‹ De Sophocle à MistralChapitre 8 sur 8 · FREDERIC MISTRAL, LE CIVILISATEUR · texte numérisé non relu

FREDERIC MISTRAL, LE CIVILISATEUR

Frédéric Mistral,

patriarche de Provence ^'^

Tout ton pays descends de toi.

(Mme de Noailles.)

Le Patriarche de Provence, le plus grand des poètes vivants, le Poète, le seul qui nous ait montré la réalité de lapoésiie absolue, celui qui nous fit penser à ces aèdes etbni«;ues que furent Homère, Virgile, Dante et Gœthe est mort le 25 mars dans son village de Maillane. Il a rendu le dernier soupir, doucement, entre les bras de sa femme. Il était né tout près de Maillane, dans un mas ombragé de micocouliers, le 8 septembre 1830.

Sa vie fut un exemple ; ses actes d'un conducteur d'hommes ; son œuvre est comme un temple, le temple d'une civilisation, où les aspects quotidiens

(i) L'Opinion, 28 mars 1914.

de la vie trouvent leur rite éternel, leur raison suprême d'exister. La culture gréco-latine, dépassant tout caractère livresque, y reprend contact avec les^ vertus essentielles du sol, de l'air et des eaux, avec les réalités du paysage et du sang, pour redevenir le « miracle méditerranéen ». Tout y naît dans la matière, mais se dirige vers l'esprit pur.

Si Mistral n'avait que galvanisé une langue et les fidèles d'oc; s'il n'avait que chanté la vie de sa province et dressé sur le double azur des flots et des cieux, les immortelles figures de Mireille, de Galendal, du prince d'Orange et de l'Anglore ; s'il n'avait été que le créateur d'hymnes comme le Liozi d'Arles, le cliant de \3iCoupe, la Communion des Saints, ou encore cet hymne à la Race latine, où la parole du poète devient le cri rythmé d'une race, Mistral serait grand, mais son action ne frapperait d'autres esprits que ces mêmes fidèles de l'amour d'oc, dont il fut le guide.

Mais, par son œuvre et sa i)ersonne, par le rayonnement de son influence. Mistral manifeste lasuprême loi qui est le secret de toute grande action, le secret du classicisme : son génie a si puissamment creusé sa vie propre et celle des siens, qu'il a, par delà leur être, volé sur le monde et atteint d'un coup d'aile

sublime cet empyrée où le particulier n'est plus que le support, le mythe nuaucé de vérités éternelles.

Alors que les « désespérances » ou les recherches" maladives, ou les subtilités extra-terrestres, ou le goût pour les bas-côtés de la vie alourdissaient les consciences, Mistral n'a aimé, n'a voulu célébrer, comme Pont dit MM. Charles Maurras et Jean Carrère que « de nobles choses; il n'a exalté que de grands sentiments; il n'a suscité que de généreuses pensées ».Sa personne même était une exaltation vivante et « il ne pouvait rien entreprendre qui ne fut grand. » Ainsi il purifia l'atmosphère, ainsi, parlant à son village, il parla à la France, et, parlant à la France, nation des humanités, il parlait à l'tlnivers.

Aussi était -il illustre par toute la terre 1 Les plus lointaines universités d'Allemagne, de Eussie, d'Amérique, les centres lettrés de l'Inde et de la Chine même, savaient qu'un solitaire qui chanta les « patres et les gens des mas » vivait, là-bas, au pied des Alpilles bleues, — et l'on venait de tous les points de la terre vers cet homme, comme vers le Pasteur.

N'était-ce point à son appel que s'étaient données, dès 1874, les grandes fêtes d'Avignon, de Montpellier, de Barcelone, de Saint-Eémy, d'Arles, d'Hyères, où se recomposaient la pensée, l'art et le sentiment méditerranéen 'I

Xul plus que lui ne nous a montré la puissance rayonnante d'une vie, animée i^ar l'esprit (Funité ; nul plus que lui n'a été, vivant et familier, un être de légende, un Chevalier de « douce France », un paladin de France-la-Grant.

Il était beau, d'une beauté olympienne et sereine. Certains qui savent regarder mais jioint voir, prétendaient qu'il avait la tête d'un vieux soldat. Cela parce qu'il i3ortait, comme ceux de sa jeunesse, la barbiche à l'impériale. Ah ! combien ceux-là ont peu senti la vertu qui émanait de ce visage de secondes en secondes traversé d'éclairs. Qui ne l'a vu chanter ou dire un de ses poèmes, ou parler au nom de la « Comtesse » I Alors, il devenait vraiment le centre de sa terre, alors, selon la belle parole de Madame de I^oailles, « tout soft pays descendait de lui ». Alors, ses narines s'ouvraient et palpitaient, comme pour humer le vent son frère, le vent de l'esprit et des destinées; alors, sa tète et ses regards portaient haut : on eut dit un chêne, fortement racine dans la glèbe, balançant son chef parmi les étoiles. Alors, il était celui que les Grecs appelaient le devin, l'être

animé du rythme essentiel, dont tous les autres humains ne sont que d'incertains essais.

Comme poète, il laisse cette Mireille^ en qui Lamartine salua le « chant du dernier des Mélésigènes » ; il laisse Caîendal, Nerte, la Reine Jeanne, il laisse surtout ces trois sublimes cjiefs-d'œuvre, animés autant d'esprit helléno-latin que de rêve celtique, les Iles d'Or, le Poème du Rhône et les Olivades.

Comme réorganisateur de la vie des provinces françaises, il laisse ce Félibrige — bien désemparé, pour l'instant, hélas! et sans chef véritable, — il laisse le Miisèon Arlaten. musée d'un peuple ; il laisse les fêtes périodiques de la Sainte-Estelle, et celles, gracieuses comme un sourire de Minerve, où, sous le nom de « Fêtes parthéniennes », les jeunes filles d'Arles se vouent au costume ancestral.

Gomme savant, il laisse son Trésor du Fèlibrige^ étonnant recueil où tous les mots, toutes les locutions, toutes les formes verbales de ^ows les dialectes des pays d'oc sont notés, analj^sés et expliqués. Il laisse aussi ses discours aux lucides directions, et, çà -et là, une correspondance qui devra un jour être recueillie, ordonnée et publiée comme un modèle d'application méthodique, souriante, courtoise et tenace.

Comme héros, il nous lègue sou exempl<^, quiest de vivre dans la clarté, dans la simplicité et dans Punité ; méthode qui est la voie de toute victoire.

Le tombeau qu'il s'était fait construire dans ce Maillaneoùil chantaet mourut recueille sa dépouille. Désormais le pèlerinage vers l'immortel suppléera au pèlerinage vers le vivant et qui oserait dire que celui-ci fut plus agissant que celui-là ne sera ? Déjà le vivant si bon, si surprenant avec son ironie socratique, tout à coup illuminée d'enthousiasmes dionysiens que maîtrisaient d'ordinaire une altière aristocratie, déjà ce vivant s'efface de nos mémoires et je ne vois plus, prenant à sou tour sur les Alpilles sa garde éternelle, qu'un autre lion d'Arles, le lion de Maillane,'le Maillanais^ comme il aimait à se nommer.

