‹ De Scribe à Ibsen;Chapitre 61 sur 67 · HEDDA CABLER · texte numérisé non relu

HEDDA CABLER

pas de faire de Hedda un personnage sympathique. Mais encore n'est-elle pas entièrement et uniquement coupable. Elle est en partie victime de l'éducation qu'elle a reçue et du milieu où elle s'est trouvée jetée. 11 y a lieu de plaider pour elle les circonstances atténuantes.

La fille du général Gabier appartient à la nombreuse catégorie des jeunes filles élevées dans des habitudes qui ne sont pas en rapport avec leur fortune, et qu'un ingénieux système d'éducation prépare donc à se trouver mal à L'aise <'t à l'étroit dans l'existence qui les attend plus tard. Elle a caracolé sur les chevaux du général, joué avec ses pistolets. Elle a fréquenté une société élégante et riche. Elle y a eu beaucoup de succès, grâce à sa beauté, à son esprit, et aussi à la liberté de ses allures. Elle a eu des danseurs et des soupirants. Mais parmi ces soupirants pas un n'a eu l'imprudence de demander sa main; parmi ces danseurs il n'y avait pas un mari. Les années venaient. Hedda approchait de la trentaine. 11 était grand temps de faire une fin. C'est alors que Tesman s'est présenté. Elle s'y est résignée./

Ce Tesman est la principale excuse de Hedda. Car sans doute George Tesman est un très honnête homme. Il est rempli de qualités. fTT esl laborieux, rangé, vertueux] Une seule qiuTlité lui fait défaut, et celle précisément qui aurait été la plus nécessaire au mari de Hedda. Cette exaltée aurait eu besoin de sentir auprès d'elle une volonté forte. Qu'elle eût épousé un

homme capable de la dompter et de l'apprivoiser, il n'est pas impossible qu'elle se fût convertie comme la Catarina de Shakespeare .[Mais Te sman ne sait pas vouloir. Et il ne sait pas voir. 11 est un de ces savants qui ignorent tout de la vie, un de ces « spécialistes » qui ont comme des œillères pour tout ce qui n'est pas leur travail spécial. Tesman écrit sur l'industrie domestique dans le Brabant du moyen âge. Sortez-le du moyen âge et du Brabant, il est dépaysé; ce n'est plus son affaire. Cet homme n'est plus un homme : ce n'est qu'un mangeur de livres. Écoutez ce bout de conversation entre lui et la tante Julie qui cherche à savoir si, depuis six mois qu'il est marié, il n'a pas des espérances de paternité : « — MIlc Tesman. Écoute donc, George, n'as-tu pas quelque chose à m'apprendre? — Tesman. Au sujet de notre voyage? — Mlle Tesman. Oui. — Tesman. Non, rien que je sache, en dehors de ce que je vous ai écrit. Ma promotion au grade de docteur, je t'en ai parlé hier, n'est-ce pas? — M11" Tesman. Oui, tout cela je le sais. Mais je veux dire, n'as-tu pas, n'as-tu pas, voyons, quelques espérances? — Tesman. Des espérances? — M11cTesman. Mon Dieu, George, ne suis-je pas ta vieille tante? — Tesman. Certes, certes j'ai des espérances. — Mlle Tesman. Vraiment? — Tesman. Les meilleures espérances d'être nommé professeur un de ces jours... » Et plus loin, Tesman. « Que veux-tu que nous fassions de ces deux chambres vides entre la pièce du fond et la chambre à coucher de Hedda? —

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]\Ille Tesman (souriant). Oh! mon cher George, on trouvera bien à les employer avec le temps. — Tesman. G est vrai, tu as bien raison, tante Julie. Plus tard, quand j'aurai augmenté ma bibliothèque... »(Les livres l'ont rendu inintelligent de tout ce qui n'est pas dans les livres. Ce genre d'abêtissement, cette absorption de la personnalité par la profession n'est pas rare chez les hommes d'étude et chez les érudits. Si encore Tesman était au premier rang parmi ses confrères, on pourrait avoir quelque indulgence pour ce médiéviste. Mais non. Là comme ailleurs Tesman est un médiocre. Il faut voir son effarement quand il apprend qu'Eylert pourrait bien être son concurrent pour la place de professeur. Alors il faudra concourir, disputer de mérite. Tesman est do renv qui nvnncent à l'ancienneté et à leur tour de bête. Comme on comprend que Hedda prenne en pitié et méprise ce pauvre homme! La grande joie de Tesman en rentrant au logis, c'est de retrouver ses pantoufles: « Mes vieilles pantoufles! Mes pantoufles, lu comprends ! — Vraiment... Je me souviens que tu m'en parlais pendant notre voyage. — Oui, elles m'ont bien manqué. 11 faut que je te les montre, Hedda! » Les pantoufles du mari, le chapeau baroque de tante Julie, toute cette médiocrité, tout ce ridicule, il y a de quoi venir à bout de patiences plus résistantes que celle de Hedda. Tout lui est devenu -odieux de ce mari ridicule, sa face de niais, ses

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qui commence toutes les phrases^etle : « Hein! » qui les termine invariablement. /

Ajoutez que Hedda, qui n'aime pas son mari, en a aimé un autre. Cet Eylert, elle le retrouve célèbre, presque sauvé de ses habitudes de débauche. Elle en veut à Théa d'avoir accompli une œuvre qu'elle a vainement essayée. Elle est jalouse. — Eylert appartenant à une autre., Tesman étant une quantité négligeable! il lui reste pour se rattacher à l'existence l'amour libertin d'un vieux bea7î"1 — C'est pourquoi il lui semble que ce qu'elle a de mieux à faire en cette vie, c'est d'en sortir. — C'est ainsi que le dénouement sort d'une façon logique de la situation telle qu'elle a été posée dès le début du drame, du conflit de deux caractères incompatibles et du « contact de deux milieux sociaux qui ne peuvent s'entendre ».

Ces deux caractères de Hedda et de Tesman sont dessinés avec le relief le plus saisissant, avec la plus admirable intensité de vie. Quelques-uns parmi les personnages accessoires ne sont ni moins vrais ni moins faciles à comprendre. C'est la tante Julie, la vieille fille qui a élevé Tesman, qui s'efface devant la belle jeune femme d'une éducation et d'un monde si supérieurs !|C^t l'assesseur Brack, un parfait cynique, nabile à profiter des situations qu'il a lui-même préparées et qui guette depuis longt'inj^sclans la femme de Tesman une proie i\ivi\e7j Plus énigmatique est la figure de ^jmt Elvsted. Cette petite Théa est-elle vraiment

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