‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 39 sur 67 · III. - V INVITEE · texte numérisé non relu

III. - V INVITEE

Après l'Envers d'une sainte et les E'ossiles, nous n'avions aucun doute sur l'originalité et sur la vigueur d'esprit de M. François de Curel. Il restait à savoir comment un public plus nombreux et autrement composé que celui du Théâtre-Libre accueillerait un art si personnel et en contradiction avec beaucoup des usages encore aujourd'hui reçus au théâtre. L'épreuve est faite. L'Invitée (1) a été acclamée au Vaudeville. L'auteur peut désormais compter sur le grand public, comme celui-ci comptera sur lui.

M. de Curel a mis dans sa nouvelle comédie toutes les qualités que nous lui connaissions. Il y en a mis d'autres aussi, que nous ne lui soupçonnions pas, qui donnent à son talent plus de largeur et de souplesse. Cette fois encore, l'héroïne qu'il nous présente est vraiment une héroïne : j'entends que chez elle les sentiments dépassent par leur intensité la mesure commune, qu'elle est incapable des compromis auxquels se prêtent les natures médiocres, et qu'étant entrée dans la vie avec un idéal, elle peut bien le voir briser, mais

1 Vaudeville, janvier 1893.

elle n'admet point qu'il plie, qu'il cède et qu'il s'abaisse aux platitudes de la réalité. L'art de M. de Gurel reste donc, par essence, un art idéaliste. Mais cette fois, sans qu'on ait cherché à faire des concessions et seulement par un progrès naturel, cet art se rapproche de nous. La situation est moins violemment exceptionnelle; l'âme du principal personnage nous est moins difficilement accessible que celle de la « sainte » ou que celle des « aristocrates » des deux pièces précédentes . Une fois la situation établie et les personnages posés, M. de Curel est admirable pour déduire les conséquences et pousser l'analyse jusqu'au bout. Ici encore, sa logique est restée aussi sûre d'elle-même. Mais, en outre, son dialogue s'est fait spirituel et délicat. La sensibilité s'y traduit par instants en notes d'une mélancolie pénétrante. Et nous avons salué au passage des réflexions profondes, graves, saisissantes, qui sont à la fois d'un moraliste et d'un poète, d'un homme qui sait le monde, qui connaît le cœur humain, et dont la sagesse accroîtra ce trésor de pensées que Les hommes se repassent sur celle chose douloureuse qui est la vie.

L'Invitée n'esl en réalité qu'une élude d'âme. Et donc, pour rendre compte de la pièce de M. de Curel, ce que nous avons à faire, c'est de montrer quelle est la nature de femme qu'il a voulu nous présenter, quelle résistance elle a opposée à de terribles épreuves, et quel est maintenant, au soir de la vie, l'état de ce cœur

qui a trop souffert et de cet esprit qui a trop pensé. Anna de Grécourt aimait son mari comme on aime : elle l'estimait, elle avait confiance en lui, elle s'était donnée tout entière, sans réserve, dans un complet abandon d'ellemême; il n'y avait pas un battement de son cœur qui ne fut pour celui en qui elle s'était transformée; et sa vie ne reposait que sur cet amour. Sans doute Anna de Grécourt avait tort. On ne doit point faire tant de fond sur la créature humaine qui est fragile. On ne doit point mettre dans une affection terrestre la ferveur d'un culte. On ne doit point s'abdiquer soimême et faire dépendre toute sa vie d'une autre vie. La religion le défend. La morale le défend. La prudence le défend. Gela est vrai, et tous ces raisonnements sont excellents; mais on sait ce que valent les raisonnements contre la passion. Et, dans l'espèce, cette passion était l'amour légitime d'une femme pour son mari. Au bout de quelques an-nées, Anna de Grécourt a appris que son mari la trompait. Elle s'est sauvée.

En se sauvant, elle a mal fait. Car elle abandonnait ses deux fdles : elle les laissait à un homme qu'elle ne pouvait plus estimer et dont nous verrons en effet qu'il a été un médiocre éducateur. Elle sacrifiait un devoir qui prime tous les autres. Ce jour-là elle a été gravement coupable. Mais aussi bien n'a-t-on pas songé à prétendre qu'elle fût sans reproches et on n'a pas voulu nous la proposer pour modèle.