Et prophétiques, les strophes à la fois orgueilleuses et sublimement modestes, du poème Aioiz Tombeau^ (peut-être les plus pures, les plus dépouillées qui aient jailli de son olympienne tête) s'élèvent comme un chant liturgique :

Souto ii.is iue vese l'enclaus E la capucho blanquinello Gunte, coume li cacalaus, M'aclatarai à l'oumbrinello. (i)

(i) (( Sous mes yeux je vois l'enclos — et la coupole blanche — où, comme les colimaçons, — je me tapirai à l'ombrette.

Suprême esfors de noste ourguei Pèr nous sauva dôa tèms que manjo, Empacho pas qu'aièr o vuei En long ôublid lèu-lèu se chanjo 1

E quand li gènt demandaran

A Jan di Figo o Jan di Guèto :

« Qu'es aquèu domo ? » respoundran :

<N Aco es la toumbo dôu Pouèto,

« Ero un que faguè de cansoun Pèr une belle Prouvençalo Que iè disien Miréio : soun Coume en Camargo li mouissalo,

Escarapihado un pau pertout...

Mai eu restavo dins Maiano , E lis ancian dôu lerradou L'an vist treva nôstis andaiio. >->

ï> Suprême effort de notre orgueil, — pour échapper au temps vorace, — Cela n'empêche pas qu'hier ou aujourd'hui — vite se change en long oubli.

:> Et quand les gens demanderont — à Jean des Figues, à Jean des Guêtres : — « Qu'est-ce que ce dôme ? :> ils répondront : — « Ca. c'est la tombe du poète.

» Poète qui fit des chansons — pour une belle Provençale — qu on appelait Mireille : elles sont — comme en Camargue les moustiques,

» Eparpillées un peu partout... — Mais lui demeurait dans Maillane. — et les anciens du terroir — l'ont vu fréquenter nos sentiers. »

E piéi un jour diran : « Ero un Que lavien fa rèi de Prouvenço...

Mai de soun noum li grihet brun Canton soulet la survivénço 1 »

Enfin, à bout H'esplicacioun, Diran : « Es lou toumbèu d'un mage Car d'uno estello à sét raioun Lou mounumen porto l'image. »

N'entendez-vous pas, au clieminement de ces vStrophes, à travers les jours, les ans, et les siècles, marcher le Temps avec la Gloire sa compagne 1

Et tous deux, voguant de conserve, divinisant toute chose aux yeux des générations, perpétueront la mémoire de l'aède que, l'an dernier, j'appelais non plus seulement le Mainteneur, mais l'Annonciateur. Or, le voici qui meurt justement le jour de l'Annonciation, circonstance en quoi le plus incroyant de nous voudra voir le signal d'une régénération, le premier cri d'une nation ranimée au contact de sa terre, purifiée par l'exemple de Frédéric Mistral, voix provençale de la Frafnce éternelle.

. (Mars igi4.)

» Et puis un jour on dira : « C'est celui — que l'on avait élu roi de Provence.*.. — mais son nom ne survit plus guère — que dans le chant des grillons bruns, »

» Enfin, à bout d'explications, — on dira : «. C'est le tombeau d'un xnage. — car d'une étoile à sept rayons, — le monument porte l'image. »

Le Poème du Rhone^

miroir de l'Art Contemporain (^)

Pour mettre à son plan dans l'œuvre de Mistral le Poème du Rhône, une longue étude serait nécessaire. On y verrait comment cette merveille, — si Mireille est la symbolique poésie, Calendal Pinitiatlon, les Iles d'Or le chant de ia race — comment et pourquoi elle est l'œuvre la plus originale, l'œuvre créatrice, ou rénovatrice d'un ordre nouveau d'inspiration. Si les autres grands poèmes mistraliens expriment le chant des hommes, celui-ci s'inspire de la seule terre, de ce régime des eaux : rjthme suprême qui détermine la géographie, les mœurs, les sensibilités et l'intelligence.

Paru en un temps où la gloire du poète était à son apogée on a accueilli le Poème du Rhône

(i) Le Feu, Mai 1914. Cette étude avait d'abord paru sous le titre : Mistral et l'esprit celte. Laissons désormais, sans les ignorer, les vieilles répartitions d'influence. Cherchons les formules des nouvelles fusions.

comme un témoignage nouveau de son génie, on l'a aimé du même amour que l'on portait à Mireille ou à Nerte ; mais l'on n'aidas (dominé par l'habitude) assez remarqué combien un tel chef-d'œuvre, fruit de plénitude, renouvelait la pensée, l'inspiration, la méthode et la poétique mistraliennes en la rattachant non point seulement à l'ordre antique mais surtout à ce génie celte qui suscita notre littérature et nos arts gallo-romans ou médiévaux.

Puisque je dois ici me borner à de concis aperçus, que je compte un jour développer et appuyer bientôt de mille exemples, on voudra bien considérer ces lignes comme un rapide abrégé de quelque^ points de vue essentiels.

Dans le chapitre qui suit, et qui clôt ce recueil, j'examine le rôle, dans la recherche de l'unité française, de la triple influence exercée par l'Orient hellénique — mystérieux et grave, — parle génie romain — pratique, administratif, mais sans grandeur ni angoisse — , enfin par l'esprit celtique — rêveur et nostalgique — ; j'expose le fonctionnement de ces trois courants et comment la prédominance de l'un ou de l'autre exijlique les différences, en apparence contradictoires, des lettres françaises, tantôt pittoresques et chevaleresques, tantôt classiques, tantôt

romantiques, puis réalistes; et je montre comment « Mistral est le premier créateur qui soit dans sa poésie parvenu à un équilibre parfait, à un équilibre victorieux de ces disparates éléments. »

Cette étude éclaire et complète les lignes qui suivent. Celles-ci prolongent et commentent celles-là, parce que le Poème du Rhône est le i^lus haut sommet du génie mistralien,lesommet des évidences.

Le premier caractère de cette épopée quotidienne est de ne plus offrir au même degré que Mireille, ou Calendal, ou Nerte, une fiction. Dans ces poèmes, malgré toutes leur vérité essentielle, les héros sont orchestrés dans Tidéal : ils sont îjIus ou moins inventés par la volonté du poète. Dans le Rhône nous sommes, par le fond même de l'œuvre et par la réduction de tout l'appareil poétique, beaucoup plus devant un récit que devant un conte. L'homme y cède quasi la i^lace au i»ys. Il y est second. Nous entendons une « Chronique », qui devient poème par on ne sait quelle magique transfiguration.

