CHAPITRE XI
13 novembre.
Quel émouvant et pittoresque décor que celui de la petite salle de cette maison d'Emenikeui ou nous prenons nos repas. Ce devait être une invraisemblable gargote-bazar^ un café oii dans un coin quelque figaro rasait le crâne et écorchait le menton, car il est resté une vitrine, où, mélancoliques, des flacons vides d'une problématique eau de Cologne gisent en travers de carreaux cassés et un fauteuil à bascule atteste la récente présence d'un barbier. Au mur il y a encore des images turques, genre Épinal, où Ton voit des cavaliers arabes sabrant des bersaglieri devant Tripoli tandis qu'un dirigeable décoré du croissant ottoman plane audessus de cette glorieuse chevauchée. Plus loin ce sont des tableaux-réclames pour des machines
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agricoles allemandes dont un dépôt est à Andrinople, ou pour un savon berlinois. Sur une étagëre derrière le comptoir où Ton débitait du café, se trouvent les jeux de cartes épais et crasseux que les derniers consommateurs manièrent avant la fuite éperdue vers Gonstantinople. Ce sont des cartes grossières et bon marché que Grimaud fabrique pour l'exportation et sur Pas de carreau il y a une vue de la Bourse à Paris et le Jardin des Tuileries à Paris I Les Turcs sont grands amateurs de jeux de certes. Partout où j'ai passé, daqs tous les villages Tarmée en fuite a semé des cartes à jouer. Dans la gargote d'Ermenikeui, qu'éclaire, le soir, une méchante lampe à pétrole, la propriétaire a laissé un pauvre serin qui, dans sa cage suspendue au plafond, reste tout le jour silencieux. Quelque soldat bulgare charitable doit lui donner des; miettes de notre mauvais pain, car la pauvre bête abandonnée vit tout de même.
A voir ce café misérable dans cette bourgade si proche de Gonstantmople, au centre d'un pays dont la richesse du sol aurait dq assurer la prospérité si on Tavait un tant soit peu exploité ou préparé pour ^exploitation, on comprend la faute capitale du caractère oriental, la paresse. C'est l'éternel
fatalisme y le laisser-aller^ la rêverie. Prévoir, agir, secouer rindolence sont choses impossibles. Les osmanlis ont été autrefois des conquérants. Us se sont assoupis dans leur conquête. Il ne leur est resté que la force des faibles : la cruauté. Us savent encore massacrer des villageois^ incendier des masures, achever des blessés après les avoir mutilés, comme l'attestait devant moi ce médecin principal qui, à Tchongara et Saoudjak, a trouvé 72 et 50 blessés bulgares avec les oreilles et le nez coupés, les yeux crevés. Quelle honte doivent ressentir les Turcs intelligents, cultivés, et j'en ai connu de fort distingués, devant cette sauvagerie de leur armée. Combien ils doivent souffrir de cette horreur qui ne permettra pas la sympathie européenne et le sauvetage partiel de l'empire qui s'effirite. Indolence et cruauté d'un côté, énergie et humanité de l'autre, le contraste est frappant. A Kirk-Kilissé, Mouktar pacha, commandant le corps d'armée de la place forte, a des caisses pleines de confiserie. A Ermenikeui les deux généraux des 1®' et 3* corps d'armée bulgares déjeunent avec nous au milieu de leurs officiers dans le petit café crasseux. Us sont au régime commun, ils avalent le brouet^ jaune où le vinaigre trace des
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sillons rouges, la viaade^ fraîche à décourager l'industrie de Sheffield, et boivent, comme tout le monde» de Teau bouillie encore chaude, excellent remède contre Tobésité et la fièvre typhoïde, mais ^ émétiqué accidentel. Pas do cérémonial^ pas de , chamarrures» pas de piquets d'honneur* Ce n'est pas une parade de guerre» ni une guerre de !
parade. La Bulgarie n'a pas d'hommes superflus 1 pour la mise en scène. Un inspecteur des finances 1 et un s0U8*préfet essuient des assiettes et comptent des boules de pain. Pas de carotteurs, pas d'em- . busqués. Il y a des gens dont la fatigue, Tépuisement font peine à voir. Le visage creusé, les yeux fiévreux» les joues couvertes d'une barbe d'un mois leur donnent des allures de brigands ; nul n'est pourtant découragé» au contraire ; on marche vers Tchataldja» vers Constantinople jusqu'à Tépuisement. Cette armée n'a presque pas de traînards/ L'autre jour» quand j'ai accompagné le général! Ratko Dimitrief! pendant une partie de l'étape dd Saraï à Strandja, c'est à peine si nous en avons dépassé une vingtaine. Le général s'arrêtait et les interrogeait avec bienveillance. Leurs regai*ii> s'illuminaient. Quelques attaques de dysentet^îe. quelque mal au pied les avaient seuls arrôtés. IL
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repartaient avec la volonté de rejoindre leur corps, de prendre part à la bataille décisive. Or dans ce pays sans routes^ où il faut se frayer un chemin dans la boue, au travers des fourrés, où la monotonie du paysage qu'aucun village, aucun accident pittoresque de terraiu ne vient égayer, 25 kilomètres d'étape représentent un effort considérable.
