CHAPITRE PREMIER
LA PÉRIODE DIPLOMATIQUE (Avant la déclaration de guerre : 3-17 octobre).
Au moment de mon départ pour Sofia (3 octobre), à Paris on ne croyait pas à la guerre, et ma mission en Bulgarie paraissait devoir se borner à une enquête politique et diplomatique. Il était nécessaire que le Temps envoyât quelqu^un sur place, notre correspondant habituel, M. Siméon Radef, nous ayant télégraphié qu'il lui était impossible de continuer sa tâche, ayant été appelé sous les drapeaux par suite de la mobilisation générale.
Je partais donc, persuadé qu'au bout d'une semaine ou deux je reprendrais TOrient-Express. J'avais cependant pris quelques précautions, achetant hâtivement à Paris, dans Taprës-midi du jeudi 3 — mon départ ayant été décidé dans la mati-
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née seulement, — divers objets d'équipement que je supposais ne pouvoir trouver à Sofia^ au cas où^ malgré les prévisions optimistes^ la guerre serait déclarée. Il y avait surtout une certaine jumelle prismatique^ puissance 16^ qui me donna quelque angoisse et qui fut pendant plusieurs jours un objet de plaisanterie entre mes camarades et moi. « Si la guerre n'éclatait pas, cet instrument coûteux me resterait pour compte^ mon journal ne le rembourserait pas. » Je dois dire que cette inquiétude se dissipa assez vite. Les premières impressions de Sofia furent concluantes. Le soir même de mon arrivée, le samedi 8 octobre, après une tournée hâtive de visites dans le monde diplomatique et politique de la capitale bulgare, je télégraphiai au Temps :
Sofia, 5 octobre.
Ce matin, debout et tête nue, ce qui a été très remarqué et a provoqué d'interminables acclamations, le roi a ouvert la session extraordinaire ^du Sobranié et demandé le vote d'un crédit extraordinaire de cinquante millions. La séance a été ensuite levée. On siégera demain dimanche à deux heures, et probablement lundi aura lieu le vote final, qui ne fait pas de doute, tous les partis étant absolument d'accord.
Dans ces conditions d'unanimité du pays bulgare, il reste à examiner la situation diplomatique, la situation envers la Turquie et la situation militaire.
L'accord entre les puissances balkaniques est parfait. Les
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tentatiyes de la Turquie pour détourner la Serbie ont échoué et n'ont aucune chance de réussir.
D'autre part on a l'assurance formelle, \viâ Pétersbourg, de la neutralité de la Roumanie, et on sait que l'Autriche n'a aucune intention d'intervention.
Ceci étant établi, on attend ici le résultat du dernier essai d'action des puissances sur Gonstantinople, bien décidé & ne désarmer que si cette action obtient des résultats positifs et non de vagues promesses.
Ceux qui ont pu croire qu'une résurrection du programme de Muerzsteg suffirait à calmer les États balkaniques se trompent.
Les Bulgares estiment qu'ils ne peuvent accepter que la constitution en Turquie d'Europe d'autonomies k caractère national, c'est-à-dire de sphères respectivement bulgare, serbe et grecque.
Ces provinces autonomes auraient leurs Diètes nationales et des gouverneurs généraux chrétiens nommés avec l'assentiment des puissances.
Enfin il serait créé des milices locales, et comme garantie de l'exécution de ces réformes et preuve du bon vouloir turc, on demanderait le retrait immédiat des troupes turques.
On voit que ce programme est singulièrement plus radical que celui de Muerzsteg et le simple contrôle des finances.
Réussira-t-on à le faire accepter par la Porte î C'est non seulement improbable, mais même presque impossible.
Dans ces conditions, les États balkaniques alliés, après avoir laissé aux grandes puissances le temps strictement nécessaire pour obtenir une réponse de la Porte, feront à Gonstantinople une démarche collective pour obtenir, eux aussi, leur réponse directe sur la même proposition. On ne laissera pas à la Turquie de délais inutiles; ce sera oui ou non, et si, comme on le pense, c'est non, les hostilités commenceront immédiatement.
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Toutes les dépêches qui parleront de déclaration de guerre avant la fîn de la semaine seront fausses. Je suis en mesure de vous l'affirmer; car on veut, comme je l'ai dit plus haut, laisser aux puissances la possibilité d'agir, contre toute vraisemblance d'ailleurs.