La réalité, par touches imperceptibles et progressives, se transpose en épopée, l'épopée du quotidien provençal ; et « la geste » la plus simple des humbles habitants de Provence se relie sans discontinuité aux plus fabuleuses légendes. Je ne connais pas

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d'œuvre qui établisse, avec plus d'aisaDce et de naturel, l'équilibre entre le réel et l'irréel ; qui fasse mieux sentir l'enfantement de l'un par l'autre, leur réciproque fécondité ; et j'ignore s'il existe dans la littérature française — même dans la Geste de 'France, dans Ghrestien de Troyes, Boron, Map^ Mâchant, dans le romancero et les fabliaux — un ouvrage qui satisfasse plus miraculeusement aux aspirations poétiques des huhibles et des grands. CÉuvre géniale doublement par le prestige esthétique et par un sens social qui coordonne toutes les vertus, toutes les classes d'un pays, d'une terre et d'une race. L'esprit (j'entends les Idées, au sens platonicien) y nait sous nos yeux des réalités même, et voici du Ehône surgir la fleur du rêve :

Flour de mistèri, dis, incouneigudo

Is orne d'entre terro, car dins l'aigo

Fai soun séjour emai soun espandido

Flour de pantai, de gfntun, de belesso,

Que mi Flamen la noumon a flour de cièune »

Ë que, per tout païs ounte s'atrovo,

L'orne i'es gai e la donc i'es bello.

— Aco? diguèron en s'aproachant touti^

Mai es la Jlour de Rose, moun bèu prince.

L'esparganeu (i) ;

(i). Fleur de mystère, dit-il, inconnue — Aux profanes terriens, car dans les eaux — elle fait son séjour et s'y épanouit, — fleur de beauté, de grâce et de rêve, — que mes flamands appellent « tieur de cygne • — par tout pays où on la troiive — l'homme est joyeux, la femme est belle — mais c'est' la fleur du Rhône, mon beau prince — le jonc fleuri.. .

PRÉDÊRIC MISTRAL l6r

(les dangers dé la navigatioD, du mystère des eaux, de leurs brumes matinales ou de leur sourire de minuit, s'engendre un drac, le dragon des légendes ; du sable des petites plages rhodaniennes sort une sirène, cousine des fées qui s'appelle l'Anglore, qui prophétise, qui charme les hommes et qui n'est cependant qu'une fille du peuple; dans un touriste, descendant des princes d'Orange, voici que va paraître i\n esprit inquiet et mystique, un moderne chevalier du rêve médiéval, un Louis II qui, toutefois, sait vivre dans son siècle.

Ainsi les héros primordiaux du poème sont le Ehône, ses ri\es, la contrée, et les mirages auxquels^ dans nos imaginations les uns et les autres donnent éternellement naissance. Guilhen et l'Anglore, celuilà paladin amoureux, celle-ci fée énamourée, dominés, gouvernés par le génie fatal des lieux où ils vivent, en incarnent la suprême vertu. Au-dessousd'eux, familiers et sublimes, voici d'une part Patron Apian, Jean Eoche, — et d'autre part le Oaburle ou la foire de Beaucaire, qui ordonnent leur vie, leur foi ou leurs coutumes selon les mêmes attractions quoique atténuées. Existeraient-elles toutes ces figures de pensée ou de réalité si le Ehône n'était pas, si

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son règne ne fécondait pas l'étendue où il s'épancbe, qu'il a creusée à sa puissante iniagel.. (1)

Dans cette inquiétude mystique qui relie les êtres et les clioses entre eux gît l'unité d'une race et par suite Punité du poème. Mistral en observant ces vérités profondes, en en faisant l'âme de son poème a i:)osé le premier les bases d'une esthétique française.

Dépassant la didactique romaine, toute de convention, et l'esthétique classique de notre dix-septième siècle, toute de culture (scission entre le ton noble et le ton vulgaire), cette esthétique mistralienne rejoint celle qui présida à la poésie épique, tragique et pindarique de la Grèce. Pour poétiser les moindres incidents, les plus éphémères détails, les Grecs marquèrent leur relation avec le mystère des choses, (c'est-à-dire avec la vie intérieure et les transformations de ces choses), avec la joie de vivre ou l'angoisse de ia mort, enfin avec une idée purificatrice.

(i). Et avec quelle puissance régénératrice agira t-il encore lorsqu'animant des dynamos, transportant jusqu'à Lyon des nefs pansues il recréera la vie industrielle ou commerciale de ia moitié de la France et retrouvera dans Arles une métropole ressuscitée? (Note de 1918}.

Eieu n'était isolé et abandonné à sa seule réalité. Rien n'était génériquement noble ou point; tout s'ennoblissait à densités diverses i)ar la participation hiérarchisée à l'âme commune. La hiérarchie supprime les oppositions en av^ouànt les différences; elle fempèreles antagonismes originels par l'acceptation, et ses divers échelons, liés, participent de la fortune générale.

De même dans les récits légendaires, dans les romans chevaleresques, dans les chante-fables et les fabliaux; dans les verrières, dans les sculptures, dans l'innombrable ornementation des cathédrales toutes les formes de la nature, les plus misérables réalités comme les plus pures, tous les êtres, le manant comme le paladin, prennent place et s'harmonisent, mis à leur rang, illuminés et poétisés par la pensée commune de laquelle ils dépendent. • De même dans le Poème du Rhône.

Les objets usuels de la vie, les ustensiles d'un bateau, les marchandises qu'il porte, les termes techniques, le langage d'un marinier, ses cris, ses injures, même, leurs querelles relevées de gros mots :

« Manjo-cabrit ! Quieu de peu ! N'as de burre ? E li coulosse bounias : « Manjo-anchoio ! Camino ! As pôu que te manqua la terro? » jt

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le respoundien en uno bramadisso.

E tout-de«long l'antico galejado

Resclantissié dins lou parla di pople :

E tout-de-lonjç, sus li ta'us de pèiro

Di pourtihon que bordon la grando aigo,

Per veire, iver-estièu, venien li fiho.

De soun debas gaubejant li aguïo

G sa siesto a la man, la testo alerto •

— Anen, voulès veni, cridavon, drolo, Emè nous- autre-à n Arle ? — Sian pas lèsto Un autre cop ! — E filavon li barco Dins li risent, entre-mitant lis isclo.

Just lou pilot, aplanta sus lou tèume Alin-davans lis iue dubart e fisse , Perfourvïa lis agacin de roco,

De liuen en liuen viravo un pau la barro.Ci)

Toutes les choses, comme orchestrées par un Dieu, parviennent à s'incorporer dans cette poésie, de même que dans les poèmes médiévaux à la fois rudes

(i) Mange cabris ! Culs de peau? Nez de beurre? — Et les colosses bonasses : « Mange-anchois ! » — répondaient-ils en clameur prolongée». — « Marche donc ! As-tu peur que la terre te manque? » — Et tout le long l'antique gouail!erie — retentissait dans le parler des peuples ; — et tout le long sur les talus de pierre — des petits ports qui bordent la grande eau, — pour voir, hiver, été. venaient les filles — leur assiette à la main ou de leur bas — maniant le tricot, la tête alerte.... — Allons, les filles vOdlez-vous bien venir — avec nous autres en Arles? — Nous ne sommes pas prêtes / — Une autre fois ! » Et les barques filaient au clapotis des flots, entre les îles — Et le pilote à peine debout sur le tillac, — les yeux ouverts et fixes en avant, — pourév'ter les durillons

de roche — de loin en loin tournait un peu la barre.

et mystiques dont je parlais tout à Pheure, de même que dans les cathédrales la gargouille et l'herbe des <ihamps, l'animal familier et les végétations nerveuses devinrent un élément décoratif sans rompre la piiro ligne de l'ensemble : chatoiement de « riche nature » sur une richesse intérieure, — et suprême.

