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et la criminelle... Par là, il semble à Julie qu'elle est déliée. A vingt ans elle s'est enterrée vive [jour garder l'estime de Henri. Cette estime, on la lui a volée. Son sacrifice ne lui a servi de rien. On est quitte. Qu'est-ce donc qui empêcherait maintenant Julie de haïr ? La femme de Henri a été heureuse comme épouse. On peut la faire souffrir comme mère.
Christine, la fille du mort, s'est prise pour- Julie dune affection dont on ne nous explique pas d'abord la cause première. Elle subit d'une façon de plus en plus profonde l'ascendant de cette femme intelligente, impérieuse, et à qui son expérience d'éducatrice donne un facile empire sur une âme de jeune fille. Christine est fiancée à un digne garçon, Georges Pierrard. Ce mariage comble tous les vœux de sa mère. Peu à peu Julie va éveiller des scrupules chez la jeune fille. Elle la détache de son fiancé. Elle l'achemine vers le couvent. Estelle entièrement consciente de l'œuvre mauvaise qu'elle accomplit ? Il est plus probable qu'elle cède a un instinctif et obscur besoin de vengeance. Ainsi du moins semble-t-il au jeune homme qui, surpris d'abord de trouver Christine si changée, comprend vite avec la divination <lu cœur <1<' quel sourd travail ce changement esl le résultat. « Vous avez entrepris de dessécher L'âme de cette enfant... Pourquoi ? I ce que je commence à comprendre... On dirait que L'épanouissement de ce jeune cœur vous porte ombrage Vous avez hâte de le met-
tre de moitié dans vos désillusions... Quand vous l'aurez bien flétri, ce sera un compagnon de haineuse envie contre les heureux par l'amour... Mais n'est-ce pas plutôt que vous poursuivez contre Christine une vengeance inexplicable ? » Et il termine opposant à l'influence funeste et aux conseils dangereux de Julie l'autorité de la mère de famille irréprochable : « Celle qui me combat n'a pu s'attacher ni à Dieu ni à l'homme... Nomade entre ciel et terre, elle persécute chez les autres le repos qu'elle n'obtiendre jamais pour elle-même. » La scène est très belle.
Et il y avait une « scène à faire » ; c'était celle qui allait mettre Christine entre sa mère et Julie. Elle était difficile. C'est le mérite de M. de Curel d'avoir su la mener à bien. Je suis très disposé à dire que c'est la scène maîtresse de toute L'œuvre. Des détails, qu'il serait un peu long d'indiquer, ont mis la jeune fille sur le chemin de la vérité. Peut-être aussi est-ce l'amour vivant au fond de son cœur qui se révolte et qui la rend si clairvoyante. Elle nous raconte pourquoi elle a donné d'abord et sans défiance son affection à Julie. Elle exécutait une volonté de son père. Celui-ci lui avait dit, au lit de mort : « Tu as une cousine, Julie Renaudin, qui est religieuse. Elle a eu à se plaindre de moi. Cherche les occasions de lui témoigner une grande amitié. C'est comme une espèce de réparation dont je te charge. Sois comme sa fille. » Maintenant elle comprend. II y a un cruel
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passé qu'elle a fait revivre. On a voulu lui faire jouer un rôle, se servir d'elle comme d'un instrument. — Elle est sauvée.