On a étudié une créature vivante et non forgé un exemple. Anna de Grécourt était femme plus qu'elle n'était mère. Le jour où cet amour en qui elle s'était mise tout entière lui a manqué, tout lui a manqué. Elle n'a plus été que la femme trahie.

Jeune, séduisante, menant l'état commode de femme séparée, dépourvue de toutes les protections que donnent les affections do famille et le souci des convenances et l'intérêt d'une situation à garder, Anna pouvait être tentée de chercher, comme on dit, des consolations et une vengeance. Elle n'y a point songé. Elle a été protégée par son orgueil. D'ailleurs, que pouvait-elle attendre de l'amour? Pourquoi lui demander des déceptions nouvelles? Qu'a-t-elle à faire maintenant que de se replier sur elle-même ? Elle a peur de toutes les formes de la tendresse, puisqu'elle sait bien que c'est par elles qu'on souffre et qu'il n'en est aucune qui n'apporte sa souffrance. Elle se réfugie dans l'égoïsme. Elle travaille à se dessécher le cœur. Hélas! elle y arrive. Fêtée dans la haute société viennoise, elle a joué d'abord son rôle de femme insoucieuse, audacieuse et philosophe. Peu à peu cette attitude lui est devenue naturelle. La paix s'est faite dans son âme, niais a mesure que s'y faisait le vide... Cependant, M. de Grécourt, pour expliquer le dépari de sa femme, a répandu le bruit qu'elle élait folle. Il est persuadé au surplus qu'elle le trompe. Il profite, pour sa part, de sa liberté en

22(5 FRANÇOIS DE GUREL.

installant presque chez lui, auprès de ses filles, sa maîtresse Mme de Raon. Et c'est ainsi que va ce triste intérieur, sans épouse et sans mère, au moment où il prend fantaisie à M. de Grécourt de prier sa femme de revenir pour quelques heures dans cette maison qui fut jadis la sienne.

C'est ici que, pour rester fidèle à la logique du personnage tel qu'il l'a posé, M. de Gurel va rompre résolument avec la « logique de théâtre » et avec des conventions littéraires qu'on nous a présentées tant de fois pour des lois communes de la sensibilité naturelle. Il est convenu qu'une femme rentrant dans l'intérieur d'où elle s'est sauvée, doit sentir, au moment qu'elle en franchit le seuil, se réveiller en elle des douleurs seulement endormies. Par un geste instinctif, il faut qu'elle porte la main à son cœur, comme pour comprimer ce cœur trop gros de souffrance. Anna revient chez elle véritablement en invitée. Dans ces murs qui l'ont oubliée, elle ne retrouve point de traces d'un passé aboli. — Il est convenu qu'une femme, en se retrouvant en face du mari qui l'a trahie, doit sentir à nouveau l'outrage qui lui a été fait, et laisser percer dans son langage la rancune amassée, la colère et la haine toujours vivantes. Mais Anna, vraiment, a cessé de souffrir. Elle revoit son mari sans colère et sans trouble. Et peut-être qu'en le revoyant, si elle songe au passé, les souvenirs de ce passé ne lui causent que de l'étonnement. Les années sont

venues; Grécourt est aujourd'hui un bourgeois tout à fait dépourvu d'élégance. 11 pèche à la ligne. L'entrée qu'il fait dans le salon, en costume de coutil et tenant à la main le produit de sa pèche, cette entrée est une dérision. Les idées, les sentiments, tout le caractère du bonhomme est à l'avenant. Eh quoi! songe Mme de Grécourt, est-ce vraiment là celui qui a pu tenir une telle place dans ma vie, bouleverser cette vie cl l'aire de moi la femme que je suis, placée en dehors de toutes les lois de la nature et de la société.' Elle cause avec lui posément. Et elle n'a pas besoin de se contraindre et de faire effort. Car elle n'a rien de particulier à lui dire et pas plus de pardon à lui demander que de reproches à lui faire. L'un pour l'autre ils ne sont plus rien. — Il est convenu qu'une femme mise en présence de la maîtresse de son mari doit l'accabler des expressions de son mépris et de son dégoût. Combien citerait-on dans notre comédie moderne de scènes, saississantes d'ailleurs, éloquentes et vraies, faites du dialogue de l'épouse avec sa rivale, de la femme Légitime avec la créature qui lui a volé son mari! Anna, en rencontrant Mmc de Raon, n'éprouve aucun embarras. Elle sait que celle-ci est un peu sotie, et elle la persifle joliment. Elle lui abandonne aisément sa conquête, et n'a pour ces médiocres amants qu'un peu de pitié qui se traduit par beaucoup d'ironie.

