On the Way Inland
Nous sommes partis d'Albany dans les diligences de ce pays-ci, qu'on nomme stages. Ce sont des voitures suspendues seulement sur du cuir,^ et traînées au grand trot dans des routes aussi détestables que les routes de la Basse-Bretagne.^ Aussi est-on rompu au bout de 20 quelques milles ; mais nous ne pensions pas à nous plaindre, étant livrés tout entiers à la curiosité du spectacle nouveau qui frappait nos yeux. C'était la première fois que nous nous enfoncions dans les terres ;^ jusqu'ici nous n'avions vu que les rivages de la mer, ou 25 les bords de l'Hudson. Tout ici était différent. Je crois que dans une de mes lettres, je me suis plaint de ce qu'on ne trouvait presque plus de bois en Amérique; je dois faire ici amende honorable. Non seulement on
trouve du bois et des bois^ en Amérique ; mais même le pays tout entier n'est encore qu'une vaste forêt, au milieu de laquelle on a pratiqué des éclaircies. Quand on monte sur un clocher, on n'aperçoit encore à perte 5 de vue que le sommet des arbres que le vent agite comme les flots de la mer; tout atteste un pays nouveau. Ce qu'on appelle défricher^ dans ce pays-ci, c'est couper un arbre à trois pieds de terre. Cette opération faite, on laboure à côté et l'on sème. Il arrive de là, qu'au
lo milieu des plus belles récoltes, on aperçoit par centaines les troncs morts des anciens arbres qui garnissaient le sol. Ce n'est pas tout: vous sentez bien qu'un terrain défriché de cette manière contient encore le germe de mille plantes sauvages; il en résulte, que dans le même
15 enclos, on voit de jeunes pousses, de longues herbes, des plantes grimpantes, et du blé. Tout cela vient pêle-mêle;^ c'est une espèce de fouillis où tout végète avec vigueur ; une sorte de lutte entre l'homme et la forêt, dans laquelle le premier ne remporte pas toujours la victoire. Mais
20 si le pays est neuf, on s'aperçoit à chaque pas que c'est un vieux peuple qui est venu l'habiter. Quand, par une route affreuse et à travers une espèce de désert, vous êtes parvenu à une habitation, vous êtes étonné de rencontrer une civilisation plus avancée que dans aucun
25 de nos villages. La mise du propriétaire est soignée ; son logis est parfaitement propre; ordinairement il a à côté de lui son journal, et son premier soin est de vous parler politique. Je ne saurais dire dans quel recoin obscur et inconnu de l'univers on nous a demandé com-
30 ment nous avions laissé la France ; quelle y était la force mutuelle des partis,' etc., etc. Que sais-je? mille questions auxquelles j'avais peine à répondre sans rire, quand
je pensais à ceux qui nous les faisaient et au lieu où nous les entendions. Tout le terrain que nous venons de parcourir était jadis occupé par la fameuse confédération des Iroquois,^ qui a fait tant de bruit dans le monde. Nous avons rencontré les derniers d'entre eux sur notre 5 chemin; ils demandent l'aumône et sont aussi inoffensifs que leurs pères étaient redoutables.