Que deviendra Julie ? Et que lui reste-t-il à faire, sinon de rentrer au couvent ? Elle a essayé de revivre de la vie des hommes. Elle-même est effravée de tout le mal dont elle a failli être cause 11 lui reste à se mettre hors d'état de nuire: « J'appartiens au couvent pour toujours. Pendant dix-huit ans j'ai été un instrument aveugle entre les mains des supérieures ; ma vertu, car j'avais de la vertu, était leur chefd'œuvre. Je respirais, je parlais, je pensais avec la communauté. Je ne sais plus faire usage de ma volonté. La responsabilité m'affole. »
Tel est ce drame plein d'horreur. Dirai-je que j'y trouve trop d'horreur? S'il ne se passe presque rien dans ces trois actes, il s'est passé d'atroces choses à la cantonade, et de celles qui relèvent de la cour d'assises. Le fait sur lequel repose toute la pièce et auquel on revient sans . en sorte que nous l'avons comme présent sous les yeux, c'est cette tentative de meurtre. Tentative combinée avec trop d'art, exécutée avec trop de sang-froid. Julie n'avait rien négligé; <'!!<• a disposé les choses afin qu'il y eût toutes les apparences d'un accident et qu'on put s'y tromper. Même elle a poussé un p<'tit cri, comme quand on glisse et qu'on se retient de tomber. Vraiment il y a eu crime. Les suites ont été matériellement très graves : la mère a failli mourir, e1 après avoir donné
naissance à une fille venue avant terme et qu'on n'a élevée qu'avec d'infinies difficultés, elle a été condamnée à n'avoir jamais d'autre enfant. Celle qui a dans sa vie un tel souvenir aura beau nous parler de la trahison qui avait précédé et de l'expiation qui a suivi, nous n'arrivons ni à la plaindre, ni à sympathiser avec elle. Vous entendez bien que je ne reproche pas à Julie de ne pas être un « personnage sympathique » ; je lui reproche seulement d'être le contraire.
Simplement et d'un mot, elle est odieuse. Car nous commençons à revenir de nos attendrissements sur le crime passionnel. Nous commençons à comprendre que la passion est la plus commode des excuses et par conséquent la moins recevable. Julie est sans excuse. Je m'intéresse non pas à elle, mais à son cas. Je m'y intéresse comme à une curiosité. En somme, ce qu'il y a à l'envers d'une sainte, c'est un traître de mélodrame... Mais on ne doit pas chicaner un auteur sur sa donnée. Et, d'ailleurs, le défaut des rôles de traîtres, c'est d'être conventionnels, arrêtés une fois pour toutes et figés dans une allure de croque-mitaine; ils ne vivent pas. Mais Julie est très vivante. Elle est d'une vérité exceptionnelle, mais elle est vraie.
La langue que parlent les personnages de M. de Curel est sobre et forte. Sans doute ce n'est pas la langue de la conversation courante ; mais peu importe, si même il n'était pas néces-
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saire que le ton du dialogue fût en rapport avec une étude morale d'une telle portée. Ce drame austère, ce drame sombre, et qui ne s'adresse qu'à quelques-uns est une œuvre vraiment de large allure.
Docmic — Théâtre contemp. 12
Les Fossiles (i) sont tout à fait dignes de l'auteur de YEnvei^s d'une sainte. Du rapprochement des deux œuvres ressort avec netteté la nature d'esprit de M. de Gurel, une des plus intéressantes et des plus rares qu'il y ait parmi les écrivains qui se sont révélés dans ces derniers temps. Je crois bien que j'avais reproché à M. de Gurel son goût pour les situations et les sentiments d'exception. Je m'en accuse. Il ne faut jamais reprocher aux écrivains d'être eux-mêmes. Mais ce qu'ils nous doivent, au contraire, c'est de développer dans leur entier les qualités qui leur sont personnelles, et de pousser à bout leur originalité. M. de Curel n'est point organisé pour observer le détail de nos mœurs et pour reproduire en des tableaux réalistes le spectacle de la banalité courante. Il a besoin de s'échapper hors du cadre de nos mesquineries quotidiennes. Il est attiré vers tout ce qui s'élève au-dessus du niveau moyen. Les personnages ne l'intéressent qu'autant que la vie intérieure atteint chez eux un maximum d'intensité. Les sentiments ne lui semblent
(1) Tln'ùtre-Librc, décembre 1892.
mériter l'étude qu'autant qu'ils sont montés jusqu'à leur paroxysme. L'humanité lui apparaît clans une sorte de grandissement. Il a son idéal et il a son rêve. La pensée de cet homme jovial est naturellement grave, austère et simple.
C'est pourquoi il ne faudrait pas appliquer à l'étude des Fossiles la mesure qui convient pour la plupart des pièces du répertoire d'aujourd'hui. Cela ne ressemble en rien aux petites drôleries où nos dramatistes ont coutume de passer en revue les aspects variés de l'adultère bourgeois. Les personnages de M. de Curel ne sont pas bâtis à notre taille, et leurs sentiments excèdent la mesure commune. C'est pourquoi ils peuvent surprendre à la première vue, et pourquoi il nous faut faire un effort pour nous hausser d'abord jusqu'à eux.
