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CHAPITRE XII APRÈS LA BATAILLE

Kirk-Kilissé, 26 novembre.

Dans la solitude de la petite maison abandonnée qu'on nous a permis d'occuper Segonzac et moi, je songe à ces derniers jours que je viens de vivre depuis les combats de Tchataldja. J'ai vu maintenant Tautre côté de la guerre, celui que Ton ne devrait jamais voir si Ton veut garder l'héroïque impression d'épopée, mais qui fait à jamais comprendre rhorreur sublime de ce mot : la guerre. Les visions se succèdent dans mon souvenir, précises, douloureuses, inoubliables, entre autres celle de ce pauvre garçon qui s'était traîné jusqu'au sommet de la haute colline d'Akalan et que ses forces avaient trahi trop loin de l'ambulance. Il agonisait sur le bord de la route, la main droite secouée d'un spasme convulsif. Le froid intense et la pluie cinglante hâtaient sa fin lamentable. Il

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avait dû faire au moins trois kilomètres pour arriver du fond de la vallée où les schrapnells turcs avaient décimé son régiment, jusqu'à cette crête oîi il avait vu, suprême espérance, un groupe d'hommes. Mais ceux-là ne pouvaient lui porter secours. Le général et son état-major ne doivent pas se laisser disti'aire d'une tâche dont la vie de milliers d'autres dépend, et que peuvent quelques correspondants de journaux, sans brancards, sans médicaments, sans instruments chirurgicaux ? Et il a fallu le laisser mourir là à quelques pas de nous... D'ailleurs, pourquoi aider celui-là, plutôt que eelui qui le suit, traînant son pied ensanglanté, ou le troisième, les yeux crevés, conduit per un camarade dont une balle a cassé le bras, ou le quatriëme courbé en deux, souffrant à chaque pas de la balle qui a dû se loger quelque part près des reins. Jls sont trop, on ne peut rien. C'est même une des seules criti" ques de l'organisation bulgare que je me permet* trai. Je vous ai d^à écrit que sur ma route j^avais trouvé» en venant, un service d'hôpitaux de oam* pagne fort bien installé, mais je me rends compte maintenant qu'on s'est trop ftéoecupé des services d'hospitalisation de l'arriëre, des hôpitaux d'éva* cuation^ et pas assez des ambulanees en seconde

ligne, c'est-à-dire du second échelon après les postes de secours de la ligne de feu. Je ne voudrais pas faire de critique technique, les éléments de détail m'échappant, mais il me souvient qu'aux manœuvres suisses auxquelles j^assistai en septembre dernier, on avait expérimenté avec succès une innovation qui répond exactement au défaut qui m'a frappé ici. Réduisant au minimum les postes de secours sur la ligne de feu, on avait renforcé les ambulances divisionnaires placées juste en dehors de la ligne de feu. Les blessés devaient recevoir là les soins antiseptiques les plus minutieux sans intervention chirurgicale et surtout connaître le repos. On a fait ici exactement le contraire. Les postes de secours sur la ligne de feu ont fait des pansements sommaires, puis ont expédié les blessés au petit bonheur (et non par groupes, commandés par le plus ancien gradé, comme le prescrit le règlement français) , vers des postes d'ambulance déjà très éloignés qui les ont immédiatement, sans leur donner le repos indispensable pour éviter les complications de certains traumatismes et pour permettre le rétablissement de Tétat général ébranlé, envoyés vers la plus proche station de chemin de fer pour être évacués

