Niagara
Nous ne sommes restés qu'une heure à Bufïalo et nous nous sommes aussitôt dirigés vers Niagara. A deux lieues, le bruit de la chute ressemblait déjà à un orage. Niagara en indien veut dire To?i?ierre des eaux. On ne
20 pouvait trouver une expression plus magnifique ni plus juste. Les langues indiennes sont pleines de ces sortes d'images, et bien autrement poétiques que les nôtres. Mais pour en revenir au Xiagara,° nous avancions donc au bruit, sans pouvoir concevoir que nous fussions si
25 près de la chute.
Rien, en effet, ne l'annonce aux yeux. L^n grand fleuve (qui n'est autre chose que l'écoulement du lac Érié) coule lentement au milieu d'une plaine. On n'apperçoit à l'horizon ni rocher, ni montagne. Il en est
ainsi jusqu'à l'endroit même de la cataracte. Il faisait nuit close lorsque nous y sommes arrivés; et nous avons remis au lendemain notre première visite.
Le lendemain matin, i8 août, nous nous y sommes rendus par le plus admirable temps du monde. . . 5
Je ferais nécessairement dxi pathos,^ ma chère maman, si j'entreprenais la description du spectacle que nous eûmes alors sous les yeux. La chute du Niagara est, à mon avis, supérieure à tout ce qu'on en a dit et écrit en Europe, ainsi qu'à toutes les idées que l'imagination s'en 10 forme d'avance. Le fleuve se divise en deux lorsqu'il arrive près du gouffre qui est ouvert devant lui et forme deux chutes qui se trouvent séparées par une petite île. La plus large forme un fer à cheval qui a un quart de lieue de développement, c'est-à-dire plus de deux fois la 15 largeur de la Seine. Le fleuve, arrivé là, se précipite d'un seul jet^ à 149 pieds de profondeur. La vapeur qui s'en élève ressemble à un nuage, sur lequel repose un immense arc-en-ciel. On parvient très facilement jusqu'à une pointe de rocher presque entièrement environnée 20 d'eau, et qui s'avance sur le gouffre. Rien n'égale la sublimité du coup d'œil dont on jouit en cet endroit, surtout la nuit (comme nous l'avons vu), lorsqu'on n'aperçoit plus le fond de l'abîme, et que la lune jette un arc-en-ciel sur le n,uage. Je n'avais jamais vu d'arc-en-ciel 25 nocturne. Il a la même forme que celui du jour, mais est parfaitement blanc. Je l'ai vu passant d'un bord à l'autre, par-dessus le gouffre. Une entreprise qu'on croirait difficile au premier abord et dont cependant l'exécution est aisée, c'est de pénétrer environ cent pas sous la 30 nappe d'eau. Parvenu là, une saillie du rocher^ empêche d'aller plus loin. Il règne en cet endroit une obscurité
profonde et terrible, qui, par moment, vient à s'éclaircir; et alors on aperçoit le fleuve tout entier qui semble descendre sur votre tête. Il est difficile de rendre l'impression produite par ce rayon de lumière, lorsque, après vous avoir laissé entrevoir, pour un instant, le vaste chaos qui vous environne, il vous abandonne de nouveau au milieu des te'nèbres et du fracas de la cataracte. Xous sommes restés un jour franc à Niagara. Hier nous nous sommes embarqués sur le lac Ontario. . .