Recrutement régional des milices avec cadres chrétiens
7. Réorganisation de la gendarmerie sous le commandement effectif d'officiers suisses ou belges.
8. Nomination de valis (gouverneurs) suisses ou belges. Élection de conseils généraux par les districts électoraux.
9. Conseils supérieurs composés en nombre égal de chrétiens et de musulmans pour surveiller l'exécution des réformes.
Il faut souligner dans ce qui précède la part de contrôle demandée par les États balkaniques et la condition de démobilisation. Ces deux conditions seront évidemment rejetées par la Porte qui ne saurait admettre que les États balkaniques jouent à l'égard de la Macédoine le rôle de TAutriche vis-à-vis de la Bosnie, ce qui équivaudrait pour la Turquie à signer sa déchéance de grande puissance en Europe. Les gouvernements balkaniques avaient primitivement songé, comme je vous Tai signalé, à demander dans le mémorandum le retrait des troupes ottomanes de la Turquie d'Europe, et on avait hésité entre cette exigence et celle du contrôle des États balkaniques sur les réformes en Macédoine. Après des échanges de vues entre Belgrade et Athènes la deuxième formule a prévalu.
Ce télégramme est daté du dimanche 13. Je Tai en réalité envoyé dans la nuit du 12 et j'en avais la substance depuis le matin de ce même samedi 12. Il ne fallait pas songer à Texpédier immédiatement, la censure, une censure vigilante et impitoyable, m'en aurait empêché au nom des convenances diplomatiques qui ne permettent pas qu'un journal publie une information avant que les intéressés en aient eux-mêmes connaissance. C'était pourtant une information précieuse, attendue, que j'avais eu quelque peine k me procurer. Même le dimanche matin on me l'aurait arrêtée. Il restait une chance. Elle me fut favorable. Le bureau de la censure fermait à dix heures du soir, j'attendis sa ferme-
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ture. Or la censure bulgare avait des rouages que j'avais appris à connaître. Tous les télégrammes, après avoir passé par le bureau, faisaient un nouveau stage dans le cabinet du ministre des postes et chemins de fer, M. Franghia, qui les examinait, les relirait et leur donnait Testampilie définitive sous forme d'un peUt paraphe au crayon bleu, M. Franghia, homme d'un commerce charmant, m'avait, des les premiers jours, témoigné quelque amitié. Il se plaisait vers minuit à me donner un coup de téléphone : « Venez donc prendre une lasse de café et fumer des cigarettes. » Il soignait la presse, plaidait auprès d'elle, avec une faconde toute méridionale et chaleureuse, la cause bulgare. Je vins donc ce samedi soir, mon télégramme dans ma poche, fumer des cigarettes et deviser de la France, des alliances balkaniques, de la Triple- Entente, etc.. Puis vers une heure du matin, nonchalamment, je sortis les feuiUets bleus de ma
poche.
— Mon cher ministre, puisque je suis là, pour
gagner du temps, je vais vous soumettre ce télégramme qui devrait bien partir cette nuit où les lignes sont moins encombrées et que je voudrais voir à Paris d'assez bonne heure parce que, le
dimanche^ le Temps met sous presse deux heures plus tôt.
— Eh bieo, lisez-moi ça !
— Ma dictioD, qui n'a jamais passé pour bonne^ fut, en Toccurrence, eflfroyable, les phrases étaient coupées de façon biscornue, la ponctuation n'était plus qu'une chimère. D'ailleurs le ministre, éreinté par le travail formidable qu'il fournissait tout le long du jour, n'écoutait pas Son oreille n'avait évidemment plus qu'une faculté : celle de pouvoir saisir, s'ils s'étaient présentés, les mots : mobilisation, concentration, renforts serbes ou autres nouvelles militaires. Du moment qu'il n'était question dans mon histoire que de réformes en Macédoine, d'intervention médiatrice des puissances, d'actes internationaux,celan' avait pasd'importance.
Et il mit à ma grande satisfaction le paraphe au crayon bleu. Je n'étais pas toutefois complètement rassuré. Si la fantaisie lui prenait de relire mon télégramme, j'étais perdu. J'insistai alors doucement pour qu'il appelât le chef de l'expédition télégraphique, et j'avoue que lorsque je vis mon papier bleu partir pour la salle des opérateurs je ne me tins pas de joie. Je restai avec M. Franghia encore pendant près de trois quarts d'heure, crai-
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gDant toujours de voir revenir mon papier bleu que quelque télégraphiste, étonné de n'y voir que le paraphe ministériel sans le cachet de la censure, rapporterait par un scrupule de conscience.
Quand je fus sûr qu'il courait sur la ligne, je souhaitai le plus cordial bonsoir au ministre des chemins de fer et m'en fus dormir avec béatitude.
J'assistai, le lendemain ,avec une sérénité joyeuse, aux courses affolées de mes confrères à la recherche de renseignements sur les fameuses notes qui, disait-on, allaient être remises. On leur interdit de télégraphier le peu qu'ils avaient pu apprendre avant le soir, car les notes ne furent portées au comte Tarnowski, à M. de Nekludof et à Moukbil bey qu'à sept heures du soir.
Le Temps avait paru à trois heures de l'aprèsmidi avec leur contenu.
J'ai dit, en commençant ce chapitre de la période diplomatique qui précéda la déclaration de guerre, que certains se refusèrent à admettre jusqu'à la dernière minute l'évidence.
