‹ De Tocqueville's voyage en Amérique. Edited with introduction, notes, and vocabulary by R. Clyde FordChapitre 4 sur 47 · The Fading of Some Illusions · texte numérisé non relu

The Fading of Some Illusions

Une des choses qui piquaient le plus notre curiosité en venant en Amérique, c'était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne; et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques-unes de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes 5 les plus sauvages que de se plier à ce que les blancs appellent les délices de la vie sociale. Mais il est plus difficile qu'on ne croit de rencontrer aujourd'hui le désert. A partir de New-York, et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage 10 semblait fuir devant nous. Nous parcourions des lieux célèbres dans l'histoire des Indiens; nous rencontrions des vallées qu'ils ont nommées; nous traversions des fleuves qui portent encore le nom de leurs tribus, mais partout la hutte du sauvage avait fait place à la maison 15 de l'homme civilisé, les bois étaient tombés, la solitude prenait une vie.

Cependant nous semblions marcher sur les traces des indigènes. Il y a dix ans, nous disait-on, ils étaient ici; là, cinq ans; là, deux ans. Au lieu où vous voyez la 20 plus belle église du village, nous racontait celui-ci, j'ai abattu le premier arbre de la forêt. Ici, nous racontait un autre, se tenait le grand conseil de la confédération des Iroquois. — Et que sont devenus les Indiens? disaisje. — Les Indiens, reprenait notre hôte, ils ont été^ je ne 25 sais pas trop où, par delà les grands lacs; c'est une race qui s'éteint; ils ne sont pas faits pour la civilisation, elle les tue.

L'homme s'accoutume à tout, à la mort sur les champs de bataille, à la mort dans les hôpitaux, à tuer et à souf- 30

lO DE TOCQUEVILLE'S

frir. Il se fait à tous les spectacles. Un peuple antique, le premier et le légitime maitre du continent américain, fond chaque jour comme la neige aux rayons du soleil, et disparait à vue d'œil de la surface de la terre. 5 Dans les mêmes lieux et à sa place, une autre race grandit avec une rapidité plus surprenante encore; par elle les forêts tombent, les marais se dessèchent; des lacs semblables à des mers, des fleuves immenses, s'opposent en vain à sa marche triomphante. Les déserts deviennent

10 des villages, les villages deviennent des villes. Témoin journalier de ces merveilles, l'Américain ne voit dans tout cela rien qui l'étonné. Cette incroyable destruction, cet accroissement plus surprenant encore, lui paraissent la marche habituelle des événements de ce

15 monde. Il s'y accoutume comme à l'ordre immuable de la nature.

C'est ainsi que, toujours en quête des sauvages et du désert, nous parcourûmes les trois cent soixante milles qui séparent Xew-York de Bufïalo.

20 Le premier objet qui frappa notre vue fut un grand nombre d'Indiens qui s'étaient réunis ce jour-là à Buffalo^ pour recevoir le paiement des terres qu'ils ont livrées aux États-Unis.

Je ne crois pas avoir jamais éprouvé un désappoin-

25 tement plus complet qu'à la vue de ces Indiens. J'étais plein des souvenirs de M. de Chateaubriand- et de Cooper,* et je m'attendais à voir dans les indigènes de l'Amérique des sauvages sur la figure desquels la nature aurait laissé la trace de quelques-unes de ces vertus hautaines qu'en-

30 fante l'esprit de liberté. Je croyais rencontrer en eux des hommes dont le corps avait été développé par la chasse et la guerre, et qui ne perdaient rien à être vus

dans leur nudité. On peut juger de mon étonnement en rapprochant ce portrait de celui qui va suivre.

Les Indiens que je vis ce jour-là avaient une petite stature; leurs membres, autant qu'on en pouvait juger sous leurs vêtements, e'taient grêles; leur peau, au lieu 5 de présenter une teinte de rouge cuivré, comme on le croit communément, était bronze foncé, de telle sorte qu'au premier abord elle semblait se rapprocher beaucoup de celle des mulâtres. Leurs cheveux noirs et luisants tombaient avec une singulière raideur sur leurs 10 cous et sur leurs épaules. Leurs bouches étaient en général démesurément grandes, l'expression de leur figure ignoble et méchante. Leur physionomie annonçait cette profonde dépravation qu'un long abus des bienfaits de la civilisation peut seul donner. On eût dit des 15 hommes^ appartenant à la dernière populace de nos grandes villes d'Europe, et cependant c'étaient encore des sauvages. Aux vices qu'ils tenaient de nous se mêlait quelque chose de barbare et d'incivilisé qui les rendait cent fois plus repoussants encore. Ces Indiens 20 ne portaient pas d'armes, ils étaient couverts de vêtements européens; mais ils ne s'en servaient pas de la même manière que nous. On voyait qu'ils n'étaient point familiarisés à leur usage, et qu'ils se trouvaient comme emprisonnés dans leurs replis. Aux ornements 25 de l'Europe ils joignaient les produits d'un luxe barbare, des plumes, d'énormes boucles d'oreilles et des colliers de coquillages. Les mouvements de ces hommes étaient rapides et désordonnés, leur voix aiguë et discordante, leur regard inquiet et sauvage. Au premier abord, on 30 eût été tenté de ne voir dans chacun d'eux qu'une bête des forêts à laquelle l'éducation avait bien pu donner