Ici se formule d'elle-même la véritable loi esthétique. Toute forme est susceptible d'être belle, si elle est ordonnée, mise en juste valeur, selon la beauté, vertu indéfinissable, hiérarchie mystérieuse dont les lois ne sont pas seulement humaines. L'homme de génie les applique par un influx divin, sans les pouvoir déterminer. Dans le Poème du Rhône Mistral réalise constamment ce miracle, cet enchantement perpétuel qui exalte ou excuse tous les aspects de la vie, en les disposant selon les fins sacrées. Cela, pour des fins moins hautes, s'appelle couramment le goût.

Je ne connais guère parmi les artistes modernes que les peintres qui, depuis Mistral, et en revenant aux principes généraux de la grande peinture décorative, soient parvenus à donner leur valeur esthétique, dans un ensemble, au pichet de l'auberge, à la tonalité des emblavures, à la treille d'un village; qui, enfin, aient élevé la prétendue «nature morte » à de hautes fonctions lyriques. L'accent intime des objets

usuels, des ustensiles quotidiens, accent dépouillé detout air banal, de tout rôle anecdotique, éclairé à son plan par la lumière d'un ensemble décoratif se trouve dans le Poème du Rhône au même titre que chez les grands décorateurs modernes : Puvis, Cé-^ zanne, Gauguin ou Van Gogh.

La torme d'une banaste, la couleur d'une bottelée de fruits, la lumière jouant sur des luisants de cuivre, voilà autant de notes locales qui enracinent la vie du poème dans un sol déterminé, sans i^our cela entraver l'idée qui tout à coup surgit, plus vive.

On pourrait ainsi longuement relever les aspects nombreux par quoi la poésie mistralienne anticipe sur les plus récentes recherches des beaux-arts.

Déjà la prosodie même du Poème du Rhône n'est-elle pas une preuve que Mistral, plus poète que l'appareil poétique lui-même, s'est eÔorcé de parvenir à la poésie pure sans user des ressources extérieures de toute la défroque habituelle ?

Imaginez une femme dont la beauté tiendrait avant tout au rythme général de son être, à l'émanation sensible de son âme, à l'harmonie parfaite de tous ses traits ; une femme dont il serait impossible de dire : elle a de beaux yeux, des seins splendides, une bouche divine, car toutes ces parties s'amalgame-

raient si fortement au corps tout entier qu'on ne saurait sans romprie leur équilibre, et par là attenter à leur perfection, les isoler.

De tel ordre est la x)oésie du Poème du Rhône. *Mi&tral a renoncé à tous les accessoires, à toutes les flatteries de la versification. Il a voulu découvrir la poésie nue, celle qui, dryade ou fée, courait dans les forêts des jeunes âges, — et il Pa découverte. Il a créé une arabesque perpétuelle qui bondit de cadence en cadence sans artificiel support. Il a renoncé à la rime, aux alternances de genres, aux coupes régulières, aux stropbes. Son vers, l'endécasyllabe, en obligeant le lecteur à ranimer toutes les sjilabes, à rendre à toutes leurs tonalités, correspond, seul, au véritable génie d'une langue scandée mais qui ne connaît pas de véritables muettes.

Ainsi dépourvue de toutes les figures extérieures de la poésie, la ]>oésie du Poème du Rhône nait des événements, de leur transfusion mystique ; elle filtre d'entre les mots, de leur rythme intérieur aux variations perpétuelles sans entraves; elle s'exhale de la vie même des choses et des êtres disposés par le génie du poète, sans l'aide d'aucun procédé, ni d'aucune illusion prosodique.

Je n'ai pas eu la prétention de dénombrer les

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beautés littéraires du Poème du Rhône. D'autres, comme MM. Charles Maurras, Edouard xlude, Jules Yéran, Paul Eoman, l'ont fait avant moi et mieux que je ne l'eusse fait. J'ai seulement voulu recueillir quelques-uns des traits qui font de ce, poème dans l'œuvre du Maillanais une œuvre particulièrement 'créatrice. Des recherches plus i)oussées, des commentaires soutenus, de longues citations permettront de découvrir sur cette voie les conclusions les plus novatrices.

Si la vie de Mistral fut un exemple civique, son œuvre, elle, porte une esthétique. Mais n'est-ce jVas diminuer singulièrement son génie, n'est-ce pas, par scolarilé, se voiler l'aspect véritable de sa poésie que de l'identiûer toujours à Homère, à Virgile, à d'autres tenants de la grande tradition méditerranéenne?

Xon certes, si l'on ne veut i)ar là qu'indiquer une analogie dans les résultats, et non dans le fond même des œuvres. Mais toute identification absolue blasphème la vertu de créateur, de précurseur qui est en Mistral. Alors que tant de poètes et d'écrivains français ont soumis leur inspiration à l'inspiration antique, alors que la mythologie, l'histoire, les gen-

res littéraires, les Doms, les imag-es, la terminologie, la métrique de l'antiquité fournissaient sujets et méthodes autant dans les belles-lettres que dans les beaux-arts, Frédéric ' Mistral, beau cavalier de Oaule, est resté toujours chez lui et de chez lui. Ses héros, ses personnages accessoires, leurs mœurs, leurs invocations sacrées, les rythmes dans lesquels il les fait parler, la forme extérieure de ses œuvres n'ont rien de servilement latin ou même hellénoîatin. Cela est bien propre à la Provence, par là à* la France; et si l'on veut dans les lettres françaises trouver une littérature avant le même sens du stvle et de la réalité, il faut, négligeant tout notre classisisme d'école et de société, remonter jusqu'aux chants médiévaux.

Voilà à quel chaînon Mistral se rattache. Voilà la secrète vertu de son œuvre dans l'avenir, kx cause de sa féconde ])érennité, même si la langue d'oc disl^araissait.un jour tout à fait. Il a réussi, avec un esprit classique, dans la tentative où le romantisme, encombré de défroques théâtrales, avorta. Il eut pour l'aider dans cette victoire sa foi catholique. Ceci encore le difltérencie de tous les paganisants littéraires: son catholicisme est la flamme secrète qui dispense sur ses compositions une si juste lumière, unes! profonde confiance, une si haute fin.

OÙ sont, depuis la littérature orale, depuis les mystères et les romans de chevalerie, les poètes dépendant plus d'une inspiration nativement catholique que d'une raison produite par la culture ?

Aucun des poèmes de Mistral n'impose plus fortement que le Rhône ces vérités. Là tout est galloroman (1) et plus gaulois que romain (je parle de l'ancienne Eomej Mistral, en renouant ainsi avec certains éléments, certaines figures trop eifacées de notre tradition originelle, en les incorporant dans son œuvre à l'esprit classique, en dépouillant celle-ci de toute imitation pour le fond de ses sujets, a donc été le grand annonciateur de développements futurs et,, je le dis, un Civilisateur.

