‹ De Tartufe à Ces messieursChapitre 4 sur 4 · Î)E TARTUFE · texte numérisé non relu

Î)E TARTUFE

collègues du P. de Kern soient froidement décidés à mettre à mal tous les petits Sébastien Roch que leur confie Taveuglement des parents, mais il pose en principe que tous couvriront de leur respectabilité personnelle le P. de Kern, que toute la solidarité ecclésiastique étendra son manteau sur le coupable, et que toujours son crime sera nié par ceux qui le connaissent. Il se confessera, on Tabsoudra, et on lui confiera d'autres enfants dans d'autres collèges. Mais Sébastien Roch, victime du P. de Kern, victime surtout de Terreur populaire, de la fausse respectabilité des jésuites et de rimbéciledéférence qu'on leur porte, victime surtout de la grande bôtise de son père, que deviendra-t-il ? Il languit, il s'aveulit^ un amour de femme n'arrive pas à le redresser dans toute sa taille ; une balle le tue en 1870. Cela, c'est un accident. Mettons que Sébastien Roch fût d'ftge à être tué pendant la guerre ; mais s'il n'y avait pas eu de guerre, que serait-

A CES MESSIEURS 1i

il devenu ? Ah ! ce père Roch, ce petit bourgeois clérical, — et on s'est moqué d^Homais I Qu'oki nous redonne Homais, rhomme des vertus courantes et des grandes paroles solennelles ; qu'on nous redonne Homais I Appeler son fils Napoléon, ce n'est rien ; ça vaut mieux que renvoyer aux pères jésuites les plus distingués.

Les curés de Flaubert, les antagonistes d'Homais sont peu détaillés : Fabbé Bournisien, l'abbé Jeufiroy sont de bons et simples administrateurs, dévoués surtout à leur casuel et à leurs petites manies. Flaubert n'a point étudié la question religieuse ; si nous la voulons trouver parmi les grands réalistes traitée avec impartialité et ampleur, il faudra nous adresser à Zola. Il nous donnera toute une variété de types sacerdotaux.

C'est l'abbé Faujas, prêtre autoritaire, diplomate, avide, astucieux, qui^ au commencement de l'Empire, lorsque après le coup d'État, le clergé, demeuré

72 DK TARTUFE

légitimiste, boude le gouvernement, a rintuition qu'il sera agréable à Rome s'il se met à la disposition du ministère pour lui gagner aux élections les voix pieuses. On l'envoie conquérir Plassans. Il y arrive précédé d'une mauvaise réputation, sachant qu'il sera désavoué en cas d'insuccès, simplement muni d'une recommandation pour la vieille madame Rougon ; le hasard, presque, veut qu'il loge chez Mouret, un bourgeois riche et heureux, dont la femme indolente se laisse bercer au gré de la vie. Installé, il efïraie la ville de sa laideur âpre, de la vétusté de ses soutanes, il sent la pauvreté, il n'est point insinuant, il est rugueux au contraire; mais sa forte carrure, son énergie, son aspect de mâle puissant et intangible provoquent Chez Marthe Mouret un remuement qui aboutira à l'hystérie. Faujas pénètre dans la maison, et c'est Tartufe qui, un pied pris, en a bientôt quatre; autour de sa forte volonté^ tout mollit comme

cire, toute résistance fond : le pauvre Mouret devient fou sans oser se défendre, madame Mouret n'en vaut pas mieux; le candidat bonapartiste passe, on suppute les chances de Tabbé Faujas pour la prochaine mitre, — et il n'a rien abandonné de son énergie, de son caractère d'aventurier chaste ; tout au plus a-t-il fait la part du feu, et laissé sa sœur et son beau-frère, personnages louches qu'il traîne après lui, voler à leur aise, dans la maison Mouret mais il n'a pro&té de rien ; ses ambitions, pour être de ce monde, ne sont pas viles : c'est de la puissance qu'il veut ; pour être pur, il n'en est que plus dangereux, car il mettra au nombre de ses chances de succès l'amour qu'il peut provoquer et exaspé-* rer, puisqu'il n'y répond pas.

