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très nets. Enfin M. Jules Lemaître n'a jamais caché son mépris pour ce qu'on appelle une pièce bien faite. Cet extrême dédain du « métier » était de nature à inquiéter. Et il paraît qu'on était inquiet autour de M. Jules Lemaître. On ne lui avait pas ménagé les avertissements; lui, très malheureux, en était réduit à revendiquer du moins ce droit qu'a tout homme libre, le droit de l'aire une sottise. Donc la curiosité était très vive; et les mieux disposés pour l'auteur de Révoltée n'étaient pas les plus tranquilles. Maintenant ils sont rassurés. Révoltée contient des scènes tracées avec la sûreté de main d'un maître; des scènes vigoureuses, émouvantes et qui ont empoigné le public. M. Jules Lemaître s'est révélé du premier coup pour un habile, qui n'ignore du métier que ce qu'il en veut ignorer. Dut l'éloge lui sembler pénible à avaler, il faut lâcher le mot : il y a en lui un homme de théâtre.
Révoltée est l'histoire d'une jeune femme qui a plus de nerfs que de cervelle, et plus de cervelle que <l<i cœur. Elle n'aime pas son mari, parce que son mari esl laid et gauche; elle va l<> tromper avec un bellâtre; elle est au bord de la faute; elle s'y arrêtera d'ailleurs parce que .M. Jules Lemaître ue se pardonnerait pas d'avoir alarmé la morale. — Au premier acte, le salon <!<• M' <l<- Yoves, un salon « ami des lettres . M"" de Voves est tout de noir habilite, et ••ll«' a Le regard noir : c'est Mme Tessandier. Vous êtes i<>ut de suite renseignés;
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vous devinez qu'un secret douloureux a plissé ce front, assombri ce regard. La pièce peut commencer en comédie : il y a du drame dans l'air. — Mmc Herbaut, chaussée d'un bas couleur d'azur, est venue inviter Mme de Voves à sa prochaine soirée, et lui demander en même temps si elle ne pourrait lui prêter pour la circonstance un de ses académiciens. En voici un justement, Barillon, qui vient de prononcer un discours délicieux sur les prix de vertu. On l'entoure, on le complimente. Charmant! ravissant! étourdissant! Que d'esprit, que de malice, que de gaieté! Dans ce concert d'éloges, une seule note discordante. La jolie Mme Hélène Rousseau exprime avec vivacité son opinion sur ce petit exercice qui consiste à « blaguer la vertu ». On se dit : pour qu'elle se révolte contre l'innocent badinage académique, faut-il, mais faut-il que cette petite femme ait envie de se révolter! Répliques brèves, gestes saccadés, quelque chose d'agressif clans l'allure, un défi de toute la personne. C'est qu'aussi bien Hélène a ses raisons pour en vouloir à la société. Fille naturelle, mise de bonne heure au couvent, elle ne sait même pas qui est sa mère. Elle s'est laissé marier parce qu'elle s'ennuyait. Elle s'ennuie davantage depuis qu'elle est mariée. Sans doute, son mari est un homme excellent; c'est même un homme de mérite, presque un homme supérieur. Mais Pierre Rousseau est un timide : il n'a pas su parler à sa femme et se faire corn-
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prendre d'elle. Puis c'est un professeur, et de
mathématiques; il fait des classes, il donne des répétitions, il corrige des copies; rien dans tout cela pour monter l'imagination d'une femme. 11 est maladroit, gauche; il ne sait pas nouer sa cravate; il manque totalement d'élégance, et de toutes les sortes d'élégance. C'est un scientifique. Sa femme l'a pris en grippe.