Je me rappellerai toujours un isolé, un pauvre garçon maigre et pâle, exsangue, rencontré dans la descente avant Strandja. Il titubait presque sous le poids de son sac et de son fusil et on avait l'impression angoissante qu'il allait d'un instant à l'autre s'eifondrer* Il était tout seul, sans compagnon pour l'encourager, sans espoir de pouvoir trouver une place sur une charrette, toutes ayant le maximum de charge et il avançait tout de même, les yeux perdus dans un rêve. Son fusil qu'il portait, le canon en avant^ sur répaule» lui servait pour ainsi dirô de balancier. Il n'avait, et cela est sigoificatif, rien abandonné de son équipement et il suivait, inlassablement, l'orniëre creusée par les roues des canons. Ira-t^il jusqu'au bout? Retrduvera-t-il jamais la paix de son villagei la douceui* de son foyer ? Qu'importé^ il avance parce
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que tous ses frères avancent vers la victoire et vers la mort.
14 novembre.
Hier, entre deux et trois heures de Taprès-midi, le canon a retenti à la cantonnade. Ce doivent être les forts turcs où les canonniers, nerveux de l'attente qui se prolonge, sentant Tennemi tout proche, tirent sur les avant-postes ou sur les crfttes où ils devinent des batteries qui s'installent. Ce sont peut-être aussi les navires de guerre turcs qui, dans la mer de Marmara ou dans la mer Noire, cherchent à empêcher l'avance bulgare le long de la côte, manifestation un peu vaine, d*ailleurs, car les quelques patrouilles qui circulent près du rivage sont des cibles bien minuscules.
Pendant ce temps, les dernières batteries d'obusiers Schneider se rendent sur la ligne d'attaque. On les attendait pour commencer, et les difficultés du transport ont seules retardé l'action.
Comment se fera-t-elle? Je n'ai pas eu, et pour cause, l'indiscrétion de le demander, mais quand on examine la carte au 126. 000" voici ce que Ton remarque : La presqu'île se resserre à Test du vil-i lage de Tchataldja entre deux lagunes. Au nord.
une région montagneuse. Au sud, une région marécageuse; au centre, une plaine étroite avec une rivifere, la Karasou et divers petits affluents, plaine qui n'est traversée que par trois routes ayant des ponts sur la rivière. Il n'y aurait même qu'un seul pont digne de ce nom, les deux autres étant d'un passage problématique pour Fartillerie.
La position servie par une telle configuration du terrain est par elle-même exceptionnellement forte. Les Turcs, depuis fort longtemps. Font doublée à Test de la rivière d'une série ininterrompue d'ouvrages défensifs.
Tchataldja a, dans ces conditions, toujours été considérée comme une ligne infranchissable. Il n'y a pas de mouvement tournant possible. Il faut faire bélier et passer. Que Ton puisse passer, Tétatmajor bulgare n'en doute pas puisqu'il prépare son eflForten conséquence. Comment y parviendrat-il ? Voilà le problème.
Les Turcs considérant que la région sud, celle des marécages, est matériellement infranchissable, que celle du centre avec ses rares chemins et son pjont unique ne l'est pas moins, attendent Tattaque bulgare au nord et ont en conséquence massé, comme le service d'espionnage vient de nous l'ap-
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prendre, toutes leurs réserves derrière les forts de cette région nord.
Les Bulgares répondront«ils à cette attente ? C'est assez vraisemblable, mais je ne serais pas étonné que Teffort eût lieu sur tout le front et en particulier sur la ligne du chemin de fer et sur la route qui part de Tchataldja et traverse la rivière directement à Test. En 9'emparant en effet des hauteurs qui sont autour du village de Tchataldja, on commande les forts turcs dont le plus éloigné est à 9 kilomètres et les autres à 4 et 6 kilomètres. Les obusiers du Greusot peuvent très bien nettoyer la défense dans un tel rayon, et ta route de la plaine, considérée comme infranchissable, peut servir pourtant de passage à l'armée bulgare. Cela n'est certes qu'une hypothèse, mais l'offen-* , sive bulgare m'a habitué à voir résoudre las pro-» blêmes d'une façon si inattendue que je crois permis de la risquer.
Les Bulgares, ne disposant que d'un front d'attaque très réduit, n'ont pas d'intérôt à masser leurs ^ troupes en profondeur et à s'obstiner sur un seul point. Ils doivent tâter la défensive sur tous les points avec la chance de trouver quelque part le j défaut de la cuirasse, j
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L'heure est maintenant proche. Puisse, pour la gloire de cette campagne sans précédent, l'effort bulgare ne pas s'émousser sur un rempart trop dur pour sa vaillance.
ËrmeQlkeui, 15 Qoyembre.
Ce sont nos derniers jours dans ce petit village d'Ërmenikeui (la bourgade des Arméniens) ; depuis ce matin la mise en place des batteries est termi* née; le beau temps a favorisé ce travail difficile dans ce pays sans chemins. Les caissons supplémentaires sont arrivés à bon port. L'infanterie a déjà fait ses bonds en avant. Elle Qst sous le noz des canons turcs. On est prêt. Le rideau va se lever sur le dernier acte.
J'ai parlé de cette fameuse ligne de défense de Tchataldja, cette série ininterrompue d'une quarantaine de forts qui va de la mer Noire à la mer de Marmara et qu'il 9'agit, pour l'armée bulgare, de forcer.