Ce même dimanche soir, comme nous allions dîner chez le père Klein, un de mes confrères, et des plus distingués, qui, après avoir parié un dîner merveilleux que la guerre n'éclaterait pas, avait
passé par une crise pessimiste dans les trois derniers jours, reprit triomphalement sa thèse optimiste : « La note des alliés à la Turquie est la preuve la plus éclatante de ce que j'avance. Ce n'est pas un ultimatum^ c'est un mémorandum. La distinction est capitale. Le bluff balkanique est maintenant prouvé. Ils hésitent à la dernière minute. La preuve est faite. »
Et comme je Técoutais stupéfait d'une telle ténacité dans Toptimisme, je revoyais, la veille au soir, la gare de Sofia où je m'étais rendu avant de faire ma visite au ministre Franghia.
J'avais assisté au passage d'un des nombreux trains amenant les régiments serbes qui apportaient l'appoint de leurs forces à l'armée bulgare dans le choc imminent. Malgré l'heure tardive, plusieurs centaines de personnes étaient sur les quais avec des fleurs, des cigarettes, du tabac, des miches de pain pour les frères serbes.
Curieux retour des choses ! Il y a vingt-sept ans presque jour pour jour, le 14 novembre 1885, l'armée serbe entrait en Bulgarie ; sa droite écrasait les Bulgares à Banskidol; l'émotion gagnait les faubourgs de Sofia. On se portait en masse sur la route de Philippopoli, d'où on attendait le salut.
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Tarrivée des régiments de Roumélie. L'angoisse était terrible. Le lendemain les Serbes pouvaient envahir Sofia. Un jeune ministre de la guerre, le major Nikiforof, qui n'avait pas trente ans, relevait tous les courages : on tiendrait, on vaincrait ! Aujourd'hui c'est un général Nikiforof, curieuse similitude de nom, qui, ministre de la guerre, reçoit en gare de Sofia les régiments serbes amis !
De l'autre côté de la voie un train de mobilisation bulgare est arrêté ; sa musique joue à l'arrivée du train serbe, et c'est dans cette nuit froide un grand frisson à entendre cette petite musique qui martèle l'hymne du pays voisin, hier ennemi, aujourd'hui ami. Les soldats, enfermés dans leurs fourgons depuis le matin, se pressent à l'ouverture des panneaux et demandent : « Où sommesnous ? » On leur répond : v Sofia. » Les acclamations dont on les a salués les ont réveillés ; ils roulent depuis si longtemps qu'ils se croyaient au delà de la frontière turque.
Gomment le bluff aurait-il pu être poussé jusque-là î Comment le roi Ferdinand aurait-il osé cette chose décisive, l'entrée des troupes serbes en Bulgarie, si la résolution n'était pas, et depuis longtemps, prise ?
Certes, comme je le télégraphiai le lendemain 14, cette note ne constituait pas à proprement parler un ultimatum : la Bulgarie se contentait d'y formuler ses exigences.
Mais comme il est évident que la Porte ne répondra pas» du moins immédiatement, je crois savoir que le cabinet bulgare, ne pouvant admettre un ajournement qui comprom'elflrait l'avance incontestable de sa concentration militaire, demandera, dès* lundi soir, ou au plus tard mardi matin, à la Porte, de le fixer sur ses intentions dans un délai de quarante-huit heures. Cette seconde démarche sera le véritable ultimatum, caractère que le mémorandum remis hier n'a pas, du moins dans sa forme et sa terminologie.
Je vous avais donné, dans mon télégramme d'hier, mardi soir comme la date et l'heure décisives ; il faut reculer d'un jour; cela n'a d'ailleurs qu'une importance minime, puisque le résultat final est certain : c'est la guerre inévitable.
Ces derniers jours ne seront pas inutiles pour terminer la concentration serbo-bulgare. Dans l'interview publiée par le Temps du 10 octobre, M. Stanciof déclarait, d'après les officiers bulgares, que la concentration totale peut être opérée en dix jours; or elle a commencé le 5 octobre : concluez.
Je crois d'autre part savoir que le cabinet bulgare prépare pour les cabinets et l'opinion publique d'Europe un exposé général historique des relations bulgaro-turques démontrant l'impossibilité d'aboutir à aucun accord et expliquant par des faits les raisons qui ont poussé le ministère, qui avait tout tenté pour arriver à un arrangement avec la Turquie, à modifier complètement sa politique.
Pendant ce temps la Porte rédigeait de son côté une note en réponse à la communication collective
des puissances. Cette communicatioD, on se le rappelle, était faite au nom de la France, de TAngieterre, de la Russie, de TAllemagne et de l'Autriche-Hongrie :
Le soussigné, ministre des affaires étrangères du sultan, a l'honneur de rappeler qu'ainsi que Leurs Ëminences veulent bien le constater, le gouyernement impérial a déjà reconnu la nécessité d'introduire les réformes que comporte l'administration des vilayets de la Turquie d'Europe.
Il a envisagé ces réformes avec d'autant plus de conviction qu'il entend les appliquer en dehors de toute ingérence étrangère, et qu'il prévoit que dans ces conditions leur exécution ne manquera pas de contribuer à la prospérité et au développement économique du pays en assurant dans l'esprit libéral de la Constitution ottomane la concorde et la bonne harmonie entre les éléments hétérogènes qui composent la population de cette partie de l'empire.
