De Tocqueville's voyage en Amérique. Edited with introduction, notes, and vocabulary by R. Clyde Ford
Au lever du soleil nous nous approchâmes de New- York, en en 2 prenant par conséquent le port à revers. Je ne sais si l'aspect peu séduisant du pays^ que nous avions déjà vu, et nos trente-cinq jours de mer nous faisaient illusion; mais ce qu'il y a de certain,^ c'est que 5 nous poussâmes des cris d'admiration en apercevant les environs de la ville. Imaginez-vous les rivages les plus heureusement découpés, des pentes couvertes de gazons et d'arbres en fleurs qui descendaient jusqu'à la mer; et plus que tout cela, une multitude incroyable de maisons 10 de campagne, grandes comme des bonbonnières, mais d'un travail aussi soigné. Ajoutez à cela, si vous pouvez, une mer couverte de voiles, et vous aurez l'entrée de New-York du côté du Sund.^
Nous voilà donc à New-York: l'aspect de la ville est 15 bizarre pour un Français et peu agréable. On ne voit ni un dôme, ni un clocher, ni un grand édifice ; de manière qu'on se croit toujours dans un faubourg. Dans l'intérieur, la ville est bâtie en briques: ce qui lui donne un aspect fort monotone. On ne voit aux maisons ni 20 corniches, ni balustrades, ni porte cochère: les rues sont mal pavées, mais il y a dans toutes des trottoirs pour les piétons. . .
Une grande difficulté que nous avons rencontrée dès notre sortie de France, et qui commence à être surmontée, c'est la langue. Nous nous figurions savoir l'anglais à Paris, semblables aux enfants qui se croient 5 savants à la sortie du collège ;^ nous n'avons pas tardé à nous détromper: nous possédions seulement ce qu'il faut pour l'apprendre vite. Sur le vaisseau nous avions déjà fait des efforts incroyables; il nous est arrivé de traduire^ de l'anglais au milieu d'une tempête qui nous
10 permettait à peine d'écrire. Malheureusement nous avions sur le bâtiment trop de personnes parlant français. Mais arrivés ici, il a bien fallu renoncer tout à fait à notre langue: personne ne la parle. Nous ne nous exprimons donc qu'en anglais. C'est souvent une
15 pitié^ de nous entendre; mais enfin nous nous faisons comprendre et nous entendons tout. On nous assure que nous finirons par parler remarquablement bien. Ce sera alors une excellente acquisition que nous aurons faite; l'utilité que nous en retirons déjà me fait sentir la folie
20 de ceux qui voyagent chez des peuples auxquels ils ne peuvent parler; autant vaudrait"^ se promener dans sa chambre en fermant les volets de sa fenêtre.
Vous désirez sans doute, ma chère maman, savoir quel est notre genre de vie actuel?^ Le voici. Nous sommes
25 établis dans un boarding-house de la rue la plus à la mode, qu'on appelle Broadway ; nous nous levons entre cinq et six, et nous travaillons jusqu'à huit ; à huit heures, la cloche annonce le déjeuner. Tout le monde s'y rend ponctuellement. Après quoi nous sortons pour visiter
30 quelques établissements ou nous aboucher avec quelques hommes intéressants à entendre. Nous revenons dîner à trois heures ; à cinq, nous rentrons ordinaire-
ment chez nous pour mettre nos notes en ordre jusqu'à sept, heure à laquelle nous allons dans le monde prendre le thé. Ce genre de vie est fort agréable, et je le crois très sain; mais il confond toutes nos habitudes. Ainsi nous avons été tout étonnés, le premier jour, de voir 5 les femmes venir déjeuner, à huit heures du matin, avec une mise très soignée qu'elles gardent jusqu'au soir. On fait très convenablement visite à une dame à neuf heures du matin. L'absence de vin dans nos repas nous a paru dans le commencement fort incommode, et nous ne 10 pouvons encore concevoir la multitude de choses qu'on parvient à se fourrer^ ici dans l'estomac. Vous savez qu'indépendamment du déjeuner, du dîner, et du thé avec lequel les Américains mangent du jambon, ils font encore un souper très copieux et souvent un goûter. 15