Le forcément de Tchataldja (la ligne des forts porte ce nom général en raison du village de Tchataldja qui se trouve au sud de la voie ferrée, dans le milieu de IfK ligne) coûtera cher à l'armée bulgare. Mais quel est donc cet officier qui me
disait récemment : « Nous perdrons là beaucoup de monde, mais nous allons créer une tradition à nos descendants. Les petits Bulgares de l'avenir apprendront que leurs ancêtres ont grandi la patrie libérée en prenant Gonstantinople . C'est plus qu'une gloire, c'est une source éternelle d'énergie que nous leur donnerons. A ce prix, le sacrifice ne sera pas trop cher. » Et en transcrivant cette phrase la grandeur des heures que nous vivons m'apparalt plus nettement que jamais. C'est en un mois l'eSondrement du colosse turc, la question d'Orient transformée, lézardée, et tout cela si rapidement, si simplement^ que l'imagination a peine à le réaliser.
Je voudrais vibrer davantage, mais le recul me manque. Je sens que c'est de l'histoire, de la très grande histoire que je vis et pourtant c'est la raison seule qui me l'indique.
J'ai eu pourtant ce soir la première et réelle émotion nerveuse de cette campagne, car quoi qu'on pense, la rencontre des cadavres sui* la route ne produit très vite plus aucun effet. Cela rentre dans le domaine des choses normales, prévues, des impressions que Ton s'était préparé à avoir et l'on ne réagit pas violemment. Il suffit, au contraire,
d'une sensation inattendue pour en intensifier l'effet. Ce n'est pas la vieille lettre cherchée au fond du tiroir, c'est celle qu'on ne savait pas y être qui déclanche les larmes.
Or ce soir, arrivé à la gargote un peu avant l'heure de dîner, j'entrai dans la salle où le général Ratko Dimitrieff avait déjà pris place. Devant lui, un officier d'ordonnance lisait à haute voix» éclairé par une bougie, un numéro du journal bulgare Outro (Demain) vieux de huit jours qui reproduisait les récits de la bataille de Bounar- Hissar par un journaliste anglais qui se trouvait du côté turc.
Derrière le lecteur on se pressait pour entendre, car nous étions depuis longtemps privés de nouvelles et d'ailleurs, le récit de M. Ashmead Bartlett, correspondant de guerre du Daily Télégraphe était d'un intérêt passionnant. Voici d'ailleurs cette page in extenso :
Le 30, au petit jour, Abdallah et son état-major étaient sur pied; nous avions tous passé une nuit détestable dans le village de Sakiskeui. Le froid intense avait encore augmenté notre appétit, mais impossible de rien se procurer; les offi- ^ ciers généraux, les troupes, dont les entrailles étaient tiraillées par la famine, étaient, comme on le voit, peu en état de se battre.
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Ga n'Ast pM tout. L'iirtillerio étant presque «ntiàrement dépourvue de munitioQs, ua désastre devenait certain, à moins de pouvoir faire opérer par le 3^ corps (le corps de Mahmoud Moukhtar) une diversion nnr le flano gauche de l'adversaire.
On apprit alors que les Bulgares, qui eux aussi avaient eu à souffrir de privations continuelles et du froid, avaient eu cependant le courage de rassembler des masses imposantes entre Tourgbey et Karagatch. Pour lutter contre ces forces considérables, Abdullab pacba n'avait pas un seul bataillon frais et dispos pour soutenir les forces de Ghevket Torghout, commandant du 2° corps. Le salut n'était dans ce cas possible qu'à une condition : tenir bon pour le 2® corps jusqu'à l'arrivée des troupes de Mahmoud Moukhtar.
Quelques heures apr^s recommençait une lutte que ni Bulgares ni Turcs ne semblaient désirer.
Vers huit heures du matin, les canons bulgares se mirent à tonner sur toute la ligne s' étendant de Lule-rBourgas à Karakarli. Malgré des dépenses énormes de munitions le jour précédent, l'ennemi paraissait toujours admirablement approvisionné. Le fracas de toutes ces pièces était formidable. Gela dura des heures et la justesse de« tirs bulgares fut parfaite.
Abdullah pacha comprit que Tennemi songeait à enfoncer ou à tourner Taile gauche turque. Appuyé par le 4<^ tt le l^*^ corps il résolut d'attaquer avec le centre (maintenant le 2° corps) et d'écraser l'aile gauche de Tennemi en jetant sur elle tout le 3^ corps (Mahmoud Moukhtar). En attendant l'arrivée du corps de Viza, AbduUah commanda t Ghevket pacha de marcher de l'avant avec toutes les troupes du 2« corps ou plutôt avec les restes des bataillons décimés.
L'infanterie turque poussa si vigoureusement son attaque qu'on put croire un instant au succès, mais au moment où les troupes se disposaient à enfoncer la ligne des retranche-
menia bulgares, elles furent de nouveau aoeueiliies À coups de fusil, de eanon» et elles battirent en retraite dans le plus affreux désordre.
Sur les autres points, les lignes turques fléchirent et h deux heures de Taprès-midi l'armée d'AbduUah se trouvait dans une situation extrêmement critique» la cavalerie de Salih pacha n'ayant pu arrêter la marche en avant des Bulgares qui avaient quitté tous leurs retranchements et s'avançaient en trombe à la poursuite des Turcs.