Un M. de Brétigny a compris la situation, et le parti qu'il en pouvait tirer. Celui-là est la parfaite antithèse de l'agrégé de mathématiques. Sportsman accompli, membre de l'un de ces cirques mondains où les gentilshommes se donnent en spectacle faisant du trapèze et de la haute école, ce clown intermittent a tout ce qu'il faut pour plaire aux femmes. Il plaît fort a Hélène. Et ce n'est un secret pour personne, même pour le mari. N'y aurait-il pas moyen d'avertir la jeune femme, de la mettre en garde contre elle-même? C'est ce que demande à Mmc de Voves son fils André. Intime ami de Pierre Rousseau, André a pour Brétigny l'antipathie naturelle à un homme d'esprit pour un imbécile. Il supplie sa mère «l'user de son influence auprès d'Hélène, d'empêcher un malheur. Restée seule M"' de Yoves lève les yeux au ciel, etjoignant les mains: « Mon Dieu, Dieu juste et mi séri c< >rdieux . épargnez, protégez mon enfant! faites que ma fille ne connaisse jamais la même honte, les mêmes tortures dont sa mère souffre si cruellement! » Et voilà pourquoi Mmi de Voves promenait des
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regards sombres ! Nous ne nous étions pas trompés : elle est la mère. — Ce premier acte n'est certes pas celui que je préfère ; les plaisanteries sur les salons littéraires et sur les choses de l'Académie m'ont toujours paru glaciales. Mais le sujet est désormais posé très nettement, les personnages nous sont connus. Et la prière finale est du plus bel effet.
Les deux actes qui suivent sont de tout point excellents. C'est là qu'il faut chercher ce qu'il v a d'original et parfois de très neuf dans la pièce de M. Jules Lemaître.
Un bal chez Mmc Herbaut. Le pauvre Rousseau est venu avec sa femme. Il arrive ce qui devait arriver. Hélène ne valse qu'avec Brétigny ; elle se compromet; nous assistons même à un duo où Brétigny est aussi pressant que possible, tandis qu'Hélène résiste avec la mollesse la plus inquiétante. « Ne voulez-vous donc rien tenter? répète André à Mmc deVoves. » Et pendant qu'il cause avec elle, il se laisse aller à l'interroger. Mais qui donc pouvait être cette mère d'Hélène ? Une de vos amies, m'avezvous dit ; j'ai beau chercher, je ne puis fixer mes soupçons sur aucune. Comment se fait-il qu'elle ne se soit point fait connaître de sa fille ? Pourquoi est-ce à vous qu'elle a légué l'enfant ? Et frappé du trouble de sa mère, du vague des réponses, voilà qu'il devine tout, sans qu'on lui ait rien avoué. — La scène est scabreuse et il a fallu toute la légèreté de main de M. Jules Lemaître pour la faire passer. Celle
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qui suit est dans sa simplicité d'une grande énergie. André comprend qu'il lui appartient de protéger celle qui est sa sœur. S'adressant donc à M. de Brétigny il le prie loyalement de cesser ses assiduités auprès d'Hélène. Mais à quel titre s'est-il chargé d'une pareille démarche ? C'est ce qu'il ne peut révéler, et ce qui rend sa situation si poignante. Brétigny le prend de haut, comme cela est naturel. Les deux hommes se battront.
Le lendemain, chez les Rousseau. — L'acte est fait de (\cu\ scènes qui sont aussi bien les scrn.s maîtresses de tout l'ouvrage. Sur le conseil <le son ami, Pierre Rousseau s'est décidé à avoir un entretien avec sa femme, à la questionner, à se livrer lui-même et à dissiper le malentendu qui les sépare. Il parle avec la sincérité de l'émotion ; il parle de sa tendresse infinie, et de ce peu qu'il demandait, en retour de tout son dévouement : un peu de pitié, un peu d'affection. Est-il possible qu'Hélène ne se laisse pas toucher ? Mais qu'elle lui dise au moins ce qu'elle lui reproche et s'il l'a blessée en quelque chose... Ici un trait de réalité banale qui est une trouvaille. La porte s'ouvre; la bonne prévient monsieur qu'il va là un élève qui l'attend... Et voilà. C'est toujours ainsi. Il di>|><>>< i peine de quelques moments, entre deux occupations. Tout ce qu'il fait tourne contre lui. Mais la patience a des bornes. Qu'Hélène prenne garde. 11 y a du moins un malheur qu'il ne serait pas disposé à supporter.