Il est à relever que si, jusqu'à présent, les différents essais pour l'amélioration de la situation à l'intérieur de ces provinces ne produisent pas tous les fruits qu'on était en droit d'en attendre, une des principales causes de ce retard est incontestablement l'état de trouble et d'insécurité causé par les attentats de tous genres provenant des foyers d'agitation dont le but réel ne laisse aucun doute. Le gouvernement impérial n'en apprécie pas moins l'intention amicale de la communication que les grandes puissances ont jugé à propos de faire, en raison des circonstances présentes.
Il s'associe de tout cœur aux efforts déployés par elles pour conjurer le danger d'une collision dont les conséquences entraîneraient fatalement de grandes calamités, qu'il est du devoir du monde civilisé de prévenir par tous les moyens de conciliation. Sous ce rapport nous avons conscience d'avoir pris les devants pour faciliter la tâche humanitaire des
grandes puissances en présence du redoutable problème dont elles cherchent la solution.
En effet, sans vouloir insister sur le fait que les vaines stipulations du traité de Berlin reçurent une exécution non conforme tant à la lettre qu'à Tesprit qui les avait dictées, et qu'ainsi les intérêts ottomans furent gravement lésés en plusieurs cas ; sans vouloir en particulier examiner jusqu'à quel point Tarticle 23 du traité put conserver, plus que les autres articles, une valeur actuelle, le gouvernement déclare qu'il vient de prendre de son propre mouvement la résolution de présenter le projet de loi de 1880 dans tout son ensemble historique, dès l'ouverture prochaine de la session, à l'approbation du Parlement et à la sanction impériale, conformément à la charte fondamentale de l'empire.
Les grandes puissances peuvent être persuadées que les autorités impériales tiendront la main à la scrupuleuse application de la loi dès sa promulgation. Il serait souverainement injuste d'inférer d'anciennes négligences et de tergiversations plus ou moins systématiques, inhérentes à l'autre régime, que l'empire constitutionnel d'aujourd'hui ne renoncerait pas logiquement aux errements passés, et de prendre l'occasion de certains doutes à cet égard pour chercher une autre mesure que celle seule qui est compatible avec l'intérêt bien entendu du pays et des populations mêmes.
Noradounghian effendi faisait ainsi du style à l'adresse des grandes puissances. Quant aux États balkaniques, il les traitait avec dédain. Valait-il la peine de répondre à ces petites puissances, dont Tune était hier encore vassale de Tempire ottoman î On ne leur ferait pas l'honneur d'une contrenote.
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Le mardi 15, la Porte rappelait ses ministres de Sofia, Belgrade et Athènes ; ce rappel était motivé pour les deux premières capitales par la note des Ëtats balkaniques ; quant à Athènes, elle était motivée par l'admission des députés crétois à la Chambre hellénique. A propos de la note il s'est produit l'incident suivant à Athènes. Le président du conseil, M. Venizelos, envoya dimanche, par son secrétaire, le mémorandum au ministre de Turquie ; celui-ci, après l'avoir gardé trois heures, le renvoya. L'affaire en resta là.
Les événements se précipitent. Le lendemain mercredi, le chargé d'affaires de Turquie quitte Sofia à dix heures du soir, pour Budapest vid Belgrade, avec son personnel. La légation de Turquie transmet ses archives à la légation allemande et les intérêts des sujets ottomans seront défendus par le ministre d'Allemagne.
Sofia, 15 octobre.
Le rappel par la Turquie de ses agents change un peu les données du problème. Les gouvernements serbe et bulgare feront état de l'attaque des postes serbes par les troupes tiu'ques à Ristovatz et des postes bulgares à Tchoukourkeuï, pour estimer que la Turquie a ouvert les hostilités et a voulu compléter Tétat de guerre en rappelant ses ministres; ce qui en effet en droit international n'est pas en soi une déclaration de guerre. Il est donc probable qu'il n'y aura plus d'ul-
i timatum demandant une réponse turque, mais notification que les États balkaniques considèrent Tattitude et les actes de la Turquie comme yolonté de faire la guerre.
Le mercredi soir je me sms rendu à la gare pour assister au départ du chargé d*affaires de Turquie. ' Par le même train partait M. Bobtschef nommé ministre de Bulgarie à Saint-Pétersbourg et qui allait rejoindre son poste. Le train, garé un peu en dehors de la station, était entouré d'un petit groupe de personnes. Â rencontre de ce que Ton m'avait pompeusement annoncé, nul wagon-salon n'avait été mis à la disposition de Moukbil bey et du personnel de la légation de Turquie. Un simple compartiment de première classe leur avait été réservé. Par contre M. Bobtschef avait une couchette dans une voiture de la Compagnie internationale des wagons-lits. Le ministre bulgare était très entouré. Ses collègues l'embrassaient à la mode slave^ des dames lui remettaient des fleurs^ et le diplomate, dont les ti*aits offraient quelque ressemblance avec ceux de M. Dujardin-Beaumetz, se répandait en poignées de main et en petites allocutions.
Devant le wagon des Turcs, c'était le silence. Quelques correspondants avaient l'élégance de
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venir tout de même, sous roeil méfiant des Bulgares, dire adieu àMoukbil bey, un homme jeune, au regard Qn, très gentilhomme de manières et d'allures, qui, d'un sourire un peu pincé, regardait les manifestations autour de M. Bobtschef. A un moment donné, M. Franghia, passant devant ce petit groupe solitaire, crut bon de corriger un peu cette impression d'abandon et de froideur. Il s'approcha, et avec sa rondeur toute méridionale tint au chargé d'affaires de Turquie un petit discours rempli d'aménité. « Vous nous reviendrez ! Quand on a pris les eaux en Bulgarie on y revient toujours ! )) Moukbil bey s'inclina en souriant, amusé de ces paroles inattendues en un pareil moment et en de telles circonstances.