Des messages étaient arrivés avec la nouvelle que Mah* moud Moukhtar chassait l'ennemi devant lui, que rien ne lui résistait, et que durant l'après-midi il pourrait venir appuyer la gauche du 8® corps d'armée turc.
Cette nouvelle ranima les espérances de l'état-^major et durant une heure toutes nos lorgnettes étalent dirigées dans la direction d'où devait déboucher le S** corps.
Dans le nord*-est la bataille se poursuivait furieuse. I) était évident que les Bulgares avaient détaché de grands renforts du front du 2^ corps et qu'ils avaient fait entrer en ligne des troupes fraîches qui concentraient toutes les forces disponibles pour résister à Moukhtar.
Je n*ai jamais entendu pareil bruit d'artillerie. Mahmoud avait concentré toutes ses pièces et certainement Tartillerie turque avait l'avantage du nombre. Bien n'y fit. L'artillerie bulgare eut vite fait de prendre l'avantage d'une manière qui a provoqué la stupéfaction.
A trois heures de l'après-midi, il devenait clair que le mouvement offensif de Mahmoud était complètement arrêté et un mouvement de recul se dessinait
Quant à Abdullah pacha, ayant à diriger une armée étendue sur ua front de 50 kilomètres, sa tâche était des plus difficiles. Pour savoir ce -qui se passait, il n'avait que le secours de ses officiers d'ordonnance; pas une ligne de télé* graphie ou de téléphone, pas un seul appareil de télégraphie
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sans fil, et cependant sur le papier rarmée turque possède douze appareils de télégraphie sans fil ; pas un effort n'avait été fait pour établir des relais de messages, pour relier le quartier général aux divers corps d^armée; pas un seul aéroplane.
Durant toute la journée, AbduUah pacha resta sans une information, excepté ce qu'il pouvait savoir en détachant des officiers d'ordonnance auprès des chefs de corps d'armée. Je n'ai vu qu'un officier d'ordonnance venir A lui avec un message durant toute la journée. J'en conclus que les commandants de corps d'armée ne se sont même pas donné la peine de communiquer avec leur chef.
A trois heures, le mouvement offensif de Mahmoud était complètement arrêté. Abdullah et son état-major reconnurent clairement que la situation était presque désespérée. Napoléon n'a certainement pas attendu Grouchj A Waterloo avec plus d'anxiété qu' Abdullah ne suivit le mouvement offensif de Mahmoud.
Maintenant il devenait évident que la bataille était perdue si les lignes ennemies n'étaient pas brisées en face du 2^ corps.
A sept heures, la position de l'armée turque était la suivante : l'aile gauche était complètement enveloppée. Le 2® corps, bien que résistant encore, malgré un terrible feu d'artillerie, semblait incapable d'un mouvement offensif. A l'extrême droite, le 3® corps était aussi tenu en échec. Ainsi donc, si Moukhtar était rejeté en arrière, si les 4^ et 1^' corps cédaient encore du terrain, le 2^ corps, situé au centre de l'arc de cercle, était en danger d'être coupé et enveloppé sur ses deux ailes.
Cependant, d'un autre côté, la position stratégique des Bulgares était elle aussi extrêmement dangereuse, car ils avaient été obligés de détacher de leur extrême aile gauche de larges renforts de soldats et d'artillerie pour résister au 3® corps.
Ainsi, les Bulgares avaient passé au flanc droit du 2^ corps
d'armée qui se irouyaii presque complètement à son arrière. Il restait encore À AbduUah une chance de rétablir sa fortune : attaquer l'ennemi en face du 2® corps; si l'attaque réussissait, les forces bulgares attaquant Mahmoud Moukhtar et le 3® corps auraient été prises de flanc et en arrière, et leur retraite sur le reste de l'armée eût été coupée.
Attaquée de front par Mahmoud Moukhtar, en arrière par Ghevket Torghout, la position des Bulgares serait devenue extrêmement critique.
Déjà, dans la matinée, si le généralissime turc avait eu un corps de troupes fraîches et quelques batteries d'artillerie à sa disposition il eût pu sauver la journée.
AbduUah se décida À risquer un effort final en faisant appel à son 2® corps. Les officiers d'ordonnance partirent dans tous les sens, ordonnant une avance immédiate.
Les soldats fatigués, le moral presque anéanti, se traînèrent encore une fois sur le sol couvert de cadavres de leurs camarades. Cette fois, aucune ligne de tirailleurs ne fut formée. Le corps d'armée tout entier ou ce qui en restait se mit en mouvement en formation serrée vers le point du plateau où le matin même elle avait subi des coups désastreux.
A peine l'ennemi l'avait-il vu qu'il concentrait sur lui le feu de douze batteries d'artillerie. Les colonnes turques hésitèrent, puis se brisèrent et se rabattirent précipitamment en arrière. En vain fit-on des efforts pour endiguer leur retraite, aucune réserve en ce moment n'eût pu y parvenir. L'impossible était demandée
Cependant les fugitifs s'arrêtèrent, les rangs se reformèrent, les corps d'armée tinrent bon pendant deux heures jusqu'à la nuit.