(l) Sian Gau-Rouman e geniilome

« Nous sommes gallo-romans et fils de noble race »

(Mistral. Psau^ne de la pénitence)

Mistral civilisateur ^)

Mistral avait surnommé la mort « le cap de Bonne Espérance. >> Bonne espérance, certes, pour lui que son âme catholique tranquillisait ; bonne espérance pour la postérité qui trouvera toujours une eau fraîche à cette miraculeuse fontaine de poésie, dans l'œuvre de cet homme, le seul, peut-être, entre tous les poètes ethniques, dont l'existence ait été tout entière un poème ; le seul dont la vie égale l'œuvre^ haleine aussi pure que le souffle de son esprit.

Mais si le sort de Misti-al est grand dans le futur, si l'immortalité est assurée à son génie, quel va être le sort de la langue par lui restaurée, le sort de la Provence aujourd'hui découronnée et dont la reviviscence date de lui ? Quel sera le sort des provinces françaises dont il ranima la physionomie, les coutumes et le sang propre f

(l) La Revue Critique, lO avril 1914.

A ces questions, les circonstances n'apportent aucune réponse précise. Les fidèles de l'amour d'oc et les autres, — la petite phalange d'initiés qui devraient se nommer les mistraîiens, — restent sans réponse. Leur angoisse s'accroît de ce silence et, comme une phalange tout h coup privée de chef' ils balancent, interdits. «Le cœur manque », a dit M. Charles Maurras. Moi aussi, après un raidissement de la volonté contre la maie mort, je suis affecté par l'inquiétude et chacun se demande à qui désormais il appartient, de qui lui viendra le signal I Le dieu intercesseur n'est plus là, qui confortait les âmes et nous rendait la vie légère. Puisse la terre ranimer une fois de plus ces atterrés !

L'action de Mistral, qui, avec le groupe des priinadièj a galvanisé une langue ; qui, en dégageant la beauté provençale, a honoré la personne de toutes nos provinces, a été par plusieurs justement, noblement exposée et louée. Aussi me semble-t-il inutile de revenir sur ce sujet ! Mais un point de vue, plus large à mon sens, un point de vue que j'indiquais ci-dessus, qui dépasse et la Provence, et leFélibrige, €t les poèmes de Mistral, et Mistral lui-même, un point de vue qui prend la pensée et l'art contemporains pour horizon, a été négligé. Je voudrais ici

l'aborder, Pesquisser seulement, quitte à le développer plus tard. Je l'exposerai avec d'autant plus de joie qu'il est, ce point de vue, le plus propre à nous garantir du péril que court l'apostolat immédiat du Maillanais.

Car l'exemple de Mistral fortifie et démontre une fois de plus la vérité d'une doctrine à laquelle sont dues les plus belles victoires de notre actuelle renaissance, — e1 voilà qui, un jour nous consolera si le chant d'oc s'interrompait Si la strophe était vraie :

Soun mort li bèu disèire, Mai li voués an clanti ; So«jn mort li bastissèire, Mai lou temple es basti Vuei pou boufa • L'aurouso mala m.açno : *

Au front de la To-ir-Magno Lou sant signau es fa (i),

elle le serait tout entière, et surtout dans sa seconde partie, car un temple est érigé dont le mystère n'attire plus seulement les populations de Provence, mais les meilleurs esprits de France et de toutes les

d). Les beaux diseurs sont morts, — mais les voix ont résonné : — sont morts les bâtisseurs, — mais le tempte est bâti. — Aujourd'hui peut souffler — la bourrasque du Nord : — au front de la Tour-Magne — le saint ?ignal est fait,

nations. Les jeunes générations, qu'elles le sachent ou l'ignorent, descendent de Mistral et suivront son objurgation :

Vous autri, li gènt jouit. e Que sabès lou secret, Phases que noun s'ariouine Lou mounumen e^crèt ;

E, mau-despié De l'erso que lou sapo, Adusès vosto clapo Pèr mounta lou clapiè (i)

Qu'est ce temple? Quel est ce secret? Comment a-t-il pénétré dans la conscience moderne pour la renouveler, la purifier et la débarrasser des humeurs malsaines dont elle languissait ?

Je l'ai, dit ailleurs, parlant à son village. Mistral parla à la France, et parlant à la France il parlait à l'univers. Lamartine disait : « Paris est un portevoix, mais ce porte- voix porte au monde. » Le génie V de Mistral, de son petit village de Maillane, réalisa le même miracle. Il creusa si profondément son sillon qu'il sut y faire germer les plus belles moissons, et, retrouvant le secret du classicisme, arracher

(i) Vous autres les jeunes gens, — qui savez le secret, — faites que point ne croule — le monument mystique ; — et en dépit — de la vague qui le sape, — apportez votre pierre — pour hausser le monceau. *

leur part d'infini, ou mieux leur relation avec l'infini aux formes les plus définies.

Ce principe, il le déploya, sans le formuler, dans ses œuvres, si complexes dans leur unité, ou les plus menus détails sont harmonisés selon les fins les plus hautes, où toute chose vivante prend place mais se subordonne, où tout naît dans la réalité mais se dirige vers l'esprit pur, où tous les éléments de beauté sont disposés selon la hiérarchie, secret suprême de l'art comme elle est la loi de la vie.

A Mistral donc l'on doit faire remonter ce vaste mouvement de retour vers le classicisme dans les belles-lettres, vers la réalité stylisée, dans les beauxarts, vers le réalisme en politique. Induction subtile, aux traces à peine saisissables mais évidentes.

Aujourd'hui que nous vivons parmi les développements qu'ont pris ces diverses figures«d'une même tendance, aujourd'hui que l'épanouissement des conséquences nous voile les causes, il peut paraître à première vue quelque peu excessif d'affirmer ce fait historique.

Cependant, que l'on veuille bien se reporter à cette période qui va de 1850 à 1860, période pendant

laquelle eurent lieu, par la volonté de quelques hommes, la première réunion d'Arles (20 août 1852), la mystique, assemblée des sept de Fontségugne (21 mai 1854) et les premières fêtes félibréennes. Quelle était alors la situation intellectuelle ?

Nous vivions dans l'absurde pour la pensée, dans le pittoresque ou l'arcbaïque pour les formes, et dans le désordonné pour l'âme et les sensations.

Eousseau, le mauvais Chateaubriand (son pessimisme systématisé et son dégoût), Vigny, Hugo, M""^ Sand étaient des dieux souverains. Eien (]ui fût naturel et simple ne commandait. La pensée s'efforçait vers de comiques « infinis », les manières se « bovarysaient » sur de théâtral s souvenirs et le goût s'exacerbait tantôt vers un abstrait vain, tantôt vers un réalisme crapuleux, impénétrés et infécondés l'un par l'autre. Pétition de principes à la base de tout : de la mode, d'une conversation, d'une opinion politique comme du goût esthétique. L'idéologie tenait lieu de 'raison, le délire de sentiment, l'artifice de sensibilité et la phraséologie de langage.

En politique, on professait les plus folles utopies sans considérer les conditions psychologiques et ethniques de la société. Les idées de la Révolution étaient la nouvelle vérité révélée ; la France section-

née, hachée, désorganisée, des fonctions artificielles s'étant superposées à sa vie réelle, était comme une formidable période de rétborique vide de sens.