Au point de vue militaire, la Bulgarie est prête; sa mobilisation, qui devait se faire en sept jours, a été terminée en six, avec une telle rapidité et un tel enthousiasme que les chiffres ont dépassé les prévisions.
La concentration des troupes se fera avec la même célérité. Tout a été ici préparé depuis si longtemps qu'il ne peut y avoir d'accroc.
L'instant est décisif, et je dois dire que je n'ai jamais vu un peuple aussi prêt, aussi certain de la victoire et aussi unanime à la certifier imminente.
Par un phénomène curieux, alors que cette décision belliqueuse de la Bulgarie et de ses alliés était évidente, criante, certains de mes confrères, envoyés comme moi spécialement de Paris, se refusèrent, pendant toute la semaine qui suivit et presque jusqu'à la veille des hostilités, à Tadmettre. Ils avaient apporté avec eux un optimisme théorique qui leur faisait chercher des preuves de leurs idées au lieu de voir simplement les faits.
A combien de déjeuners et de dîners chez le père Klein n'avons-nous pas entendu certains d'entre eux développer la thèse du bluff balkanique, celle de l'impossibilité de Teffort militaire
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adéquat, et se baser sur les propos de certain diplomate fort distingué qui déclarait urbi et orbi au mois d'août qu'il manquait aux Bulgares 8,000 chevaux et que leurs canons n'avaient pas cent coups
à tirer. Ma religion fut éclairée dès le soir de mon arrivée. Il ne me restait plus qu'à suivre la joute diplomatique des cabinets balkaniques avec les cabinets européens pour éviter que ceux-ci les privassent de « leur guerre » sans cesser de conserver leur sympathie.
Le 6 octobre, qui était un dimanche, le Sobranié tint séance à deux heures de l'après-midi. L'Assemblée avait à approuver l'oukase de mobilisation.
Le président du conseil, M. Guechof, prit la parole pour exposer les vues du gouvernement et défendre l'oukase.
Après avoir fait constater l'attitude pleine de correction du gouvernement bulgare qui était allé jusqu'à ordonner la clôture prématurée des grandes manœuvres, afin de prévenir tout motif d'inquiétude chez ses voisins de Turquie, le président du conseil ajouta :
« La Turquie a répondu par la mobilisation, menaçant ainsi directement notre sécurité. Après cet acte de provoca-
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lion, que rien ne justiâait, la Bulgarie a dû modifier son attitude et mobiliser à son tour; le gouvernement a pleinement conscience de l'extrême gravité de sa résolution et de la lourde responsabilité qui en découle pour lui devant la nation, mais il trouve un réconfort suffisant dans la justice que le monde civilisé rend aux efforts infructueux qu'il a faits pour maintenir la paix, dans le sentiment d'union avec les autres États balkaniques chrétiens qui, comme la Bulgarie, ont épuisé toutes les ressources pacifiques et auxquels les mêmes décisions s'imposent, motivées par la même mobilisation turque; enfin et surtout dans Tappui unanime de la nation entière, qui manifeste par d'éclatantes et admirables démonstrations patriotiques son accord avec le gouvernement, dans Tespoir de voir se lever une aurore nouvelle pour les Bulgares de Turquie. »
En terminant, M. Guechof remercia l'Assemblée de son unanimité. Ce n'était pas, en effet, un spectacle banal que de voir défiler à la tribune, une sorte de petit enclos drapé de rouge, à la gauche du banc des ministres, les chefs de tous les partis, démocrates, stamboulovistes, libéraux, jeunes-radicaux, venant apporter au gouvernement, qu'ils déchiraient naguère à belles dents, le témoignage de leur confiance. Il n'y eut qu'une note discordante, rinévitable socialiste-pacifiste, qui commença un interminable discours contre la guerre, jetant Tanathëme sur ceux qui en acceptaient la responsabilité. On Técouta un certain temps, et
puis on commença à l'interrompre véhémentement. Il continua. Alors certains quittèrent la salle pour ne pas Tentendre. On le traita de sans-patrie et d'autres qualificatifs peu flatteurs que mes connaissances insuffisantes du bulgare ne me permirent pas de comprendre^ mais dont on devinait, aux gestes menaçants des interrupteurs , le manque d'urbanité. A la fin, la patience fit défaut, et un député barbu qui trépignait d'indignation près d'une porte s'élança, et attrapant le pacifiste par le bras, tenta de l'arracher de la tribune. Les autres socialistes vinrent défendre leur collègue et ce fut la mêlée générale. Le président, M. Danef, leva la séance au milieu du brouhaha pendant que le paciBste, accroché à la barre de la tribune, secouait sa tête de petit professeur opiniâtre en manifestant sa volonté ferme de continuer.