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vers les grands centres. C'est la méthode allemande telle qu'elle fut appliquée en 1866 et 1870-71: Tévacuatioû immédiate primant tout autre soin. La direction du service de santé de l'armée bulgare peut, il est vrai, plaider pour sa décharge que des expériences comme celle de Saoudjak, où Une divi* sion bulgare^ forcée de reculer devant un adversaire plus ilombreux, laissa ses ambulances sur le terrain perdu sous la protection de la Croix-Bouge, et retrouva le lendemain tous ses blessés martyrisés et mutilés^ l'avalent fait hésiter à faire désormais avancer trop près ses ambulances divisionnaires« yis*à*-vis d'un ennemi comme le Turc, les conditions sont évidemment anormales, mais il n'en detneure pas moins certain qu'entre le moment où le blessé bulgare a reçu sa blessure et celui où il connaît l'abri d'un toit, la boisson réconfortante, la paix d'un repos fixe, il s'écoule un temps démesuré. J'ai suivi ainsi des soldats qui, blessés dans la matinée du 18 novembre, ont fait à pied la route du vallon de Kastania à Âkalan (6 kilomètres), puis d' Akalan à Ermenikeui (6 kilomètres) 19 novembre, puis ont été transportés dans des chars à bœufs, sans abri, sans paille pour amortir les cahots, à la gare de Sinedi (17 kilomètres), n'ont

trouvé là qu'une seule infirmière pour 600 hommes et pas une goutte de thé chaud, pas une seule maison (rancienne mosc|uée ne pouvant contenir qu'une vingtaine d'hommes et l'immeuble près de la gare étant réservé aux cholériques)» ont été embarqués le 20 au soir dans des fourgons à bestiaux qui venaient d'apporter des munitions et n'avaient pas une seule réserve de paille ou de fourrage» ont fait ainsi le voyage de Sinecli à Kirk-Kilissé (seize heures) pour arriver dans cette ville le 31 à 1 1 heures du matin, soit trois jours pleins après la bataille. Certes, à Kirk-Kilissé, il y avait des Croix- Rouges de toutes nationalités avec abondance de matériel, d'infirmiers et d'infirmières, mais on se trouvait à 150 kilomètres du front I

De cette guerre^ qui n'aura pas enseigné grandechose au point de vue tactique et stratégique, en dehors de l'exceptionnelle valeur des attaques de nuit d'une infanterie cherchant le contact à larme blanche (car il y a eu dans le haut commandement des audaces que seule la victoire a justifiées, comme ces deux journées des 21 et 28 octobre, où, devant Bounar-Hissar, le gros des forces turques n'avait devant lui que la cinquième division et aurait pu couper toute la ti*oisième armée de Kirk-

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Kilissé^ alors qu'elle faisait sa conversion sur la ligne Bounar-Hissar-Lule Bourgas), c'est le côté médical et sanitaire qui devra être l'objet le plus attentif des spécialistes. Le rapport que publiera un jour M. Marval, directeur des ambulances suisses de la Croix-Rouge, qui se trouve actuellement ici où il a eu hier matin avec le roi Ferdinand un entretien de près de deux heures, après avoir inspecté les ambulances serbes au cours de la dernière quinzaine, sera un document d'un intérêt capital.

Je crois que le système suisse, inauguré cette année aux manœuvres de Will, est celui que la logique autant que ce que je viens de voir indiquent comme étant le meilleur : imposer le minimum d^ effort immédiat au blessé et ne F évacuer qu'après une période indispensable de repos. Cela est d'autant plus nécessaire que les armées européennes ont une « matière humaine » plus délicate que celle du fantassin bulgare. La résistance de ces hommes, leur passivité devant la douleur sont quelque chose de prodigieux. Jamais une plainte, jamais un rictus angoissé. Sur le visage jauni, encadré d'un poil hirsute, on ne peut rien lire, ni souffrance ni révolte contre le sort. Il y a certainement une forte

dose de fatalisme slave dans leur cas^ mais leur sensibilité nerveuse est sûrement différente.