Les fossiles, ce sont des aristocrates chez qui le sentiment de leur aristocratie s'est comme concrète, solidifié et ossifié. L'être factice a remplacé chez eux l'être de nature. L'orgueil de la race est le seul mobile et Tunique ressort de leur conduite. Et il va être, dans le drame qui suivra, le véritable acteur, le personnage abstrait dont Ions les autres, les êtres de chair et de sang, ne seront que les porte-paroles. Y a-t-il aujourd'hui, et trouverait-on dans quelque château ignoré, des gentilshommes chez qui la foi nobiliaire ait conservé une aussi extraordinaire énergie? Je ne le pense pas. Mou»', suivant toutes les probabilités, à aucune époque
2ô8 FRANÇOIS DE CUREL.
n'a-t-on rencontré chez des hommes vivants le prototype du duc de Chantemelle. C'est qu'en effet ce qu'on a voulu nous montrer chez eux, c'est la personnification d'une idée; c'est l'idée elle-même a l'état pur et sous sa forme absolue. Bien sûr, ces personnages à l'âme simplifiée ne pensent pas comme nous. Héros et martyrs de l'orgueil aristocratique, ils sont des « monstres » à la façon dont les personnages de Corneille, héros de la volonté et martyrs du devoir, sont eux aussi des monstres. Les actes dont nous les voyons capables sont atroces. Le langage qu'on leur prête est plus éloigné du ton de la conversation qu'il n'est voisin du style d'une poésie hautaine. On a parlé, à propos de l'inspiration des Fossiles, de lyrisme et d'épopée. On en a parlé justement. Ce n'est ici ni une comédie ni un drame. C'est proprement une tragédie.
Le duc de Chantemelle vit avec sa femme, sa fille Claire et son fils Robert, dans son château des Ardennes. 11 s'est imposé à lui-même et il a imposé aux siens cette rude vie d'isolement au milieu des grands bois. Il y trouve du moins cet avantage d'échapper à ce qui partout ailleurs lui rappellerait et traduirait en traits sensibles la déchéance de sa maison. A Paris, un gentilhomme ruiné fait piètre figure. A Chantemelle, dans les vastes salles du château qui fut une forteresse, dans les bois qu'il parcourt avec ses meutes, au milieu des serviteurs nés sur le sol, le duc peut se faire encore
l'illusion qu'il est, comme les ancêtres de jadis, le seigneur et le maître. Il entend d'ailleurs son autorité à la façon des anciens chefs de famille. Il n'admet ni qu'on la combatte ni qu'on la discute. N'est-ce pas comme l'autorité impersonnelle de la race tout entière dont il a reçu seulement le dépôt, et qu'il a le devoir de faire respecter ? Il a le parler bref et sans réplique. Il est dur aux autres et dur à lui-même, impérieux et violent, farouche et hérissé à la manière des sangliers de ses bois... Un souci contribue encore à assombrir ce sombre visage. Il prévoit que sa race va s'éteindre, et que le nom des Chantemelle, ce nom inscrit depuis des siècles à toutes les pages glorieuses de l'histoire de France, ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Car son fils Robert est atteint de la poitrine, et il est, pour autant dire, condamné par les médecins. La première scène à laquelle nous assistons est en effet un entretien qu'a Robert avec sa mère après le départ des médecins venus en consultation. On l'envoie dans le Midi ; il ira, mais sans s'abuser sur le sort qui l'attend, et bien convaincu qu'il ne reviendra pas. C'est pourquoi il a voulu d'abord faire un aveu à sa mère. Il a une maîtresse, qu'il a connue et aimée dans le château même : c'est l'institutrice el la compagne de sa sœur, MUe Hélène \ ali in. Il en a un fils. — La duchesse accueille celle confidence avec surprise, mais sans colère. Bien plus elle en reçoit une sorte de soulagement. Car elle avait craint jadis qu'il
n'y eût des rapports entre le duc et Mllc Vatrin. 11 lui avait semblé même qu'une pensée analogue avait dû traverser l'esprit de Claire. C'est pour cela qu'elle avait prié la jeune fille de quitter le château... Robert demande à revoir celle qu'il aime et à laquelle il doit des années de bonheur. D'ailleurs il ne demande pas davantage, il ne songe pas à l'épouser ; il est trop respectueux de l'honneur de la maison pour souhaiter une mésalliance.