A la reprise de la séance, il continua, sans dépasser cependant les limites de la plaisanterie permise. Un silence de mort accueillit la fin de son oraison et Ton se sépara.
Maintenant les jours vont se suivre, monotones, agaçants. Les correspondants, talonnés par le souci de l'information, le besoin de fournir quotidiennement quelque chose à leurs journaux, font
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la navette entre la demeure de M. Guechof, qui répond invariablement, mensonge que les convenances diplomatiques rendent nécessaire, que a toute chance de solution pacifique n'est pas perdue », et le télégraphe où ils torturent leur imagination. Ils se retrouvent sur le trottoir devant rhôtel de Bulgarie, autour du billard du café de Bulgarie, ou dans la grande salle morne du Casino, sorte do brasserie à l'allemande où, avant la mobilisation, un orchestre distrayait les consommateurs. On se surveille les uns les autres du coin de Tœil. Si quelqu'un disparaît un instant, on le suppose nanti d'une importante nouvelle et Ton court aux informations. Il n'y a rien, on attend la démarche des puissances et on se prépare à lui répondre évasivement. Et voici, au jour le jour, mes télégrammes :
SoQa, 7 octobre.
Les dépêches de Paris annonçant que M. Sazonow, d'accord avec M. Poîncaré, aurait envisagé une action austrorusse à Sofia, ont provoqué ici un certain malaise. On considère que la coopération de la Russie avec l'Autriche a, dans les questions balkaniques, de fâcheux précédents et que rien de bon pour la Bulgarie n'en peut sortir.
On dit, de source très autorisée, que tout d'abord cette intervention sera absolument nulle si elle espère empêcher
la guerre> et que si elle se manifeste après la guerre, elle sera contraire aux aspirations des peuples balkaniques.
On comprend la situation délicate de la France, mais on déplore cette tendance de sa politique.
L'état d'esprit que vous indiquait ma dépêche d'hier a atteint, à Sofia, son diapason maximum. Ce matin, des bandes de Macédoniens défilaient en chantant. A deux heures, les régiments d'artillerie sont partis avec leurs canons enguirlandés de fleurs; la population a jeté des fleurs aux régiments d'infanterie partis également hier.
Une fois les bandes de Macédoniens lâchées — et ils sont partis par milliers — et étant donné Tesprit dans le peuple bulgare, on peut presque considérer la guerre comme fatale.
J*avais écrit déclarée et non fatale. On n'osa pas publier une telle affirmation. A Paris, on croyait toujours à la possibilité d'un arrangement.
Sans quoi, se serait-on donné la peine de peser avec tant de soin cette formule que Londres avait adoucie, malgré le sentiment si net qu'avait M. Poincaré qu'une intervention vigoureuse auprès de la Porte aurait seule une chance d'arrêter les alliés balkaniques? Ce fut le mardi 8 octobre que la note ci-dessous fut remise par M. de Nekludof, ministre de Russie, et le comte Tarnowski, ministre d'Autriche-Hongrie, à M. Guechof :
a Les gouYcrnements russe et austro-hongrois déclareront aux États balkaniques :
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« 1^ Que les puissances réprouvent énergiquement toute mesure susceptible d'amener la rupture de la paix ;
« 2P Que s'appujant sur Tarticle 23 du traité de Berlin, elles prendront en main, dans l'intérêt des populations, la réalisation des réformes dans l'administration de la Turquie d'Europe, étant entendu que ces réformes ne porteront aucune atteinte à la souveraineté de Sa Majesté impériale le sultan et à Tintégrité territoriale de l'empire ottoman; cette déclaration réserve d'ailleurs la liberté des puissances pour l'étude collective et ultérieure des réformes;
« 3<> Que si la guerre vient néanmoins à éclater entre les États balkaniques et l'empire ottoman, elles n'admettront, à. l'issue du conflit, aucune modification au statu quo territorial dans la Turquie d'Europe.
ce Les puissances feront collectivement auprès de la Sublime-Porte les démarches dérivant de la précédente décleration. »
En recevant les ministres russe et autrichien et en prenant connaissance de la note qu'ils lui remettaient, le président du conseil bulgare se contenta de leur répondre : « Nous avons, hélas ! mobilisé. »
C'étaient les propres paroles que Gortchakof adressait en 1877 à lord Lof tus, ambassadeur d'Angleterre, qui venait lui parler d'accord possible avec la Turquie.