La métaphysique allemande rôdait sur nos penseurs et sur nos professeurs. Xous hésitions à affirmer notre réalité et notre propre existence ou, si nous les affirmions, c'était, sans mesure, avec une sorte de frénésie germanique. Comment avoir confiance en elles? Aussi dans les lettres et dans les arts rien n'était beau qui ne vint de l'étranger: nous demandions notre inspiration à, Shakespeare, à Ossian, à Byron, à Gœthe, et surtout à un état d'esprit sombre et défait, si nettement contraire à notre état naturel de joie et de victoire. Nous ne restions guère français sauf dans les œuvres d'inspiration moyenne; l'art bourgeois, si l'on peut dire, devenait l'art typique de France, lart national, comme si les hautes vertus, les sentiments héroïques, les pures ou sublimes visions, cette plate nation dût les recevoir d'ailleurs !...

[N'ous ignorions que cette inspiration élevée, ces figures grandioses et vraies, nées du sol, familières mais avec majesté, sublimes mais en se jouant, étaient là chez nous, toutes proches, quotidiennes et fraîches comme l'est encore, à nos imaginations, Nausicaa^

et limpide comme la source à laquelle le ijâtre altéré boit chaqjae jour. Personne, ni écrivain, ni artiste, n'avait encore songé à demander aux choses et à la conscience commune leur volonté.

Un homme des villes se fût ridiculisé en affirmant des vérités aussi simples. Il fallut par un dernier effelj d'opposition, ou, si vous voulez, d^antithèse, qu'un paysan — entouré d'autres hommes de la glèbe, d'autres hommes enracinés et dédaigneux du cosmopolitisme parisien, — trouvât dans son humble village toutes ces grandes choses. L'esthéticien n'eût convaincu personne. La pure silhouette du pâtre, dont la voix chantait selon l'éternelle naïveté, enchanta. La preuve vivante était faite que la France avait un art et un destin propres, puisque l'une de ses provinces imposait à l'admiration des formes encore plus définies. On commençait à perdre le goût des identités, des absolus, des unifications, et celui des contrastes superficiels, péril suprême de l'art, pour retrouver le goût sain de la limite, du fini, des difîerences, charme souverain de la vie et des êtres. Merlin s'était dressé dans la forêt obscure.

Cette réforme intellectuelle, par le miracle de quelques poèmes, n'était pas au fond une réforme ; c'était un retour à la vieille tradition du fait, père de

toute pensée. Parallèlement, Mistral et les siens enseignaient par leur exemple et par leurs discours que, de même qu'un homme naît d^m homme, son esprit, ses mœurs, — en histoire comme en religion, — descendent et dépendent également des ancêtres. Ces poètes allaient restaurer un catholicisme non pas seulement de sentiment, à la Chateaubriand, mais de fait et de besoins quotidiens, tel qu'il fut aux origines. Ils allaient restaurer, contre la violence des idéologues révolutionnaires, l'organisme vivant des provinces. Ils allaient, en caractérisant chaque strophe, réunir les membres dispersés de ce poème : la France, et ils commencèrent cette œuvre par la langue, car qui tient^ la langue tient l'esprit, qui « tient la langue tient la clef».

Ainsi, d'une part, — dans le tourbillon qui nous entraînait à je ne sais quels abîmes, — Mistral et sa pléiade apparurent comme des modérateurs; — tandis qu'au contraire, dans la vie propre de notre pays, dans la vie particulière de leur province, ils furent des accélérateurs, des animateurs. A chacun ils donnaient la notion i^récise de lui-même, de sa mission

mais aussi de sa limite, de son chant mais aussi de sa nécessité.

Pour caractériser cette action mistralienne, la critique, qui a besoin de formules rapides, frappantes, de foï'mules qui raccordent un geste à d'autres gestes connus et classés, la critique a dit : génie latin, retour à la tradition gréco-latine, hellénisme, etc.. Par des formules et par des développements non moins spécieux, chacun s'efforçait de subordonner Mistral et son œuvre à une esthétique fameuse, de l'incorporer au lieu de le différencier. N'était-ce. pas le réduire avec la meilleure volonté de le glorifier?

Certes, Mistral lui-même, obligé d'user de classifications établies, avait peut-être prêté à l'équivoque. L'un de ces plus beaux hymnes avait ravivé le culte de la << raço latino ». Mais ce poète était trop érudit pour ne point savoir que cette race, ethniquement, n'existe point, surtout avec l'ampleur qu'il lui prête. Elle n'est qu'une unité intellectuelle, une culture, comme l'on dit aujourd'hui, ou mieux : une civilisation, cette civilisation à laquelle, depuis quelque quinze ans, nous avons donné le nom, plus vrai, de civilisation méditerranéenne. Lisons, avec cet esprit d'initié auquel Mistral dans le particulier aimait à faire appel, son hymne :

FRÉDÉRIC MISTRAL l8l

Aubouro-te, raço laiioo,

Souto la capo dou souleu !

Lou rasin brun bouï dins la tino, Lou vin de Dieu gisclara lèu. (i)

Quelles limites à cette race? La chape d'or du -soleil ; rieu de plus, et, comme moteur d'exaltatiou, le pampre de Dionysos, le vin sacré de l'autel.

A la strophe suivaute, le caractère méditerrauéen se x)récise :

Emè toun peu que se desnouso

A l'auro santo dou Tabor,

Tu sie? la raço lumenou^o

Que vieu de joio e d'estrambord {2)

Voyez-vous venir d'Orient avec les Mages, avec Moïse et la « Bonne Nouvelle», l'esprit mystique des sanctuaires initiatiques f

Et voilà qui nous conduit à éclairer un aspect essentiel de la civilisation, mère de toutes les autres» qui se forma sur les rives de cette Méditerranée dont les eaux aux subtiles nuances pacifient et équilibrent.

(i). Relève-toi, race latine, — sous la chape du soleil ! — Le raisin brun bout dans la cuve, — le vin de Dieu tôt jaillira.

(2). Avec ta chevelure dénouée — aux souffles sacrés du Thabor — tu es la race lumineuse — qui vit de joie et d'enthousiasme...

Dans l'un de ses discours, en outre, Mistral insiste sur l'origine celte -des noms de la région arlésienne.

Le génie purement romain — je parle de la Rome antique — est un génie pratique, administratif, puissant dans l'immobilité, mesquin dans le mouvement. Il manque à Rome on ne sait quelle folie, quelle générosité, quelle grandeur spirituelle I Elle est sèche, mécanique ; elle a la sûreté d'un rouage, mais aussi sa rigidité irritante et sa fragilité ; elle n'a de souplesse que géométrique.

.,Rome a fourni des modes seconds, des méthodes de conservation ou de réalisation ; mais elle n'a rien inventé. Ses artistes pastichèrent en trahissant ; ses poètes plaquèrent en détruisant l'âme subtile des oeuvres ; ses historiens ont cette prévision ou cette astuce des gens de loi, mais la hauteur de vues du philosophe leur manque. Il semble, qu'à force de mesure, Rome n'ait plus mesuré que des formes rigides et sans vie.