Et puis l'heure du départ sonna. Les Turcs montèrent dans leur compartiment, tirèrent les rideaux, et le train s'ébranla vers Belgrade et Budapest pendant que des acclamations saluaient l'homme d'État bulgare chargé de maintenir à Saint-Pétersbourg la cordialité de M. Sazonow pour la cause balkanique.
Le lendemain jeudi 17, il n'y a plus que la procédure de la déclaration de guerre qui soit en question.
LA PÉRIODR DIPLOMATIQUE 31
Sofia, il octobre, 12 h. 10.
Les ministres de Bulgarie, de Serbie et de Grèce, qui n'ont pas encore quitté Gonstantinople, recevront aujourd'hui le document de déclaration de guerre des États balkaniques. Comme je tous l'avais fait prévoir dans mon télégramme du 15, ce texte énumère les actes d'hostilité de la Turquie contre les États alliés : saisie de bateaux grecs et de matériel serbe; agressions aux frontières bulgare et serbe, dont une nouvelle s'est produite à Mardare et à Prepolatz. La conclusion est celle-ci : « A leur grand regret les États balkaniques sont obligés d'avoir recours aux armes. »
La déclaration sera remise demain matin, vendredi, par les représentants balkaniques conjointement au ministre Noradounghian efTendi, et les ministres des^États alliés quitteront immédiatement Gonstantinople.
Tout est fini. Cette crise balkanique à laquelle il n'y a pas quinze jours on ne voyait pas d'issue belliqueuse va se dénouer par les armes.
Pour résumer les impressions de cette quinzaine, je ne puis mieux faire que de reproduire la lettre ci-dessous, écrite le 16 octobre, c'est-à-dire l'avantveille de la déclaration de guerre.
« Sofia, 16 octobre.
« Ces jours d'attente par lesquels nous venons de passer auront été énervants par leur vide. Nous sentions tellement ici qu'il n'y avait aucun espoir de paix, qu'on s'était lassé de faire quotidienne-
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ment visite à des hommes politiques pour leur demander leurs impressions sur la situation^ leurs prévisions sur le proche avenir. On n'y allait plus que par acquit de conscience^ comme pour ne pas manquer la nouvelle du « miracle » si par un invraisemblable hasard il se produisait.
<K Et c'est une sensation étrange, cette attente, qui a plus du malaise que de la fièvre, d'une chose dont nous sommes convaincus sans en être mathématiquement certains. C'est si poignant, si grand, malgré tout, que le cerveau anesthésié se refuse à réagir aux impressions minuscules, à tous ces riens qui sont le pittoresque de la vie. On erre sans comprendre, sans précisions, dans cette ville qui garde une apparence d'animation et qui est immensément silencieuse. On voit par petits groupes, lentement, normalement, des gens qui s'en vont à la promenade du soir vers le grand jardin encore fleuri de roses d'automne, et ils paraissent irréels. On voudrait presque les prévenir que quelque chose d'effroyable se prépare, car certainement ils ne savent pas...
<r Et puis ce sont des escouades et des compagnies qui passent toujours sans bruit, les chaussures molles fourrées étouffant les pas sur ce merveilleux
hk PÉRIODE DIPLOMATIQUE 33
pavage de faïence dont SoBa a pris modèle sur certaines villes hongroises. De jour, les soldats ont des fleurs piquées dans le canon dufusil, des fleurs aux boutonnières de l'uniforme. Ils poussent quelques hourras, sur le ton triste des Slaves, renversent le buste en arrière, dans une sorte d'extase. Le soir, ce sont des masses lourdes, énergiques, fatalistes, qui gagnent le quai d'embarquement. Ils vont vers Philippopoli, vers Mustapha-Pacha, vers la plaine d'Andrinople, vers l'immense obstacle de Tchataldja avec un grand rêve dans le cœur.
« Maintenant, quand j'écris, je revois, le soir de mon arrivée ici, les salles d'attente, les couloirs de la gare au milieu de la nuit. Le ministre des chemins de fer m'avait conduit là dans son automobile à travers Sofia endormie, déserte, l'état de siège faisant tout fermer à dix heures. Un train de mobilisation venait de passer. On en attendait un autre ; et des centaines de paysans, des retardataires, dormaient par terre. Il y en avait de très jeunes dont le sommeil n'avait pas disjoint les mains unies, sans doute deux frères, ou deux amis du môme village, venus comme cela, à la mode orientale, en se tenant par la main jusqu'à Sofia, la capitale d'où l'on partirait pour venger les parents mas-
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sacrés en Macédoine. Il y en avait des vieux, à barbe blanche, qui avaient accompagné leurs fils, qui avaient peut-être tenté de se faire enrôler et qui demeuraient là^ roulés dans d'invraisemblables couvertures, jusqu'à Faube prochaine, où ils regagneraient appuyés sur leur grand bâton, les hameaux de la montagne. Dans le bureau du chef de gare, letictac du télégraphe annonçait l'arrivée d'un nouveau train chargé de soldats, et dans le grand silence de la nuit, ce petit bruit saccadé, ce langage mystérieux faisaient passer comme un frisson.
c< Et puis dans le kaléidoscope du souvenir le spectacle change. C'est la grande salle du Sobranié avec ses larges tribunes qui regorgent de monde comme les galeries d'un théâtre populaire. M. Guechof vient de parler. Des applaudissements éclatent. Le gouvernement ne faiblira pas. Et là-haut, dans la tribune, une clarté blanche accroche mon regard. Ce sont les larges ailes de mouette d'un chapeau de jeune fille; elle est au premier rang, et rayonnante, elle bat des mains frénétiquement.
