‹ De Sofia à TchataldjaChapitre 23 sur 23 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LE RETOUR Dimotika. — L'Arda. — Les Serbes à Andrinople.

Dimotika, !•' décembre.

Nous aurons, pendant toute cette campagne, beau^ coup souffert de ri mprécision des nouvelles» Ici, dans l'armée bulgare, personne ne sait rien, personne n'affirme rien, on aime le vague. J'entends encore le commandant en chef de Tartillerie de la troisième armée me dire un jour : « On a tiré sur cette batterie 5»000 schrapnels », et le lendemain, eausant de nouveau avec moi de cette même batterie et oubliant son propos de la veille m'affirmer : « Penser qu'on a tiré sur cette batterie près de 3.000 schrapnels! y> Quand on questionne sur n'importe quoi on vous renvoie au lendemain pour la confirmation des faits et on a beau s'adresser à ceux qui sont « le plus près du soleil », leur prétendue ignorance a la même merveilleuse ingé-

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nuité. Gomme j'arrivai jeudi soir au bureau de la censure à Kirk-Kilissé, M. Mikoff, professeur de français à Tuniversité de Sofia, me dit : « Vous savez qu'on a pris un corps d'armée turc de lâOOO hommes près de Dedeagatch ! » Entre M. RobeflF, le très distingué secrétaire de la légation de Bulgarie à Constantinople ; on parle de cette nouvelle sensationnelle. « Non, dit-il, ce n'est pas confirmé. » Le docteur Ivanoff croit à sa réalité et M. Theodorof, drogman à Salonique, n'y croit pas. Je sors, je rencontre dans la rue M. Dobrovitch, le chef du cabinet secret du roi Ferdinand. Je suis sauvé ! Enfin je vais savoir si oui ou non la nouvelle est officielle.

Vain espoir, M. Dobrovitch ne saurait être affirmatif. Il ne reste dans ces conditions qu'une solution : Aller voir soi-même. Et c'est pourquoi je suis parti pour Dimotika avec d'autant plus d'empressement que cette direction était celle que j'avais primitivement choisie pour revenir à Mustapha- Pacha, en contournant Andrinople par le sud.

Des nombreuses impressions que je devais recueillir en arrivant à Dimotika, la première est toute de stupéfaction. Comment les Turcs n'ont-ils rien fait pour défendre une telle position stratégi-

que? Je me rappelle qu'il y a un mois et demi, quand, à Sofia et Stara-Zagora avant la guerre et à son début, j'étudiai, avec des officiers bulgares et des personnalités étrangères compétentes, le théâtre des futures opérations, il nous paraissait évident que le premier front de résistance turque devait être sur Tangle droit Dimotika-Andrinople-Kirkilissé. Le front Dimotika-Andrinople paraissait de beaucoup plus facile à défendre. La Maritza forme là une barrière naturelle très large que Tarmée bulgare aurait une peine inouïe à franchir. On s'attendait donc au combat décisif que Tarmée des Rhodopes et la deuxième armée auraient à livrer contre les Turcs, aux environs de Dimotika. Simple spéculation évidemment qui ne dut pas troubler rétat-major bulgare, mieux renseigné que nous. Il n'y avait personne à Dimotika. Le récit que nous fit le docteur Aristodèle Papadoles, en fumant des cigarettes dans la boutique du pharmacien Assimakopoulou, a la saveur des témoignages vécus et leur caractère relatif. Je le reproduis tel que je Tai noté sur mon carnet, appuyé sur la Chirurgie du praticien, de M, Marion, et les Maladies de cœur^ de Castaigne et Esmein, car le pharmacien comme le docteur sont les élèves de nos facultés.

