CHAPITRE VI A STARA-ZA60RA
Stara^Zagora, 22 octobre.
Stara-Zagora est une jolie petite ville au pied de douces collines. Ses longues rues cahoteuses ont tout le caractère du proche Orient. Dans les cafés en plein vent, sous les portiques de vigne piquée de grosses grappes noires, les gens devisent avec la placidité des pays du soleil. Aux alentours de la gare^ le long de plusieurs artères, de petits pavillons aux trois couleurs bulgares, accrochés dans les arbres ou réunis en banderoles au-dessus du chemin, donnent un air de fête à la modeste cité. Pas de galop effréné d'estafettes, pas de patrouilles, pas de roulements de caissons sur les pavés pointus. N'étaient les correspondants avec leurs bras* sards rouges et leurs tenues guerrières envahissant le bureau de censure et le bureau de poste où les
employés voient avec afiolement des centaines et des milliers de mots se tendre vers leurs pauvres trois appareils Morse» on ne se douterait pas qu'il se passe ici quelque chose.
Ce qui se passe d'ailleurs est en dehors de notre connaissance. On nous communique avec un retard de vingt-quatre, quand ce n'est pas de quarante-huit heures, un bulletin officiel, fécond sur des escarmouches minuscules et muet sur les mouvements importants, comme par exemple les opérations d'Andrinople et de Kirk-Kilissé. Si par des informations personnelles nous parvenons à soulever un coin du voile, la censure nous fait regretter de nous être donné quelque peine, car le crayon bleu supprime le résultat de nos recherches. Nous ne devons ni nous en étonner ni nous en plaindre : les Bulgares ne font pas la guerre pour fournir aux journaux étrangers une émouvante matière à reportage, ils livrent le suprême combat pour leur existence nationale.
On est cependant curieux, et à juste titre, de connaître les progrès de la campagne et les grandes lignes de leur action. Il n'est possible sur ce sujet que de se livrer à des conjectures basées sur des renseignements incontrôlables.
Voici les deux versions principales qui circulent à riieure actuelle :
1® L'armée bulgare est divisée en trois groupes principaux :
a) Le premier, l'armée de Test, qui forme Taile gauche, a franchi la frontière du côté de Kaibilar au nord de Kirk-Kilissé, et a pour objectif la capture de cette place. A Theure actuelle le siège serait mis devant ce point stratégique de la plus haute importance, car Kirk-Kilissé aux mains des Bulgares, c'est la route de Constantinople ouverte, c'est la pénétration bulgare à l'intérieur du triangle Kirk-Kilissé, Andrinople, Dimotika,laplus solide ligne de défense turque. Pour arriver à ce résultat, l'état-major bulgare aurait donné à l'armée de l'est une force exceptionnelle, dégarnissant à son profit l'armée du centre.
b) Celle-ci opère directement sur Andrinople. Elle s'est avancée jusqu'à la première ligne des forts de cette citadelle et doit occuper le corps d* armée d' Andrinople jusqu'à ce que l'armée de Test ait enlevé Kirk-Kilissé, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour le corps d' Andrinople de se porter au secours de son aile droite à Kirk-Kilissé.
c) L'armée de l'ouest, éparpillée sur toute la
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frontière du Rhodope^ de Philippopoli à Kustendil, a pour mission de défendre cette frontière et d'empêcher toute velléité d*ofiensive turque.
Pendant qu'une partie de Tarmée de Touest, pour remplir cette tâche, repousse vers le sud les petites garnisons turques de la montagne et chasse Tennemi, village par village, en occupant simultanément les cours supérieurs de la Bregalnitza, de la Struma et de la Nasta, le gros de cette armée coopérant avec les forces serbes a pour objectif d'immobiliser les forces turques d'Uskub et de Salonique et de les empêcher de venir se joindre au corps d'armée d'Andrinople.
Cela est la première hypothèse. Voici maintenant la seconde.