« La guerre, pour cette jeune patriote, c'est sans doute une chevauchée glorieuse, une chanson de victoire parmi les étendards déployés. Elle n'en sait pas les agonies et les horreujrs.
a Et voici une autre image t un des amphithéâtres de rUniversité. Sur le grand tableau noir est restée^ inscrite à la craie» la dernière formule du professeur de chimie. Au pied de la chaire, la reine» en robe blanche, distribue leurs diplômes à une centaine d'infirmières. Â Tappel de leur nom, elles descendent les gradins» font une révérence devant la souveraine» baisent sa main dégantée et s'en retournent avec leur parchemin et leur insigne. Et sur cette cérémonie pèse je ne sais qu'elle tristesse confuse. Toutes ces femmes» toutes ces jeunes filles seront demain placées devant des spectacles d'épouvante» et on a pitié d'elles» car elles aussi ne savent pas.
« Alors en pensée l'esprit se reporte à quelques années en arrière, au soir du 13 septembre 1907. Le prince Ferdinand vient d'inaugurer avec le grand-duc et la grande-duchesse Wladimir le monument d'Alexandre II» le tsar libérateur. C'est une statue équestre qui se dresse, comme le Goleoni» sur un haut piédestal. Elle fait face au palais du Sobranié. Cinquante mille personnes ont acclamé le souverain et les membres de la famille impériale de Russie. Des ovations ont eu lieu devant le palais et la légation de Russie. Les manifestants ayant
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fait allusion à la Macédoine, le grand-duc Wladimir répond, du haut du balcon de la légation de Russie, ce simple mot: « Patience! »
(c Aujourd'hui cette patience est à bout ; les Bulgares, oubliant toutes leurs querelles avec les Grecs et surtout avec les Serbes vont au combat contre le Turc, Tennemi héréditaire commun. Et ce sera une rencontre de démons ! »
Gomment l'Europe avait-elle pu à ce point demeurer dans rignorance des projets des États balkaniques et de leur décision ? Comment les Ëtats balkaniques eux-mêmes, que Ton persistait à croire animés de sentiments hostiles les uns pour les autres, étaient-ils parvenus à conclure l'entente qui allait leur donner la force de vaincre le colosse turc?
Sur ces différents points, je crois qu'il y a quelque intérêt à lire les déclarations que me fit M. Spalaîkovitch, ministre de Serbie à Sofia. Des diplomates et des hommes d'État qu'il m'a été donné de rencontrer dans mes voyages à l'étranger, M. Spaiaïkovitch est certainement l'un des plus remarquables. Une haute intelligence, mise au service d'une énergie enthousiaste, donne à l'expression de sa pensée le tour le plus captivant. Élève de
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rUniversité de Paris où sa thëse de doctorat sur la Bosnie-Herzégovine fit sensation, secrétaire à Pétersbourg, secrétaire général au ministère des affaires étrangères de Belgrade, confident et pour ainsi dire exécuteur testamentaire au point de vue politique de Milovanovitch, c'est à lui et au roi Ferdinand de Bulgarie que l'on doit la conclusion de l'alliance serbo-bulgare du 13 mars 1912.
Les déclarations qu'il voulut bien me faire sont lumineuses :
« On se trompe, m'a-t-il dit, quand on attribue des intérêts égoïstes à la détermination des Ëtats balkaniques de régler définitivement la question macédonienne. Nous n'avons été poussés que par une grande idée humaine : mettre fin à une situation atroce qui pèse sur la vie nationale de la Bulgarie, de la Serbie, de la Grèce et du Monténégro. Depuis trop longtemps nous avons compris qu'après trente-cinq ans, les espoirs de réformes, venant de la Turquie elle-même ou favorisées par les puissances, étaient également vains. L'Europe ne Ta pas senti. Elle a commis une double erreur : la première de s'y prendre trop tard ; la seconde de faire un faux diagnostic sur notre but et nos capacités d'action. Ce n'est pas» il y a trois
semaines^ quand la mobilisation turque a décianché notre mobilisation générale ; ce n'est pas, il y a trois, quatre ou cinq mois, quand les indiscrétions ont révélé d'abord Taccord serbo-bulgare, puis les résultats de la mission de M. Bochkovitch à Athènes^ qu'elle aurait dû se préoccuper du problème balkanique ; c'est il y a un an, au lendemain même de la déclaration de guerre italoturque. Gomment, à ce moment, la diplomatie européenne n*a-t-elie pas compris que les États balkaniques, trouvant enfin la situation politique inespérée qu'ils attendaient depuis longtemps, allaient chercher à en profiter pour régler le problème macédonien ? Ce délai d'un an a permis à notre union de se réaliser. C'est en un an qu'un homme d'État aussi turcophile et aussi pacifique que M. Guechof a pu être amené à devenir l'un des partisans les plus résolus de l'action armée. Nous avons été longs à réaliser la profonde sagesse de la grande idée politique dont la mort devait empêcher mon regretté maître Milovan Milovanovitch de voir le triomphe : l'union poUtique de la Serbie et de la Bulgarie. N'était-ce pas lui qui avait écrit que nous devrions travailler pour l'union des Serbes et des Bulgares, si nous ne
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voulions pas être submergés par les flots de la poussée occidentale ? Ne pas comprendre que l'occasion devait forcément réaliser cette union a été la première erreur de TEurope.