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<c La guerre était déclarée depuis quelques jours et nous contiQuions d'ignorer ce qui se passait. Nous pensions que Tarmée bulgare était toujours aux environs de Mustapha-Pacha et ne viendrait en tout cas pas de si tôt par ici. Dimotika n'avait aucune garnison turque. Il y avait une quinzaine de gendarmes et soldats avec^ dans l'ancienne caserne» deux ou trois mitrailleuses. Trois ou quatre cents habitants civils turcs avaientchez eux des fusils. G'était tout* Pourtant voici que le mercredi 23 octobre des paysans des villages du nord arrivent ici et racontent que les Bulgares approchent. Le caïmakan entre dans une grande fureur et fait emprisonner les villageois en déclarant : « Ce sont des amis des Bulgares. » Il fait^ d'ailleurs^ aussi emprisonner mon beau'^përe que voici (et le docteur me montre un vieujc monsieur débonnaire qui fait également salon dans la pharmacie ceuti*ale) . J'ai dû expliquer au caïmakan que mon beau^-père n'y était pour rien, et que ce n'était pas sa faute si les paysans lui avaient raconté l'arrivée des Bulgares, alors^ on a relâché mon beau«përe. Là-dessus un ou deux jours se passent. Le bruit nous arrive que des troupes turques sont en retraite à Test d'Aadrinople (c'estla déroute de Kirk-Kilissé) . Lecaïma-

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kaa déclare que c'est un mouvement stratégique et que l'armée turque a fait â.OOO prisonniers. Le lundi 26 le caïmakan me fait appeler au konak avec un autre docteur d'ici, et nous dit : «c On a « besoin de médecins pour les troupes d'Andri- « nople, il faut que vous partiez tous les deux ce « soir. » J*objecte que je suis père de famille et que j'ai besoin d'un délai de vingt-quatre heures pour mettre mes afiaires en ordre et prendre des dispositions pour les miens. Le caïmakan^ en maugréant, s'incline. Le lendemain 29, je vais de nouveau au konak et je m'y trouvais vers dix heures du matin quand des coups de feu éclatent dans la rue. Quelques cavaliers bulgares, avec une audace extraordinaire, sont entrés dans la ville et trouvant quatre soldats (sur les quinze de la garnison !) avec leurs fusils les ont abattus presque à la porte du konâk. Le caïmakan verdit et il nous dit : « Evidemment, maintenant vous pouvez faire ce « que vous voulez I » Je rentre à la maison. Les cavaliers bulgares sont partis comme ils étaient venus. Tout le monde pense que c'est un simple coup d'audace et qu'il n'y a pas d'armée bulgare dans les environs, tout au plus y a-t-il quelques corps de Macédoniens irréguliers. Yis-à-vis de ceux-là,

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suivant Thabitude^ on va essayer de se battre. Les quatre cents Turcs qui ont des armes sortent de la ville avec les gendarmes et les deux ou trois soldats qui restent, et se postent sur les trois routes qui donnent accès à la ville. Voilà Tarmée bulgare qui arrive et la bataille commence. Près de Tusine de soies Emmanuel Panayotis, un gendarme s'est posté avec une mitrailleuse et tire sur la route. Un soldat bulgare se glisse le long du mur et arrive derrière le gendarme. Celui-ci tourne toujours sa manivelle. Le soldat bulgare, que cela amuse, parodie la mécanique : « Crac, crac, crac, « crac, crac. » Le gendarme se retourne stupéfait et tombe percé d'un coup de la terrible baïonnette bulgare. Dès le début des hostilités, le caïmakanet les autorités ont gagné les calques amarrées au bord de la rivière et se sont sauvés. Au soir du 29 les Bulgares sont dans Dimotika. Ils hissent le drapeau vert, rouge et blanc au sommet de la colline et s'en vont. Nous restons comme cela pendant quatre jours, très inquiets car toutes les autorités turques sont parties. Il n'y a pas d'autorités bulgares établies, il n'y a pas de troupes bulgares et on ne sait pas ce qui va arriver.

<i Or voici que notre terreur est grande. Le 10

novembre on voit arriver du côté de la gare, c'està-dire du sud^ une troupe assez forte de Turcs. Tout le monde se cache épouvanté ; si les Turcs entrent nous sommes perdus, ils vont tous nous massacrer. Je me réfugie avec ma famille dans la maison voisine de celle d une famille turque que j'avais prise sous ma protection au moment de la bataille. J'ai Tespoir qu'ils me rendront la pareille. Les Turcs, au nombre de 500, sous la conduite d'un officier, s'arrêtent aux portes de la ville. Ils trouvent là un milicien grec qui s'appelle Yeni Para et qui imperturbablement s'écrie : « Gommanc( dant effendi vous ne pouvez pas entrer ou bien il « faut déposer vos armes. »

« — Est-ce qu'il y a des Bulgares dans la ville ? demande le « commandant effendi ».

