‹ De Tocqueville's voyage en Amérique. Edited with introduction, notes, and vocabulary by R. Clyde FordChapitre 3 sur 47 · A Romance of Lake Oneida · texte numérisé non relu

A Romance of Lake Oneida

Vous saurez donc^ (car il faut prendre les choses par leur commencement) qu'il y a quarante ans environ, un Français dont on n'a pu me dire le nom, mais qui ap- 10 partenait à une famille noble et riche, aborda en Amérique, après avoir été forcé de quitter son pays en révolution. Notre émigré était jeune, bien portant; il ne souffrait jamais de l'estomac (notez ce point-ci); il avait de plus une femme qu'il aimait de tout son cœur. Du 15 reste, il manquait du premier sou pour vivre.^ Un ami auquel il s'adressa lui offrit de lui prêter quelque argent, au moyen duquel il pourrait se procurer les choses les plus nécessaires à la vie et s'établir dans quelque coin où la terre ne serait pas chère. Dans ce temps-là l'ouest 20 de l'État de New-York était encore inculte; les bois qui le couvraient n'étaient encore habités que par les tribus indiennes de la confédération des Iroquois. L'émigré pensa qu'il trouverait là son affaire.^ Il fit part de son projet à sa jeune femme qui eut le courage de vouloir le 25 suivre dans le désert.

Voilà nos jeunes gens partis et cheminant de si bon cœur qu'enfin ils arrivèrent sur les bords du lac Onéida.® Pour un peu de poudre et de plomb, ils achetèrent des

Indiens l'ile qui se trouve au milieu de ses eaux. Jamais Européen ni peut-être humain n'avait imagine' d'en faire sa demeure. Il fallut couper des arbres centenaires, défricher à la bêche ^ un terrain embarrassé de ronces et 5 de racines, bâtir enfin une cabane et lutter contre tous les besoins de la vie. Les premiers temps furent difficiles à passer, surtout pour des gens habitués, comme le Français et sa femme, à toutes les recherches des sociétés policées.^ La seconde année, la tâche leur devint

10 plus facile ; peu à peu ils s'habituèrent si parfaitement à leur sort que, s'il en faut croire l'histoire, ils ne s'étaient jamais trouvés plus contents l'un de l'autre, ni plus complètement heureux.

Nous montâmes à cheval pour aller à la recherche de

15 nos Français; nous traversâmes pendant plusieurs heures une de ces profondes forêts de l'Amérique que j'espère vous décrire quelque jour, et nous nous trouvâmes enfin, sans nous en douter, à la porte d'une cabane de pêcheur qui est située sur le bord même du lac.

20 Imaginez-vous une surface de plusieurs lieues d'étendue, une eau transparente et immobile, environnée de toutes parts de bois épais dont elle vient baigner les racines; pas une voile sur le lac; pas une maison sur ses rives; point de fumée au-dessus de ces forêts; un calme

25 parfait, une tranquillité aussi complète qu'elle devait l'être^ au commencement du monde. A un mille du bord, nous découvrîmes notre île; elle ne formait qu'un bosquet confus où il était impossible d'apercevoir la moindre trace d'un défrichement. Je commençais à

30 craindre que le voyageur qui nous avait précédés ne se fût amusé à faire un roman, lorsque nous rencontrâmes la femme du pêcheur à la maison duquel nous venions

d'arriver. Nous lui demandâmes comment s'appelait l'île qui était devant nous. Elle nous répondit qu'on la nommait dans les environs l'île du Français. Nous voulûmes savoir pourquoi, et elle nous raconta qu'il y avait bien des anne'es un Français et sa femme étaient 5 venus s'e'tablir dans cette île. « Mauvaise spéculation, ajouta-t-elle, car ils se trouvaient alors trop loin d'un marché pour y porter leurs denrées. Quoi qu'il en soit^ ils s'y fixèrent, et ils y étaient encore lorsque nous vînmes nous-mêmes, il y a maintenant vingt-deux ans, habiter 10 ce lieu. Cette année-là la femme du Français vint^ à mourir. Depuis lors son mari a disparu, et personne ne sait comment il a passé le lac ni où il a été.' Environ dans ce temps, j'eus envie d'aller voir l'île du Français. Je me rappelle encore leur petite cabane; elle était bâtie 15 à l'une des extrémités de l'île, sous les branches d'un grand pommier. Les Français l'avaient entourée d'un cep de vigne et avaient semé tout autour, je ne sais trop pour quel usage,"* une multitude de fleurs. C'était une pitié de voir comme les champs étaient déjà en désordre 20 et combien de mauvaises herbes commençaient à y croître. Je n'y suis jamais retournée depuis. »

Vous me croirez facilement, chère sœur, lorsque je vous dirai que, malgré le récit de la bonne femme, nous voulûmes aller visiter l'île; mais il fut plus difficile 25 de lui faire comprendre^ que tel était notre désir. Elle ouvrit autant que possible ses petits yeux, et nous assura de nouveau que si nous voulions nous établir dans cette île, nous ferions une mauvaise affaire, attendu qu'elle était encore très loin du marché. Lorsqu'elle nous vit 30 décidés, elle nous indiqua cependant la barque de son mari (alors absent), et nous permit de nous en servir.

Nous nous mîmes donc à ramer comme des diables; et nous ne nous eûmes pas plutôt fait^ une demi-douzaine d'ampoules à chaque main, que la petite pirogue qui nous portait toucha l'île. Mais y entrer n'e'tait pas 5 chose facile; car notre Français, pour en gêner l'abord et se cacher plus complètement au monde, avait eu soin de ne rien de'fricher sur le rivage. Il fallut donc percer une enceinte à travers laquelle un sanglier ne se serait pas fait jour facilement. Cela fait, nous eûmes un cu-

10 rieux, mais un triste spectacle: tout le centre de l'île portait évidemment la trace profonde du travail de l'homme. On apercevait au premier abord que les arbres y avaient été arrachés avec soin; mais le temps avait déjà presque effacé ces vestiges d'une civilisation incom-

15 plète. La forêt environnante avait poussé rapidement ses rejetons jusqu'au milieu des champs du Français; des plantes grimpantes et parasites s'étaient déjà emparées du sol et commençaient à lier les uns aux autres^ les nouveaux arbres qui s'élevaient de toutes parts.

20 C'est au milieu de cette espèce de chaos que nous cherchâmes inutilement pendant deux heures la maison de notre homme; on n'en trouvait pas plus de traces que de ses gazons et de ses fleurs. Nous allions nous en aller, lorsque Beaumont aperçut le pommier dont nous

25 avait parlé notre vieille hôtesse. A côté de lui, un énorme cep de vigne, que nous primes d'abord pour une liane, s'entortillait jusqu'au haut des arbres. Nous reconnûmes alors que nous nous trouvions sur l'emplacement de la maison, et, ayant écarté les plantes qui cou-

30 vraient la terre jusqu'à cet endroit, nous en retrouvâmes en effet les vestiges.

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