La similitude des situations s'affirmait jusque dans la similitude voulue des mots.
D'ailleurs il était impossible de s*y tromper : la Bulgarie ferait la guerre, malgré toutes les notes
diplomatiques. Avant même de connaître le contenu de celle-là, la réponse était prête, et je pouvais télégraphier ce même mardi 8 octobre :
Sofia, S octobre, 1 heure.
Voici quel sera le sens de la réponse :
La Bulgarie remerciera les puissances de leur intérêt pour la cause des populations balkaniques et précisera son point de Yue, demandant aux puissances d'obtenir de la Porte les mêmes précisions, ce qui parait difficile.
Donc, la situation n'est pas modifiée malgré les apparences, la Bulgarie ne pouvant pas donner de délais qui compromettraient sa situation militaire.
Il fallait cependant gagner du temps pour permettre à la concentration des troupes de se terminer. On allait donc tenir une succession de conseils de cabinet, y préparer la réponse aux puissances, la retarder sous des prétextes variés jusqu'au jour où on serait prêt.
Le lendemain, mercredi 9 octobre, on distribuait à midi le communiqué suivant :
a Le conseil des ministres a discuté la communication remise hier à M. Guechof par les ministres de Russie et d'Autriche-Hongrie. Il n'a malheureusement pas trouvé dans cette communication les précisions qu'il attendait sur les réformes proposées à, la Turquie, ni les garanties pour leur réalisation. Mais avant de prendre une décision, il a voulu échanger des vues sur ladite communication avec les cabinets de Belgrade et d'Athènes. »
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Sous une forme discrète, le communiqué était catégorique. On ne trouvait dans la note des puissances ni les précisions attendues^ ni les garanties demandées. Cela ne signifiai t-il pas pour tout esprit averti que le conseil des ministres bulgares répondrait négativement à l'heure où il se déciderait à répondre ?
Je télégraphiai le lendemain :
Sofia, 10 octobre.
Le gouvernement bulgare a reçu Tadhésion du cabinet de Belgrade au point de vue bulgare relatif à Fattitude à prendre vis-à-vis de la note des puissances. On attend aujourd'hui jeudi la réponse d'Athènes.
On ne se dissimule pas dans les milieux diplomatiques que la réponse bulgare sera une fin de non-recevoir et je peux dire qu'on s'y attendait. Le communiqué bulgare que je vous ai télégraphié était significatif et on ne s'y est pas trompé, pas plus à la légation d'Autriche qu'à celle de Russie.
Il restera alors au gouvernement bulgare k adresser à la Porte son mémorandum-ultimatum en donnant vingt-quatre heures pour la réponse, ce qui pourra être fait sans doute samedi.
Un diplomate admirablement au courant de la situation vient de me déclarer :
« On peut considérer la guerre comme certaine. Aussi la question de l'éviter ou de ne pas l'éviter n'offre-t-elle plus d'intérêt; mais ce n'est pas une raison parce que les puissances s'y sont prises trois semaines trop tard pour arrêter l'action diplomatique et l'échange de vues entre elles.
ff Si on attend maintenant qu'il y ait eu une bataille à Andrinople pour s*inquiéter d'une intervention nécessaire, on sera de nouveau de trois semaines en retard, et Dieu sait où on ira ! Il faut que dès maintenant les puissances qui n'ont pas su éviter la guerre se préoccupent des moyens de la faire cesser. L'article 3 du mémorandum affirme que les puissances n'admettront aucune modification du statu quo territorial en Turquie d'Europe & Tissue du conflit. Gela est très bien, mais il faut que les puissances prévoient aussi bien la victoire turque que la victoire bulgaro-serbe et aient des programmes complètement prêts, y compris les désignations nominatives de gouverneurs-généraux chrétiens des provinces autonomes et caetera pour la minute qui suivra la bataille décisive. L'expérience d'un retard dans les décisions et les conversations de chancelleries ne doit pas être renouvelée. On voit à quoi il a abouti ! »
Je vous confirme que la concentration des troupes se poursuit sans à-coups et sera vraisemblablement terminée dans quatre ou cinq jours.