« — Non, mais ils sont près d'ici.

« L'officier turc a l'air tout décontenancé. Il dit : « J'ai reçu l'ordre du vali de venir reprendre la « ville. »

« — C'est possible, répond Yeni Para, mais « vous ne pouvez pas entrer. »

« L'officier regarde ses hommes, réfléchit, puis montrant du doigt le drapeau bulgare qui flotte sur la ville, il ordonne : « Allez m'ôter cela, »

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« Un vieux Grec qui est venu rejoindre Yeni Para prend la parole : « Nous ne pouvons pas, comman-^ « dant effendi, parce que ce n'est pas nous qui <c l'avons mis là. )»

« L'officier turc a l'air furieux : « Très bien je le « ferai descendre avec le canon ! »

« Et sur cette parole énergique et menaçante il ordonne a sa troupe de faire demi-tour.

« Nous restons encore deux jours dans Tangoisse mais les Turcs ne réapparaissent pas. Enfin voici qu'arrive un général bulgare accompagné d'un prince autrichien (le prince Windisgraetz). On lui apporte, sur un plateau, la clef, le pain et le sel. Il commence un petit discours pour remercier la population de son accueil, quand un cavalier lui tend une lettre. Il regarde, s'interrompt : « L'enc( nemi est près d'ici. Il faut aller à la bataille. » Aussitôt tout le monde se disperse, on grimpe sur la colline pour regarder le combat dans la direction du village de Durti.

« Et puis le samedi 16 tout est fini. Les Turcs battus s'enfuient et l'armée bulgare est définitivement installée à Dimotika. »

J'ai reproduit aussi fidèlement que possible le récit du docteur. Je ne suis pas certain qu'il n'y

ait dans son souvenir, aprës des émotions aussi vives, quelques erreurs et confusions de dates, mais cela a-^t-il une grande importance, dès qu'on ne prétend point au document historique?

Gela d'ailleurs est le passé et le présent reprend ses droits.

Dans la matinée d'hier» comme nous montions avec Segonzac vers les vieux remparts byzantins, en assez bon état de conservation qui font de la haute colline, qui domine la ville à son centre, un imposant et pittoresque château fort, un mouvement de foule attira notre attention. Hommes, femmes et enfants couraient vers les remparts. Nous activâmes notre grimpée. Et ce fut un inoubliable spectacle, une de ces visions qui éclairent les pages d'autrefois. Sur toutes les tours, sur tous les murs immenses de la forteresse de Justinien, le peuple s*était massé. Il y avait là des hommes en armes, dont la longue baïonnette se profilait sur le ciel ; des paysans avec le turban bleu de ciel, plat comme un chapeau breton ; des femmes avec le grand pantalon à l'orientale, la jupe-culotte ou le large pantalon droit qui monte jusqu'à la poitrine ; d'autres avec le tablier aux rayons multicolores, comme le tablier de Dalécarlie (mode qui remonte

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peut-6tre au temps où un roi de Suède fut prisonnier à Dimotika) ; des enfants dépenaillés et pieds nus, et toute cette foule regardait avidemment vers le sud. Au lointain une ligne pâle de coteaux, puis la nappe claire de la Maritza, puis des collines rouges et, dans un col que soulignent des prairies, une grande masse noire qui s'avance. C'est cela que tous les yeux fixent, c'est vers cela que les index se tendent, c'est l'armée turque prisonnière. Jamais je n'ai compris, comme en ces minutes-là, ce que furent les guerres d'autrefois, l'attente anxieuse, dans les citadelles médiévales, du conquérant dont les armées s'avançaient ainsi à découvert, au temps où l'on ne connaissait pas l'obus qui tue à six kilomètres. Ce peuple n'a pas dû beaucoup changer à travers les siècles. Il y aurait là, derrière les murailles, des baquets de poix brûlantes, prêts à être jetés sur l'assaillant, et des arbalètes et des boulets de pierre, que je n'en éprouverais nulle surprise.

