LES INSÉPARABLES
il hésite, il balbutie et s'en tire en offrant un cigare à Paul imperturbablement calme. Autant Gaston est timide et gauche, autant Paul est entreprenant, aimable et joli cœur. Peu à peu il a séduit tous les Leroy-G ranger, s'est l'ait aimer de la fille; et c'est Gaston qui reçoit son congé. Voici tout au moins le dessin de la scène entre Leroy-Granger et Gaston. « Leroy-Granger. Mon cher Gaston, j'ai voulu avoir avec vous un entretien sérieux. Vous vous êtes aperçu sans cloute que ma fille a peu de goût pour vous : elle ne vous aime pas. Mais nous sommes gens d'honneur. Une parole est une parole, et je ne m'en dédis pas. Voyez vousmême ce que vous avez à faire. Si vous persi>h'z dans votre résolution d'épouser ma fdle, parlez : Juliette est à vous. — Gaston. Je n'hésite pas. J'aime M110 Juliette. Je l'épouserai. — Leroy-Granger . Comment!... Alors... Mais alors vous refusez de me rendre ma parole!... Votre conduite, monsieur, est indigne, inqualifiable. / part.) Quel goujat! » — Et c'est toujours ainsi : la même brusquerie, la même absence de préparations et de transitions : le dialogue par soubresauts, par contradictions subites., par contrastes violents.
Paul est maintenant le fiancé de Juliette. Mais on apprend qu'il a des dettes : on lui propose donc h- régime dotal. « Ah! mais non! s'écrie !<• brave Paul : el savez-vous dans ces conditions ce que vous a\c/ de mieux à faire? Rappelez Gaston. » Et Gaston revient. Il y a
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bien un petit moment de gène; mais M. Leroy- Granger le rompt par cette exclamation à l'adresse de Gaston : « 11 a grandi! » Et Gaston se jette dans les bras de son ami : « Quel service tu m'as rendu ! Et comme je t'avais méconnu ! )> Plus que jamais ils seront inséparables.
Leroy-Granger donnant, reprenant sa parole, appelant, écartant, rappelant avec le même cynisme son futur gendre ; Paul supplantant son ami ; Juliette ne renonçant à épouser Paul, pour qui elle a une sorte de penchant, que parce qu'elle songe qu'on se reverra et que l'ami de Gaston sera intime dans la maison ; Gaston enfin berné et reconnaissant ! En vérité, il est curieux ce vaudeville écrit par un pessimiste et bourré de traits mordants. Quel effet aurait-il produit dans un cadre autre que celui du Théâtre-Libre? Mais sans doute nous aurons à applaudir M. Ancey sur un véritable théâtre. C'est un des jeunes gens sur qui on peut compter.
Les dons d'observation les plus rares, le sentiment du réel, une grande habileté scénique, de l'esprit à pleines mains — et des partis pris qui ont tout gâté : voilà ce qu'il y a dans la Dupe (i).En nous contant une histoire profondément vraie, prise sur le vif de la réalité, M. Ancey nous a donné sans cesse l'impression du faux. En étalant devant nous les détails les plus navrants de la misère humaine, il a fait rire. Comment se fait-il que le résultat obtenu ait été justement contraire à celui que l'auteur voulait produire? C'est ce que j'essaierai de montrer. M. Ancey n'est pas de ceux dont on peut condamner l'œuvre sans la discuter. Mais, d'autre part, on a le devoir de l'avertir du tort qu'il se fait volontairement. C'est une belle chose que l'esprit de système; mais de lui sacrifier le meilleur de son talent et les plus sûres promesses d'avenir, ce serait trop. Les théories où s'entête M. Ancey — et où il est probable d'ailleurs qu'il s'entêtera d'autant plus qu'on les lui reprochera davantage — lui ont déjà coûté cher. Elles ont fait
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qu'ayant entre les mains tous les éléments d'une étude large et solide, il ne nous a donné qu'une œuvre irritante.