La bataille était perdue.
Pendant que cette lecture se poursuivait au milieu
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d'un religieux silence^ ia musique du 34* régiment
d* infanterie, arrivé dans raprfes-mîdî à Ermenikeui, s'était rassemblée sur la petite place devant notre reëtaurant (?) et soudain elle attaqua une de ces marches militaires slaves d'une si puissante mélancolie^ malgré fifreu et tambours. Le général leva les yeux; le lecteur s'arrêta et nous eûmes un frisson. C'était un instant d'épopée» la dernière aubade avant la bataille dont tant d'hommes jeunes, de ceux-là peut-être qui se pressaient sur cette petite place boueuse de village^ dans cette salle même, ne reviendraient pas.
Les musiciensi éreintés par une journée de marche, y voyant à peine, éclairés par une seule torche ceûtralci jouaient faux et c'était pourtant d'une immense beauté.
Pour nos nerfs tendus à l'extrême ce fut l'irrésistible vibration, tant il est vrai qu'il y a dans la musique un pouvoir indéfinissable. Elle dit ce que rien d'autre ne peut exprimer.
J'ai eu à ce moment-*là comme une nostalgie de mon home lohitain, comme un begoin de réentendre d'autres musiques qui intensifièrent certaines heures de ma vie, une sorte de lâcheté physique, d'amollissement de tout Têtfe épris de
SUR LES LIOIIES DE TGHATALDJA S07
^ sensations âffînées. Cela remuait en moi brusquement trop d'images.
Pendant le dîner, qui fut plus copieux que d'ordinaire, un vin vinaigré remplaçant l'eau chaude, il y eut comme une fièvre générale. Mon voisin, le colonel russe Wladimir do Dreyer, et Nemirovitch Dantchenco burent à Talliance francorusse. Aux autres tables les propos l'échangeaient bruyants tandis que, dehors, derrière le gros volet de boiS| la musique militaire continuait à jouer avec de brusques déchirements de cuivres et des phrases sifflantes de flûte. Et taudis qu^elle termi- .nait son petit programme, je revoyais le défilé de tant de régiments sur ces horribles chemins de Thrace et de Macédoine. Je revoyais ces visages de paysans partis pour la croisade, la dernière croisade, avec tant de fatalisme et tant de fanatisme slaves, héros obscurs d'une des guerres décisives de rhistoirè, je revoyais toutes mes étapes^ les routes jalonnées des trophées de la déroute, les villages incendiés, les interminables convois, les camps turcs abandonnés, les cadavres enfouis dans la boue, le petit traînard isolé dans la descente de Strandja, la désolation et la misère; et les pas redoublés donnaient à tout cela, à cet afflux
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soudain des souvenirs, le ton dont je n'avais pas eu la révélation jusqu'ici, la sensation de la mort glorieuse et de la vanité de tout le reste.
16 novembre.
Ce matin le soleil est venu nous rendre visite dans la petite chambre que nous habitons, Segonzac et moi. C'est une joyeuse surprise qui nous semble de bon augure. Notre longue attente de Faction nous pèse. Voilà quatre jours que nous sommes ici et cela nous paraît terriblement long. Notre arrivée à Ermenikeui le 12 au soir avait été triste. Après une longue chevauchée depuis Strandja^ perdus dans une immense forêt de grands buissons auxquels l'automne avait donné les plus féeriques teintes, après avoir traversé des ravins où coulaient des ruisseaux d'une exquise transparence» après avoir atteint, comme des explorateurs égarés dans une contrée déserte» la voie de chemin de fer de Constantinople, signe de la proche civilisation» après avoir rejoint un régiment d'artillerie donnant le dernier coup de collier dans d'invraisemblables ornières, nous étions arrivés à Ermenikeui à la nuit tombante. L'état-major ne nous avait précédé que de quelques heures. Rien n'était
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orf^anisé. La commission de logemeiit ou pour mieux dire Tunique officier chargé de ce soin n'avait pas eu le temps de reconnaître les immeubles (?)... dont il pouvait disposer et nous étions restés, mélancoliques, assis sur une grosse pierre^ la bride de notre cheval passée dans le bras, attendant un toit et les chars k bœufs portant nos bagages. Rien n'arrivait, nous n'avions rien, môme pas une couverture pour nos chevaux en Bueur, même pas une boîte de conserves dans nos fontes et il ne me restait que deux cigarettes. Un lieutenant du 44"^ arrivé la veille avait eu pitié de nous et nous avait amenés dans une petite baraque en nous offrant pour la nuit Thospitalité de Tanli* chambre. Tant bien que mal nous avions bouché les fendtres et j'avais trouvé pour Moustafa, mon fidële et philosophe coursier, un vieux sac que j'avais sanglé autour de ses reins avec les courroies de mes étriers. Puis les affaires s'étaient arrangées. Le commandant du 44"^, le lieutenant-colonel Ratkoff, nous avait invité à dîner, un repas bienveau qui fat marqué par Tefiondrement successif de la chaise pliante du pope et de celle de notre hôte.