C'est une vision imprévue, étourdissante, comme certains conteurs fantastiques se plaisent à en imaginer; c'est le voyageur égaré trouvant au fond d'une vallée inconnue, pour ainsi dire inaccessible^ les monuments intacts d'une civilisation disparue, qui racontera son aventure, mais qu'on ne

croira pas, parce qu'il ne retrouvera plus jamais le chemin de cette vallée...

Et pendant deux jours l'armée prisonniëre défila.

C'était un immense troupeau d'hommes, il y en avait 12.000, encadrés de fantassins ou de cavaliers bulgares; ces derniers, comme pour mieux ressembler à des bergers, tenant en main des baguettes, des branches de mûrier et faisant fréquemment le geste qui enveloppe, qui pousse en avant. Lamentable et édifiant défilé. Une variété infinie de types, beaucoup de malingres, même un bossu, des individus au visage osseux, au nez crochu, un nëgre, des négroïdes, des asiatiques aux yeux bridés, des adolescents, des hommes ayant certainement passé la cinquantaine, de pauvres diables minables et des figures bronzées de brigands et au milieu de tous ces êtres passifs, indifiérents, Tair veule et abruti, un homme, un seul, qui pleurait. C'était un grand garçon au teint clair, avec un filet de moustache blonde. Son capuchon gris, enroulé autour du fez comme un turban, lui faisait une coiffure large et sa main gauche s'accrochait dans la courroie de son bissac de toile. De grosses larmes coulaient sur ses joues, tandis que dans les

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rues en pentes de Dimoiika il déOlaii devant la population qui faisait la haie, les femmes et les jeunes filles massées par groupes auz carrefours.

Enfin ! il y avait dans cette armée un homme sensible à la honte de la défaite^ un homme étreint par le supplice d'Atre donné en spectacle, un homme que le déclic d'un appareil photographique aurait blessé comme une coupure, un homme !

Quel contraste entre l'attitude de ce brave garçon et celle de Tadjudant du pacha prisonnier, telle qu'elle m'apparut à Theure du dtner dans la salle fumeuse de Thôtel Rouméli (sic).

L'établissement qui porte ce nom pompeux d'hôtel est une infâme gargote dont on absorbe le vin vinaigré, les choux rances, dans une verrerie et une vaisselle plus que douteuses, parce qu'il n'y a pas autre chose, ni d'autre lieu. Des gamins vous servent et pour les appeler, comme ils sont Grecs, on crie : <i Evripit » (Euripide) ou « Démosthëne » avec la certitude qu'ils ont un prénom dans ce goût héroïque. Au mur, il y a une carte de la Turquie d'Europe dont un couteau vengeur a ôté Je mot Turquie, puis des panneaux-réclames pour des bicyclettes et des machines à coudre grecques, et une pièce de viande accrochée à un clou. Nous

sommes là depuis une demi-'heure, suppliant les dirers oc Euripide » et « Thémistocle » de nous donner un peu de soupe, quand» accompagné d'of«fieiers bulgares, le lieutenant Redjed, aide de camp^ que Mehemed Ever pacha, parti ce matin pour Eirk-Kilissé au quartier général bulgare, a laissé à Dimotika pour veiller sur les femmes de Tétat-major turc et sur les bagages, entre dans la salle commune. C'est un gros garçon réjoui, pour lequel la captivité paraît la plus ordinaire des aventures. II boit et mange tant qu'il peut et ne semble pas du tout se rendre compte de sa situation. Quand je dépêche un ami près de lui pour lui demander un entretien, il rougit comme une jeune fille et nous coule des regards de confusion heureuse. Bientôt il nous fait remettre le billet suivant : « Chères Monsieur s. Excusez^moi ce soir jes suis un peux indisposé c'est pour cela çue je ne peus pas vous doner un intervu. Mais deminje suis à votre disposition. A vous bien, Lieutenent Redjed. »

L^nterview, que j'ai eue ce matin, était dépourvue de tout intérêt. Le lieutenant a dû rester perpétuellement avec les bagages. C'est par d'autres que j'ai appris l'odyssée de ce douzième corps d'armée turc, qui, chassé de Kirdjeli vers le sud