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Le pauvre homme avait été vraiment beau : il nous avait touchés avec son éloquence faite de tendresse et de colère, de langage du cœur et de jargon professionnel. Naturellement Hélène saute sur sa bonne plume et griffonne un rendez-vous à Brétigny. Mais Mme de Voves se présente à son tour, et entame, elle aussi, de graves exhortations. « Comment! s'écrie Hélène agacée ; alors tout le monde ? Mais pourquoi me dites-vous ça ? pourquoi vous ? de quel droit? » Et Mme de Voves : « Hélène, je suis ta mère! ». — Ce n'est pas la première fois que nous voyons au théâtre une fille qui retrouve sa mère. Et nous savons comment les choses se passent en pareil cas. Nous pensions donc qu'Hélène allait se jeter dans les bras de sa mère, que les deux femmes s'inonderaient de leurs larmes réciproques, et que rafraîchie par ce torrent Hélène allait devenir le modèle des épouses. Eh bien ! pas du tout. Hélène reste très calme : elle est étonnée sans doute ; mais elle n'est pas émue. « Vous..., ainsi c'est vous qui êtes ma mère..., vous qui veniez me voir au couvent, deux fois l'an, pendant une demi-heure... J'ai beau faire, et je dois sans doute vous paraître impie; mais je ne me sens pas pour vous les sentiments d'une fille... je ne sens rien. » Cette scène est justement au rebours de la scène consacrée ; c'est la négation de la fameuse voix du sang. Vous voyez sans peine combien la scène ainsi présentée est plus vraie. Je dois dire que le public a d'abord été décon-
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certé, qu'il n'a pas compris tout de suite. C'est qu'on ne rompt pas sans quelque difficulté avec une habitude qui ne date pas d'hier.
[ci, par exemple, il faut mettre un point à la ligne. Le quatrième acte n'existe pas; il n'est pas l'ail ; et c'est ce qu'on en peut dire de mieux. Hélène est allée chez Mme de Yoves pour attendre l'issue du duel. On ramène André blessé. Hélène fond en larmes, et promet qu'elle ne recommencera plus. André de son côté pleure de douces larmes : il est heureux ; il a réconcilié son ami et sa sœur ; cela valait bien un coup d'épée. Tout le monde est content, sauf pourtant le public. Outre que ce dénouement est imprévu et que l'auteur y a visiblement eu recours afin de ne pas se donner la peine d'en chercher un autre, il ne dénoue rien. Car peut-être André guérira-t-il ; mais ce qui est sur c'est qu'Hélène recommencera et avant qu'il soit longtemps.
Ce quatrième acte, dont l'insuffisance saute aux yeux, est le grand défaut de l'œuvre. On en pourrait signaler d'autres. Je regrette qu'on ait l'ail d'Hélène si complètement et si uniment une peste ; puisqu'il la lin elle se convertit et que s<»u cœur est touché par la grâce, au moins aurait-il été utile de nous montrer qu'elle a un cœur. Il aurait fallu par un ou deux traits nous indiquer que si elle est légère, frivole, capricieuse <-t passablemenl égoïste, cependant elle n'est pas incapable de tout bon sentiment. — Par contre, quelques-uns des traits du caractère
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du mari me semblent inutiles. On nous dit à plusieurs reprises que ce brave homme peut, le moment venu, se montrer terrible, et qu'il ne faudrait pas se fier à ce mathématicien. Or, il reste jusqu'au bout absolument passif; il ne fait rien ; il semble même ne rien comprendre. Et c'est tout juste, à la fin, s'il ne parait pas ridicule.
Mais c'est un autre reproche que je veux faire à M. Jules Lemaître. Il a eu le grand tort de se défier de lui-même, et de se laisser troubler par les objections qu'il prévoyait. Il a fait des concessions. — Il a d'abord fait des concessions au « théâtre ». Il a pensé qu'il ne lui était pas permis de négliger tout à fait les moyens, si gros soient-ils, par lesquels on est assuré de remuer les foules. De là cette double reconnaissance, tout comme dans un drame de Dennery : la fille qui retrouve sa mère, le frère qui retrouve sa sœur. De là l'effusion de larmes du dernier acte, et cette si déplaisante exhibition du blessé qui revient en scène, la chemise sanglante, les joues très pâles. — Puis il s'est souvenu qu'on lui a reproché parfois d'être un peu souple sur les questions de morale. De là cet abus des tirades vertueuses ; ces fréquentes invocations aux honnêtes gens, à la morale éternelle, à la société, à Dieu. — M. Jules Lemaître pense encore qu'il est impossible à des gens saturés de littérature comme nous sommes, de rien dire qui n'ait été déjà dit, de mettre en scène des personnages qui n'aient pas d'an-
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cêtres littéraires et de se garder enfin des réminiscences. Aussi, loyalement, il nous prévient. Il fait dire à l'un de ses acteurs, en parlant d'Hélène : « C'est Emma Bovary. » Cela est d'un effet déplorable ; car voilà l'illusion détruite ; nous suivons l'exemple qu'on nous donne et nous nous apercevons qu'Hélène ne manque pas de « sœurs en littérature ». Emma Bovary, oui ; et aussi Froufrou, et Paillette, et Séraphine Pommeau, d'autres encore. Mais luimême Pierre Rousseau, le mari qui adore sa femme et ne lui demande en retour qu'un peu de reconnaissance, l'homme supérieur taillé en rustre, Dieu me pardonne ! c'est cet autre mathématicien : le Maître de forges... Et sans doute nous ne nous serions avisés d'aucun de ces rapprochements saugrenus, si on ne nous y avait invités, et si le dramatiste n'avait laissé passer un petit bout de l'oreille du critique. Que M. Jules Lemaître ait la hardiesse d'être entièrement lui-même : nous aurons tout à y gagner.