Je vois encore l'embarquement de ces 600 blessés à la gare de Sinecli, entassés à même le plancher, dans des fourgons. Les plus valides avaient grimpé les premiers, puis Ton avait apporté, en les tenant par la tête, les épaules et les jambes (car il n'y avait pas de brancards !) ceux qui ne pouvaient marcher. Les fourgons avaient été naturellement très vite remplis par les moins touchés, égoïsme bien excusable, et il fallait parlementer avec les premiers occupants pour leur faire accepter de nouveaux camarades. L'unique et admirable sœur de charité (oh ! le beau regard de cette femme sans âge, à la fois douce et autoritaire !) venait, plaidait et imposait, et l'on Gnissait par en hisser un et puis encore un autre dans le fourgon encombré. Il y eut pourtant un pauvre diable pour lequel on fut très long à trouver une place. Alors ses camarades, épuisés de le porter ainsi de wagon en wagon, rétendirent par terre dans l'entrevoie et le laissèrent là. Il devait avoir les reins touchés, car tout mouvement lui était impossible. Il gisait, immobile comme un cadavre, dans le soir tombé. Finalement on vînt le chercher pour le mettre dans un truc

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découvert, à côté d'un officier mort, mort pendant le transbordement en char à bœufs d'Erménikeui à SinecH.

Quand le train s'ébranla enBn, avec les secousses violentes d'une locomotive trop faible, il 8*éleva d'un des fourgons voisins du mien des cris décbi* ranls, une plainte si atroce qu'on aurait voulu se boucher les oreilles pour ne pas entendre. Faut^il réellement évacuer des blessés dans un tel état ? Quand le jour se leva et qu^à la station d'EskKBaba je descendis de mon wagon où j'avais plus ou moins dormi sur un sac, la vision du train était fabuleuse et lamentable. Des blessés, faute de place» avaient passé toute la nuit sur le toit des wagons» serrés les uns contre les autres pour tenter de se réchauffer et pour ne pas tomber sur la voie.

A cette même station d'Eski-Baba devaient, avec le jour levé, commencer des scènes profondément impressionnantes qui se renouvelèrent jusqu'à Kirk-Kilissé. Par diverses routes les ravitaillements viennent aboutir au chemin de fer. Il y avait donc aux gares d'importants convois conduits par des vieillards et des enfants, car, comme vous le savez, la Bulgarie a mobilisé tous ses hommes pour cette guerre héroïque.

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CtB charretiers se groupaient à l'approche du train et chacun criait simplement le nom de son village pour savoir s'il n'y avait pas quelqu'un de ce même village parmi les blessés. Quand une voix répondait, c'était une course vers le fourgon et une conversation pathétique, car le blessé donnait souvent, comme me le traduisait un officier bulgare qui m'aocompa(fnait> de fatales nouvelles sur ses voisins de tranchée.

Je ne voudrais pas clore cette lettre^ arrêtant là une description déjà trop pénible, sans dire un mot du service sanitaire. L'armée bulgare avait marché triomphalement dans un rush inouï jusqu'à Lule Bourgas sans un seul cas de maladie. Ce bonheur exceptionnel fit-il oublier aux autorités responsables le danger des épidémies qui tuent plus d'hommes que de balles ennemies ? Toujours est^l qu'aucune précaution d'hygiène ne fut imposée aux troupes. Alors que, dans toutes les armées du monde, le principe de la feuillée est considéré comme indispensable, les hommes traitèrent les villages où ils étaient cantonnés comme de vastes latrines. Cela était d'autant plus impardonnable que Tarmée turque en retraite avait occupé ces mêmes villages quelques jours auparavant, les

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laissant dans un état de saleté qu'on peut imaginer. Les cadavres d'animaux^ les déchets de boucherie en plein vent empuantissaient l'atmosphère (ayant fait toute cette route avec l'armée bulgare, j'en peux parler, hélas ! de visu et de olfactv). Ce qui devait fatalement se produire s'est produit. La dysenterie et d'autres maux ont fait leur apparition. Le service de santé s'est aperçu un peu tard de la calamité qui touchait l'armée. On a fait évacuer les villages et campé les hommes dans les champs. On a imposé les feuillées avec menace de fusiller ceux qui n'observeraient pas cette loi fondamentale d'hygiène, on a mis le feu à des masures suspectes, on a passé à la chaux vive tous les alentours des maisons. Vaincre rapidement n'est pas tout. Il faut conserver les hommes pour l'es batailles du lendemain si la diplomatie ne parvient pas à éviter l'effort suprême, et pour les jours de grand labeur qui suivent la paix.

