouffonneries de L'autre.
JULES LEMAITRE
l RÉVOLTÉE (i).
On pourrait dire : « La pièce de M. Jules Lemaître est un régal de lettrés. Par l'aisance du tour et la distinction de la forme, elle donne, depuis le lever du rideau jusqu'à la dernière réplique, l'impression de quelque chose d'exquis. Elle est tissue de conversations élégantes, d'observations malicieuses autant que justes, de fines analyses, de croquis lestement enlevés, de satires rapides et qui n'ont pas l'air d'y toucher; et les traits les plus spirituels ne s'y comptenl pas. C'est l'œuvre d'un moraliste d'autant plus pénétrant qu'il se sent beaucoup d'indulgence pour Les misères humaines, d'un curieux qu'amuse le décor de la vie mondaine, l'œuvre enfin de relui de nos écrivains qui écrit aujourd'hui la langue la plus pure et la plus vraiment française. »
l] fM.'un. avril 1880.
JULES LEMAITRE
Mais en le disant on n'apprendrait rien à personne. C'étaient toutes choses prévues d'avance. Et la question ne se posait sur aucun de ces points.
La question, en effet, n'était pas de savoir si l'œuvre de M. Jules Lemaitre serait pleine de qualités littéraires du premier ordre. Cela ne faisait doute pour personne. Mais on se demandait si cette pièce serait une pièce. Il y avait des incrédules. Un préjugé très répandu veut qu'un critique ne puisse être en même temps ce qu'on appelle de ce grand mot : un créateur. Ajoutez que le critique des Débats a en outre cette tare d'être un normalien. Un normalien faire du théâtre! Cela est impossible, par définition. Avoir appris pendant trois années à discuter sur toutes choses et à distinguer le fort et le faible de toutes les opinions ; avoir ensuite brillamment réussi à démonter les ouvrages des autres, et s'imaginer qu'il vous reste encore assez de naïveté pour camper des bonshommes sur la scène ! Faites des articles, faites des chroniques, faites encore, si vous y tenez, des contes, de petits romans, où il entrera plus d'analyse que de véritable invention. Mais du théâtre ? Cela vous est défendu. — L'objection, s'adressant à M. Jules Lemaître, semblait tout particulièrement fondée. Car on peut bien, en lisant lentement une prose délicate, goûter le charme rare d'une pensée volontairement indécise : au théâtre, nous voulons de la décision, une allure rapide, des partis pris