Une comédie d'une allure hardie et neuve, prise en pleine vie moderne et aussi en pleine humanité, faite de spirituelle raillerie et plus encore d'observation pénétrante, d'émotion sincère et de vraies larmes, une comédie qui d'un bout à l'autre de ses quatre actes soutient et renouvelle l'intérêt, et dont un acte, le second , est égal à ce qu'il y a de plus beau clans le théâtre moderne : telle est l'œuvre nouvelle de M. Jules Lemaître.
Le premier mérite de cette pièce, c'est qu'elle n'est pas une pièce à allusions. M. Jules Lemaître n'a aucunement recherché un succès de scandale. Il a mis plus haut ses ambitions. Le point de vue auquel il s'est placé, c'est le point de vue désintéressé du moraliste, qui s'élève au-dessus des querelles des partis et ne retient, des événements contemporains que ce qu'il faut pour nous faire entendre la leçon qui s'en dégage. Partout où l'allusion se présentait comme d'elle-même et semblait solliciter l'auteur, il l'a soigneusement écartée : et il ne nous a laissé ni le pouvoir ni le droit de nous
I Vaudeville, octobre, 1890.
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tromper sur ses intentions. Le personnel de l'aventure boulangiste a pu lui fournir le milieu réel clans lequel il a fait baigner son action; mais on perdrait son temps en cherchant à mettre sur les personnages de la comédie les noms des hommes d'aujourd'hui. En ce sens, une comparaison avec Rabagas pourrait être instructive. On y verrait quelle distance il y a entre deux auteurs, l'un qui, escomptant par avance l'effet produit par les sifflets et les réclamations, s'applique à attiser toutes les rancunes, l'autre qui s'efforce de présenter d'amères vérités avec assez de mesure et un tact assez délicat pour que ceux mêmes sur qui elles retombent puissent les entendre. Et on apprécierait aussi la différence qu'il va entre un art incapable de dépasser la surface et d'apercevoir dans les mœurs d'un temps autre chose que leur apparence risible, et cet art qui enfonce jusque dans les profondeurs douloureuses du cœur humain.
M. Jules Lemaître est de ceux qui dans l'étude d'une société pénètrent jusqu'aux traits essentiels, et qui savent discerner les désordres spéciaux à un temps, à un certain état <l<s mœurs. Or, si la France d'aujourd'hui est me- démocratie, elle a derrière elle de longs siècles de tradition aristocratique. Dans cette France vieillie, et qui ne s'est avisée que sur le tard de se donner une constitution égalitaire, il reste toujours et quand même uuq société d'en haut, (pu continue d'exercer son près-
1 Ob JULES LEMAITRE.
tige sur ceux-là mômes qui la combattent, adversaires dont l'hostilité est pour une bonne part faite d'envie. Grâce à la forme républicaine, les succès de la politique bouleversent les situations sociales avec une singulière rapidité, avec une brusquerie qui ne ménage pas les transitions. Parti d'en bas un homme se trouve tout d'un coup porté aux sommets. Qu'adviendra-t-il donc de l'homme du peuple qui se verra suintement accueilli dans un monde dont il a longtemps, et sans se l'avouer, envié les élégances ? Xe se produira-t-il pas chez lui comme une débâcle générale et une soudaine débandade de tous les principes qui ont semblé jusque-là diriger sa vie? Telle est l'étude que s'est proposée l'auteur du Député Leveau.