C'est aussi Serge Mouret, le fils de la victime de Faujas, un esprit mystique, un cœur tendre chez qui Zola nous montre, après son réveil d'une fièvre qui lui ôte la mémoire, toute une floraisoû

d'enfance amoureuse en un miraculeux jardin de Paradis. Ce sont des silhouettes qui passent fortement marquées : Tabbé marieur et mondain, le prêtre de Pot- Bouille qui se borne à espérer couvrir de bon ton les écarts furieux de ses pénitentes. C'est, plus tragique, plus profond, le prêtre de Travail, qui voit le bonheur monter dans l'humanité et ne peut comprendre, car ce bonheur arrive par des chemins qui lui sont inconnus ; il finira par s'abîmer sous les ruines de son église abandonnée.

Mais c*est surtout dans les Trois Villes que Zola aborde la question du prêtre dans ce qu'elle a de plus intéressant, soit le prêtre entré par sentimentalité, par esprit de charité dans la religion, qui se débarrasse de Terreur, qui veut créer une religion nouvelle et finit par revenir à la vie normale, en se plaçant parmi les plus ardents et les plus hardis réformateurs. Pierre Froment triomphe dans le combat de son cœur contre sa raison ;

il deviendra un homme selon la plus large formule. Mais il faudra d'abord qu'il ait vu (et le voyage avec Zola est instructif et profond) la grande mystification de Lourdes, la résurrection du fanatisme religieux sur du mensonge, qu'épris de son idéal de religion nouvelle il soit allé à Rome, approcher de la papauté, de la personne du pape. 11 est venu avec un grand élan de cœur ; il s'aperçoit qu'il lui faut monter un à un tous les degrés comme d'un immense escalier de ministère, s'arrétant à tous les paliers, recevant partout les mêmes réponses calmes et têtues, les mêmes négations, jusqu'au jour où le pape luimême lui donne l'assurance qu'il ne faut toucher à rien, que le mot Religion nouvelle constitue à lui seul une redoutable impiété. Non, la basilique est complète, intangible : qui en enlève une pierre la met en péril. Toute la machine de l'Eglise est faite pour engrener le monde et le dominer temporellement par les moyens

spirituels. On ne persuade les âmes que pour commander aux puissances ; Téclîpse de la puissance de l'Eglise ne peut être que momentanée et il faut refaire le pouvoir temporel. Parmi les cardinaux^ Pierre Froment ne rencontre qu'ambitieux épris de domination ; il voit le crime associé aux préparations des conclaves, et les passions aveugles du bas clergé italien au service des machiavélismes d'Etat, des hautes ambitions habiles^ qui ne se laissent point découvrir ; le cardinal Sanguinetti vient sans trouble visiter, après que la mort s'est trompée et a frappé à côté, le cardinal Boccanera, à qui son afûdé avait apporté, sans son ordre, mais non à son insu, le panier de figues empoisonnées. Et autour' du sujet principal, le déveloutement de l'âme de Pierre Froment, selon l'expression de Re&an, c'est magnifiquement tout le décor des vieilles pompes anachroniques avec un caractère d'hystérie dans la foi, avec un aspect théâtral de plus eu plus

accentué. Cette papauté italienne, éprise de domination du monde, dans le rêve de qui le pape est le successeur des Césars, des maîtres de Tancienne Rome et de l'empire universel, bien plus que de l'Apôtre, ne peut, à aucun degré se mettre en rapport avec le monde moderne..

Les cercles ouvriers du vicomte Philibert de la Choue aboutiront toujours en fin de compte à la théorie du Repas du Lion^ et le petit prêtre à qui M. de Curel aura donné quelque douceur é vangélique n'y pourra rien. C'est la fatalité des choses ; TEglise conclut à l'autorité, contre le monde qui conclut à la liberté.