J'avais pour sibge un petit tabouret de bois dont
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mes deux jours de dysenterie à Saraï et les deux ^ dures étapes Saraï-Strandja et Strandja-Ermenikeui me faisaient cruellement sentir la rudesse. Je me tortillais sur le tabouret comme un pianiste en délire et prenais très peu d'intérêt à la rare faveur d'un dé à coudre d'eau-de-vie de Silistrie^ rapporté au péril de ses jours par un cavalier qui avait tenté une pointe jusqu'à la mer de Marmara. Tard dans la soirée une partie des bagages étaient arrivés et nous avions^ enfin, pu nous coucher en disposant lits et schlafsaks comme en emboîte les uns dans les autres les morceaux d'un puzzle.
Le lendemain le 44* était parti et nous avions pu occuper la chambre abandonnée par le lieutenant-colonel.
La maison isolée près de l'entrée ouest du village sur une petite éminence était propre. D'ailleurs lé médecin-major ayant la charge du cantonnement était venu y loger aussi et l'acide phénique répandu à profusion donnait une impression de sécurité hygiénique fort plaisante. Le reste d'Ermenikeui était d'une saleté repoussante et l'épidémie couvait.
Le généralissime Savof avait annoncé sa venue pour hier; aussi, pour ne pas s'attirer de légitimes
reproches avait-on commencé un nettoyage méthodique du village. Une maison suspecte de choléra avait été isolée et le feu allait y être mis. De la chaux vive avait été répandue aux alentours du quartier général. Le général Ratko Dimitriefli avait décidé qu'on ne se serrerait plus la main de peur de contagion et à table on promenait des soupières d'eau bouillante où chacun plongeait cuillers, fourchettes et couteaux, comme les coiffeurs trempent les rasoirs dans une solution de sublimé. Je ne suis même pas sûr que les ustensiles de cuisine n'étaient pas passés à l'acide phénique, car le potage comme la viande avaient ce parfum caractéristique.
Le général Savof n'est arrivé qu'aujourd'hui. Il a entendu le rapport du général Ratko Dimitrieff qui, avec M. Tchaprachikof, s'étaient rendus sur les lignes avancées. A leur retour on entend ce propos : « Apres tout, les fameux forts turcs de Tchataldja ne sont peut-être qu'un épouvantail ! » Mais la vérité est tout autre : la ligne des forts est colossale. Il ne faut compter que sur la démora* lisation de Tennemi pour en avoir raison.
âlS DE SCrriA ▲ TCHATALDIA
17 novoiBbrç.
« Messieurs» votre ioactioa va cesser. Demain départ à huit heures du matio. La batailla va corn-* meacer, » C'est la communication que l'on nous a faite hier soir vers la fia du dîner.
La nuit a été fiévreuse. Dès quatre heures du matin nous commencions à frotter des allumettes pour regarder nos montres* A six heures nous étions debout donnant à nos hommes les dernières instructions, a Si nous ne rentrons pas cette nuit, mettez sur la charrette lea objets de première nécessité et venez demain matin à Akalan» nous serons dans le vallon qui e«^t UQ peu au sud; près d'une ruine, c'est là le point de rendez-vou». » Nos hommes sont d'ailleurs agsez^ émus et nous aussi : Dans la nuit on a volé nos bœufs. Com«ment ferons-nous pour la deuxième charrette ? Le chef de la police, prévenu de notre malheur, avoue son impuissance. « En temps de guerre, ces aventures arrivent et oa ne peut rien faire. » Nous n'avons pas le temps de discuter. Le canon va par» 1er. Nous partons, laissant à nos hommes le aoin de retrouver les bœufs, d'en voler d'autres ou d'en acquérir pendant notre absence.
SUR LIS LIGHBS DE TGHATALDJA tl3
Après une heure et demie de chevauchée à iravers boisy coteaux et vallons, nous arrivons à la hauteur qui domine Akalan au nord^est, hauteur qui doit dtre notre observatoire pendant la bataille. Nous laissons les chevaux derrière la crête et nous nous installons devant une tranchée vide.
Le spectacle est grandiose. Le regard embrasse toute la presqu'île, de la mer Noire à la mer de Marmara. L'action est engagée depuis déjà quelque temps et le canon tonne sur toute la ligne.
i^ A gauche nous avons la lagune de Derkos qui barre, à Test, une chaîne de rochers d'un jaune d'ocre. L'aile gauche de la troisième armée , for-^ mée de ia cinquième division, pousse de ce côté Tattaque avec Lazarkôj comme premier objectif, effort couronné de succès dès le début do la jour«née. Elle pousse immédiatement vers le sud en passant par le village d'Bnikeui pour porter son effort vers les trois crêtes successives qui la sépa** rent d'une bourgade que certains d'entre nous appellent « la caserne » et qui est une position d'une importance capitale. (Elle ne porte pas de nom stir la carte.) te La caserne » est flanquée à droite et à gauche (nord*ouest et sud'^est) do bastions qui ne cessent de tirer sur ce mou-
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yement d'infanterie de la cinquième division.
2* Exactement devant nous il y a, au premier plan, plusieurs mamelons couverts d'une brousse de petits chênes dans laquelle les Bulgares ont placé, fort judicieusement, plusieurs groupes d'artillerie, en arrière de la crête. Ces groupes ne se feront pas souvent entendre, mais les Turcs ne tardent pas à les repérer et les « arrosent » fréquemment. A part un coup qui tombe à dix mètres à peine en arrière de la pièce gauche d'un des groupes, les autres sont ou trop courts ou trop longs, mais partant des batteries turques qui sont distantes d'environ cinq kilomètres, démontrent Texcellence de leurs observateurs et pointeurs.