« La seconde erreur a été de continuer à considérer les États balkaniques à travers les lunettes de Gladstone ; de ne pas faire le simple calcul que nous étions capables de réunir 700,000 baïonnettes et de mettre 1,500 pièces en batterie. On s'est tellement habitué à l'idée que nous étions les petits enfants de la famille européenne qu'il suffisait de mettre au pain sec ou de réprimander pour les faire tenir tranquilles, que Ton ne s'est pas aperçu que nous avions l'âge d'homme, et jusqu'au dernier moment on n'a pas cru à la réalisation de nos affirmations. Nos mobilisations ont été traitées, très sincèrement d'ailleurs, je crois, de bluff coûteux. C'est une incompréhension totale de la situation. Les grandes puissances ont perdu le sens des politiques nationales que les intérêts matériels ne dominent et ne conduisent pas ; elles ont cru qu'au fond de notre agitation il n'y avait qu'une question du partage éventuel de la Macédoine et d'appétits territoriaux. Cette façon d'envisager le problème est si manifestement restée la même
jusqu'au dernier moment, qu'on trouve dans la note austro-russe le paragraphe 3 relatif à Tintégrité du territoire ottoman, paragraphe qui, dans l'esprit de ses rédacteurs, devait évidemment, en fauchant en herbe les espoirs qu'on nous attribue, nous forcer à désarmer. On se sera jusqu'au bout trompé. Nous allons faire la guerre, non pas pour le vilayet de Kossovo ou pour Uskub, mais simplement pour délivrer nos frères de Kossovo et d'Uskub d'un cauchemar séculaire, pour anéantir dans ce malheureux pays une autorité malfaisante et criminelle dont il n'est pas d'autre moyen de se débarrasser.
« Nous savons l'impuissance turque vis-à-vis des réformes, et si le ministère actuellement au pouvoir à Gonstantinople est peut-être bien intentionné, nous savons d'autre part que le comité Union et Progrès, la seule organisation politique de Tempire ottoman, est prêt à le renverser, que c'est le comité qui a dans la main cette gendarmerie macédonienne qui devait garantir la vie et les biens des citoyens, et qui est au contraire le vrai agent de pression électorale, d'exactions et de troubles; et c'est parce que nous savons cela que nous répondons aux puissances qui viennent nous
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proposer une amélioration du régime de Muerzsteg et une application surveillée de Tarticle 23 du traité de Berlin, qu'il est trop tard. Quelle que soit, en effet, la bonne volonté des puissances on ne peut pas, à Gonstantinople, nous donner ce que nous demandons, et nous ne pouvons pas perdre la seule occasion, qui ne nous sera peut-être jamais plus offerte, de venir à bout d'un régime exécré.
c< Quel seraTavenir? Que décideront les armes? Nul ne peut le dire, mais les soldats de nos armées se battront comme des lions, avec des haines et des vengeances dans le cœur. Quand la bataille aura donné son verdict, il sera temps de considérer l'organisation pacifique du pays délivré. Que les puissances, qui n'ont pas su voir avant, sachent comprendre alors les grands intérêts européens qui dicteront leurs actes. Il y va des ententes, car quelle que soit la valeur des accords de pacification dont }a démarche conjointe austro-russe vient d'être la preuve, il est certain que les seuls intérêts politiques qui retiennent la Russie en Europe sont les intérêts balkaniques, et une communauté absolue d'action de TAngleterre et de la France avec la Russie dans les affaires balkaniques est,
après la guerre, la seule garantie de l'équilibre sur lequel vit actuellement TEurope. »
A cet exposé si clair, si prophétique dans certaines de ses parties, je voudrais ajouter quelques détails complémentaires.
C'est bien au moment de la déclaration de guerre de Fltalie à la Turquie, en septembre 1911, que ridée d'une entente serbo-bulgare s'imposa à Belgrade comme à Sofia.
Le ministre des affaires étrangères de Serbie, M. Milovan Milovanovitch, lança sans plus tarder une circulaire secrète aux puissances de la Triple- Entente : Russie, Angleterre et France, pour déclarer que la situation créée par la guerre italo-turque était de nature à avoir sa répercussion dans les Balkans et que la Serbie, « en cas de complications, était décidée à prendre les mesures nécessaires à la sauvegarde de ses intérêts ». Le ministre de Russie à Belgrade, M. de Hartwig, qui depuis 1909 travaillait dans cette capitale à Tunion des Slaves du sud, attira l'attention de M. Sazonow sur Timportance des événements qui se préparaient. On fit à Saint-Pétersbourg la sourde oreille. On ne pouvait pas, on ne voulait pas croire. A Belgrade, on était cependant décidé à agir vite. Milovan
Milovanovitch donna à son représentant à Sofia, alors en congé, M. Spalaïkovitch^ les instructions les plus précises. 11 devait immédiatement rentrer à son poste pour travailler à Tentente avec la Bulgarie.