Il reste qu'Anna va revoir ses filles. Celles-ci sont la chair de sa chair. Elles sont inno-

centes du malheur de sa vie : et c'est elle bien plutôt qui a été à leur égard singulièrement coupable. Il est de règle d'ailleurs qu'une mère qui retrouve sa fille lui ouvre ses bras et que la fille s'y jette en sanglotant. L'écho venu de tous les coins du mélodrame répète ces mots: « Ma mère!... ma fille!... » C'est la voix du sang. Mais dans l'amour maternel lui-même on peut se demander s'il y a plus de l'instinct, ou plus de l'habitude de la vie commune et des liens que forment avec les inquiétudes de chaque jour les soins continus de la tendresse et d'une protection de toutes les heures. Mmc de Grécourt a vécu loin de ses filles. Elle retrouve toutes formées celles qu'elle a laissées enfants ; dans l'âme que la vie leur a faite elle n'a rien mis d'elle-même. Elles sont pour elle des étrangères. Et de même l'affection que nous ressentons pour nos parents vient de ce que nous avons toujours été tout près d'eux, que notre vie n'a cessé d'être mêlée à la leur et que, si loin que nous remontions dans notre souvenir, nous nous y rencontrons toujours et continûment avec leur image. Mais justement ces jeunes filles ne retrouvent nulle part dans leur souvenir cette mère dont on leur a dit qu'elle était folle et dont on ne parle jamais. En apprenant la vérité, elles songent d'abord que cela est avantageux pour elles, et que puisque leur mère n'est point folle, elles auront donc moins de peine à se marier. Pour Mmc de Grécourt, en allant vers ses filles, elle ne croit céder qu'à

un attrait de curiosité!... Et pourtant telle est la complication de la nature humaine, et dans les replis de notre cœur tant de sentiments se cachent que nous ignorons ! Lorsqu'une de ses filles l'a appelée : « Maman ! » Anna a-t-elle été plus émue qu'elle ne l'a laissé paraître et qu'elle-même ne l'a cru ? Toujours est-il que la « visite » qu'a faite cette invitée n'aura pas été sans résultat. Mme de Grécourt emmène ses filles avec elle. Et qui sait ? Qui oserait affirmer que dans ce cœur qui se croyait fané, la tendresse ne pourra pas refleurir?

Pour ce qui est de la conclusion de rœuvre, elle est contenue dans une phrase de Mmc de Grécourt à son mari. Comparant leurs destinées, elle constate qu'elles ont été différemment mais également manquées. « Vous vous êtes abandonné à vos passions, et en les satissant vous n'avez pas trouvé le bonheur. J'ai essayé de m'amputer le cœur, et la sécheresse où j'ai vécu ne m'a pas rendue heureuse. » Et trouvant à son désenchantement une expression admirable, elle laisse tomber ce soupir: « Il pleut du ciel des croix qui ne choisissent pas les épaules !... »

L'impression a été très grande. Cette pièce est L'une de celles qui contribueront le plus fortement a séparer le public d'habitudes littéraires qui ont fait leur temps. On sait, de reste, que M. de Curel a trente ans. Après trois pièces représentées en moins de dix-huit mois, il nous 4-n annonce une nouvelle. Il est d'une fécondité

23o FRANÇOIS DE CUREL.

que je ne songe pas à lui reprocher, quoique quelques-uns pensent que la stérilité est la marque où se reconnaît le vrai talent. Et c'est pourquoi il me semble que ceux-là vont un peu trop vite en besogne qui, depuis quelques années, nous répètent que le théâtre est mort et se mettent en devoir d'en prononcer l'oraison funèbre.