Les longs silences des batteries bulgares doivent les dérouter sur l'efficacité de leur tir.
Au second plan, derrière les mamelons, se trouve une vallée assez profonde dans laquelle se cachent les villages de Kastania et Uklali. Le centre de la troisième armée a engagé là une brigade de la 9* division avec mission de traverser la rivière et de remonter les pentes du ravin vers le nord-est, où se trouvent plusieurs lignes de tranchées turques couronnées de deux ouvrages défensifs. Le travail de ce bataillon a dû être particulièrement
laborieux. Je ne vois qu'une partie du ravin dans une coupure entre deux mamelons. Les hommes avancent sous une pluie de schrapnells et Ton entend en même temps le bruit, semblable à celui d'un moteur de motocyclette, des mitrailleuses. Gomme ma jumelle fixe à un moment donné ce coin de terrain^ je vois distinctement un officier faire un demi-tour puis s'abattre. Trois hommes, une seconde après, traversent le champ, courant en arrière ; au moment de franchir le fossé, l'un d'entre eux s'effondre. Il est dix heures du matin. Par trois fois> à onze heures et demie, midi et une heure un quart on voit l'infanterie bulgare tenter à nouveau le passage de cette zone terrible. Et la journée s'achève sans qu*elle y soit parvenue.
Ils ont dû ce soir réussir à rester accrochés sur des positions périlleuses qu'ils tenteront peut-être d'améliorer cette nuit. S'il m'est permis de donner un avis, il m'a semblé que les batteries bulgares, qui avaient pour mission dans cette première journée de tâter l'adversaire en le faisant se révéler, n'ont pas été d'un grand secours pour leur infanterie et, obéissant trop fidèlement à leur consigne qui était de chercher les batteries turques successivement derrière toutes les crêtes, n'ont nullement
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soutenu l'effort offensif de l'infanterie qui travaillait devant elle au pied même de leurs positions. Cette infaïUeriô se trouvait sous le feu des batteries turques les plus proches qu'avec une concentration de feu» au lieu de réparpillement interrOgatif, les batteries bulgares auraient pu soit museler, soit détourner de l'objectif de l'infanterie. Du moment oii cette première journée n'était point une journée d'offensive, mais de tâtonnement, on voit mal Tintérêt qu'il y avait à exposer de Tinfantene en très petit nombre pour une tâche au-dessus de ses forces. Il ne faut pas oublier que cette infanterie a déjà été soumise à de dures épreuves^ a plus d'un mois de campagne dans les épaules et que c'est mal la préparer à un coup de force ultérieur que de lui infliger une journée de terrain découvert sous une pluie trop efficace de schrapnells. Peut-être est'^ce la révélation des idées directrices du grand état-major: on sait la ligne des forts impre^ nable ; on ne compte que sur la démoralisation de l'ennemi. On attaque donc un peu partout, au petit bonheur, sans conviction, en engageant le moins de monde possible, dans l'espoir d'une débandade turque soudaine.
Au dernier plan, toujours en face de moi, les
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Turcd avaient des batteries derrière une succession de crêtes. Ils tiraient généralement par demi-chatterie, soit trois coups simultanés complètement groupés dans un infime rayon « Mais il nô parais^ sait pas y avoir de réglage de tir. La seconde salve tombait au même endroit que la première, souvent même mathématiquement.
3*^ Â ma droite se déroulaient, à une distance trop grande pour qu'il me fût permis de suivre l'opération» les duels d'artillerie de l'aile droite de la troisième armée (âMivision) et toute Taction de la première armée (général Koutinchefi, 6^, l'^ et 10® divisions) du village do Tchataldja à la mer de Marmara. Tout ce que j'ai vu de ee côté est, pen^ dant la matinée^ une Canonnade furieuse contre la ligne de forts turcs du centre, en avant de la ligne du chemin de fer, sur le coude qu'il fait vers le nord du village de Bahceiskoj au village de Nak* kaskdj. La fumée des schrapnells s'élevait de la plaine en petits tlocons pressés. Je devais appren^^ dre ce soir que cotte canonnade avait pour objet de couvrir la marche en avant de l'infanterie qui, franchissant la large vallée de la Karasou, finissait par s'arrêter au pied des forts turcs. On a donc fait à droite ce qui ne se faisait pas à gauche, on a
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soutenu Tinfanterie. Peut-être faut-il voir là une confirmation de la théorie que j'avais émise dans ma dernière lettre : Tefiort de percement sur le centre de la ligne turque, alors que les Turcs, par le placement de leurs réserves, paraissaient Tattendre au nord.
(Tout ce que je vous dis là est strictement personnel, Tétat-major bulgare opposant un mutisme déconcertant à toutes nos demandes d'éclaircissement.) Enfin tout à fait au sud, à Textrême droite, je voyais un cuirassé turc, embossé dans la rade de Bûjuk Cekmedjé et tirant par salves fréquentes, dont le son se distinguait nettement, contre Taile droite du général Eoutincheff.
 midi 35, une grande lueur éclaira ce côté de rhorizoD, soit l'un des forts en arrière de Bûjuk Cekmedjé, soit la ville de Ealicratia était en flammes.
 partir de une heure de l'après-midi le feu se ralentit sur toutes les lignes, les batteries tiraient isolément, souvent avec une seule pièce, à des intervalles très longs. L'état-major bulgare était maintenant sans doute renseigné sur les principales dispositions de son adversaire. Gela lui suffirait pour aujourd'hui.