Or le duc rentre de lâchasse. Il donne à l'un de ses gardes certains ordres confidentiels. La femme de celui-ci devra prendre en nourrice et élever secrètement un enfant naturel du duc. La mère de cet enfant est Mlle Vatrin; et l'enfant dont le duc se croit le père, est donc le fils de Robert... Aussi aux premiers mots par lesquels la duchesse lui transmet la confidence de Robert, le duc entre d'abord dans une violente colère, et éclate en invectives contre Hélène Vatrin, cette drôiesse et cette gueuse. Puis subitement, et changeant de langage plutôt encore que de ton, il déclare que Robert, puisqu'il a un fils, doit épouser la mère. L'enfant d'un Chantemelle doit être un Chantemelle. Par lui du moins, la race se continuera. Et à la surprise douloureuse de la duchesse, aux scrupules et aux répugnances qu'elle exprime, le duc ne répond qu'en formulant l'ordre de son absolue volonté : « Robert épousera Hélène. 11 l'épousera par mon ordre. L'enfant est de notre sang. Je n'en demande pas plus. »
En ce premier acte et tout de suite se trouve donc indiqué très nettement et posé très catégoriquement ce qui va faire le sujet du drame. Une jeune fille a été la maîtresse du père et du fils. On devine ce qu'une pareille situation eut fourni dans un drame consacré, suivant la pratique ordinaire de notre théâtre, à débattre les conséquences de l'adultère. On indiquerait aisément à quels développements sentimentaux pouvait prêter cette rivalité domestique et cette manière d'inceste. De ces développements et de ces effets, il n'y a ici pas même trace, et ce n'en était pas le lieu. Un enfant est né. Est-il du due ou de Robert? Gela même n'est pas bien éclairci. C'est un point que le duc laisse volontairement dans l'ombre. Aussi bien, il n'importe pas. Ce qui importe, c'est qu'il y ait un héritier du nom. Pour des raisons supérieures, il faut que Robert épouse Hélène. 11 faut pour cela qu'il ignore les rapports qu'a eus Hélène avec le duc. C'est à lui cacher la vérité que le duc va mettre tous ses efforts.
De cet acte nous sommes sortis intéresses, secours, inquiétés, plutôt encore que vraiment émus. Je erois bien que l'effort qu'on nous y a demandé est tout de même par trop considérable. M. <l«' Curel ne ménage pas son publie. il ne s'inquiète pas s'il étonne les habitudes d'espril et s'il choque les habitudes de sensibilité de ses spectateurs. 11 va devant lui, grand train, sans crier gare et sans se retourner. H faut qu'on le suive... C'est ainsi qu'il n'a rien
fait pour atténuer l'étrangeté ou la brutalité de son sujet. Il ne s'est pas davantage soucié de nous faire entrer dans les sentiments, peu ordinaires pourtant, de ses personnages. Il ne nous les a pas présentés. Il a espéré qu'ils se présenteraient assez d'eux-mêmes, qu'on les connaîtrait à leurs actes et à leurs paroles, pourvu que ces actes fussent assez significatifs et que ces paroles fussent assez appropriées. Il a voulu se passer complètement du fameux art des préparations. Il y a réussi en partie, mais en partie seulement. Et je tiens qu'il eut été bon de nous donner, dès l'abord, sur le caractère du duc de Chantemelle et sur ses maximes de vie les renseignements qui ne se dégagent que peu à peu et de la suite de l'œuvre. On nous eût épargné ainsi des passages de surprise, des heurts toujours inutiles quand ils ne vont pas jusqu'à être nuisibles. — Mais peut-être cet acte n'est-il qu'un acte d'exposition, une « préparation » à ce second acte qui est d'un bout à l'autre et de tous points admirable.
Robert s'est aisément laissé convaincre.
