‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 60 sur 67 · HEDDA GABLER · texte numérisé non relu

HEDDA GABLER

velle cause d'abord à la jeune femme une joie farouche. Enfin! voilà donc quelque chose qui n'est pas banal et qui sort de l'ordinaire. «C'est une délivrance pour moi de savoir qu'il y a tout de même quelque chose d'indépendant et de courageux en ce monde, quelque chose qu'illumine un rayon de beauté absolue... Eylert Loevborg a eu le courage d'arranger sa vie à son idée. Et voici maintenant qu'il a fait quelque chose de grand où il y a un reflet de beauté. Il a eu la force et la volonté de quitter si tôt le banquet de la vie. » Mais sur ce bel enthousiasme vont tomber comme autant de douches glacées les révélations de l'assesseur, lui donnant les détails exacts de la mort d'Eylert. Celui-ci n'est pas mort chez lui, mais bien dans le boudoir d'une fille. Le coup de pistolet ne l'a pas frappé dans la poitrine, mais bien dans le bas-ventre. « C'est complet ! s'écrie Iiedda avec une expression de découragement et de dégoût. Ah! le ridicule et la bassesse atteignent comme une malédiction tout ce que j'ai touché. » Mais il y a en outre un détail, singulièrement compromettant pour Iiedda. Le pistolet qu'on a trouve dans la main d'Eylert, l'assesseur sait à qui il appartenait. Que la justice vienne à apprendre que c'était un des pistolets du général Gabier, elle interrogera Iiedda, il y aura scandale. Et la justice ne l'ignorera qu'autant que l'assesseur se taira. L'assesseur tient donc Iiedda en son pouvoir: et il a bien l'intention d'abuser de la situation... Cependant Tesman, pris de remords,

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songe qu'on pourrait, avec les notes laissées par Eylert, reconstituer le livre qu'a détruit Hedda. Et déjà penché sous la même lampe, auprès de Mme Elvsted, il commence ce travail. Mais ce travail sera long. Alors voici comment Tesman compte s'arranger. Il ira chaque soir chez Mrac Elvsted travailler avec elle : pendant ce temps l'assesseur Brack tiendra compagnie à Hedda. A ce moment on entend dans la pièce voisine où s'est retirée Hedda un air de danse endiablé joué sur le piano. Puis un coup de feu. Hedda s'est tuée. « Miséricorde! s'exclame l'assesseur, ces choses-là ne se font pas! » fOn voit assez bien quel est le caractère de Hedda. C'est un type qui est loin de nous être inconnu à nous autres Français, et que nous avons revu bien des fois dans les livres et au théâtre depuis Madame Bovary. Hedda est une imagination exaltée et pervertie; elle se fait de l'élégance et de la distinction de la vie une idée fausse : elle méprise une existence toute droite et simple, faite de l'accomplissement des devoirs réguliers : la maternité lui fait peur. Elle veut peser sur une destinée humaine, fût-ce pour la détruire. C'est une malade, une névrosée. — M. Jules Lemaître, dans la conférence qu'il a faite au Vaudeville avant la représentation, a insisté sur ce côté du caractère de Hedda. Il a montré tout ce qu'il y a chez la jeune femme de cabotinage intellectuel et sentimental. Il a été pour elle très sévère, plus sévère, je pense, que ne l'est Ibsen lui-même. Il ne s'agit certes

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