Sofia, 10 octobre.
La réponse bulgare à la note austro-russe ne sera pas romise aujourd'hui, comme on l'avait pensé. M. Guecbof vient de me dire lui-même qu'elle le sera sans doute demain vendredi.
Cet ajournement aurait pour raison, comme je \ous l'ai télégraphié, non pas une hésitation de la dernière minute, mais le désir de ne pas entamer la conversation avec les puissances pour leur répondre par une fin de non-recevoir, au moment même où l'ultimatum sera envoyé à la Porte, ce qui coupera court à toute discussion ultérieure.
Sofia, 11 octobre.
Le conseil des ministres a examiné, à la fin de l'après-
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midi, la note des puissances. A l'issue du conseil, aucun communiqué n'a été fait.
Dans les cercles diplomatiques étrangers, on déclare croire encore à une légère chance de paii, si les puissances sont réellement décidées à agir immédiatement et énergiquement sur la Porte et si elles peuvent non seulement obtenir complète satisfaction, mais encore donner aux États balkaniques des assurances de Texécution des réformes. On a l'impression qu*il faudrait, pour réussir à arrêter les Bulgares, plus que même la promesse des puissances d'exercer leur contrôle sur Texécution des réformes en Macédoine, et on s'attend à une réponse éyasive du cabinet de Sofia demain.
Evidemment, si les puissances réussissaient à intimider Belgrade et Athènes, la situation pourrait se trouver modifiée; mais il ne semble pas que cette tactique ait des chances de réussir. « D'ailleurs, me disait un diplomate étranger qui connaît depuis de longues années les Balkans, sMl est vrai que les bandes macédoniennes ont franchi la frontière avec leurs chefs, toutes les démarches que nous pourrons faire seront inutiles. 11 serait trop tard. »
Le silence absolu du gouvernement bulgare ne permet que de formuler des hypothèses et je me borne & vous transmettre des impressions; mais elles demeurent que le cabinet de Sofia ne se prêtera pas à un dialogue diplomatique comportant un long ajournement de l'action décisive.
Quand ce télégramme arriva à Paris, on s'étonna qu'il n'y fût pas fait mention de la déclaration de guerre du Monténégro qui venait de commencer les hostilités. On fit des hypothèses, et celle à laquelle on s'arrêta fut que le gouYernement bulgare n'avait pas laissé pénétrer cette nouvelle dans
le public pour se donner le temps de délibérer et de prendre position sans être influencé par un mouvement populaire.
Ainsi donc on croyait encore à Paris à une paix possible, aux hésitations du gouvernement de Sofia qui pouvait craindre de se laisser entraîner à la guerre par la foule qui lui crierait : « Imitez le Monténégro ! Puisque nous sommes alliés, et que Tun a marché, faisons comme lui ! »
Quelle . chose extraordinaire que cette persistante illusion ! Nous savions parfaitement la déclaration de guerre du Monténégro, mais nul n'y attachait d'importance. Les Monténégrins rendaient simplement officiel ce qui existait en fait depuis des mois. Us s'étaient toujours battus avec les Turcs, cela ne changeait rien, et les Turcs euxmêmes ne devaient pas autrement s'en émouvoir. Aussi continuait-on à Sofia, où les nouvelles du Monténégro avaient leur place dans les feuilles de l'agence officieuse, à préparer tranquillement l'action militaire en même temps que la réponse polie, mais négative, que Ton allait faire aux puissances.
Sofia, il octobre.
Le président du conseil, M. Guechof, vient de me prévenir que la réponse de la Bulgarie ne sera pas encore remise
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aujourd'hui aux représentants des puissances. C'est la continuation de la tactique que je vous indiquais hier : éviter d'engager la conversation avec l'Europe jusqu'au moment où la concentration sera terminée et l'ultimatum envoyé à la Porte.
On a prévenu les correspondants de guerre de se tenir prêts à partir.