Grâce au sang-froid des chefs de corps, grâce à l'initiative énergique du tsar Ferdinand, dont on ne dira jamais tout le rôle actif joué dans cette guerre, le mal a été enrayé et les dernières nouvelles que j'ai reçues du front sont bonnes, mais on a été, faute de précautions élémentaires et de

prescriptions initiales énergiques, à la veille d'un désastre qui pouvait ôter à l'armée bulgare une grande partie du bénéfice de sa rapide et admirable victoire*

Rirk-RUissé, !•' décembre.

Ce sont maintenant les derniers jours de cette guerre. Les plénipotentiaires ont plus à faire que les artilleurs et malgré Tart suprême de réticences et de discrétion qui est la caractéristique du tempérament bulgare^ je sors chaque matin du palais royal — la jolie petite maison de Tagent consulaire de France que le tsar Ferdinand a peut-être volontairement préférée à la plus somptueuse demeure dorique du consul d'Autriche-Hongrie — avec l'impression que le canon ne tonnera plus à Tchataldja. Ce n'est pas seulement une impression, car bien des indices la confirment. Tout le monde veut la paix : la Turquie, les États balkaniques, les grandes puissances. Les Bulgares sont àTchatatdja et les Turcs savent parfaitement qu'ils auraient beau faire sorties sur sorties, ils ne les feraient pas reculer. D'autre part, les Bulgares n'ont l'intention de forcer la ligne de Tchataldja et d'entrer à Constantinople que s'il n'était pas d'autre moyen

de coniraindre les Turcs à signer la paix^ mais ils ne veulent pas la conquête do Constantinople, et notez ceci, qui est plus important encore, les Bulgares ne veulent demander à la Turquie terrîtorialement que cette partie de la Thrace qui va, grosso modOy de Midia, sur la mer Noire, à Rodosto, sur la mer de Marmara * en rendant à la Turquie une partie du territoire que leurs armées occupent actuellement. On ne voit donc pas Tintérêt qu'aurait la Suhlime-Porte à pousser |e» Bulgares au suprôme effort.

Évidemment les Turcs pourraient tenir longtemps à Tchataldja. Et puis après ? Peuvent-ils tenter l'offensive, faire reprendre à l'armée bulgare la route de Sofia ? Non. Alors ? Il y a évidemment le caractère turc, la peur des responsabilités, la crainte des rancunes politiques, la vieille habitude de ne se décider jamais et de « faire traîner ». Mais aujourd'hui les chefs de l'opposition sont sous les verrous, Kiamil Pacha est un des rares hommes

4. J*avais mis dans mon manuscrit : «de Midia à Dedeagach », ce que je savais être le véritable désir territorial des Bulgares, mais le censeur me pria d'écrire : de Midia à Rodoslo, ce qui devait être en effet la demande formulée à |4on4res par les alliés,' demande extrême que les alliés ne faisaient que pour céder ultérieurement et en revenir à Midia-Dedeagaoh.

d'État qui cl^aignent moins que les autres les responsabilités et il doit y avoir, à Constantinople, une pression concordante de toutes les puissances. C'est pourquoi on croit ici à la paix.

Il ne me reste, ayant de quitter Kirk-Kilissé, qu'à- vous communiquer quelques impressions, quelques notes prises au jour le jour.

D'abord ce sont des prisonniers turcs n^ôlés avec des paysans chrétiens qui reviennent. Un détail, un simple détail : certains ont dessiné à la craie sur le devant de leur coiffure une croix blanche pour indiquer leur religion.