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par la division des Rhodopes (générai Kovatchèfi), a fini par venir s'échouer dans les marais de Testuaire de la Maritza. Après avoir fait dans sa retraite les étapes Serès, Drama, Xanthi, Gumuldzima^ le corps d'armée turc se trouva jeudi soir 27 à Machhali. Deux bataillons de la brigade Salabatcheff (2.000 hommes) eurent Taudace, avec iin escadron du colonel Taneff, d'attaquer ces 12.000 Turcs. Quelques coups de canon leur répondirent, le drapeau blanc et puis des parlementaires apparurent. On exigea la venue de Mehemed-Ever pacha en personne. II vint et traita immédiatement de la reddition de toute son armée. Les fusils Mauser s'entassèrent dans le village de Machhali et les Turcs désarmés défilèrent sur la colline voisine entre une haie de soldats bulgares. 2.000 Turcs seulement réussirent à franchir la Maritza^ emmenant deux canons. On prit 12.000 hommes, 250 officiers, 1.000 chevaux et mulets, 8 canons et deux dames.

J'ai tenté de voir ces deux captives, mais on les avait conduites à la gare et fait partir pour Kirk- Kilissé avant qu'il m'eût été possible de les joindre. D'ailleurs, d'après mes informations, le voile traditionnel ne cachait point une paradisiaque beauté,

et l'on se demandait pourquoi les généraux turcs, leurs époux, n'avaient pu se séparer d'elles au moment du combat. Peut-être redoutaient-ils pour elles le sort que les troupes turques infligent aux femmes grecques et bulgares qu'elles rencontrent. Car ce douzième corps, avant sa reddition, s'est encore rendu coupable de forfaits et de meurtres dans les villages de Logikeuï et Dervent.

La reddition du douzième corps d'armée débar-* rasse maintenant la voie de Dimotika-Dedeagatch- Salonique. Les communications vont être normales et, parla voie de Serbie, la Bulgarie va pouvoir en moins de quatre jours faire parvenir matériel, munitions et hommes sur le front de Tchataldja. Ce fait de guerre a une importance considérable au moment où Ton discute de l'armistice car les négociateurs turcs qui, à Tchataldja, ont sans doute tenu jusqu'à présent la dragée haute, vont finir par se convaincre qu'une résistance indéfinie aux raisonnables demandes des alliés est inutile. Les assauts incomplets de Tchataldja, le 17 et le 18 novembre, avaient été un atout dans le jeu turc. Le désastre du douzième corps à Machhali redonne la main aux Bulgares.

TîrixoYO-Seymea, 4 décembre.

Embarqués à Dimotika sur un camion automobile qui fait la navette Dimotika-Semenli (rive droite de TArda), nous abattons soixante kilomètres en six heures, ce qui est pour nous une joie oubliée. Nos chevaux nous rejoindront à petites journées. Cette partie de la Macédoine est plus riante et, malgré une forte brume froide, on devine que ces vallons doivent être charmants au printemps, car il y a des arbres, enfin, des arbres ! des petits moulins pittoresques au bord de la rivière et, dans les villages, les cafés, avec leurs bancs de bois sous la treille que l'automne n*a pas encore complètement effeuillée, disent les heures paisibles dans les crépuscules d'été. Ces environs immédiats d'Andrinople connaissent une certaine prospérité, et la grosse bourgade de Ortakeui, où nous arrivons vers une heure de l'après-midi, étage quelques édifices importants sur une colline ronde. Ortakeui est en grand émoi. On attend l'arrivée de la colonne des prisonniers turcs, dont i'avant-garde, composée principalement d'officiers et de leurs centaines de mulets et de chevaux de bât, a passé la veille. Le camion automobile les a dépassés sur