Voici l'histoire que nous conte M. Ancey. — — M"e Adèle Yiot marche sur ses vingt-trois ans. L'heure a bien sonné qu'elle se marie. Et si elle n'y songe pas, aimant sa paisible existence et la chambrette où toutes choses sont arrangées à son goût, d'autres y songent pour elle. Sa mère commence à s'ennuyer de cette grande fille qu'il faut promener par les bals, et de ces chuchotements qu'elle devine autour d'elle : « Savez-vous pourquoi Mlle Yiot ne se marie pas ? » Au surplus, elle est à fin de bail : l'appartement où elle va entrer dans quelques semaines ne comporte pas de chambre pour Adèle. En vérité, il n'est que temps qu'Adèle se marie. Pour les jeunes fdles aussi un moment vient où il faut faire une fin. — Justement, on a parlé à Mmc Yiot d'un jeune homme, ou, ce qui revient au même, d'un homme jeune encore. M. Albert Bonnet est d'une famille honorable. Il a une jolie position. Il est administrateur dune compagnie d'assurances, à quinze mille francs d'appointements. Sans doute, il a eu quelques aventures ; mais depuis quand exige-t-on pour un mari un passé de demoiselle ? Albert se tient bien ; il se présente tout à fait en homme du monde. Il vient faire une visite. Sa conversation est obligeante et banale. Il fait à la jeune fdle les compliments de rigueur. Il s'extasie devant des assiettes de
porcelaine qu'elle a peintes. Il s'embrouille dans la description de la toilette qu'elle portait à la dernière sauterie où il l'a rencontrée. Et quand, après avoir enfilé encore quelques-unes des phrases consacrées, il se décide à prendre cono-é : « Eh bien, fillette, comment le trouvestu?... — Moi? Mais je le trouve laid, nul, et déplaisant... — Tu n'es qu'une sotte. M. Bonnet est très bien. Il a un oncle qui est magistrat et un cousin rentier. Il veut bien nous débarrasser de toi. Tu l'épouses dans trois semaines... » C'est ainsi que Mlle Adèle Viot devient Mrae Albert Bonnet.
Et voici que l'amour se met de la partie. Il n'avait pas été question de lui avant le mariage. On ne l'avait pas convié à la cérémonie. Il en a été quitte pour venir après. Ces choses-là se voient. Albert est bon garçon : il semble doux, affectueux. Adèle, qui n'avait pas été gâtée, et pas habituée à se montrer difficile, se trouve très heureuse. Elle aime son mari. Elle compte les moments où elle est séparée de lui. Elle voudrait l'avoir toujours auprès d'elle. Elle en veut à ce maudit bureau qui le tient éloigné pendant des journées entières et quelquefois mémo Le soir. Car il arrive qu'Albert sorte le soir. Mais puisque c'est pour ses affaires et qu'il va à son bureau, pas ailleurs, on ne peut vraiment lui en vouloir, et ce serait folie de le quereller, de le soupçonner. Adèle est une épouse confiante... Or ce soir-là, assise auprès d'elle, et tout en poussant l'aiguille de
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sa tapisserie, la sœur aînée d'Adèle jetle clans la causerie des propos vagues. Elle croit de son devoir de faire allusion à certains cancans, des médisances sans doute et dont on ne doit pas s'alarmer. Mais enfin elle a entendu parler, à mots couverts et sans que cela tire à conséquence, d'une liaison qu'aurait conservée Albert : une certaine Caroline, une ancienne maîtresse, chez qui il serait retourné, qu'il aurait môme installée tout près de chez lui... Adèle se souvient, en effet, qu'elle a trouvé récemment une lettre signée de ce nom, et que les explications que son mari lui a données étaient très embarrassées. Avec la rapidité de son imagination de femme, elle comprend tout et devine le reste. Quant Albert revient : « Ah! ne me mens pas, lui crie-t-elle, tu as une maîtresse!... »
Et puis Adèle pardonne. Elle sait bien qu'elle a une rivale. Mais elle sait aussi que les hommes sont tous les mêmes, et qu'il faut passer sur bien des choses. La paix du ménage est à ce prix. Et vraiment la vie du ménage telle qu'elle est arrangée maintenant est très supportable. On jouit de ce bien, le plus précieux de tous : l'entente en famille. Mmc Yiot et la sœur mariée viennent régulièrement passer la soirée chez les Bonnet. Albert est d'humeur très accommodante. Il fait la partie de sa belle-mère : il laisse celle-ci gagner plus souvent qu'à son tour, ayant remarqué que pour la bonne dame il n'y a pas de petits pro-
fits... C'est dans une de ces paisibles réunions de famille que tombe, comme la foudre, une dépèche annonçant à Albert que le lendemain les membres du comité de surveillance viendront visiter sa caisse. Or il manque dans la caisse deux cent mille francs, que l'amant de Caroline y a... empruntés. C'est le déshonneur, c'est le scandale, à moins qu'on ne lui vienne en aide. Mais ces deux cent mille francs, Mme Viot les a. qui dorment dans son portefeuille en bonnes valeurs facilement négociables. Elle ne refusera pas de venir au secours on gendre... Elle refuse, au contraire. Et ce n'est qu'après une scène des plus violentes, et vaincue par les supplications de sa fille, qu'elle consent à se défaire de ses chères obligations du chemin de fer de l'Est.