Puis la place qu'entourent la poste et un grand édifice transformé en hôpital. Les blessés sont assis par terre le long des murs et sur le trottoir. Ils attendent des soins et un abri avec la passivité extraordinaire qui est la caractéristique de cette race. Il en est venu une escouade sous la conduite d'un officier frapper à notre porte et aux portes de notre rue. Us repartaient d'un pas dolent et lent, courbés sous le poids de leur équipement et de leur fusil, car il y a ceci de remarquable, c'est que le soldat bulgare ne lAche pas son arme, ne la « balance » pas dans le fossé pour alléger son corps meurtri. Il s'en servira comme

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de béquille, de canne, mais ne Tabandonnera jamais.

Enfin vpici la poste, Tancienne poste turque dont on a couvert Técriteau avec une bande dç calicot ^ blanc, où Postes et Télégraphes sont écrits en 1 bulgare. Il y règne encore un désordre bien excusable. On nous avait dit : « Allez donc faire un tour par là, il y a peut-être des lettres et des journaux pour vous. » Et nous nous sommes hâtés, car depuis un mois nous étions sans communications i aucunes avec le mondé extérieur.

Figurez-vous une petite pièce de quatre mètres sur quatre, aux murs de laquelle on vient de poser des casiers en bois blanc sur lesquels, au crayon, des numéros de brigades, de régiments sont inscrits. Par terre des caisses avec des milliers de cartes postales, de lettres, de journaux et trois malheureux employés qui essaient de classer tout cela. C'est toute la correspondance des familles bulgares à leurs fils qui est venue s'entasser là. Les lettres avec des timbres étrangers forment un monceau à ^ part. Je fouille avidement. Je trouve une lettre, une chère lettre à mon nom. Et mes yeux tout en cherchant égoïstement, tombent pourtant sur d'autres j adresses, celles de camarades, correspondants

comme moi, que je sais être à la première armée ou à la deuxième, à Mustapha-Pacha, ou renvoyés à Stara-Zagora. Tout cela est venu pêle-mêle à Kirk- Kilissé, au quartier général. Alors ma joie de trouver quelques-unes de mes lettres, me fait penser à Tangoisse des autres qui, eux aussi, ont des affections et des foyers, et tout naturellement je m'improvise postier. Je m'installe à une petite table et je classe. Voici un petit tas pour les nurses de la Groix-Rouge anglaise, voilà pour mes amis Naudeau et Barzini, voilà pour les attachés militaires, voilà des cartes que des amis méridionaux envoient à un officier bulgare qui fit un séjour dans le sud de la France, cartes coloriées, souriantes, écrites un soir, au café, par un groupe de camarades dont Tun s'est écrié : « Tiens, si Ton envoyait une carte à X...of. Vous vous rappelez, Tofficier qui était ici il y a deux ans !» Et il y a une série de signatures. Voici une lettre égarée adressée de Munich à quelqu'un qui devait s'embarquer dans un port espagnol dont le nom, que j*ai oublié, ressemblait vaguement à Tœil à Stara- Zagora et qui est venue échouer ici. Et des cartes bulgares, les humbles petites cartes au timbre vert où de naïves écritures paysannes doivent dire tant

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de choses émouvantes. En les maniant, ces humbles cartes bulgares^ égarées dans le moncôau de lettres de Tétranger, j'ai la vision de leurs destinataires possibles, ces soldats dont tant sont restés dans la ^ plaine du Karasou devant Tchataldja^ ou à l'assaut de Karagach. J'ai peut-être parmi elles touché celle qui était destinée à ce malheureux qUi agonisait près de moi» le 18 au matin, sur la hauteur d'Akalan ? Messages d'affection » messages de tendresse» messages d'amour » quand arriverez* vous ? Retour- ' nerez-vous vers des hameaux des Balkans avec la sèche mention : décédé ? Apporterez-vous à quelque blessé, ayant désespérément lutté sur un lit d'hôpital, cette dernière consolation de la vie, savoir en sûreté ceux que l'on aime ? Sur combien d'entre vous y a-t-il écrit : « Nous attendons ton i retour. Grand'mère et le petit vont bien. On dit dans le village que la guerre va bientôt finir» Soigne-toi bien. Je t'embrasse »? Frêles papiers qui i contenez tant et qui êtes si peu de chose dans cette petite chambre aux casiers blancs» comme je ^ voudrais tous vous lire, tous vous comprendre, car vous êtes tous l'âme d'un peuple I