Ceci tuera cela, la Raison tuera l'Eglise, ou la Raison retombera dans le sommeil dont depuis quelques siècles elle s'éveille, après les saignées médiévales. C'est vers la Raison, vers les doctrines libérales que Pierre Froment se dirigera. Il se lassera bientôt d'être un prêtre sans foi^ promenant dans les quartiers de misère

son impuissante charité; sa douceur, sa pitié guidées par d'autres idées seront plus utiles au monde, cette douceur et cet instinct de pitié qui Tavaient trompé sur lui-même et Tavaient prosterné aux pieds illusoires d'un Christ de douceur, mal servi par ceux qui le représentent, et qui le traiteraient, s'il ressuscitait, selon les principes du Grand Inquisiteur tels que les explique Dostoiewsld dans ce plan de poème inséré dans son roman des Frères Karamazov , dans ce poème tant imité, tant suivi, tant copié ces derniers temps, c'est-àdire rincarcéreraient et le menaceraient d'un nouveau supplice pareil à l'ancien, s'il venait déranger par sa présence à nouveau, l'œuvre pharisienne qui s'est édifiée sur son tombeau et qui prospère grâce à la légende de son martyre. La forte objectivation du mythe du Golgotha n'a créé que de nouveaux autels friands de ces sacrifices dont vit largement Tartufe, le pauvre homme. Toutes les

mythologies de foi ou de peur ont développé un immense parasitisme. Pierre Froment le comprend et s'évade vers la charité sociale, vers le socialisme intégral; vers Tamour de l'humanité, et il commence par enlever la torche des mains de Guillaume Froment au moment où celui-ci va terrifier le monde par une immense explosion ; il rallie le savant à son avis, qu'il faut triompher par la raison et aussi par la charité et la douceur, ces grandes forces captées, détournées, dévoyées par le christianisme. Et de plus, lui, Pierre Froment souffrira des souffrances et se réjouira des mêmes joies que les autres hommes, il vivra.

C'est le mot final des tourments de l'Abbé Paul Allain, deB.Guinaudeau, qui lui aussi veut vivre. C'est l'espoir et la Tolonté de tant de prêtres qui abandonnent la soutane, qui veulent se mettre d'accord avec les principes de vie ; Paul Allain donne la peinture toute fraîche et neuve du prêtre de la dernière nuance.

Du jour où Tarchevêque Dupaaloup organisa des universités catholiques, et fit entrer aux séminaires plus de discussion, et mit les clercs en contact avec des idées nouvelles, le mouvement de

déprétrisation qui sera la fin de la puissance de l'Eglise recevait sa première impulsion ; cela tient à ce que, pour combattre des idées, on est bien forcé de les exposer, qu'exposées, même partialement, elles portent, qu'alors les intelligences égarées dans le mouvement religieux, prises très jeunes par le séminaire se dégagent ; et, fortifiées par un travail considérable, de nouvelles recrues viennent à la vie, aux partis d'avant-garde, pour penser et vivre.

La vérité est dans les livres conmie VAhhé Paul Allain^ et non point dans les charmantes accommodations de la vérité, ces aimables idylles de rêves blancs, où apparaît le type du bon vieux prêtre, comme VAhhé Constantin, ou dans ce joli roman plus moderne le Vœu d'être

chaste. Evidemmeat, M. Pouvillon nous donne un aimable tableau d'une jeune conscience^ et pei^ de choses sont aussi délicatement dites que Tidylle de Gilbert et de Claire ; et le dénouement est un dénouement heureux qui laisse Glaire à la vie, avec ses maussaderies, en le triste milieu de hobereaux qui est le sien, tandis que Gilbert va au monastère, et partira peut-être pour les Missions comme en un conte bleu. Mais après, quand cette crise de la puberté religieuse sera passée, Gilbert restera-t-il toujours chaste, le demeurera-t-il avec joie, avec sécurité? M. Pouvillon nous dira que tel n'est pas son sujet, qu'il n'est pas sociologue, mais romancier, et il faut convenir de l'agrément de son récit. Mais je trouverai plus d'écho des grandes préoccupations modernes dans VEm^ preinte, roman solide où M. Edouard Estaunié demeure fidèle à la tradition de la lutte contre les jésuites, avec éloquence^ dans ce beau drame, le

Semeur d Idéal, où M. Albert Paa dessine fortement le contact da véritable esprit évangélique, de l'esprit de solidarité avec le monde moderne^ avec la société future en genèse, par la vie désintéressée de son généreux utopiste Emmanuel, qu'approuve de toutes ses forces le prêtre de la pièce quand Emmanuel cherche à réaliser le bonheur pour tous par la destruction des liens légaux qui enchaînent rhumanité. Tout un mouvement littéraire discute le rôle du prêtre dans la vie civile» et parmi les œuvres fortes qu'offre ce mouvement, Ces Messieurs, de Georges Ancey.