L'instant était d'autant plus grave que la Turquie, craignant, elle aussi, une répercussion balkanique de la guerre avec l'Italie, venait de mobiliser en Macédoine ; et la question se posait pour la Bulgarie de répondre à cette mobilisation. Il fallait, dans Tesprit de M. Milovanovitch, empêcher la Bulgarie de courir le risque du cavalier seul. Elle devait résister à la tentation de répondre à la mobilisation turque afin de réserver son effort pour plus tard, pour l'heure oîi, alliés, Serbes et Bulgares seraient de taille à vaincre Tennemi commun.
Quand M. Spalaïkovitch arriva à Sofia, la situation était très tendue. Le roi était absent, faisant une cure en Autriche; M. Guechof, président du conseil, était également à Tétranger. M. Théodorof, ministre des finances, faisait l'intérim de la présidence. Le conseil des ministres hésitait sur le parti à prendre, quand arriva un télégramme de M. Guechof, demandant à ses collègues de surseoir
à toute détermination. Il venait de causer très longuement avec le roi dans la ville d'eaux où il faisait sa cure et il revenait en toute hâte à Sofia.
Uarrivée de M. Guechof dans la capitale bulgare mit toutes choses au point. Le premier ministre était, d'accord avec le roi Ferdinand, décidé à temporiser et à ne pas répondre à la provocation turque. D'autre part, il avait fait route de Budapest à Belgrade avec M. Milovanovitch, et l'homme d'État serbe Favait converti à ses idées. La négociation du traité d'alliance s*engagea aussitôt entre M. Guechof et M. Spalaïkovitch. Au cours des pourparlers, le président du conseil bulgare rappela à son interlocuteur les incidents qui avaient marqué la signature du traité de paix de Bucarest entre la Serbie et la Bulgarie, en 1884. « Vous vous souvenez, disait M. Guechof, qu'à ce moment nous avions eu Tidée, car j'étais Tun des plénipotentiaires bulgares, d'intituler le traité : Traité de paix et d'amitié^ mais que le roi Milan consulté s'opposa à cette adjonction. J*espëre que cette fois-ci je pourrai signer le traité d'amitié. » Et il le signa le 13 mars I9i2.
Le cabinet de Saint-Pétersbourg, protecteur
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naturel des Slaves du sud, connut immédiatement le grand événement politique qui venait de se produire. Londres et Paris en furent avisés. Serbes et Bulgares désormais unis allaient pouvoir maintenant envisager de façon sérieuse les risques et les chances d'une guerre avec la Turquie.
Du moment où les adversaires de la veille, ceux que d'aucuns jugeaient ne pouvoir jamais être autre chose qu'adversaires avaient signé un traité d'alliance offensive et défensive, il ne devait donc pas être impossible d'attirer dans cette union le troisième ennemi de la Turquie dans les Balkans : la Grèce.
Les démarches engagées avec Athènes dès le lendemain de la signature de l'accord serbo-bulgare eurent un succès rapide. Dès le mois d'avril la Grèce entrait dans la combinaison.
Il ne restait plus qu'à choisir le moment et l'heure.
Gomme il appert des déclarations de M. Spalaïkovitch que j'ai reproduites plus haut, la guerre italo-turque avait été une des raisons déterminantes de l'accord. Si les États balkaniques devaient avoir quelque chance de vaincre les Turcs, c'était au moment où ceux-ci, engagés dans une
lutte qui les occupait ailleurs, ne pourraient mettre en ligne contre des adversaires nouveaux qu'une partie de leurs forces.
On comprend des lors avec quel intérêt on suivit à Belgrade, Sofia et Athènes les tentatives média- ^ trices des puissances et ultérieurement les négociations d'Ouchy. Turcs et Italiens allaient-ils s'entendre avant que les alliés balkaniques aient eu le temps d'organiser leur offensive, de préparer complètement Faction militaire qui déciderait de l'avenir des peuples balkaniques et de la libération de , la Macédoine ?
Les échecs successifs des tentatives de la diplomatie russe furent à ce point de vue rassurants ; mais lorsque parut la proposition Berchtold, Tinquiétude gagna Sofia et Belgrade. Sous sa forme généreuse et un peu vague d'intervention auprès de la Porte en faveur de la décentralisation en Turquie d'Europe, le ministre des affaires étrangères de la monarchie dualiste n'avait-il pas le but secret d'intervenir uniquement en faveur de l'Albanie, colonie morale de l'Autriche ? Les tendances du Ballplatz étaient connues, c'était la lente marche vers le sud, les projets sur le sandjak vers Salonique^ le désir secret d'une Macédoine autrichienne
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dont l'Albanie, déjà autrichianisée, ne serait qu'un complément.
Gomment pouvait-on ignorer l'extension prise par rinfluence autrichienne jusque dans la sphère sud de rAlbanie, sur laquelle Tltalie estimait avoir des droits de par Taccord de 1897? Au su de tous, cette influence s^exerçait par l'intermédiaire du clergé, qui gagnait peu à peu tous les Albanais catholiques à la cause autrichienne.