JEAN AICAUD

LE PERE LEBONNARD J .

l-su d'une philosophie très généreuse, le drame de M. Aicard est pénétré d'un bout à l'autre par un large souffle d'humanité. On pourrait déjà se contenter d'en juger d'après la règle qu'indiquait La Bruyère: « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage; il est bon et fait de main d'ouvrier. » Mais, en outre, l'ouvrier de théâtre qu'est M. Aicard peut bien manquer de toutes les petites habiletés : il a cette habileté qui consiste à disposer les choses de telle sorte que, le drame «tant parvenu à son point culminant, on condense en un moment toute la somme de pathétique que le sujet comportait. Et il a su enfin poser son personnage principal en pleine

M', Tlir.\ir..-Libre, octobre 1889.

lumière et lui donner ce relief qui grave une fois pour toutes en nos mémoires ces êtres, nés d'un rêve d'art, et qui s'en vont vivre d'une vie plus solide et plus vraie que les êtres réels. M. Lebonnard est un horloger inventeur, qui -a fait fortune. Très doux, très faible, le bonhomme se laisse dominer par sa femme, matrone acariâtre, entichée de noblesse, et qui d'ailleurs a jadis été belle et courtisée. Il supporte avec non moins de longanimité les railleries du jeune Robert Lebonnard, un petit monsieur très moderne, encouragé par sa mère dans son impertinence. Il lui suffit de se savoir aimé par sa fille Jeanne, dont les caresses presque maternelles le consolent et le réconfortent. C'est le ménage de Chrysale; rien n'y manque, non pas même Martine, ses bonnes sauces et son mauvais français. Martine s'appelle ici Marthe, la fidèle nourrice, qui a prouvé deux fois son dévouement, en soignant les enfants et en supportant les bourrasques de l'humeur de sa maîtresse. — Robert est à la veille d'épouser la fille du marquis d'Estrey, Blanche d'Estrey. Jeanne aussi aime et se sait aimée. Elle a été touchée du dévouement d'un jeune médecin, le docteur André, qui l'a sauvée d'une grave maladie : il y a de l'admiration dans l'affection qu'elle ressent pour lui. Elle serait fière de devenir sa femme. Ce projet de mariage est approuvé par le père, -désapprouvé par la mère. Mais M. Lebonnard a promis à sa fille de la défendre, de se mon-

LE PÈRE LEBONNARD. 233

trer énergique pour une fois, et d'imposer sa volonté. Il luttera pour le bonheur de son enfant. Telle est la situation qu'expose le premier acte. Et ce premier acte semble bien un peu languissant, lorsque brusquement, à la dernière scène, il se relève pour marcher d'une allure imprévue. La vieille Marthe, qui vient d'être renvoyée, prend congé de son maître et s'excuse avant de partir de n'avoir peut-être pas toujours fait son devoir. « Ah! si vous saviez tout ! » Mais Lebonnard : « Je sais tout... oui, tout... Je sais de quelle faute vous avez accepté d'être la complice... Je sais l'infidélité de ma femme... Je sais qucRobert n'est pas mon fils... Et c'est pour cela que vous ne partirez pas... Vous n'êtes pas quitte envers moi... Vous me devez une expiation... D'ailleurs, hors d'ici, vos regrets, vos remords vous trahiraient... Et je ne veux pas que les autres sachent ce que je sais. » Du coup, le bonhomme est transfiguré. Nous devinons tout un passé de souffrance, de résignation, de vertu. Xous devinons chez ce faible mu; extraordinaire force d'âme.

Au second acte, les hostilités sont engagées. Lebonnard entre assez bien dans son nouveau personnage :

La lutte, ça m'excite.

C'est ta m. if, il est vrai ; c'est ma femme, vois-tu! Pour la première lois je me suis bien battu, Et je deviens méchant, avec entrain, ma fille!

mon quatre-vingt-neuf, et j'ai pris ma Bastille. Demain quatre-vingt-treize! Ah! tiens, je suis surpris. .If comprends les excès.