L'interdiction qui écarta des planches, pour plusieurs années ces Messieurs, et les réduisait à la forme du livre, n'a pas nui à la popularité de Tœuvre. Le moment où M. Ancey présentait son interprétation de la figure du prêtre, contribuait au moins autaht que la pièce elle-même à exciter les susceptibilités de la censure et les prudences des pouvoirs

A CBS MESSIEURS 83

publics, car il n'y avait point, dans la Gontexture du drame, d'audaces excessives, ni rien qui pût froisser bien vivement des âmes profanes éprises de l'idéal religieux. La pièce contient des épisodes excellents et de grandes beautés de détail, mais rien qui soit très nouveau sur les relations du prêtre et du monde.

M. Ancey a d'ailleurs insisté lui-même sur ce point qu'il n'avait pas voulu écrire une pièce de combat « mais donner la peinture exacte d'un milieu « l'analyse sincère et impartiale de divers états d'âme ». Son sujet essentiel il le ramène à ceci « l'envoûtement d'une femme par un homme qui est un prêtre. »

Il a eu soin dans la composition de ce monde qu'il veut décrire, de se ranger à la théorie juste-milieu la plus humaine et la moins polémique, celle qui différencie parmi le personnel ecclésiastique, parmi les hommes marqués de Yempreinte religieuse ; si un de ses abbés, l'abbé Nourrisson est « envieux, méchant.

fourbe » (et encore est-ce platôt un jésuite qu'un yrai prêtre), M. Ancey noas offre un excellent évèque, un abbé au cœur magnifique, étudié avec détail, nous dira M, Âncey, sur le modèle du curé de Gamaret que Fauteur de ces Messieurs aurait vu héroïque et supérieur en courage civique, au médecin de la petite ville, lors d'une épidémie de choléra qui ravagea Gamaret en iSgS ; et l'abbé Horvan est, dit M. Ancey, capable des plus magnifiques dévouements.

L'abbé Thibaut qui est le principal personnage de la pièce a suivi le conseil de La Bruyère ; il s'est adressé au cœur d'une pénitente qui a été frappée dans ses affections^ qui n'a point l'ordinaire entourage familial direct, car elle a perdu son mari et son enfant qui lui étaient chers. G'est chez des êtres ainsi frappés que les spirites recrutent les adhérents abusés de leurs grossières supercheries* A plus forte raison^

Henriette, femme toute de sensibilité et de sensibilité froissée serait prête à se laisser séduire par le mirage du prêtre et à ne pas apercevoir d'abord l'homme parmi ce soleil séculaire de la foi, qui réblouit. Quand elle s'apercevra qu'elle aime^ il sera bien tard pour dissocier rhomme de tout ce chuchottis de mystère qui traîne autour de lui ; quand elle constatera combien elle est atteinte de passion, elle discernera aussi le véritable caractère de Tabbé Thibaut qui est selon M. Ancey un bon prêtre, au sens ordinaire du mot, « chaste », ayant horreur de la faute. C'est tout d'abord un curé simple et très croyant et qui ne songe qu'à la conversion du pécheur.

Mais peu à peu, il se rend compte du pouvoir qu'il a sur les âmes qui lui sont confiées, et il en use. Il ne se sert que des moyens licites et qu'autorise la règle.

C'est la règle qui est coupable, ce n'est pas lui.

« Aussi bien, ajoute M. Ancey, je n'ai

pas voulu comme quelques-uns Font pensé, manger du curé, mais prouver les dangers de la séduction voluptueuse dont la religion arme ses ministres pour subjuguer et envoûter les esprits faibles et les cœurs troublés. Là est le péril que j*ai voulu signaler. »