Après deux heures de classement» comme la « nuit tombait, je suis rentré chez moi avec mou

butin personnel : lettres vieilles de quinse jours à un mois, journaux dont le plus frais remontait au , 15 novembre. J'ai lu tout cela avec fièvre» avec • émotion. D'abord les nouvelles de Paris, Télection ; du général Lyautey et de M. Boulroux à TAcademie, la première de Y Habit vert, et soudain une triste nouvelle : la mort de Georges Gaulis. Nous i étions ensemble à Sofia il y a un mois ; la sûreté de son jugement sur les affaires balkaniques était extrême, il prévoyait tout ce qui est arrivé et sa conversation était pour nous un constant enseignement. Il était parti pour Constantinople trois jours avant la déclaration de guerre me donnant rendez* vous à Paris aux environs de Noël. Combien les dernières observations qu'il a faites, avec son r habituelle clairvoyance, ont dû être pénétrantes 1 Quelles pages lumineuses, captivantes, il aurait écrites sur la Turquie d'aujourd'hui, cet empire dont il avait suivi l'évolution mieux qu'aucun autre ! Je perds en lui un maître et un ami.

Après cette recherche anxieuse de nouvelle^

pouvant me toucher personnellement ou m'intéres-

sant au point de vue parisien, j'ai lu avec quelque

. curiosité les dépêches publiées au jour le jour sur

la guerre à laquelle je venais d'assister. J'en ai

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éprouvé de la stupeur, de rindignation, en même temps que j'en tirais quelques leçons que je erois nécessaires d'exposer, car elles ont une grande importance professionnelle.

Il y a d'abord le scandale du fameux correspondant de la Reichspost de Vienne. Je viens de voir que le correspondant du Times a déjà élevé la voix | contre cet étrange confrère. i

M. Wagner, lieutenant de réserve de Tarmée j autrichienne, nous avait tous déjà surpris à Sofii, '

où, en costume de chasse de velours vert, sans faux-col, avec des jambières de cuir fauve, il passait I toute sa journée au Café de Bulgarie, écrivant inlassablement. Nous nous demandions ce qui | pouvait bien nourrir ainsi sa faconde épistolaire, d'autant que nul ne le prenait pour un officier, ^ même de réserve. Nous eûmes la clef de Ténigme à Stara-Zagora, où M. Klein, correspondant de la Neue Freie Presse, recevait un télégramme de reproche de sa rédaction, lui disant : <c Reichspost publie longs télégrammes, vous rien ». M. Wagner ] avait commencé son « cycle ». Ce que cet homme a pu inventer est inimaginable et on a peine à comprendre comment ses dépêches ont si longtemps j trouvé créance. Il n'a jamais dépassé la banlieue

de Mustapha-Pacha, et n'en a pas moins inondé le monde de ses récits de bataille de Tchataldja, huit jours avant qu'elles aient lieu, de ses révélations sur les plans de Tétat^major bulgare, auprès duquel il se trouvait soi-disant, alors que près de 100 kilorjètres Ten séparaient, etc. etc.

Que M« Wagner, comme d'ailleurs d'autres fantaisistes qui, dans des télégrammes datés de i^carest, d« Budapest, de n'importe où, ont annoncé la reddition d'Andrinople le K novembre à 11 heures ou à midi juste, ou le mouvement tournant de l'armée bulgare le long du lac de Derkos, ce qui ne peut manquer de provoquer une douce hilarité chez ceux qui ont vu le terrain, aient obtenu l'honneur d'une reproduction imméritée, il n'y a là que moindre mal, mais il y a, dans cet accueil immédiat, par les plus grands journaux, de mensonges éhontés, la révélation d'un mal, auquel il importe de porter remède sans tarder, si l'on ne veut pas faire sombrer tous les journaux, sans distinction, dans un égal discrédit.

