LA DAME DE LA MER. S
avertie. Elle devine, elle sent que l'étranger va revenir.
Le voici en effet qui apparaît derrière la haie du jardin. Ellida le reconnaît à « ses yeux ». Il vient pour la chercher. 11 l'emmènera ce soir, à l'heure où appareillera son vaisseau, ce vaisseau qu'on va voir passer au fond de la scène, brumeux et fantastique.
Ellida demande à son mari de la sauver. Maintenant qu'elle n'est plus sous « les yeux » de l'étranger, elle lui échappe, elle se ressaisit. Mais elle se rend bien compte que lorsqu'elle se trouvera de nouveau en sa présence, elle sera sans force et sans volonté propre. L'aimet-elle ? « Je sais seulement qu'il est pour moi le mystère, l'horrible, et qu'il me semble que c'est à lui que j'appartiens. » — Yangel de son côté réfléchit sur la conduite qu'il doit tenir. 11 est pour Ellida, autant qu'un mari, un père et un médecin. « C'est difficile pour un médecin de bien juger une malade qu'il aime sincèrement. Et encore, cette malade n'est pas une malade ordinaire. Ce n'est ni un médecin ordinaire qu'il faut, ni des remèdes ordinaires... » En effet le remède dont il va se servir c'est un de ces remèdes qu'emploient les médecins dans les cas désespérés et quand il s'agit de jouer le tout pour le tout.
Au point où ils en sont, Ellida et Yangel peuvent se tout dire. Ce u'esl plus le temps des délicatesses et des ménagements. Avec franchise et bravoure ils s'avouent que leur ma-
riage a été un marché. Vangel avait peur de la solitude. Il avait besoin d'ailleurs d'une femme pour tenir sa maison et élever ses filles. Il a demandé Ellida en mariage. Elle a accepté d'être sa femme parce que ce mariage était convenable et sortable. Ne pourrait-on maintenant résilier le marché ? Il ne s'agit pas seulement du divorce légal. Ce sont deux destinées qui vont volontairement se désunir. Yangel va s'effacer, disparaître de la vie d'Ellida. Il va la rendre à elle-même. Et voici la scène qui a lieu au retour de l'étranger, très belle avec son tour mystique :
« Yangel. Je le vois bien, Ellida; tu m'échappes de plus en plus. Le désir de l'infini, de l'idéal irréalisable finira par jeter ton âme dans les profondeurs sombres de la nuit. — Ellida. Oui, oui. je sens au-dessus de moi planer de grandes ailes noires et silencieuses. — Yangel. Il ne faut pas que tu en arrives là. Il n'y a qu'un salut pour toi. Yoilà pourquoi je résilie le marché. Maintenant choisis ta route. Tu es Libre, complètement libre... Maintenant tu es complètement dégagée de moi et des miens. Maintenant ta vraie vie peut retrouver- sa vraie route et la suivre. Maintenant tu peux faire ton choix librement, Ellida. Tu en es responsable. — Ellida. Librement ! Responsable ! Quel changement! — L'Etranger. Entends-tu, El-, lida, on sonne maintenant pour la dernière fois. Yiens donc! — Ellida. Jamais je ne vous suivrai après ce qui vient de se passer. — L'Etràn-
LA DAME DE LA MER. SiÇ)
ger. Je le vois bien. Il y a ici quelque chose de plus fort que ma volonté. — Elliij.v. Votre volonté n'a plus aucune influence sur moi. Vous êtes pour moi un homme mort, qui venait de la mer et qui y retourne. Mais je n'ai plus peur de vous, et vous ne m'attirez plus. . »
Le sens de cette scène est assez clair; et on voit assez quelle en est la profonde signification morale. Le sentiment de notre responsabilité est la meilleure sauvegarde... pour qui du moins a conservé une vie intérieure assez intense.