Le premier acte sert à nous présenter les personnages. C'est dans le « salon » de M. de Maubrun, gentilhomme sceptique, qui se plaît à réunir chez lui tous ceux qui, venus d'un monde ou d'un autre, ont leur heure de célébrité dans ce Paris si hospitalier et si peu bégueule. Les marquises authentiques s'y rencontrent avec les sociétaires de la Comédie- Française. Les artistes s'y mêlent aux politiciens. Tous les groupes du Parlement y envoient leurs leaders, et jusqu'au centre gauche dont on se montre avec curiosité le représentant. Mme Leveau y arrive avec sa fille, et tout de suite elle est très entourée et très complimentée, car son mari est l'homme du jour. Mais c'est par des jérémiades que MmeLe-
LE DKPUTK LEVEAU.
veau répond à ces félicitations. Ah! bien, oui, qu'on lui en parle des succès de son mari ! C'est chaque fois pour elle l'occasion de triste-- îs nouvelles et des plus amers déboires. « On me croit heureuse, parce que Leveau est un homme supérieur ! Oh ! je le sais bien. C'est un homme qui n'a pas son pareil. Pour l'esprit, la parole et tout, il n en craint pas un. Et il vous a des manières, quand il veut!... Seulement, moi, je ne peux pas le suivre. Je suis une ignorante et une provinciale. Bonne ménagère tant qu'on voudra ; mais femme du monde, jamais... Ça fait que Leveau et moi nous sommes chaque jour plus loin l'un de l'autre. Plus il monte, plus je descends... » Et elle continue sur ce ton. Elle est peuple, <'l comme tous ceux du peuple, elle a un besoin de conter ses chagrins, de s'épancher en confidences geignardes.
Cependant, et tandis que la conversation se continue de groupe en groupe occupée du seul Leveau, lui-même le triomphateur fait son entrée. En réclamant l'urgence pour la discussion d'une proposition relative à la séparation de l'Église et de l'Etat, le député radical a renvei Bé le ministère. Il annonce complaisamment sa victoire, et, comme s'il se croyait encore à la tribune, il ajoute quelques-unes de ces banalités sonores qui dans les assemblées enlèvent l'applaudissement. Il éclate de vanité satisfaite. ('/«■>i un bomme heureux. Aussi le jeune Deslignières, député du centre gauche, choisit-il ce moment pour adresser à Leveau une demande
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déjà plusieurs fois repoussée. Deslignières aime Mlle Leveau et il en est aimé ; pourquoi lui refuser la main de cette jeune fille? Une différence d'opinions politiques est-elle, en vérité, un obstacle insurmontable? Mais c'est qu'entre Deslignières et Leveau il y a tout autre chose qu'une différence de teintes politiques, il y a une antipathie de nature. Deslignières est un délicat, de ceux qui, par une sorte d'atticisme moral, recherchent avant tout la mesure, se défient des mots qui trahissent les idées, et craignent sans cesse de « surfaire » ; ceux-là croient à un tas de choses, naïvement et bêtement, et s'en cachent tout de même, se protégeant sous des apparences de scepticisme, mettant l'ironie comme un voile entre eux et le public. Leveau tout au rebours est une nature vulgaire, incapable de nuances, n'apercevant les idées qu'en gros, telles qu'elles lui apparaissent dans l'emballement de la tribune, déformées et amplifiées hors de toute proportion par le coup de gueule oratoire. Entre ces deux hommes, l'accord est impossible. Leveau ne verra jamais dans ce croyant fin de siècle qu'un imbécile qui fait de l'esprit. Ou plutôt il soupçonnera vaguement que ce Deslignières est fait d'un autre limon que lui, et qu'il possède sans y tâcher cette véritable distinction de l'esprit, que rien ne remplace, et à laquelle, lui, Leveau, malgré ses efforts, ne parviendra jamais. C'est pourquoi les Leveau sont 1rs éternels ennemis des Deslignières; et pourquoi, après tout, ils
sont excusables de ne vouloir point en faire Leurs gendres.