2** L'armée bulgare est divisée en trois groupes :
a) L'armée de Test, comme dans la première hypothèse, a pour objectif Kirk-Kilissé, mais cette armée n'aurait pas des effectifs formidables. Ce ne serait pas là que se jouerait la grosse partie.
b) L'armée du centre au contraire, la plus puissante des trois, s'avancerait sur Ândrinople en déployant ses effectifs depuis la trouée de Mustapha- Pacha jusqu'au delà de Philippopoli. Les combats qui ont eu lieu dans le Rhodope, Toccupation des
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hautes vallées de la montagne seraient l'œuvre de l'armée du centre et non de l'armée de Touest. Ces combats ne rentreraient point dans un plan défensif, mais prépareraient le chemin de toute l'armée du centre qui, finalement déployée au sud-ouest d'Ândrinople^ livrerait le combat décisif sur la M aritza, autour de Dimotika.
c) La troisième armée bulgare, laissant à l'armée serbe le soin de s^occuper des corps d'armée d'Uskub et de Salonique, viendrait, en traversant toute la Macédoine, renforcer l'armée du centre bulgare.
En résumé, dans la première hypothèse, le grand combat aurait lieu au sud-est, sur l'Ergëne ; dans la seconde hypothèse, au sud-ouest d'Andrinople, sur la Maritza.
Voilà le résultat du kriegspiel auquel nous nous livrons depuis quelques jours, n'ayant rien d'autre à faire pour le moment. Et ce sera naturellement une troisième solution, imprévue, qui sera la vraie*.
1. Cette lettre eat qaelque peine & trouver grâce devant la censure et je fus soumis & un interrogatoire, d'ailleurs aimable, sur mes sources d'informations et les raisons de mes diverses hypothèses. Ma phrase finale détruisant tout l'échafaudage, au reste bien innocent, de mes aperçus (?) stratégiques décida d'une autorisation de transmission qu'on paraissait vouloir me refuser.
8tara-Zagora» 24 octobre (Quartier général).
J'ai vu ce matin M. Stanciof, le distingué ministre de Bulgarie à Paris, qui n'a pu résister^ comme tout patriote bulgare, au désir de venir prendre les armes. Lieutenant d'un régiment de la garde, c'est en uniforme qu'il me reçoit au premier étage de la maison de M. Anastas Anghelof, un notable commerçant qui a pignon sur la rue Ferdinand-P'. Ici, comme chez M. Dimitri Baïef, qui m'ofire la plus somptueusement imprévue des hospitalités, les pièces ont toutes leurs portes grand ouvertes, comme pour faire étalage de l'ordre et de la propreté qui y rfegnent. La Hollande peut être jalouse de la Bulgarie! On aime ici les couleurs vives, les lourdes broderies... et les photographies familiales. Chez tous mes camarades dont j'ai visité les logements plus ou moins réquisitionnés, les tables, les guéridons, les murs sont surchargés de portraits : jeunes filles aux tailles courtes et bombées, jeunes hommes aux moustaches triomphantes, vieilles dames aux atours encore campagnards et surtout beaucoup de soldats et d'officiers. Est-ce l'attrait de la photographie, du portrait? Est-ce le sens de la famille? Je croirais
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volontiers aux deux. II y a chez ce peuple, tardivement émancipé, beaucoup encore de la dignité orientale en ce qui concerne la femme et la famille. L'irrespect occidental n'a pas encore fait ses ravages.