Puisqu'il aime Hélène, et puisque d'ailleurs il est, pour ainsi dire, couvert par l'autorité du duc, il a vite accepté l'idée d'épouser sa maitresse. Les obstacles au mariage viendront d'autres côtés. Ils viendront d'abord du côté de Claire. Celle-ci a essayé de faire entendre raison à son frère : elle lui a montré toute l'indignité d'une pareille union. La jeunesse est, comme on sait, plus « entière » dans ses opi-
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nions que l'âge mur ; et les femmes sont, de coutume, plus intransigeantes que les hommes. Encore ces considérations ne suffiraient-elles pas pour expliquer l'àpreté de ton que Claire apporte dans la discussion. Nous devinons bien qu'elle sait quelque chose qu'elle ne veut pas dire, que peut-être à la fin et à bout d'arguments elle voudra dire. Et le duc aussi le devine, en entendant de quelle façon elle s'écrie : « Ce mariage ne se fera pas. Ou du moins il ne se fera pas sous mes yeux. Je quitterai cette maison. J'irai par les routes. Je mendierai! » — Résistance encore du côté d'Hélène Vatrin. Celle-ci n'est ni une aventurière ni une dépravée. Elle est seulement une créature passive, de celles qui ne savent pas vouloir mais qui Subissent les circonstances et supportent jusqu'en ses plus affreuses conséquences une situation qu'elles n'ont point faite. Elle est arrivée à Chantemelle toute jeune et ignorante de la vie. Elle est tombée, par surprise, dans [es bras du duc. Puis elle a aimé Robert, elle n'a pas su se défendre de cet amour, elle n'a pas osé avouer; elle a pensé qu'elle pourrait garder son secret et être seule à en souffrir. Mais maintenant, et alors qu'il s'agit de devenir l'épouse Légitime, elle se révolte en songeant au prix de quelle déloyauté ou de quelle infamie «'Ile prendrait sa place au foyer familial... Une scène mel en présence les deux femmes. Tandis que Claire proteste qu'elle ne laissera pas Robert épouser celle dont elle a surpris
l'intimité avec son père, Hélène déclare qu'un tel mariage serait pour elle le plus intolérable des supplices... C'est cette révolte des deux femmes que le duc va être obligé de dompter. Il y arrivera à force de brutale énergie. Si Hélène a été sa maîtresse, si elle l'a trompé, s'il y a eu des années d'une sorte d'épouvantable partage, il n'en sait plus rien : il l'oublie parce qu'il veut l'oublier. Et les autres feront de même. Et tout disparaîtra devant le respect dû à une future duchesse de Chantemelle... Pour ce qui est de Claire, afin de la résoudre, il s'adresse à l'intransigeance même de ses préjugés nobiliaires. Il lui apprend que Robert a un enfant de M"e Vatrin. Elle est persuadée qu'une race se résume dans chaque dernier héritier; ne veut-elle donc pas que le vieil arbre des Chantemelle refleurisse dans l'enfant de Robert ?... Et à son tour Claire s'incline. Elle fait à la famille, aux intérêts généalogiques, le rude sacrifice des plus naturelles et des plus légitimes répugnances.
Tout cet acte est d'une fière venue, d'une carrure solide ; il laisse une belle impression de plénitude. C'est la meilleure partie de l'ouvrage. M. de Curel s'y montre non pas seulement comme ailleurs écrivain et poète, mais homme de théâtre. Ce à quoi nous assistons dans cette série de scènes fortement enchaînées, c'est à une sorte de discussion passionnée. Or, par delà toutes les théories d'école, et dans sa conception la plus élevée, le théâtre est cela
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même : le choc des intérêts, la lutte des passions, la bataille des volontés. Ce n'est pas sans raison qu'on a maintes fois comparé les répliques du dialogue de théâtre aux attaques et aux ripostes des épées dans un duel. La victoire reste au duc ; et c'est ainsi qu'il en devait être, parce que c'est lui qui est doué de la volonté la plus forte. Il est de ceux qui n'ont qu'une idée, y rapportent et y subordonnent tout le reste : ce sont dans une discussion les plus redoutables des adversaires comme ce sont dans la vie les guides les plus dangereux. — Le théâtre qui est fait de discussion est fait encore de logique; et c'est par là, si vous voulez, qu'il se distingue de la vie. Or chacun des personnages parle ici justement comme il doit faire d'après son caractère, et d'après la situation où il se trouve. Etant donné le point de départ de leurs raisonnements, et maintenant que nous savons dans quelle atmosphère spéciale ils se meuvent, il n'est rien dans leur conduite et dans leurs discours qui ne soit logique, vraisemblable, <t voire naturel, si on entend par ce mot la conformité à la nature et à L'éducation.