Toute l'organisation catholique albanaise ressortit aux trois archevêchés de Scutari, Durazzo et Uskub. Ces archevêchés ont respectivement 30,000, 13,000 et 16,000 fidèles. Un grand rôle dans la vie catholique de l'Albanie et un plus grand rôle encore dans la propagande autrichienne parmi les Mirdites sont joués par l'ancienne abbaye bénédictine de Saint- Alexandre, à Oroschi, sécularisée depuis et érigée en 1888 en un siège de nullins diocesis, c'est-à-dire existant en dehors de l'organisation épiscopale. Elle étend son influence sur 16,000 catholiques albanais; le chef de cette puissante organisation de propagande autrichienne est Mgr Doczi, d'origine hongroise, très influent à Rome et à Vienne. Mgr Doczi, abbas nullius in Mirdita, qui est souvent à Scutari d'Albanie, où il
possède une seigneuriale résidence, peut être considéré, avec les consuls autro-hongrois de Seulari et de Durazzo, comme le grand trait d'union entre les Albanais et le Ballplatz.
En dehors du clergé séculier, Tordre des franciscains joue et a toujours joué, comme en Bosnie- Herzégovine, le rôle de grand conservatoire de la propagande de la foi catholique en Albanie; les couvents de Scutari, Troschani, Castrati, Rotti, Gruda, Triepchi. Selza, Vukati, Poulati, Schoschi, Plante, Nikaj, Aranza et Kiri, Douchmani et l Schelja, pauvres, il est vrai, exposés à toutes les ** privations, occupés chacun par un seul moine,
n'en sont pas nhmis autant d agences de rintuRf^ce autrichienne. Il n'y a plus aujourd'hui beaucoup d'étrangers dans le clergé albanais; dans les temps passés les prêtres étaient envoyés directement de Rome par la Propaganda fide au grand bénéfice de rinfluence italienne ; mais aujourd'hui presque tous sont des Albanais qui reçoivent une première éducation au séminaire des jésuites autrichiens, à Scutari d'Albanie, d'où ils parlent ensuite, pour parfaire leurs études, en Autriche : Innsbruck, Salzbourg, Villach, Klagenfurth. Le clergé régulier, qui se compose presque sans exception de
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franciscains, se recrute également parmi les Albanais; il est formé à la maison mère des franciscains, à Scutari d'Albanie.
L'Autriche, ayant d'ofBce le protectorat des catholiques albanais, subvient à l'entretien de tout le clergé : chaque curé reçoit, via Scutari, du Ballplatz une subvention de six cents couronnes par an. Protecteurs officiels des catholiques albanais, les représentants de l'Âutriche-Hongrie ont pu largement utiliser ce droit qui leur est conféré par les traités internationaux, et nombreux sont les millions qui ont passé du Ballplatz en Albanie, par les mains de Mgr Doczi et des consuls autrichiens de Durazzo et de Scutari.
Quant au caractère de la propagande autrichienne, et c'est là le secret de son succès, elle n'essaye point de déraciner les vieilles mœurs des peuples sur lesquels elle veut étendre le pouvoir impérial et royal. En Albanie comme ailleurs, elle ne parle pas aux Albanais de leur décadence morale, elle ne demande que l'amitié des intrépides (( Skipetars » qui ont combattu l'orthodoxie slave au sud comme elle a lutté de son côté contre le même ennemi au nord et à l'est.
C'est depuis 1857 environ que les consuls et
envoyés spéciaux autrichiens parcourant TÀlbanie font preuve d'un grand esprit de suite et d'inGniment de tact dans leur propagande. Aujourd'hui les missionnaires catholiques, bien choisis parmi les indigènes, sont devenus de très perspicaces propagateurs de Tinfluence autrichienne; ils ne parlent jamais aux Albanais de projets d'avenir, ni de monarchie : les livres qui se publient à Vienne sur TAlbanie sont^ de même, muets à cet égard et ne quittent pas le style descriptif, mais les uns et les autres n'omettent jamais, en toute occasion, de faire le panégyrique de l'empereur François-Joseph, de ses constants soucis et de son affection désintéressée à Tégard des Albanais.
L'Europe allait-elle tomber dans le piëge que lui tendait le comte Berchtold ? Allait-elle travailler à cette décentralisation de l'Albanie pour le seul bénéfice de l'Autriche, dont elle encouragerait les espérances plus vastes en Macédoine au détriment des Slaves des Balkans?
Il y avait enfin pour les cabinets de Sofia et de Belgrade une troisième raison de précipiter les événements. Malgré les encouragements que M. Sazonow avait prodigués à ses agents dans ces deux capitales en faveur de l'union des Slaves du sud.
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on n'était pas sûr de l'assistance indéfinie de Saint- Pétersbourg. On craignait que le comte Berchtold ne pût reprendre à son compte les idées du comte d'jEhrenthal après l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, c'est-à-dire dorer, d'une amitié reprise, la pilule que M. Isvolski avait dû avaler, et faire oublier à la Russie l'échec de sa diplomatie en lui tendant, après, une main cordiale et qu'il ne parvînt è. séduire M. Sazonow et à le détourner de sa politique balkanique.
Il ne fallait donc ni laisser la {^aix italo-turque se conclure, ni permettre le succès de la politique albanaise du Ballplatz, ni surtout, enfin, donner le temps à Vienne de détourner Saint-Pétersbourg de ses devoirs panslaves.
Comme le disaitM. Spalaïkovitch, les alliés balkaniques « ne pouvaient pas perdre la seule occasion, qui ne leur serait peut-être jamais plus offerte, de venir à bout du régime turc en Macédoine ».
Quand on envisage la situation à la clarté de ces raisons majeures, on comprend que le roi Ferdinand, auquel un de ses confidents parlait dans la première semaine d'octobre de l'action pacificatrice des puissances, se soit contenté de lever la main en murmurant : « Trop tard ! »