Parmi les photographies qui ornent les consoles de M. Anastas Anghelof, j'en remarque une du roi Ferdinand, signée et datée 1889. M. Stanciof me dit : a Le roi a habité ici à cette époque-là, et la princesse Marie-Louise y est également venue. D'ailleurs Sa Majesté était encore hier soir dans cô salon. Elle était dans ce fauteuil (un fauteuil-banquette canné, avec une grande broderie blanche représentant des grappes de raisin sur un fond rose, posée sur le dossier). Le roi a fait de ce salon une sorte de quartier général. C'est là qu'il vient causer avec le général en chef Savof, avec le président de la Chambre, M. Danef, qui représente le pouvoir civil auprès de Tétat-major général, avec tous ceux qui ont la responsabilité des opérations. La nuit, il couche dans son train, en gare de Stara-Zagora, pour être prêt à se rendre immédiatement sur tel ou tel point de la frontière où ses armées combattent avec une admirable énergie. La cause que nous défendons est une grande et
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juste cause^ et le Dieu des batailles paraît de cet avis ! »
Je ne pouvais demander à M. Stanciof des précisions. Le mot d'ordre est général : pas d'indiscrétions sur les opérations militaires jusqu'au moment du choc décisif. Mais il y a des regards qui ne trompent pas. Si Tarmée bulgare n'avançait pas avec succès, tout le monde, parmi ceux qui sont dans le secret, n'aurait pas ce sourire heureux. On m'a dit que Kirk-Kilissé était pris et qu'on Tannoncerait tout à l'heure. Il faut que tout marche bien pour que le roi Ferdinand lui-même, qui jusqu'ici était demeuré invisible, soit sorti aujourd'hui dans les rues de Stara-Zagora, faisant arrêter son automobile pour se promener avec ses deux fils, Boris et Cyrille, dans le jardin public, se tournant aimablement vers les reporters photographes, relevant légèrement sa casquette pour mieux laisser voir son visage aux traits spirituels et énergiques qu'une vive satisfaction illumine. Et c'est cette même expression d'anxiété disparue que je note chez M. Dobrovitz, le chef du cabinet secret du roi ; chez M. Tchaprachikof, son secrétaire particulier, qui tous deux sont rayonnants. Les nouvelles doivent être bonnes. Celles que Ton nous
communique quotidiennement vers deux heures de Taprës-midi sur les opérations de la veille le sont aussi. Il n^ est question que de villages turcs pris, de canons turcs et de caissons capturés^ de soldats turcs faits prisonniers, d'une marche générale en avant des Bulgares, qui n'ont jamais que des pertes insignifiantes. C'est presque trop beau, surtout étant donné, comme je vous Tai télégraphié, que la témérité enthousiaste des Bulgares est extrême et qu'ils se lancent à la baïonnette sans attendre que leurs batteries aient eu le temps de déblayer le terrain avant la charge. Ces bulletins de victoire ne sauraient d'ailleurs être différents. Dans toutes les armées du monde, les bulletins officiels disent toujours que l'ennemi a eu des centaines de morts et de blessés, et que dans ses propres lignes on a très peu de pertes à déplorer. C'est humain. Il faut maintenir le moral de la population et des troupes, entretenir l'illusion de l'invulnérabilité, illusion féconde en héroïsmes.
Le problème des victoires bulgares est bien explicable, d'abord psychologiquement. L'armée turque est, de par le nouveau régime, une réunion d'hommes de nationalités et de religions différentes, une invraisemblable « salade » où figurent, côte à
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côte avec les « croyants »» des gens de race bulgare» serbe, arménienne, grecque, qu'aucun idéal national ottoman ne transporte et n'unit. Tous ces pauvres diables chrétiens, qui ont eu des membres de leur famille victimes du joug turc en Macédoine ou en Arménie, n'ont certainement aucune envie de se faire massacrer pour maintenir des valis et des caïmakans d'Andrinople à Uskub.
Aussi bon nombre d'entre eux, au combat qui eut lieu mardi dernier 22 à Jourousch, petit village sur la Maritza, à 8 kilomètres d'Andrinople, jetèrent purement et simplement leur armes et se précipitèrent vers les Bulgares en levant les mains et en criant : <c Amis ! Nous sommes Bulgares ! » J'ai vu un certain nombre de ces prisonniers qu*on a amenés ici dans un premier convoi de 342 hommes et deux officiers. Ceux qui sont chrétiens font les délices de la chambrée. Civils et militaires, accroupis en rond, font cercle autour de l'un d'eux qui raconte la bataille avec force gestes en expliquant que les officiers turcs furent les premiers à se sauver. (Il est vrai qu'avec de pareilles troupes!...) Les autres ont l'air complètement hébétés et ne répondent que par monosyllabes. Quant aux soldats turcs musulmans, ils forment, dans une grande
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prairie, derrière la caserne, des groupes d'individus passifs» engoncés dans leur capote, assis sur les talons, roulant des cigarettes et nullement gênés par les curieux qui les entourent.