Sa seule architecture est utilitaire et étonne plus qu'elle ne séduit. Sa littérature aspire, sans y atteindre, à cette flamme qui transmet aux hommes une féconde angoisse. Le Songe de Scipion, quelques passages de Tacite, font à peine exception. Il y a Virgile qui, à côté de V Enéide, compose Pollio, tels épisodes, et qui, çà et là, a senti le vent des aigles le frôler. Mais Virgile était Mantouan ; il était de cette

Cisalpine que les Celtes occupaient, et M. Emile Mâle a pu affirmer que, si son esprit appartint tout entier à Kome, son origine reste celtique.

Some manque donc de ce mystère, de cette ardeur ou de cette inquiétude sacrée qui habitait Eleusis, Samothrace et la « flottante Délos », qu'Aristote et Pythagoro allèrent quérir dans les temples asiatiques,, que Dionysos avait ramenée sur son char des solitudes du Sapta-Sindhu, dont Eschyle et Sophocle devaient faire le secret de leur extase tragique, qui exaltait Pindare dans la recherche du rythme créateur de tension, (le zlvoç, père d'héroïsme), qui hantait l'ombre intérieure du Parthénon, inspirait Platon, après avoir commandé à la hiérarchie homérique, et revêtait toute chose d'un charme suprême, parce que fille de la plus lucide raison, cette âme ne refusait aucune des forces venues de l'Au-delà.

A l'autre bout de cette Méditerranée, creuset des génies les plus contrastés, le pays qui devait un jour relever le flambeau, représenter l'esprit humain dans sa forme la plus harmonieusement définie, la Gaule, la France future, était habitée par des populations où veillait un autre aspect du mysticisme humain : l'esprit rêveur, nostalgique, l'esprit féminin et inquiet des Celtes. Génie volatil qui n'avait pas su se fixer

lui-même, mais qui attendait pour se réaliser de rencontrer une matière plus plastique et un grand exemple capable de l'aider à s'ordonner en dégageant ses sentiments essentiels, en les classant.

Les diflérences et directions, en apparence contradictoires, du génie français, si particulièrement sensibles dans nos belles-lettres, avec la verdeur lyrique du moyen-âge des cathédrales, avec la régularité un peu mécanique du xvr siècle, suivie de l'ordonnance somptueuse et profonde du xv!!', avec enfin la folie romantique, si séduisante aux esprits « décentrés », dépendent toutes de cette triple influence. Je ne dirai pas, comme certains partisans, de cette triple tradition ; car si nos origines ethniques gardent une influence, une force obscure, chtonienne eussent dit les Grecs, la France, dans ses parties hautes, ne s'inspireque d'une seule tradition ordonnée^ puissante et mère: la tradition gréco-latine.

Depuis des siècles, nous nous efî'orçons de foudre, d'incorporer les unes aux autres ces di\erses tendances et ces divers génies. Nos sautes littéraires et esthétiques résultent de l'action prépondérante de l'un ou de l'autre.

Mistral est le premier créateur qui soit dans sa poésie parvenu à un équilibre parfait, à un équilibre victorieux, ehtre ces disjjarates éléments. Il les a plies à une loi empruntée à Homère, à Pindare, à Horace et à Virgile, mais nourrie, suranimée par le vif esprit, la fraîcheur pittoresque, par la pureté qui éclairent les chansons de geste, les chante-fables, la poésie des troubadours et qui, aux lyriques du romantisme même, communiquent certaine séduction magicienne. D'ailleurs quel moyeu plus naturel pour retrouver l'âme vive des bâtisseurs de cathédrales, des conteurs de légendes, que de rester dans son village et d'interroger les paysans, les simples, tout ce peuple encore vierge de toute déformation politique ou intellectuelle! Ainsi Mistral fit de Punité.

Que ce soit daus Calendal; que ce soit dans le Poème du Rhône^ où la plus nette analogie avec nos poèmes de Théroulde à Kutebeuf, de Chrétien de Troyes à A wcass/n et Nicolette, s'impose; que ce soit dans des chants comme Lou Bastimen, arbre de mai :

Lou bastimen ven de Maiorco Emé d'arange un cargamen .- An courouna de verdi torco L'aubre-mèstre dou bastimen ;

l86 DE SOPHOCLE A MISTRAL

Urousamen .

Vên de Maiorco Lou bastimen ! — ; (i)

que ce soit dans des hymnes, pindariques certes^ mais où règne également Pesprit légendaire, l'esprit moins serein mais plus aigii qui créa les guivres^ les chimères, les salamandres et les licornes, comme ce génial Lioun d'Arle :

Desempiei que Dieu mé gardo Sus la terro di vivent, I a'n lioun que me regarde Emé li dos narro au vent, Lou cassaire que champeiro Noun clapèiro, •*■ Lou gimerre roucassié

Car es un lioun de pèiro Agrouva sus Mount-Gaussié (2). . .,

Frédéric Mistral a toujours répondu à une inspiration propre, dont l'originalité est la merveille souveraine. Cette originalité est la marque distinctive

(i) Le bâtiment vient de Majorque — avec d'oranges un chargement : — on a couronné de guirlandes vertes — l'arbre-maître du bâtiment ; — heureusement — de Majorque arrive — le bâtiment...

(2). Depuis que Dieuf;?me garde — sur la terre des vivants, — il est un lion qui me regarde — les deux narines au vent. — Le chasseur qui est en quête — n'assaille pas — l'hippogrifîe des rochers, — car c'est un lion de pierre — accroupi sur Mont-Gaussier... (Et la suite du poème affirme encore plus fort mon sentiment.)

de son génie, car il n'est peut-être aucun autre poète de nationalité et de culture françaises qui ait, autant que lui, tout en recueillant tout le fruit des disciplines grecques et romaines, gardé la sève originelle. A tout instant par mille bourgeons elle fleurit comme sur les cathédrales une faune et une flore virides. La fraîcheur, la limpidité, la surprise perpétuelles de la poésie mistraliennes viennent de là. Il nous apporte toujours des images ou des rythmes nouveaux ordonnés selon la méthode héritée de l'antiquité classique.

La Méditerranée, cette « coupe sainte » a été et demeure, je le crois passionnément, la mâtrie, l'ordonnatrice, — si la terre et les forêts de notre histoire provençale ou françaisAirent les inspiratrices. Il y a dans le ton bleu-vert, dans le glauque divin ûes eaux méditerranéennes, une vertu aussi miraculeuse que dans le soleil, grand maître d'ardeur et de joie. Aucun spectacle n'est pins /?ur, plus spécifiquement et esthétiquement pur, ni mieux tempéré, que le spectacle formé par un cap roux, couvert de frondaisons vertes afî'rontantla masse mouvante et bleue. L'idée de la perfection, le sens de l'équilibre et des rapports, la notion de purification, ne pouvaient, ne devaient naître que devant cette fresque vivante,

véritable visiou de rêve pour un fils des durs cliuiats, où nul détail ne choque, où rien de disparate et de laid n'offense le regard.

Là devait être conçu Page d'or, là devait se constituer cette esthétique du « beau idéal » selon l'ex- I)ression des esthètes septentrionaux. Ce « beau idéal » est, sur la Méditerranée, un réel quotidien. (1) Là éclate l'absurdité de la sentence absurde, de la sentence perfide de Wagner que trop longtemps noils subîmes : « L'Art commence où finit la vie ».