Ce qui flatte surtout Le veau, maintenant qu'il est quelqu'un et qu'il s'impose, c'est qu'il a enfin de quoi répondre à ceux qui lui reprochaient d'être sans éducation et sans usage du monde, au point de s'être montré à un enterrement en cravate blanche et d'avoir pris un smoking pour une voiture. Il voit avec orgueil les salons les mieux fréquentés s'ouvrir devant celui qui a débuté dans une étude de petit avoué, à Montargis. On ne le tolère pas seulement ; on 1«- recherche, on vient à lui. « Ça y est ! .. comme il pourrait dire en son jargon plébéien... Moment psychologique s'il en fut. Leveau est à la merci de la première aventurière titrée qui se présentera. D'une pression de sa petite main aux doigts effilés d'aristocrate, elle le mènera où elle voudra. Et cette grande dame se présente. C'est la marquise de Grèges.
Celle-ci rêve de jouer un grand rôle, tout à lut ''ii évidence el au premier plan. Le marquis n'esl qu'un niais décoratif. Et donc elle est en quête de L'homme dont elle se fera la conseillère, L'inspiratrice, L'Egérie, et qui en échange lui apportera Les ressources du talent et l'appoint de la popularité. Du premier coup d'œil
I ll<- reconnaît dans Leveau celui qu'elle cherchait; et, dès la première rencontre aussi, Leveau tombe <lans Le piège subtilement préparé.
II est. dans son entretien avec la marquise,
Doumc. — Théâtre contemp. 10
iyo JULES LEMAITRE.
cynique à souhait, brutal à ravir, et grossier idéalement. « Nous autres radicaux, il semble que la droite soit le parti politique dont nous sommes le plus éloignés. Eh bien! c'est encore avec la droite que nous votons le plus souvent. Et puis voulez-vous que je vous dise, c'est encore à droite qu'on trouve les gens de meilleure tenue, les plus propres, les plus... enfin les plus chics. » La marquise a tout au plus l'ait les frais de quelques phrases banales, le pacte est déjà conclu. Leveau engagera ses amis les radicaux à former avec les droitiers un grand parti réformiste, où tous les mécontents pourront se rencontrer et s'unir. On verra un peu plus tard à s'entendre sur la nature des apports réciproques et des gages à échanger. Et Leveau sort, ayant au bras celle dont il est désormais le prisonnier.
Maintenant nous connaissons les principaux personnages : Leveau, le plébéien, pris à cinquante ans d'une fureur de jouissances distinguées; Mme Leveau, la provinciale qui, après dix ans de vie à Paris, est restée de Monta rgis; la marquise enfin, sorte de Célimène politique. Ce premier acte est un acte charmant d'exposition. — Celui qui suit, et qui nous transporte en plein drame intime, est la partie maîtresse de l'œuvre.
Il est de toute beauté.
C'est dans L'intérieur de Leveau, dans cet intérieur qu'il déserte de plus en plus. Mmc Leveau confie à sa fille toutes ses tristesses,
la cruauté de l'abandon où elle est, la certitude qu'elle a d'être trompée; son mari, contrairement à leur habitude de toujours, a voulu faire chambre à part. D'ailleurs, elle Ta suivi un jour qu'il allait au rendez-vous. — Des grincheux ont réclamé : Lue mère ne dit point de telles choses à sa fille... Et à qui voulez-vous qu'elle les dise? Ou croyez-vous qu'elle va se taire? Elle n'a pas été élevée sur les genoux des duchesses, peut-être. Ce qu'elle a sur le cœur, il faut que ça sorte! Depuis des semaines il s'amasse en elle tant de haine contre l'accapareuse qui a mis le grappin sur son mari, qui le tient et qui ne le lâche plus! — Entrée de Leveau, bientôt suivi de la marquise, devant qui se retirent aussitôt les deux femmes. — La marquise est venue pour obtenir que le leader du radicalisme, au risque de se compromettre et de se perdre, signe le programme du marquis, candidat aux élections du conseil général. Lui, voudrait en échange qu'elle lui promit, le cas échéant et grâce au divorce, de devenir sa femme, fa marquise est adorable de coquetterie savante : quand elle part, elle a tout obtenu sans s'être e à rien. — C'est ici que se
place I.i scène attendue, qui devait mettre aux prises i<- mari <-i la femme, et faire s'entrechoquer les reproches douloureux de l'une et les reparties haineuses de l'autre. « Elle est ta maiti 'émit Mmc Leveau. Ne nie pas. Je
t'ai suivi. — Ah! tu m'espionnes, maintenant! Eh bien' oui. c'esl vrai; elle est ma maîtresse.