l'apparence d'un homme, mais qui n'en était pas moins resté un animal. Ces êtres faibles et dépravés appartenaient cependant à l'une des tribus les plus renommées de l'ancien monde américain. Nous avions devant nous, 5 et c'est pitié de le dire, les derniers restes de cette célèbre confédération des Iroquois dont la mâle sagesse n'était pas moins connue que le courage, et qui tinrent longtemps la balance entre les deux plus grandes nations de l'Europe.-"

10 On aurait tort toutefois de vouloir juger la race indienne sur cet échantillon informe, ce rejeton égaré d'un arbre sauvage qui a crû dans la boue de nos villes. Ce serait renouveler l'erreur que nous venions de commettre nous-mêmes, et que nous eûmes l'occasion de reconnaître

15 plus tard.

Le soir nous sortîmes de la ville, et, à peu de distance des dernières maisons, nous aperçûmes un Indien couché sur le bord de la route. C'était un jeune homme. Il était sans mouvement, et nous le crûmes mort. Quel-

20 ques gémissements étouffés qui s'échappaient péniblement de sa poitrine nous firent connaître qu'il vivait encore et luttait contre une de ces dangereuses ivresses causées par l'eau-de-vie. Le soleil était déjà couché; la terre devenait de plus en plus humide. Tout annonçait

25 que ce malheureux rendrait là son dernier soupir, à moins qu'il ne fût secouru. C'était l'heure ou les Indiens quittaient Buffalo pour regagner leur village; de temps en temps un groupe d'entre eux venait à passer près de nous. Ils s'approchaient, retournaient brutalement le

30 corps de leur compatriote pour le reconnaître et puis reprenaient leur marche sans tenir aucun compte de nos observations. La plupart de ces hommes eux-mêmes

étaient ivres. Il vint enfin une jeune Indienne qui d'abord sembla s'approcher avec un certain intérêt. Je crus que c'était la femme ou la sœur du mourant. Elle le considéra attentivement, l'appela à haute voix par son nom, tâta son cœur et, s'étant assurée qu'il vivait, chercha 5 à le tirer de sa léthargie. Mais comme ses efforts étaient inutiles, nous la vîmes entrer en fureur contre ce corps inanimé qui gisait devant elle. Elle lui frappait la tête, lui tortillait le visage avec ses mains, le foulait aux pieds. En se livrant à ces actes de férocité, elle poussait des 10 cris inarticulés et sauvages qui, à cette heure, semblent encore vibrer dans mes oreilles. Nous crûmes enfin devoir intervenir et nous lui ordonnâmes péremptoirement de se retirer. Elle obéit, mais nous l'entendîmes, en s'éloignant, pousser un éclat de rire barbare. 15

Revenus à la ville, nous entretenons plusieurs personnes du jeune Indien. Nous parlons du danger imminent auquel il est exposé; nous offrons même de payer sa dépense dans une auberge. Tout cela est inutile. Nous ne pouvons déterminer personne à s'en occuper. 20 Les uns nous disaient: Ces hommes sont habitués à boire avec excès et à coucher sur la terre; ils ne meurent point pour de pareils accidents. D'autres avouaient que probablement l'Indien mourrait; mais on lisait sur leurs lèvres cette pensée à moitié exprimée: Qu'est-ce que la 25 vie d'un Indien ? C'était là le fond du sentiment général.^ Au milieu de cette société si jalouse de moralité et de philanthropie, on rencontre une insensibilité complète, une sorte d'égoïsme froid et implacable lorsqu'il s'agit des indigènes de l'Amérique. Les habitants des 30 États-Unis ne chassent pas les Indiens à cor et à cris ainsi que faisaient les Espagnols du Mexique. Mais

c'est le même instinct impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race européenne.

Combien de fois, dans le cours de nos voyages, n'avonsnous pas rencontré d'honnêtes citadins qui nous disaient 5 le soir, tranquillement assis au coin de leur foyer: Chaque jour le nombre des Indiens va décroissant! Ce n'est pas cependant que nous leur fassions souvent la guerre, mais l'eau-de-vie que nous leur vendons à bas prix en enlève tous les ans plus que ne pourraient faire nos armes. Ce

lo monde-ci nous appartient, ajoutaient-ils; Dieu, en refusant à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a destinés par avance à une destruction inévitable. Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses.

15 Satisfait de son raisonnement, l'Américain s'en va au temple^ où il entend un ministre de l'Évangile lui répéter que les hommes sont frères, et que l'Être éternel, qui les a tous faits sur le même modèle, leur a donné à tous le devoir de se secourir.

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