Voici une guerre pour laquelle les journaux mobilisent des envoyés spéciaux. Ceux-ci rendent compte, dès le début, à leurs rédactions que les difficultés de transmission de nouvelles, du côté

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bulgare, seront extrêmes, car une censure sévère veille non seulement sur les correspondances, mais sur les correspondants. Ils avertissent^ en outre^ que le mutisme officiel est absolu, et qu'en dehors des communiqués, il ne faut s'attendre à aucune nouvelle digne de foi.

Au quartier général, un seul fil télégraphique, réservé à Tétat-major. Les correspondants sont captifs. Quelques-uns d'entre eux qu'on peut compter sur les doigts, sont autorisés, par faveur exceptionnelle, à se rendre auprès des commandants de la troisième et de la première armée qui marchent sur Tchataldja. Il y a avec le général Ratko DimitrieflF, le colonel Renkin, du Times, M. Maxwell, du Daily Mail^ M. Fox, du Morning Post, le colonel de Dreyer, du Novoie Wremia^ M. Nemirovitch Dantchenco du Rouskoie Slovo et le capitaine Mamountof, d'un autre journal russe, le marquis de Segonzac, de Y Écho de Paris, le correspondant du Temps et deux officiers d'état-major français, qui se sont faits journalistes pour l'occasion, et représentent V Eclair et V Illustration, Avec le général Koutincheff, il y a Ludovic Naudeau, du Journal, Luigi Barzini du Corriere de la Serra et M. Pi-* lenko, de Novoie Vremia, Un point c'est tout. Les

autres, tous les autres, sont à Mustapha-Pacha (ce qui équivaut à rester à Hendaye, pour raconter le siège de Madrid), à Stara-Zagora, ou même à Sofia.

Croyez-vous qu'on se contentera du bulletin officiel ou qu'on attendra le récit de ceux qui ont vu. Nenni /Les élucubrations de ceux qui ne voient rien, mais sont à proximité d'un bureau télégraphique ouvert au public, suffisent. On les reproduit copieusement, en faisant évidemment grief aux envoyés spéciaux, dont quelques-uns vont jusqu'à risquer leur peau sous les schrapnells, ou dans des localités infestées de choléra et de typhus, de n'avoir pas, comme le correspondant installé tranquillement au bureau de poste> et brodant sur des lambeaux de nouvelles, envoyé un télégramme sensationnel, battant de vitesse tous les autres. C'est là le résultat de l'américanisation de la presse. Des nouvelles, quelles qu'elles soient, vrais ou fausses, mais des nouvelles !

Quand, après des efforts inouïs, au prix de fatigues réelles, après s'être débattu contre une censure rigoureuse, l'envoyé spécial parvient à expédier le récit vrai, contrôlé par ses yeux, des événements, son télégramme est considéré comme périmé, parce qu'on a reproduit, auparavant, les

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récits de confrères dont les scrupules n'entraysnt pas rimagination.

Ah ! les récits de la prise de Kirk'-Kilisaé, avec le duel des batteries bulgares et des forts, dont les canonniers étaient partis depuis douze heures^ le combat dans les rues de la ville ot> il n'y avait plus un soldat turc. Ah ! le mouvement tournant de Taile gauche bulgare et son entrée à Viza le 28 oc* tobre, alors que l^état^rnajor turc y dînait tranquillement le /•" novembre. Ah l tous les. combats victorieux à Tchataldja et la prise des forts du centre, le 13 novembre, alors que la première bataille n'eut lieu que le 17 1 Que d'âneries, que d'inventions, que de mensonges, auxquels on a fait crédit uniquement parce qu'ils paraissaient chez le voisin, et qu'en principe le voisin fait toujours mieux.

Nous en avons ressenti, mes confrères et moi, qui étions aux avant-postes, une douloureuse amertume.

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