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Et puis après ?... Penses-tu par hasard que tu sois la femme qu'il me faut? Voyons, regardetoi un peu. Te crois-tu capable, par exemple, de tenir un salon? » La pauvre ne s'est jamais fait d'illusions sur elle-même ; elle s'est adressé bien souvent le reproche dont aujourd'hui Leveaula soufflette cruellement. Et voici qu'elle s'humilie et demande pardon : « Je t'ai gêné, je t'ai fait souffrir par mes manières, par mon peu d'intelligence. Je t'en demande pardon... Mais cependant, souviens-toi, quand tu m'as épousée... tu m'aimais... — Ah! dame! En ce temps-là, tu étais certainement gentille. Tu m'apportais une jolie dot. Et puis... et puis... je ne savais pas encore ce que je valais! » Et pour un mot de nature, en voilà un, ou je me trompe. — Leveau essaye maintenant d'amener sa femme à accepter l'idée du divorce : « Voyons, tu dis, n'est-ce pas? que je te rends malheureuse, que la vie que je te fais est insupportable. Eh bien, il y a un moyen d'arranger tout cela. — Lequel? — Le divorce. — Jamais. — Jamais! Et pourquoi cela? Par scrupule religieux? Tu ne vas pas à la messe... — Je crois tout de même au bon Dieu, qui était là le jour de notre mariage. Et d'ailleurs, la vraie raison je l'avoue : Tu es mon mari, je ne veux pas te perdre, voilà ! Depuis bien du temps je m'aperçois que tu ne m'aimes plus, que tu te détaches de moi chaque jour davantage. Mais je me disais : attendons! Il me reviendra... plus tard... quand il sera vieux. Et aujourd'hui
tu viens me parler de divorce ! Je refuse. Je n'ai plus pour moi que ceci, c'est d'être la femme légitime, l'épouse. C'est tout ce qui me reste, je le gardé. »
Ah! l'admirable langage! Comme tout cela est simple et vrai ! combien on sent que c'est la nature elle-même qui parle! Quelle touche large et puissante, et sûre ! Quelle superbe scène, taillée en pleine humanité, et telle que depuis Augier nous n'en avions pas vu une seule au théâtre.
Restée seule et affolée de douleur, Mme Leveau cherche par quel moyeu elle pourrait se défendre contre la marquise. Le seul qui se prés( m1 i est le moyen classique : la lettre anonyme. Elle griffonne une dénonciation à l'adresse du marquis... Mais Leveau la surprend, s?empare de la lettre. Il est venu pour lui proposer une transaction. Qu'elle consente à demander le divorce, il consentira au mariage de sa fille avec Deslignières. Mmc Leveau essaye encore de tenir bon. Puis, voyant le chagrin desa fille, <11< ■ cède. Elle accomplira i«nit 1<' sacrifice...
Troisième acte L'acte des élections, rempli de jolis détails et qui contient une trop juste satire des étranges compromis occasionnés par l'alliance des radicaux et des réactionnaires. C'esl pour Leveau le commencement de la fin. il est blackboulé dans sa circonscription, tandis (pie le marquis de Grèges, qui depuis des années ne récoltait qu'un nombre de voix déri-
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soire, passe à une immense majorité. Leveau commence à soupçonner qu'il a été joué. Du moins il aura pour se consoler l'amour de la marquise; il la presse de tenir ses engagements, de divorcer ainsi qu'il a fait lui-même, afin d'être toute à lui, comme il sera à elle. La marquise, très douce : « Mais je ne comprends pas, mon ami... Je ne vous ai jamais rien promis de tel... Nous resterons dans l'avenir ce que nous avons été jusqu'ici l'un pour l'autre... Je serai pour vous la meilleure des amies... Même, puisque vous allez être tout à fait libre, nous pourrons nous voir plus souvent... Mais on vient, mon ami. A demain. Je vous expliquerai. Demain, à notre rendez-vous habituel. » Leveau, à qui tout échappe à la fois, est empli d'un besoin de se venger. Il laisse sur la table la lettre anonyme à l'adresse du marquis.
Au quatrième acte. Dans le petit appartement où Leveau et la marquise se sont aimés, Leveau tente une dernière fois d'obtenir de la marquise qu'elle consente à devenir sa femme. On frappe à la porte. Mme de Grèges cherche à fuir. Traquée !