Du ton même des eaux, ce bleu- vert strié de violet, émane je ne sais quelle vertu apaisante et forte, quelle délicieuse volupté, relevée d'amertume et d'angoisse.» Cette coloration me semble, complexe et musicale, une clef de sÉfcsibilité. Qui l'a sentie et subie lui rend le gouvernement de son clavier intellectuel et esthétique.

(i). Sur ces rives la vie est si belle que même dans le malheur le cœur et l'esprit restent souriants. Et, c'est parce que Mistral a chanté : « Chez nous, c'est en souriant que l'on mezirt, étant de race d'innocents ». que d'Annunzio, animateur de l'Italie, s'est écrié dès les premières ruées irermaines : « Nous sourirons quand il faudra mourir ... ». Pour la même raison sourient nos figures d'apogée : le Sphinx d'Egypte, les sculptures éginétiques, les plus beaux marbres grecs, les Léonard de Vinci, l'Ange mutilé de Reims. Par la même opération le Christ sur la Croix voulut sourire, de même que le chic suprême du gavroche demeure d'« avoir le sourire »,... le sourire : victoire sur soi, sur les hommes et sur les choses. (Note de 1918).

Mistral, dans le sirventès ardent A la Raço latino, que je citais tout à l'heure, s'écrie, motif essentiel et tableau d'une si harmonieuse plasticité i

Ta lindo mar, la mar sereno Ounte blanquejon li veisséu, Friso à ti pèd sa niolo areno En miraiant l'azur dou cèu .

Aquelo mar toujour risènto, Dieu l'escampé de soun clarun Coumo la cencho trelusènto Que dèu liga si pople brun, (i)

Le premier, Mistral, en ranimant la langue provençale, en pénétrant le génie profond de sa province, a réduit les antinomies esthétiques, réalisé l'équilibre entre les diverses vertus françaises, incorporé en une création, dont plus tard seulement la puissance totale apparaîtra, l'âme et le naturel celtes au rythme et à la pensée méditerranéens.

Aussi je n'ai point parlé per excessum quand je Tai appelé un héros, le Chevalier de douce France,

(i). Ta limpide mer, la mer sereine — où blanchissent tant de voilures — crêpe à tes pieds sa molle arène — en reflétant l'azur du ciel. — Cette mer toujours souriante, — Dieu l'épancha de sa splendeur — comme la ceinture éclatante — qui doit lier les peuples bruns.

le i)aladin de France-la-Grant, l'Annouciateur. Pour préciser mieux tous ces noms, pour les ramasser eu uu seul, je Pappelle enfin le Civilisateur.

Tous ces secrets toutes ces solutions de problèmes séculaires, il les a trouvés en interrogeant son seul pays, car ceux-là qui demeurent à travers les bousculades historiques ou sociales sont les chefs de toute vérité. (1) A la fin de cette admirable Espouscado (Eclaboussure) qui commence en invective villageoise et se termine en ode épique. Mistral s'écrie :

Mai, lis éioat de la naturo

Vous-àutri, li brun cadelas

Que dins l'antico parladuro

Emè li drolo vous parlas,

Aguès pa pôu"; restares mèstre !

Tan que li nouguié dou campèstre,

Rufe, gaiard, siau, estadis,

Errifeii vous déimon et vous grouraon *

O païsan (coume vous noumon),

Restares mèstre dou pais. {2)

(i). La guerre n'a-t-elle pas montré dans quelle roche admirable, riche en sources du plus pur héroïsme, est taillé le paysan de France ? Ce sont les paysans, conduits par une élite de vieille race ou de jeunes intellectuels, qui ont vaincu et qui vaincront. (Note de 1918).

(2), Mais, les aînés de la nature, vous autres, les gars hâlés — qui, dans l'antique langage, — avec les filles vous parlez, — n'ayez peur ; vous resterez les maîtres ! — Tels que les noyers de la lande, — rugueux, robustes, calmes, immobiles, — pour tant qu'on vous exploite et tant qu'on vous maltraite, — ô paysans (comme on vous nomme), — vous resterez les maîtres du pays.

FRÉDÉRIC MISTRAL igi

Envirouna de l'amplitudo E dou silènci di gara.

Tout en fasèn vosto batudo, Au terradou sèmpre amarra, Vesès, alin, coume un tempèri Passa lou trounfle dis impèri E l'uiau di revolucioun :

Atetouni sus la patrio, Veirès passa li barbarie Emei li civilisacioun. (i)

Oui, Mistral est le Civilisateur, celui qui dirige, celui qui tempère. Il uous a par sod œuvre et par son exemple, par le spectacle d'une étonnante victoire sur l'orgueil personnel, sur les habitudes, sur les institutions, sur les antagonismes esthétiques, enseigné la Provence et par la Provence, la France intégrale.

En nous contraignant à nous connaître et à j:out connaître au travers de nous, il nous a obligé de prendre possession de nous-même. Il a délimité et

• (i) Environnés de l'étendue — et du silence des guérets, — tout en abattant vos labeurs, — toujours attachés au terroir, — vous voyez, au lointain, comme un accident du temps — passer la pompe des empires — et l'éclair des révolutions ; — pendus au sein de la patrie, — vous verrez passer les barbaries — et passer les civilisations. — Les personnes qui ne sont point familiarisées avec le pro>)^nçal saisiront par la seule différence entre ce vers atetouni sus la patrio et sa molle traduction française la puissance de contraction, la synthèse vivante de cette langue.

mesuré notre nature. Il a enseigné la même méthode à d^autres nations européennes menacées de contusion. 11 a ramassé toutes nos énergies et tons nos modes de vie afin que, par cette synthèse, comme un. foyer dont on réunit les tisons dispersés brûle d'un feu plus vif, une iiamrile plus haute et plus claire illumine l'horizon. Même si son œuvre, dans se& limites strictement provençales, disparaissait, elle serait par cela toujours vivante et féconde.

Par là, par cette action seconde de sa vie et de sa poésie, il s'est dépassé lui-même — j'entends le but qu'il s'était donné ; — par là, il est une incarnation lumineuse d'une nouvelle tradition française. Loin d'être opprimé et gêné par des traditions antérieures^ il les a absorbées, réalisant ainsi la plus complète image d'une France totale.

Un grand humaniste, le premier de notre temps, a coutume de dire aux disciples qui lui demandent des directions : <^ Prenez Dante, lisez-le, relisez-le, étudiez-le durant dix années... Gela suffit. » On pourrait en dire autant et même avec plus d'à propos de Mistral. A d'autres maintenant de remporter en français le même triomphe.

Le vaste horizon, toujours plus vaste, où mort, il plonge, il l'a découvert, lui, presque sans le chercher

par la vertu secrète d'une voie juste, saus quitter la Provence à qui il a donné (ce qui manque à la France) des chants nationaux à la fois nobles et populaires — tout cela il l?a trouvé parce qu'il a satisfait de tout son être à la grande parole delpbique :

Connais-toi toi-même.

C'est-à-dire : connais ta limite.

Fin

.na-r-ÎK-aO

Achevé d'imprimei par Mistral le vingt-cinq février mil neuf-cent vingt pour la Revue Le Feu

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Echéonce

NQV 2

Af,i

nm.

The Librory

University of Ottawa

Date due

ce PN 2623

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