Albert a promis de rembourser très prochainement. Déjà des semaines et des semaines se sont passées, sans qu'il ait rendu encore le premier de ces deux cents billets de mille francs. Poussée par les réclamations de Mmo Viot. Adèle se décide à en toucher quelques mots à son mari. Mais elle a mal choisi son moment. Albert est soucieux ; Caroline lui donne beaucoup d'inquiétudes. Aux premières paroles de sa femme il s'emporte, l'accable de reproches, se répand en injures contre elle, contre sa sœur, une sournoise, contre sa mère, une avare... El comme Adèle fait mine de répondre et d'insinuer qu'on n'a pas le droit de le prendre de si haut quand on est un voleur...
loi GEORGES AXCEY.
son mari, à bout d'arguments et à court d'injures, lui administre une volée de coups.
11 a fallu s'y résigner. Adèle n'a pas voulu du divorce, car elle a des principes religieux. Mais on a demandé pour elle et obtenu la séparation. A l'avenir elle vivra seule, dans un appartement de veuve, du produit d'une petite cente que sa mère lui servira d'une main parcimonieuse. Car Mmc Yiot n'a pas voulu la reprendre chez elle et lui rendre sa chambre de jeune fille. Non, en vérité ! Elle a trop souffert par cette enfant-là. C'est Adèle qui a introduit le déshonneur dans une famille jusque-là irréprochable. Elle a trop à se faire pardonner... Adèle se soumet, s'incline, honteuse. Elle est tout près d'avouer qu'en effet elle est bien coupable... Sur ces entrefaites Albert revient, en fort triste équipage. Ses affaires ont été de mal en pis. Il a commis un nouveau détournement. On s'en est aperçu. On l'a chassé. Caroline maintenant est pour lui sans pitié. Il est très malheureux. Il a absolument besoin de trois cents francs tout de suite. Alors il a pensé... Et Adèle lui donne ces trois cents francs, tout un mois de sa pension. Même, quand il s'approche pour l'embrasser, elle ne le repousse pas. Elle l'aime encore.