Ici encore M. Jules Lemaître a fait preuve d'un tact bien délicat. Il y avait des chances pour que le mari si complètement trompé semblât ridicule. D'autre part, il eût été fâcheux de le faire parler en croque-mitaine de mélodrame . On a su lui trouver une attitude assez digne pour que la tentation même de sourire ne vînt à personne. « Si je suis venu,
commence-t-il par déclarer à sa femme, c'est que j'ai été averti, c'est qu'on m'a ouvert les yeux. Car, je veux que vous le sachiez, j'avais en vous une entière confiance... Voici ce que j'ai décidé. Je demande le divorce. Vous ne porterez pas mon nom une heure de plus que la loi ne vous y autorise... Je donnerai demain ma démission de député, parce que je dois en partie mon élection à M. Leveau. Je lui renverrai exactement les sommes qu'il m'a fait gagner. Quitte envers lui, je lui demanderai alors la réparation qu'il me doit... » Restée seule avec Leveau, la marquise remet lentement son chapeau, et du ton d'une femme prise au piège : « Allons! je serai Mme Leveau. » C'est le mot de la fin.
Ce dénouement par sa brusquerie a quelque peu surpris. C'est qu'il dérange nos habitudes et va contre la convention qui veut qu'au théâtre le rideau ne baisse que sur une action entièrement terminée. Mais si l'on y songe, on verra que ce dénouement est le seul acceptable. Il est également conforme à la logique du théâtre et a celle de la vie : car un rustre tel qu'on nous présente Leveau peut bien se laisser jouer par une marquise, mais à la fin il se venge, Fût-ce en se perdant lui-même. 11 est encore dune belle portée morale. 11 nous ouvre nue longue échappée sur l'avenir, et il non-- laisse, en partant, songer à ce que pourra être ce couple d'époux ennemis, se punissant l'un par L'autre de leur faute commune...
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On pourrait chercher à M. Lemaître au moins des chicanes de détail. Il est regrettable par exemple que le drame ait atteint au second acte toute son intensité d'émotion. Il se trouve que Mme Leveau est celle à qui nous nous intéressons davantage; or il ne sera plus question d'elle. Elle restera à la cantonade. — Peut-être aussi le dernier acte est-il trop rapide. Il semble que l'auteur ait été pressé de unir.
— Je regrette l'emploi de ce moyen si usé : la lettre anonyme. Dans une pièce d'un tour si neuf, cette vieillerie fait un effet plus choquant*
— M. Jules Lemaître se montre encore trop dédaigneux de certaines parties de métier : les entrées et les sorties de ses acteurs pourraient être mieux ménagées. — Enfin sur le caractère du principal personnage nous aurions voulu quelques renseignements de plus. Que la marquise de Grèges garde en sa physionomie quelque chose d'énigmatique, cela ne gène aucunement. Mais nous aurions besoin qu'on nous préparât davantage à accepter le rôle de Leveau continûment odieux... Je n'aperçois guère d'autres objections.
Par contre, ce que je vois nettement, ce sont les qualités de premier ordre dont ces quatre actes sont remplis. J'admire cet art viril, qui va droit devant lui et ne se préoccupe que de serrer de tout près la réalité humaine. Je me réjouis de trouver une œuvre pleine de pensée, et qui prouve surabondamment que le théâtre peut, sans tomber dans le pédantisme de Lu
prédication, être cependant autre chose qu'un jeu. Ai-je besoin de parier du style? Il faut connaître tous les secrets de l'art d'écrire pour arriver, comme le fait M. Jules Lemaitre, à ne pas « écrire », et pour réaliser cette merveille de simplicité.
M. Jules Lemaitre sort de cette épreuve singulièrement grandi. Il nous a révélé de nouveaux aspects de son talent. Car on savait bien qu'il avait au plus haut point l'esprit, la finesse, la grâce. Il a fait preuve cette fois de vigueur, d'énergie, de puissance... Et nous nous ((ions laisse prendre aux apparences de son joli scepticisme. Or, ce sceptique, qu'on dirait m bien détaché de tout, s'intéresse au spectacle de la vie. Il a pour les souffrances d'ici-bas cette ardente sympathie qui donne aux maîtres de l'art la pleine intelligence du cœur humain.