M. Stanciof et les autres ministres bulgares à l'étranger ont reçu hier des instructions pour expliquer le point de vue de la Bulgarie aux gouvernements auprès desquels ils sont accrédités. Ils doivent dire que les efforts des puissances pour obtenir des réformes réelles en Macédoine ayant toujours échoué et le projet nouveau n'offrant pas de garanties d'un changement radical, la Bulgarie et les États alliés sont dans la nécessité de prendre en main le sort de leurs conationaux macédoniens.
Le gouvernement bulgare a donné des ordres sévères aux autorités provinciales pour que les musulmans de Bulgarie ne soient molestés en aucune façon, même si les Turcs se livraient à, des massacres en Macédoine.
Soûa, 11 octobre.
Le roi Ferdinand a assumé le commandement en chef des troupes et s'est adjoint le général Savof. Le général Fitchef a été nommé chef de Tétat-major général.
Maintenant la concentration est presque terminée. Les puissances ont remis leur note mardi, on a traîné tant qu'on a pu pour leur répondre, alors qu'on savait parfaitement dès le premier jour ce qu'on leur répondrait. 11 faut se décider. On va démasquer les batteries.
Le Temps ^ dans son numéro du dimanche 13 octobre (daté du 14), a la primeur de la nouvelle :
Sofia, 13 octobre.
La réponse à la note des puissances présentée par les ministres d'Autriche et de Russie sera remise aujourd'hui dimanche au début de l'après-midi . De même la mise en demeure des États balkaniques sera présentée aujourd'hui également aux ministres turcs accrédités à Sofia, Belgrade et Athènes.
La note bulgare, comme les notes serbe et grecque, qui sont exactement semblables, commence par remercier les puissances de l'intérêt que leur démarche a manifesté pour le problème soulevé dans les Balkans. La note relève l'expression « prendre en main l'exécution des réformes » qui se trouve dans le mémorandum des puissances et dit en apprécier l'importance ; mais, ajouta la note bulgare, « nous nous trouvons dans une situation qui nous fait un devoir de demander directement à la Porte de préciser ses intentions de réformes en Macédoine ».
Cette réponse est bien, comme je vous l'avais fait prévoir, une fin de non-recevoir à, l'égard de l'intervention médiatrice des puissances.
En même temps que cette réponse sera remise aux ministres Nekludof et Tamovrski, M. Guechof remettra à Moukbil bej, chargé d'affaires de Turquie, le mémorandum bulgare à la Porte. Cette procédure qui sera imitée également aujourd'hui dimanche, à, la même heure,[à, Belgrade et à Athènes, a été adoptée parce qu'il est impossible de charger les ministres bulgare, serbe et grec k Coustantinople de faire cette démarche auprès du ministre Noradounghian, les relations télégraphiques, surtout chiffrées, étant Interrompues par ordre du gouvernement ottoman entre les capitales balkaniques et leurs représentants à Constantinople, et il est
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également impossible d'envoyer des courriers spéciaux.
Le mémorandum des États balkaniques au gouvernement ottoman commence par rappeler qu'ils ont attendu depuis nombre d'années les réformes promises en Macédoine, réformes qui furent inscrites dans des actes internationaux. Les États balkaniques se trouvent dans l'obligation de préciser eux-mêmes les conditions dans lesquelles l'ordre et la paix peuvent éti*e rétablis. Le mémorandum énumère alors les conditions que je vous ai déj& télégraphiées : créations d'autonomies à caractère national; nominations de gouverneurs chrétiens & la tête de chacune de ces régions autonomes; assemblées nationales; langue de la population dans chaque région autonome reconnue comme officielle et administrative; créations de milices régionales (1).
Le mémorandum dit en terminant que pour assurer la réalisation d*un tel programme, le contrôle des grandes puissances et des États balkaniques eux-mêmes est indispensable. Enfin le mémorandum demande A la Turquie, comme preuve de sa sincérité au cas où elle accepterait ces conditions, d'ordonner immédiatement la démobilisation de son armée.
(1) Les exigences bulgares portaient sur neuf points dont voici le résumé :
1. Division des provinces en circonscriptions ayant pour base Tautonomie ethnique des nationalités.
2. Représentation proportionnelle au Parlement ottoman des députés des provinces ainsi créées.