la route à deux ou trois kilomètres de Ortakeui. Ce sont ceux dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. En les regardant de nouveau^ se reformant hâtivement par rangs de huit, dès que la voiture a passé, mes impressions se confirment. G^est un ramassis d'hommes de toutes races, de tous âges, sans apparence martiale. Je sais bien que toutes les armées prisonnières, dépourvues de leurs armes et de leur équipement, doivent faire triste figure, mais ces soldats turcs sont vraiment trop disparates. La levée en masses, le racolage de tout ce qu'on trouvait a produit ce résultat. Quel contraste avec ce régiment de réserve bulgare arrivé à Dimotika, la veille de notre départ. Les hommes, de beaux gaillards, venus de l'étranger, d'Amérique surtout, trop tard pour être envoyés en première ligne, formaient un ensemble. Il n'y avait pas, parmi eux, d^hommes dont le physique jurait avec celui de ses voisins. Même désarmés, ceux-là auraient ressemblé à quelque chose. On a dû s'illusionner sur les soldats turcs ou faire des appréciations sur le papier, mais ceux que j'ai vus, prisonniers ou morts, m'ont rarement donné l'impression de belle structure.

A Semenli, un instant d'inquiétude. Le colonel

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Ruieff, commandant Tétape, nous déclare qu'il n'y a aucun véhicule permettant de conduire plus loin nos bagages. Ce misérable village, à moitié brûlé, a transformé les quelques maisons qui restent en ambulance et le phénol domine toute autre odeur. Va-t-il falloir déployer nos tentes et passer la nuit? Deux chars à bœufs viennent finalement à notre secours et, dans le soir qui tombe, nous partons, pataugeant dans les marais de TArda.

Cette rivière est capricieuse. Ses crues subites ont déjà emporté deux ponts de bateaux et Ton travaille au moment où nous passons, au grand effroi de nos boeufs, à rétablir le second. Voici la nuit. Nous n'osons pas nous engager dans la montagne, nos bouviers, comme nous, ignorant le chemin, et la carte et la boussole ne suffisant pas. Alors, on campe au village de Cerdeli, dont les obus n'ont laissé que cinq ou six maisons debout. Avec la seule lumière d'une bougie, nous finissons par faire choix d'une demeure qui paraît moins sale que les autres. L'un va à la corvée de bois, l'autre balayent bientôt un bon feu, dont quelques chambranles de portes, détachées à coup de bélier, font Taliment substantiel, égayé notre demeure. Notre présence attire tous les chats du village qui,

malgré les remparts que nous établissons pour remplacer les portes et les fenêtres absentes, pénétreront la nuit dans la place pour s'attaquer à notre dernière demi-boule de pain et à une boîte de thon entamée. Les insectes et les miaulements des chats affamés troublent un peu notre sommeil, mais nous sommes à l'abri du froid et des miasmes paludéens de TArda, et c'est déjà quelque chose.

Le jour n'est pas levé que nous repartons. Bien nous a pris de ne pas tenter de nuit la traversée des collines qui séparent la vallée de TArda de celle de la Maritza. La carte n'est d'aucune aide, car elle a quarante années de date et les pistes s'entrecroisent dans tous les sens. On s'y retrouve tant bien que mal et, à midi, nous arrivons triomphalement à la station de Eadikeui, sur le chemin de fer qui vient et surtout qui va à Mustapha-Pacha.

Ce sont les docteurs, toujours l^s bons docteurs qui vont être notre providence. Ils nous convient à déjeuner sous leur tente française et nous servent un repas copieux dont le mets le plus imprévu est certainement de la « glande mammaire de jeune vache » [sic). Quand on n'est pas habitué et qu'on est pris àl'improviste, on a évidemment une petite émotion à planter, avec un sourire et un remercie-

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ment, sa fourchette dans du pis de vache, mais cela n'est pas plus mauvais qu'autre chose et le petit goût laiteux est très supportable.

La station de Kadikeui a été débaptisée. Elle s'appelle maintenant Capitaine Andreff^ du nom d'un officier qui fut tué près de cette localité. Les Turcs ont laissé la gare intacte. C'est avec une certaine curiosité que je regarde tous les tableaux de service et, au-dessus de l'appareil Morse, la liste des signaux d'appel. Andrinople c'est •■■ Le chef de gare s'appelait M. Spilacas. Lança-t-il un dernier message pour annoncer à Andrinople qu'il s'en allait ou, dans l'affolement, ne télégraphia-t-il rien du tout et s'embarqua-t-il dans le dernier train, pendant que dans la gare vide que les Bulgares n'avaient pas encore atteinte, le tic-tac du Morse résonnait sans réponse : Dites-nous ce que font les Bulgares?.... Et la bande blanche se déroulait en volutes sur la table sans personne pour la lire

Gomme on voudrait connaître ces petits drames où dans l'angoisse de quelques êtres il y a une si profonde vision d'humanité.

