‹ De Sofia à TchataldjaChapitre 15 sur 23 · INSTRUCTION · texte numérisé non relu

INSTRUCTION

POUR LES ÉCRIVAINS, ÉDITEURS^ IMPRIMEURS, COLPOR- TEURS DE REVUES, JOURNAUX, DESSINS ET TOUTE SORTE DE PUBLICATIONS EN TEMPS DE GUERRE.

I. — Le service d'information de la presse en temps de guerre ne peut communiquer sur les opérations militaires que les renseignements qui lui sont fournis par le ministère de la guerre ou par l'état-major du commandant en chef, d'une façon générale par les autorités militaires.

Il est défendu :

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II. — De dénaturer les informations officielles et de publier des articles ou des brochures qui seraient de nature à exercer un effet défavorable sur l'esprit de Farmée et Topinion publique du pays.

ni. — De publier des renseignements relatifs à la mobilisation, aux mouvements de Tarmée et aux transports de troupes par le chemin de fer. La même défense s'étend sur l'organisation de Tarmée ainsi que sur son armement, sur son habillement, sur son ravitaillement, sur son état sanitaire ; de même sur le nombre des troupes et la nomination du haut personnel du commandement.

IV. — De communiquer l'arrivée de matériel commandé en pays neutres ainsi que les commandes et achats faits en pays étrangers.

V. — De publier des renseignements sur le nombre et la composition de l'armée et de ses différentes unités.

VI. — De publier le nombre des morts et des blessés, ainsi que les noms des chefs morts et blessés, k moins qu'il n'y ait une autorisation spéciale A cet effet.

Vil. — De critiquer les actes des chefs et de Tannée et, d'une façon générale, d'émettre des opinions susceptibles de porter préjudice à leur prestige.

VIII. — De publier des articles et des brochures réclamant la cessation de la guerre ou faisant des commentaires sur les dommages causés par elle.

IX. — De publier des images ou des dessins de quelque nature que ce soit ayant pour but de jeter la dérision sur un chef ou sur une unité de Farmée.

X. — De publier quoi que ce soit sur une défaite ou sur une retraite de nos armées, sur la perte d'une position, forteresse, drapeau, batterie, etc., A moins qu'il n'y ait sur ces faits des informations données par l'autorité compétente.

XI. — De publier les événements fâcheux survenus derrière l'armée ou à l'intérieur du pays, comme par exemple

une catastrophe sur les chemins de fer, un grand incendie, une explosion de quelque dépôt militaire.

XII. — De publier Tapparition de quelque épidémie dans Tarmée ou dans le pays.

XIII. — De publier qu'une révolte de population non bulgare dans le royaume à éclaté ou se prépare, soit derrière l'armée, soit dans l'intérieur du pays.

XIV. — D'imprimer des proclamations, des appels pour des réunions publiques hostiles aux pouvoirs constitués de l'armée ou bien ayant pour but de réclamer la cessation de la guerre.

XV. — D'importer des dessins, des journaux, des revues et toute sorte d'imprimés ayant pour but d'exercer une influence défavorable sur l'esprit de l'armée et du peuple ou d'offenser le personnel commandant. L'interdiction s'étend à la reproduction des publications ci-dessus mentionnées.

XVI. — En cas d'infraction & cette instruction, l'autorité judiciaire compétente ordonne une action publique conformément au chapitre ii et & l'article 1Ô3 du chapitre vi du code pénal contre l'écrivain, l'éditeur, l'imprimeur ouïe colporteur. L'imprimé, le dessin ou la carte sont confisqués et retenus comme corps du délit.

Le chef de VéUit-major général de l'armée en campagne, Le général-major de l'état-major,

FlTGHEF.

Si ToD examine ce document, on se rend compte qu'en suivant à la lettre les interdictions formulées dans l'Instruction il est loisible à la censure d'ôter tout intérêt aux correspondances et télégrammes.

Pendant les premiers temps, la censure ne s'en est pas privée. J'ai sous les yeux un télégramme

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; que j'avais rédigé le 22 octobre et qui était ainsi conçu :

Temps, Paris :

Du quartier général-stop- on s'attend pour aujourd'hui à grande bataille de armée de Test sur Kirk-Kilissé position capitale clef de route de Gonstantinople.

Quand la censure me le rendit estampillé» il ne restait plus que ceci :

Temps, Paris :

Du quartier général-stop- on s'attend pour aujourd'hui à grande bataille.

Le comique de ce tronçon de dépèche avait sans doute échappé aux censeurs, car ils ne m'auraient pas rendu ce document que je garde avec son précieux cachet bleu» justification meilleure qu'aucune autre des difficultés de notre tâche.

Du moment qu'il était impossible de transmettre les nouvelles intéressantes et véridiques, il valait mieux prendre patience et attendre d'être au front pour se rattraper au moins sur le pittoresque. Malheureusement» ce silence obligatoire ne pouvait / être du goût de certaines rédactions qui n'osent i / pas avouer à leur public qu^elles ne sont pas plus \ renseignées que les autres. Alors» sur un ordre '

formel transmis télégraphîquement par leur direction, certains correspondants commencèrent — beaucoup, je dois le dire tout de suite, en ayant honte d'agir ainsi — à inventer purement et sim- \ piement les détails des combats qu'ils ignoraient. ] Il y eut comme cela un récit de la prise de | Kirk-Kilissé (expédié à triple taxe soit 90 centimes le/ mot!) et publié à grand fracas ; Le premier récit \ de la prise de Kirk-Kilissé qui restera un monument de la correspondance de guerre. Nous n'avions reçu à Stara-Zagora que ce bref communiqué :

« Les troupes bulgares sont entrées à Eirk-Kilissé. On a pris un grand nombre de canons et d'approvisionnements. » Sur ce thème, l'envoyé spécial broda une narration héroïque. Penché sur sa carte, il nota les noms des villages environnant Kirk- Eilissé» mit des avant-gardes par-ci, des batteries par-là, et une fois lancé, trouva des termes colorés pour décrire le duel d'artillerie entre les forts et les canons de Tassaillant, l'assaut final de la ville, le combat décisif dans les rues.

Le malheur était pour cette page d'Histoire que, comme on l'apprit plus tard, les Turcs avaient évacué Eirk-Kilissé huit heures au moins avant l'arrivée des Bulgares qui furent reçus à l'entrée de la

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ville non pas par des salves de mitraille, mais par les habitants portant des fleurs et le traditionnel plateau slave avec le pain et le sel.

A une plainte formulée auprès des censeurs contre leur visa mis au bas d'élucubrations de ce genre, alors que nos dépêches étaient massacrées, il fut répondu : « Nous ne sommes pas là pour contrôler l'exactitude des dépêches et faire l'examen des facultés imaginatives de leurs auteurs. Nous vous laisserons passer tous les romans qu'il vous plaira d'inventer, mais pas les nouvelles dont l'exactitude peut être une indication pour l'ennemi. Plus vous êtes personnellement sérieux, plus votre réputation d'informateur consciencieux est assise, plus sévère sera notre contrôle. »

Ce distinguo a été poussé à ce point qu'il m'est arrivé de voir la même nouvelle autorisée dans la dépêche d'un de mes confrères et supprimée dans la mienne, sous prétexte que dans son journal, cela n'avait pas d'importanco, alors que dans le Temps y cela en avait une !

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