Cette première journée, si elle a été pour nos yeux un spectacle unique par Tétendue du panorama nous a un peu déconcertés quant aux méthodes employées. Faute d'éclaircissements, nous comprenons mal cette absence d'offensive brutale immédiate^ puisque l'offensive brutale est la seule chose possible vis-à-vis d'une telle position. En Tajournant pour se renseigner sur Tennemi on le renseigne tout autant et je finis par croire que mon hypothèse de tout à Theure est proche de la vérité. On n'a pas voulu forcer parce qu*on savait ne pas pouvoir forcer. On a espéré une débandade qui ne s'est pas produite.
18 novembre.
Une journée émouvante, lugubre. Le vent avait soufflé en tempête toute la nuit, hurlant à la mort. L'aube est sombre comme une mauvaise aube d'hiver. Nous ne devions pas voir le soleil de toute la journée. Il pleut et un brouillard épais, un brouillard qui vient de la mer Noire, couvre tout. Quand nous arrivons à notre observatoire, au nord d'Âkalan, nous sommes trempés, transis de froid. On n'y voit pas à cent mètres. Pourtant dans la plaine et sur les contreforts à notre gauche la fusillade
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crépite, intense, scandée de quelques coups de canon. L assaut des positions turques doit se faire à Taveuglette. C'estimpressionnant. Nous sommes là» cinglés par la pluie froide» anxieux de connaître les résultats du drame qui se passe et que noua ne voyons pas. A ome heures moins dix, une éclaircie. Les jumelles sondent vite Thorizon. Il semble que la ligne d'attaque n'a pas avancé depuis hier, car les schrapnells bulgares arrosent les mêmes tranchées turques, ce même éperon en avant de u la caserne ». Le feu de Tartillerie bulgare est maintenant mieux concentré, il n'est pourtant pas encore progressif et demeure de neutralisation, juste de quoi maintenir les Turcs dans leurs tranchées en les empêchant do mettre le nez dehors. L'édaircie ravive également Tartillerie turque qui reprend son tir contre les batteries qui sont au premier plan devant nous< Un obus vient même tomber dans le ravin à nos pieds sur un groupe d'ambulance qui s'y est mis à Tabrî. Il ne cause heureusement pas de graves dégâts. Un second coup, long* éclate dans notre direction. Gela paraît impressionner vivement un jeune officier qui accourt vers nous : « Votre groupe près de la crête a attiré Tattention de rennemi» retirez-vous! » Il y
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a d'ailleurs une certaine oervoi^ité ce matin dan9 l'entourage du haut commandement. Le général Savoff, qui avait aa»i9t4 au combat d'hier, est reparti. Le téléphone^ paraîi-il, ne fonctionne pas. On est sans nouvellea des divere mouvements et le bruit, trop proche, des fusillades de rinfantene, indique qu'on n'avance pas. La brume, à nouveau» couvre tout. Pendant que nous déjeunons, assis par terre, dans la bruyère humide, au bord de la route, commence un triste défilé, celui des blessés des combats de la nuit. Les deux régiments de la 9" division, le k^ et le 17^, ont cruellement souffert, le 4^ surtout, la régiment du prince Boris qui avait déjà soutenu de durs combats au nordd'Andrinople. La lutte sur les contreforts à Test des vallons de la Karasou, a dû être épuisante. Les blessés semblent exténués* En voici un qu^un camarade soutient. Un bandeau sanglant couvre ses yeux éteints. Plusieurs autres s'avancent en trébuchant» Us tiennent une de leurs bottes à la main et de larges taches de sang maculent le linge qui s'enroule autour de leur pied. Certains ont transformé leur fusil en béquille. Au retour, vers trois heures de l'après-midi je retrouverai tous ces malheureux sur le chemin d'Akalan, gagnant tant bien que mal l'ambulance qui s'y
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trouve installée. Et ce ne sont là que ceux qui sont blessés légèrement et qui peuvent rallier par leurs propres moyens. Combien sont restés dans la nuit glaciale et sous la pluie pénétrante de ce matin?
Nous rentrons. On ne voit rien, rester davantage serait vain. Gomme nous débouchons du petit bois en avant d'Ermenikeui, un tableau qui ajoute encore à la tristesse de ce jour : En bordure d'un champ on vient de creuser des fosses et le pope, une petite étole jaune apparaissant dans l'entrebâillement de son caoutchouc, dit la prière des morts pour quatre pauvi^s diables qui sont étendus là dans leur capote brune ou grise. Derrière le pope il y a le petit groupe des infirmiers qui> de l'ambulance voisine, ont apporté les cadavres. Le vent et la pluie font rage et les pans du manteau du prêtre flottent sous la rafale. Gomme nous adressons un dernier salut à ceux qui dorment là, Segonzac me dit : « Geux-là ont trouvé le repos ! Mais les autres, là-bas, dans les tranchées...