A partir de ce moment d'ailleurs nous n'aurons plus cette impression de plénitude que donnait ce second acte. Les deux derniers actes sont faits de parties brillantes, non point fondues mais heurtées, avec des crudités de ton, des violences et des disparates.
Troisième acte. Le mariage a eu lieu. Toute la famille — une assez étrange famille, je Tac-
2l6 FRANÇOIS DE CUREL.
corde — est réunie dans une villa à Nice. Le climat méditerranéen, et peut-être aussi le bonheur, ont fait à Robert le plus grand bien. Il semble renaître à la vie. Sa pensée en même temps prend un caractère nouveau d'apaisement et de sérénité. Elle se fait plus large, plus ouverte, plus accueillante, plus humaine. Toir. en conservant intacte sa foi nobiliaire, il en vient à comprendre que la conception aristocratique de la société, quelques grands dominant et protégeant les petits, n'est pas seule fondée en raison et en droit ; mais qu'on peut concevoir aussi un état social reposant sur le principe de l'égalité. Il a recours pour exprimer ces deux formes de l'état social à une double comparaison. La société aristocratique et féodale, c'est la forêt où quelques grands chênes dressent leur tête et étendent leurs bras sur un peuple d'arbustes et de broussailles. La société égalitaire. c'est l'Océan dont les vagues s'élèvent à peine sur la masse profonde et lourde des eaux. Le jeune homme développe à loisir cette comparaison.
Le morceau a paru long et il le devait paraître. Au théâtre tout ce qui n'est pas le dialogue coupé fait longueur. Mais il arrive que ces longueurs soient les parties les plus intéressantes et les plus significatives, où réside l'àme même d'une pièce. Le monologue de Figaro et les tirades des raisonneurs de Dumas fils sont des longueurs : on voit assez ce qu'on perdrait en les supprimant. Ici de
même. Il est impossible, au moment où on entend le morceau que débite Robert, de ne pas trouver que l'auteur s'y complaît et qu'il s'y attarde même jusqu'à oublier le drame dont la marche est pour un temps interrompue. Mais ce morceau est en situation. Il est en accord avec ce que nous savons du tour d'esprit et des habitudes de pensée de Robert. Celui-ci est un rêveur et un mystique. Il est de ceux qui aiment à découvrir de secrètes affinités entre les choses de notre humanité et les spectacles de la nature. Il est de ceux encore qui prennent plus nettement conscience de leursidées quand elles leur apparaissent sous une forme sensible. Il pense en images ; et peut-être même chez lui l'idée nait-elle de l'image. Il a eu sous lés yeux toujours le spectacle des grands bois où s'est passée sa jeunesse. Il leur a emprunté un argument en laveur de ses convictions d'aristocratie. Une image nouvelle, ce spectacle de la mer qu'il contemple maintenant en de longues heures méditatives, fait entrer en lui des idées nouvelles. On sait bien au surplus qu'une comparaison n'a jamais rien prouve : les hommes sont des hommes; ils ne sont ni de~ chênes ni des vagues. Mais cette mise en œuvre des analogies naturelles, cet emploi de comparaisons très simples tirées de spectacles très ordinaires, c'est justement une des pratiques coutumières de l'épopée. Par là s'accuse l<- véritable caractère de l'œuvre de M. de Curel. Ou s'exposerait à ne rien comprendre à Douma — Thrùtre contemp. 13
cette œuvre si on n'y cherchait qu'un drame plus ou moins bien fait. Cette tirade, placée au cœur même de la pièce, nous avertit qu'elle procède d'une poétique spéciale.
