II
Le Fort Albani. — Climat et Agriculture .
Il n'en est pas de même au fort Albani, dit-on, mais mon impression est qu'on n'y a jamais fait l'essai d'aucune culture sérieuse. Ce n'est d'ailleurs ni l'intention ni l'intérêt de l'Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson, dont les employés visent plutôt au titre de bons traiteurs qu'à celui d'agriculteurs émérites.
On ne s'occupe que de la récolte du foin aquatique nécessaire à l' hivernement de magnifiques troupeaux de bœufs qui, pendant l'été, errent sur les rivages de l'île où ils trouvent d'abondants pâturages.
Il paraîtrait qu'autrefois pourtant il fut une époque de gloire agricole pour la république d' Albani. Il y a une vingtaine d'années, les vieux sauvages du pays rapportèrent au Rév. Père Pian que, dans leur jeune temps, ils avaient admiré au Fort Albani, certains instruments aratoires passés à rétat de reliques. Parmi ces ustensiles, le Révérend Père ne fut pas peu surpris de reconnaître à sa description " un arrosoir " preuve que dans ces temps héroïques l'humidité n'était pas excessive. . . .
— où —
Quel fut le Cincinnatus qui mit ainsi l'agriculture en honneur ? L'histoire n'a pas conservé son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis la mort ou le rappel de ce bienfaiteur de l'humanité, les jardinages autour du Fort Albani sont de piteuse apparence.
J'ai vu cet été (1884) quelques chétives pousses de patates qui, au dix de juillet ne faisaient à peine que sortir du sol. Ce pour quoi il ne faudrait pas précisément blâmer le climat ; car à cette époque, les feuilles du peuplier m'ont paru avoir un certain âge, et un robuste groseillier tapi dans l'angle d'une palissade semblait dire au passant. " Voyez comme il fait bon de se chauffer au soleil !"
D'une main peut-être indiscrète, je me permisde soulever une de ses branches qu'à ma grande surprise, je vis chargée de forts beaux fruits.
Cet arbrisseau m'en dit plus que les gens de la maison ; et je demeure convaincu qu'avec un peu de bon vouloir, Albani n'en céderait pas à Moose pour la beauté des jardinages et même pour la culture de certaines céréales.
Il est vrai que le sol est humide mais que voulez-vous attendre d'un terrain où l'on ne pratique absolument aucun drainage. Avec le même système, on ne ferait pas plus de merveilles même autour de Montréal.
Une preuve non équivoque du mépris, c'est le mot, que les messieurs de la Baie d'Hudson font
de l'agriculture, c'est le fait suivant qui ne manquera pas de frapper tout le monde comme il m'a surpris et étonné moi-même :
L'établissement du Fort Albani, comme on le sait, remonte à plus de deux siècles. Eh ! bien, si je vous disais que depuis cette époque immémoriale, nos bons agriculteurs de la Compagnie H. B. n'ont pas étendu une seule pelletée de fumier sur le terrain qu'ils prétendent cultiver. Vous direz peut-être : " Rien de surprenant, ils n'élèvent pas d'animaux " Fort bien. Alors, je voudrais bien que quelque savant me donnât l'explication du phénomène par lequel il se trouve qu'une véritable montagne de fumier massif mesurant au moins quelques cents pieds de long sur autant de large et 30 à 40 pieds de haut, ce qui est énorme pour un semblable métal, qu'une telle pyramide, pour radoucir l'hyperbole, s'élève juste à côté des étables de l'Honorable Compagnie, d'où on extrait la précieuse substance au moyen de brouettes. Ce n'est pas tout, comme ces brouettes doivent invariablement être déchargées sur le sommet du monticule stercoraire, on a battu sur le flanc une route en règle où plusieur fois par jour on voit circuler les convois. Toujours on y met et jamais on n'y prend.
Ce fait dans toute sa crudité est plus que bizarre, je crois qu'il est unique dans l'histoire du monde agricole ; voilà pourquoi je n'ai pu résister à l'envie de le faire connaître.
Qui sait si plus tard cette mine d'un nouveau genre ne sera pas exploitée au prix de l'or. . . .
Qu'il me soit permis de déclarer une fois pour toutes que les messieurs de la Baie d'Hudne veulent pas de l'agriculture pour la bonne raison, bien facile à comprendre, que les magnifiques résultats qui seraient obtenus dans ces parages, seraient un démenti formel, éclatant de tous les bruits absurdes que cette puissante Compagnie a fait circuler dans tout le monde que leur pays de fourrures est un pays inhabitable. Aussi devons-nous croire ces géographes intéressés comme nous devons nous en rapporter aux "marchands de bois " pour savoir si les terres qu'ils tiennent sous licence sont propres à la colonisation.