Une femme douée de peu de caractère, il est vrai, et sans volonté, mais foncièrement bonne et aimante, a aimé ses parents, sans chicaner et sans chercher si leur affection aurait pu être plus tendre et surtout plus prévoyante, mais
parce <| uils étaient ses parents. Eli*- aime son mari, sans que celui-ci se soit rendu digne de son amour, et sans autre raison sinon qu'il es! son mari. Gela u'esl pas faux, et cela même u'esl pas exceptionnel. Adèle s'est mariée presque contre son gré avec un homme qu'on lui a choisi et qu'on lui a imposé. Le mariage ayant mal tourné, elle a donc été la victime de l'imprudence ou de l'égoïsme d'autrui. ' elle maintenant qu'on accuse d'une erreur qui n'est pas la sienne : et, pour se dégager de toute responsabilité, on a trouvé cet ingénieux moyen qui esl de la lui l'aire porter. Elle m'en parait, si vous voulez que je vous le dise, tout à l'ait intéressante. — Un mari qui trompe sa femme avec une ancienne maîtresse, et qui vole sa femme pour entretenir sa maîtresse, il y en a. dit-on. ailleurs même qu'au Théâtre- Libre. Jl bat sa femme, ce mari! Mais le cas n'est pas morne imprévu. Le législateur y a songé. Il a. le sage législateur, tout exprès introduit un ailic!<' dans le code concernant les « coups, sévices, et injures graves . La Dupe^ ce u'e9t donc qu'un chapitre d'une histoire dont nous avons pour le moins ton- entendu parler : c'esl l'histoire de la femme mal mariée. Les détails en sont d'une observation cruelle, mai- pour la plupart piis sur le vif. Comment se fait-il donc qu'en entendant cette pièce nous ayons été gênés, choqués, pris d'une envie de crier à L'auteur : o .Mais non ! Cela ne se passe pas ainsi... : - à ><-s personnages : o Vous n'êtes Dooaic. — Théâtre contemp. l'J
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que des caricatures, ou même des fantoches inventés pour nous faire peur! »
C'est d'abord qu'à force de ne vouloir rien expliquer, M. Ancey réussit à tout rendre inintelligible. Voici, par exemple, le personnage du mari. On nous le présente au premier acte comme un monsieur quelconque, d'allures correctes, muni de belles références, et dont on peut dire tout au plus qu'il n'est ni bon ni mauvais. Nous voyons en lui un individu à la douzaine, pris au hasard, dans la moyenne de l'humanité courante. Dès le second acte, ce monsieur, que nous avons des raisons de croire semblable à beaucoup d'entre nous, se conduit comme un pleutre. Au troisième, il agit comme un bandit... Que voulez-vous que nous fassions, sinon de réclamer et de protester que nous ne sommes pas ainsi faits? et puisqu'on allait nous mettre en présence d'un drôle, au moins eût-il été de bon goût de nous en avertir.
Ensuite, c'est une règle que, lorsqu'un sujet est dans son fond brutal et répugnant, au moins doit-on se contenter des violences qui sont inhérentes à la donnée même, sans en ajouter d'autres, gratuitement et par plaisir. De ces violences inutiles, la pièce de M. Ancey est tout émaillée. Avec un soin jaloux, avec des raffinements de dilettante, il pique l'épithète grossière, le mot brutal, le détail révoltant. M, Bonnet ne se contentera pas d'avoir une maîtresse, il en parlera à sa femme, avec complaisance. Il entretiendra sa femme des
exigences, et des infidélités, et des retours de tendresse de Caroline. Or, vous le savez mieux que moi. ce sont là de ces choses qu'on ne dit pas. M. Bonnet ne se contentera pas de laisser sa femme évanouie, il ajoutera : « Possible! mais moi je suis éreinté, je vais me coucher. » Au même Bonnet il ne suffira pas d'une gifle sonore appliquée sur la joue d'Adèle. Il s'acharnera sur la malheureuse et l'enverra rouler sur le parquet...
Je comprends bien que ces partis pris d'analyse sommaire et d'expression violente, c'est justement ce dont les amis de M. Ancey le félicitent comme du signe même de la force de son talent et de la vigueur de son art. « Surtout, ne faites pas de concessions!... » Et il faut lui rendre cette justice qu'il ne fait pas de concessions. — Mais nous lui dirons au contraire : « Laissez à d'autres ces puérilités qui ne sont pas dignes de vous. Le temps est passé pour vous des coups de pistolet et des succès de scandale. Vous avez trop de talent pour le sacrifier aux excentricités de quelques maniaques. Le Théâtre-Libre mène à tout, mais i condition qu'on en sorte. Travaillez pour le grand public, seul juge en matière de théâtre, et de qui les plus dédaigneux ont beaucoup à apprendre. Ayez le courage de dépouiller la défroque de l'école. Et donnez-nous enfin l'œuvre forte, robuste, saine, que nous attendons de vous... »
JEAN JULLIEX