Après cette pause, pendant laquelle il s'est arrêté, ou peut-être recueilli, le drame repart. Dans une famille formée à la manière dont nous voyons que vient d'être formée la famille des Chantemelle, la tranquillité ne peut être de longue durée. Toute construction factice et qui a un mensonge à sa base doit s'écrouler promptement. Ainsi va-t-il arriver. Une indiscrétion de la nourrice — cette femme du garde dont il a été parlé au premier acte — va tout révéler à celui qui devrait tout ignorer. 11 paraît que cette femme a une conduite scandaleuse. Robert se charge de la congédier, et il quitte la scène à cet effet... Le moyen employé ici par M. de Gurel est d'une telle maladresse qu'on se demande si l'auteur n'aurait pas fait exprès. Ce n'est guère la coutume, en effet, qu'un maître de maison se charge de régler le compte de la nourrice : il semble que ces choses soient plutôt du département des femmes. Mais, en outre, Hélène sait que la nourrice possède le secret de la famille, et que cette femme est violente, et que dans un accès de colère elle peut tout dire; elle doit donc faire tout au monde pour empêcher que Robert ne s'entretienne avec elle. C'est là un des procédés habituels de M. de Curel, et dont je n'ai guère envie de le louer. Il ne s'occupe pas de la valeur des moyens
par lesquels il amène les scènes les plus importantes et les situations capitales. Il use des ficelles les plus apparentes. Ce sont minuties dont il lui semble qu'un auteur ne doit pas s'embarrasser; comme s'il n'était pas dangereux toujours d'éveiller un scrupule dans l'esprit du spectateur et de détruire chez lui, même pour un instant, l'illusion.
Les deux scènes qui suivent, obtenues par ce moyen grossier, sont d'ailleurs d'un bel effet. Le duc, la duchesse, Hélène sont réunis. L'absence de Robert se prolonge. On commence à s'inquiéter. 11 est malade et il est faible ; une discussion violente pourrait être pour lui dangereuse. Il faudrait que quelqu'un allât auprès de lui, afin de savoir ce qui se passe et, au besoin, de venir à son aide. Mais on empêche la duchesse de se rendre auprès de son fils ; d'autre part, Hélène refuse d'y aller ; le duc ne s'en soucie pas davantage. A mesure qu'elle remarque l'attitude embarrassée de tous, la duchesse, qui a jusque-là ignoré la vérité, s'inquiète. Elle sent qu'on lui cache quelque chose et qu'il y a là un mystère. Et ses soupçons d'autrefois lui revenant à l'esprit, elle a la brusque intuition de l'infamie à côté de laquelle elle a vécu.
Maintenant c'est Robert qui revient. Il est très pâle. On devine bien qu'il sait tout. Mais il ne va faire aucune allusion à ce qu'il vient d'apprendre. 11 n'a pas un cri, pas un reproche, pas une plainte. Il est de ces émotions trop
fortes qui anéantissent la sensibilité, en sorte qu'on ne souffre même plus. Robertestunhomme sur qui rien de ce qui fait crier les hommes n'a plus même de prise. Une situation violente l'a comme placé en dehors des conditions de l'humanité. Seulement il lui reste un devoir à accomplir. La vie ne peut continuer entre les membres d'une famille séparés par une si horrible action. D'autre part, il ne doit pas y avoir séparation ni scandale. Mais il faut que quelqu'un disparaisse. Robert va repartir pour le château de Ghantemelle. Dans l'état de santé où il est. et à cette époque de l'année, c'est la mort certaine. Cette mort, qui est la seule solution possible, il veut la recevoir dans la maison habitée par le souvenir des aïeux; il a le droit de venir à son tour se coucher à côté des ancêtres, ayant fait comme eux vaillamment et noblement sa lourde tache.
Le dernier acte est rempli presque tout entier par la lecture du testament de Robert. Robert est devenu le véritable chef de la famille depuis que le duc a été comme dessaisi par son indignité. Il a donc le droit de régler toutes uivant qu'elles lui semblent justes. Il veut que son fils soit élevé dans un domaine de province par Hélène et par Claire. Celte éducation sera celle qui convient à l'héritier d'un grand nom chargé de grands devoirs. Car les descendants des vieilles familles peuvent encore jouer un rôle dans la société moderne, mais c'est à condition qu'ils entrent
hardiment dans cette société, et qu'ils ne se condamnent pas eux-mêmes à l'impuissance. Dans ce testament Robert a mis toute sa pensée, élargie par les enseignements de la souffrance, épurée par le souffle prochain de la mort.
Et c'est bien ainsi que le drame devait se terminer, sur cette note grave et calme.