Kadikeui et tout ce secteur ouest d' Andrinople sont maintenant occupés par l'armée serbe. C'était la première fois que j'entrais en contact avec elle.

Les hommes m'ont paru moins rudes que les troupes parmi lesquelles je vis depuis bientôt deux mois. Les médecins m'ont raconté que les blessés serbes sont d'une sensibilité nerveuse plus grande quelesblessés bulgares. Ces derniers, comme jevous Tai déjà dit^ supportent, comme les grenadiers de la Grande Armée, les amputations la pipe aux dents. Les Serbes ont besoin de plus de soins. Question de tempérament, d'habitudes de vie plus douces que les Bulgares. On m'a dit, et je ne rapporte ce fait que sous bénéfice d'inventaire, bien que mon informateur soit un homme en lequel j'ai grande confiance, que les rapports entre Serbes et Bulgares n'ont pas toute l'urbanité désirable. On voudrait, des deux côtés, se réserver le mérite exclusif delà victoire et ici, où les Serbes dépendent un peu des Bulgares par leur ravitaillement et leur confort, on ne s'empresse pas de leur donner satisfaction. Les officiers des deux armées ne fréqu^itent pas le même mess. Us s'évitent et les Serbes, qui estiment avoir apporté dans l'œuvre commune un concours considérable, s'en montrent assez affectés.

Il n'y a là évidemment rien de grave et il faut se faire au caractère bulgare, dont j'ai moi-môme,

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malgré des protestations et des preuves~évidentes d'amitié, subi assez souvent Tinconsciente sévérité. C'est un peuple qui n'a pas été heureux^ qui a beaucoup souffert et beaucoup lutté. Quand cette crise capitale de son histoire sera terminée et qu'un avenir immense s'ouvrira devant lui, les angles s'adouciront.

Il est vrai que les Serbes n'ont pas été beaucoup plus gâtés et, pourtant, leurs rouages sociaux sont mieux graissés I

Arrivés à Mustapha-Pacha dans la nuit d'hier, après avoir passé un rapide examen à la quarantaine, nous sommes arrivés ce matin à Tirnovo-Seymen, après douze heures de voyage dans un wagon de première, confort tout à fait inconnu à la courbe de notre dos.

Au moment où nous quittions Mustapha-Pacha, un duel d'artillerie s'engageait autour d'Andrinople et les salves des grosses pièces roulaient au loin*. Fallait-il rester, attendre la reddition de cette seconde capitale de la Turquie? Je ne l'ai pas

1. Cette canonnade fut la dernière ayant la signature de Tarmistice et sa communication au commandant de la garnison d'Ândrinople, communication qui ne put être faite que le lendemain i décembre, l'armistice ayant été signé à TchaUldja le 3 décembre il 8 heures du soir.

pensé. Le tour pris par les négociationsy la conclusion prochaine de Tarmistico à Tchataldja diminuaient rintérôt de ce siège. La chute d'Andrinople ne peut que hâter la conclusion de la paix, elle ne peut pas en changer les principes essentiels.

J'ai donc quitté le théâtre de la guerre^ après avoir imparfaitement, mais peut-être mieux que d'autres, ce qui est une consolation, suivi une campagne dont la rapidité restera la principale caractéristique.

Les conclusions^ les jugements viendront plus tard^ mais je voudrais^ en disant adieu à ces soldats dont j'ai vu l'effort héroïque, répéter que ce qu'il y a eu de plus beau, de plus haut dans la guerre que la Bulgarie a, pour son compte, livrée à la Turquie, c'est le sentiment d'unité qui a animé tous les hommes de cette armée. Le peuple entier a pris les armes pour un idéal séculaire. C'est la foi nationale qui a donné la victoire...

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