Us prennent leur sort avec la plus douce des philosophies. Gomment en serait-il autrement? Le 30 septembre dernier, on les a tirés de leurs villages et on leur a donné une capote neuve de gros drap gris, un fusil et un fez de drap beige, et puis on les a traînés au nordd'Andrinople. Le 22 octobre, ils ont pour la première fois entendu le canon, et le soir même ils étaient prisonniers. Maintenant ils sont tranquilles ici ; on les nourrit bien, alors que de leur propre aveu ils n'avaient qu'un kilo et demi de pain par jour pour dix; ils ont des cigarettes et du café et dans quelques jours on leur fera gagner un peu d'argent en les employant à des travaux de voirie ou de chemins de fer stratégiques. Ils n'en demandent pas davantage. Beaucoup d'entre eux ont dépassé la quarantaine et n'ont plus les fureurs guerrières de la jeunesse.
Il y a d'ailleurs une indéniable différence de mentalité entre les assaillants qui jusqu'au dernier, jusqu'au plus infime petit soldat, savent pourquoi ils se battent, alors que dans les rangs de l'armée
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turque Tignorance sur le pourquoi de cette guerre doit être générale. D'ailleurs des proclamations en langue turque ont été répandues par les soins de rOrganisation macédonienne bulgare, sur Tordre du gouvernement de Sofia, pour rassurer les populations. C'est une guerre de délivrance et non une ruée sanguinaire. Ces divers états d'exprit expli* quent déjà le désarroi dont les premiers combats ont témoigné du côté turc.
Cette impression s'est confirmée pour moi quand ce matin, avant de rendre visite à M. Stanciof, j'assistais dans la grande salle du mess des officiers à l'interview, par une douzaine de confrères autrichiens et anglais, de deux officiers turcs capturés : le capitaine Osman Noury et le premier lieutenant Hussein Muheddin. La scène aurait pu être impressionnante, car ces deux soldats, assis à une grande table où on leur avait servi un déjeuner matinal, étaient adossés au petit théâtre dont le rideau représentait, grossièrement peint, un épisode illustre de la guerne russo-turque : la défense de Tétendard offert par la ville de Samara aux volontaires bulgares. Le peintre avait représenté des Turcs farouches, bondissant comme des lions pour ravir le vert étendard. Cet immense tableau.
qu'ils avaient certainement dû voir en entrant, était de nature à assombrir les prisonniers^ à les plonger dans un mutisme farouche. C'était le contraire. Ils se faisaient présenter les nouveaux arrivants, offraient des cigarettes (de celles dont les Bulgares leur avaient fait présent et qui sont dans des boîtes aux trois couleurs, rouge, vert et blanc, de la Bulgarie) et racontaient en souriant l'engagement de Jourousch, paraissant très flattés des honneurs de l'interview.
Cette absence de conviction, ou tout au moins cette passivité fataliste, doit être la raison première de la défaite.
Stara-Zagora, 26 octobre.
La Bulgarie demeure confiante dans le succès de ses armes, et la prise à la baïonnette du point fortifié de Kirk-Kilissé a provoqué un grand enthousiasme.
La Bulgarie est décidée à poursuivre la guerre à outrance et elle vient d'appeler sous les drapeaux les contingents de 1912 et de 1913 , soit » 80,000 hommes qui, immédiatement équipés, seront encadrés dans les formations de réserve et prêts dans de courts délais à partir pour le front. Les formations d'artillerie nécessaires à ces nouvelles
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troupes sont prêtes. On peut dire que le pays tout entier est actuellement sur le pied de guerre. La nation et l'armée ne sont plus qu'une seule et même chose.
Le roi, qui est en parfaite santé, travaille toute la journée avec ses deux collaborateurs, le général en chef Savof et le chef d'état^major général Fitchef. Il s'est rendu hier à Mustapha-Pacha et a conféré sur le terrain avec les chefs des centres militaires où il a passé. Il a causé également avec les blessés et les prisonniers qui avouent que le commandement bulgare « Na noje I » c'est-à-dire <r A la baïonnette ! » les épouvante. Ils racontent que les officiers turcs mettent au premier rang les soldats chrétiens.