Les anti-cléricaux décidés n'agissent d'ailleurs pas autrement ; ils n'ont aucune haine contre les hommes; ils attaquent simplement les parti-pris de l'éducation, et la négation des conditions indispensables de la vie, la vaine tentative d'ascétisme qui tend i créer des hommes à part, y arrive exceptionnellement, mais n'aboutit souvent qu'à fabriquer des hypocrites, et quelquefois avec les cerveaux les mieux doués et les moins capables de froideur, des désé-^ quilîbrés. Ici sans aller jusqu'au bout de l'idée anti-cléricale qui soutient avec raison, qu'on ne peut vivre hors de la vie, qu'à vouloir instituer d'impossibles chastetés, on risque de déformer l'homme

et de créer des monstres, M. Ancey est d'accord avec Voltaire comme avec Diderot^ avec les déistes comme avec les athées dont nul ne lui conteste l'existence parmi le clergé d'honorables exceptions, de vertus plus sérieuses que la simple continence, de charités et de dévouements. C'est bien la règle qui est Fennemie de l'ordinaire établissement humain^ la règle et aussi la foi qui en est le reflet chez le profane, si nous en croyons M. Roger Le Brun qui étudie cette question dans un petit drame à sérieuse portée, le Bonheur des hommes.

Dans une petite maison de Guyenne un homme se meurt ; on a appelé sa niëce.qui vient de la ville voisine. Avant elle, on a été cherché le médecin, et avant le médecin, le sorcier. C'est elle qui fait venir le prêtre. Or Marie ignore que ce prêtre c'est Xavier Durrieu qu'elle connut lorsqu'il était encore séminariste; leurs deux Jeunesses s'aimèrent alors. La

surprise mutuelle de leurs sens les donna l'un à Tautre ; le séminariste qui n'était point un séducteur, s'enfuit, disparut, non par calcul, par peur. Il alla se confesser, demandant à réparer, à épouser la jeune fille. Son confesseur lui imposa le silence et l'oubli.

Marie a dû avouer sa faute aux siens ; son père en est mort. Le voyageur de commerce de la maison a consenti à épouser Marie; il a fait élever loin d'elle et laissé mourir loin d'elle le fils issu de la faute; il Ta emmenée hors de France; elle y est restée huit ans jusqu'à son veuvage.

Elle est revenue ensuite auprès de sa mère avec une fille qu'elle a de son mari. Elle est triste et sombre, sa vie défraîchie et sévère lorsqu'elle rencontre dans cette maison où plane la mort, où entre par bribes avec l'air des champs une robuste chanson de vignerons travaillant dans la plaine,rabbéDurrieu.

Tous deux s'aiment encore ; l'abbé Durrieu a réfléchi; il s'est jugé ; il sait

qa'il a eu tort d*obéir à ses maîtres, qu'il devait suivre son amour dont il n'a pu guérir ; il voudrait, maintenant qu'il a retrouvé Marie, l'emporter au loin, et avec elle rentrer dans la vie, défroqué.

Il accuse la lourde et calme discipline qui l'a ployé et dénaturé, qui fait de lui quelqu'un de moindre que les autres hommes. Il s'insurge contre la soutane qui lui colle à la peau. Marie Taime encore, mais elle a la foi ; elle s'est fait, malgré son malheur propre, une idée du prêtre, ou plutôt elle a accepté de Téducation, des préjugés de l'opinion courante, une idée du prêtre telle que le défroqué lui parait monstrueux, que Xavier Durrieu lui paraîtrait plus coupable encore s'il cessait d'être l'abbé Durrieu. Et voudrait-elle être sienne, peutelle braver les préjugés qui assaillent le défroqué, la défiance chez les athées^ la rancune chez les croyants P si elle le bravait pour elle-même ce préjugé et la tache dont il les éclabousserait, le peut-

elle pour le bon renom de sa petite fille?

Darrieu verra bien que c'est impossible ; en effet il en convient... Elle s'enfuit et lui demeurera dans sa cure, il continuera à mentir. Le préjugé, Téducation, l'idée qu'on se fait de la foi, tout continue à accabler Tabbé Durrieu et à le sceller dans son presbytère.