Cet acte contient deux scènes fort bien venues. Il se trouve qu'André est un enfant naturel, et que sa naissance a été l'occasion d'un procès scandaleux. A cette découverte, Mme Lebonnard, en un grand accès de pudibonderie, jure qu'elle n'aura pas pour gendre un homme de naissance irrégulière. Robert vient à la rescousse et déclare à son père qu'il se fera au besoin le gardien de l'honneur du nom, et ne permettra pas que le scandale entre dans la famille avec le mariage de sa sœur. Lebonnard qui n'est pas maître d'abord d'un mouvement de révolte, le réprime aussitôt et, pour toute réponse, impose silence au jeune homme avec ces mots, pleins d'un douloureux sousentendu : « Ah!... tais-toi... mon pauvre enfant. » L'autre scène met en présence Robert et André. Afin d'écarter le prétendant de sa sœur, Robert s'efforce de lui parler de haut et de se faire insultant. Mais André ne relève pas le défi du jeune homme. Il pardonne à son âge une impertinence qui est faite d'ignorance, et il lui tient un discours qui signifie à peu près ceci : « Vous ne savez ce que vous dites... vous êtes un enfant... vous n'êtes ni de taille ni d'âge à insulter un homme qui a vécu et qui a souffert. )> Et toutes ses paroles veulent dire que la vie est une chose grave, et qu'on n'acquiert pas, sans l'avoir payé cher, le droit d'en juger.

Le drame se resserre et s'achemine vers la crise finale. Le moment est venu des résolu-

LE PÈRE LEBONNARD. 2.35

tions dernières. Habituée à voir céder son mari, Mrae Lebonnard s'étonne de cette obstination si nouvelle chez lui et lui en demande la raison. L'inévitable scène d'explication a lieu; c'est au tour de l'épouse coupable de baisser la tète, de s'humilier et de demander grâce. Au bruit de la querelle Robert est accouru; il croit que sa mère a été maltraitée; se tournant vers Lebonnard il lui reproche violemment son attitude, mêlée de faiblesse et d'entêtement, et sans plus écouter que sa colère, il raille, il injurie, il outrage. Le vieillard, affaissé, tache à se contenir : ses mains tremblent ; tout son corps tressaille dans l'effort de la lutte qui se livre en lui; mais enfin, vaincu, mordu par l'outrage, à bout de forces et n'en pouvant plus, il se redresse : « Tais-toi, bâtard !... »

Ce cri a fait passer un frisson dans la salle. Il est superbe: c'est une trouvaille. Il est humain d'abord: car il est clair qu'un jour devait venir où chez le vieillard la révolte intérieure serait plus forte que le travail de la volonté, et que ce jour-là, son secret lui échappant, une minute déferait l'œuvre de toute une vie. Mais il y a plus. Un mot, si humain et si vrai qu'il soit, peut passer au théâtre sans faire aucun effet. Il faut qu'il soit en outre dramatique et scénique. Il faut qu'il sorte des entrailles mêmes de la situation et qu'il résume en lui, dans une rapide et lumineuse éclaircie, toute la signification du drame. Or il en est ainsi du cri

de Lebonnard. Tout ce qui l'avait précédé nous y avait préparés. Tout le drame tendait vers ce mot. Et pendant que Robert, lui indigne, élevait la voix, nous lui avions répondu déjà; en même temps que Lebonnard, avant lui, nous avions crié à cet étrange défenseur d'un nom qui n'est pas le sien et à ce bâtard : « Tais-toi! » Ce qui suit n'est ni moins vrai, ni d'un mouvement de scène moins juste. 11 était inévitable qu'une fois le mot lâché, tout le reste allait suivre. Lebonnard est lancé: il ne s'arrêtera pas avant d'avoir mis dans le flot des reproches qui se pressent sur ses lèvres tout l'arriéré de sa souffrance. Il va donc, impitoyable, écrasant le malheureux sous le poids de cette faute qui n'est pas la sienne:

LEBONNARD.

Ce fut faiblesse et lâcheté, Je le vois, j'en conviens, de t'avoir adopté! Faiblesse et lâcheté de subir, sans rien dire, Ta raillerie à tout propos, ton mauvais rire, Quand je pouvais si bien t'écraser d'un regard, Fils du comte d'Aubly, dit Robert Lebonnard, Par la grâce du vieil idiot, faible et lâche!

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