Dans ces pièces du répertoire tout moderne, nous sommes loin de Tartufe; l'enquête s'est [singulièrement élargie ; il ne s'agît plus de caricaturer les manœuvres du faux-dévot, c'est le principe même de la croyance et de la stabilité du personnel religieux qui est mis en cause. Pour retrouver la veine du fabliau et de la comédie moliéresque, le sujet ramené aux proportions des intrigues du prêtre rapace et ambitieux, il faut rouvrir ce roman de Guinaudeau, le chanoine Moïse, illustration de ces faitsdivers dont le chanoine Rosemberg fut le héros avéré,et c'est là le roman de FEgli* se boutiquière, brocanteuse, trottant

dans les antichambres des riches, avec un cabas de marchande à la toilette, plein de flacons d'échantillons d'eauxde-vie digestives, d'essences de parfumerie et aussi de procédures saintes, d'annulations de mariage en cour de Rome, etc..

Du côté de la foi, à laquelle il arriva sentimentalement, on trouve M. J.-fi.

Huysmans. Avant lui, dans un roman indécis et dont le charme était tout littéraire, Francis Poictevin, qui subit longtemps les influences religieuses, avait décrit cette même emprise sentimentale de la foi ancestrale.Rodenbach aussi dans sa Vocation^ œuvre un peu proche de V Ame en peine de Jules Case, a décrit des catholicismes du Nord, des joies de Noël et des anxiétés aussi devant ce mirage de paix profonde qui flotte à ces atmosphères de béguinages dont il sut si bien dire la laborieuse paresse, le menu travail, et la foi, machinale, si elle est ardente et naïve. Mais J.-Kj, Huysmans

est^ à l'heure qu'il est, le rempart de l'Eglise. Est-ce un atavisme qu'expliquerait son origine flamande, est-ce sa vision d'art admiratîve des Memling, curieuse des plain-chants , éprise des cathédrales, qui a attiré de ce côté le subtil naturaliste, l'historien des sœurs Vatard et de Cyprien Tibaille? Est-ce un dégoût de la vie qui se serait montré mauvais conseiller, car dans l'œuvre compacte et sérieuse que Huysmans dédie au catholicisme, si complète qu'elle enregistre les messes noires et les frelatages commerciaux des choses saintes, on ne retrouve plus ses savoureuses fantaisies d'autrefois, et on regrette sa première manière idolâtre de la couleur et amoureuse de Targot. Mais, peutêtre ne les faut-il point regretter et les nouveaux livres de Huysmans sont-ils des chefs-d'œuvre... et deviendront- ils l'ornement des bibliothèques, alors que ce pernicieux esprit moderne si frondeur ou si athée aura vécu P

Pourtant le monde n'est point fait pour retourner en arrière et la littérature catholique que jadis Huysmans savait si bien caractériser^ quand il stigmatisait Lasserre et M'"^ Gra\en et les polémistes de sacristie, ne parait pas, sauf en ce qui le regarde, s'être fort améliorée.

En vain M. Huysmans excerptera-t-il de Tceuvre de Verlaine, pour les âmes pieuses un choix de poésies strictement religieuses auquel manquera naturellement tout ce qui fait l'essence inquiète et légère du talent de Verlaine, ses troubles, ses hésitations, ses balbutiements passionnels ! En vain M.

Huysmans attirera-t-il Tattention du monde sur les prétendues beautés de l'œuvre d'un Hello, la littérature cléricale, encore qu'on y joigne Charles Buet encore qu'on y ajoute tant de pamphlétaires, qu'on entasse Veuillot sur Pontmarlin, n'offre point la contrepartie de celle de la pensée-libre. Détachons cette figure d'archi-prétre que

de&siae avec éloquence au premier acle d'Axel^ Yilliers de L'Isle-Adam, écrivain catholique certes, mais qui pourrait troubler les croyants, s'ils connaissaient son conte de la Torture par V espérance, on ne trouvera point beaucoup d*art parmi les défenseurs obstinés du passé.

En face d'eux, pendant que refleurit — païen ou moderniste, intimiste ou lyrique, — tout le sourire du monde, les œuvres s'accumulent, et, en face de leur pauvre catalogue plein d'ouvrages illisibles, c'est, dans la pensée libre, Voltaire, Stendhal, Hugo, Gautier, Zola, et tant d'autres plus récents, épris de vie, épris de joie, épris de clarté et de meilleur devenir social, tous les écrivains qui apportent leur pierre à cet œuvre multiforme qui va de Tartufe à Ces Messieurs.

mn

Page 1