‹ De Tocqueville's voyage en Amérique. Edited with introduction, notes, and vocabulary by R. Clyde FordChapitre 8 sur 47 · A Génial Inn-Keeper · texte numérisé non relu

A Génial Inn-Keeper

Ce n'est que le soir et après le coucher du soleil que 5 nous arrivâmes à Pontiac. Vingt maisons très propres et fort jolies, formant autant de boutiques bien garnies, un ruisseau transparent, une éclaircie d'un quart de lieue carrée, et alentour la forêt sans bornes: voilà le tableau fidèle de Pontiac qui, dans vingt ans peut-être, 10 sera une ville. La vue de ce lieu me rappela ce que m'avait dit un mois avant, à New-York, M. Gallatin:^ «Il n'y a pas de village en Amérique, du moins dans l'acception qu'on donne chez vous à ce mot.» Ici, les maisons des cultivateurs sont toutes éparpillées au milieu 15 des champs. On ne se réunit dans un lieu que pour y établir une espèce de marché à l'usage de la population environnante. On ne voit dans ces prétendus villages que des hommes de loi,- des imprimeurs et des marchands.

Nous nous fîmes conduire à la plus belle auberge de 20 Pontiac (car il y en a deux), et l'on nous introduisit, comme de coutume, dans ce qu'on appelle le bar-room; c'est une salle ou l'on donne à boire, et ou le plus simple comme le plus riche commerçant du lieu viennent fumer, boire et parler politique ensemble, sur le pied de l'égalité 25 extérieure la plus parfaite. Le maître du lieu, ou le landlord, était, je ne dirai pas un gros^ paysan, il n'y a pas de paysans en Amérique, mais du moins un très gros monsieur qui portait sur sa figure cette expression de

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candeur et de simplicité qui distingue les maquignons normands.^ C'était un homme qui, de peur de vous intimider, ne vous regardait jamais en face en vous parlant, mais attendait, pour vous considérer à son aise, que vous 5 fussiez occupé à converser ailleurs; du reste, profond politique, et, suivant les habitudes américaines, impitoyable questionneur. Cet estimable citoyen, ainsi que le reste de l'assemblée, nous considéra d'abord avec étonnement. Notre costume de voyage et nos fusils

10 n'annonçaient guère des entrepreneurs d'industrie, et voyager pour voir était une chose absolument insolite. Afin de couper court aux explications, nous déclarâmes tout d'abord que nous venions acheter des terres. A peine le mot fut-il prononcé, que nous nous aperçûmes

15 qu'en cherchant à éviter un mal nous nous étions jetés dans un autre bien plus redoutable.

On cessa, il est vrai, de nous traiter comme des êtres extraordinaires, mais chacun voulut entrer en marché avec nous. Pour nous débarrasser d'eux et de leurs

20 fermes, nous dîmes à notre hôte qu'avant de rien conclure nous désirions obtenir de lui d'utiles renseignements sur le prix des terrains et sur la manière de les cultiver. 11 nous introduisit aussitôt dans une autre salle, étendit avec la lenteur convenable une carte du ^lichigan sur la

25 table de chêne qui se trouvait au milieu de la chambre et, plaçant la chandelle entre nous trois, attendit dans un impassible silence ce que nous avions à lui communiquer. Le lecteur, sans avoir l'intention de s'établir dans l'une des solitudes de l'Amérique, peut cependant être curieux

30 de savoir comment s'y prennent" tant de milliers d'Européens et d'Américains qui viennent chaque année y chercher un asile. Je vais donc transcrire ici les rensei-

gnements fournis par notre hôte de Pontiac. Souvent depuis nous avons e'te' à même de^ ve'rifier leur parfaite exactitude.

«Il n'en est pas ici comme en France, nous dit notre hôte après avoir écouté tranquillement toutes nos ques- 5 tions et mouché la chandelle. Chez vous la main-d'œuvre est à bon marché et la terre est chère. Ici l'achat de la terre n'est rien, et le travail de l'homme hors de prix: ce que je dis afin de vous faire sentir que pour s'établir en Amérique comme en Europe il faut un ca- lo pital, bien qu'on l'emploie différemment. Pour ma part, je ne conseillerais à qui que ce soit^ de venir chercher fortune dans nos déserts à moins d'avoir à sa disposition de 150 à 200 dollars (800 à 1000 francs). L'acre, dans le Michigan, ne se paie jamais plus de 4 à 15 5 schellings (de 5 à 6 francs) lorsque la terre est encore inculte. C'est à peu près le prix d'une journée de travail. Un ouvrier peut donc gagner en un jour de quoi acheter un acre. Mais Tachât fait, la difficulté commence. Voici comme on s'y prend généralement pour la 20 surmonter.

«Le pionnier se rend sur le lieu qu'il vient d'acquérir avec quelques bestiaux, un cochon salé,^ deux barils de farine et du thé. Si, près de là, se trouve une cabane, il s'y rend et y reçoit une hospitalité temporaire. Dans 25 le cas contraire, il dresse une tente au milieu même du bois qui doit devenir son champ. Son premier soin est d'abattre les arbres les plus proches, avec lesquels il bâtit à la hâte la maison grossière dont vous avez pu déjà examiner la structure. Chez nous, l'entretien des 3° bestiaux ne coûte guère. L'émigrant les lâche dans la forêt après leur avoir attaché au cou une clochette de fer.

Il est très rare que ces animaux, ainsi abandonnés à euxmêmes, quittent les environs de leur demeure,

«La plus grande dépense est celle du défrichement. Si le pionnier arrive dans le désert avec une famille en

5 état de l'aider dans ses premiers travaux, sa tâche est assez facile. Mais il en est rarement ainsi. En général rémigrant est jeune, et s'il a déjà des enfants, ils sont en bas âge. Alors il lui faut pourvoir seul à tous les premiers besoins de sa famille ou louer les services de ses voisins.

10 II en coûte de 4 à 5 dollars (de 20 à 25 francs) pour faire défricher un acre. Le terrain étant préparé, le nouveau propriétaire met un acre en pommes de terre, le

. reste en froment et en maïs. Le maïs est la providence de ces déserts; il croît dans l'eau de nos marécages, et

15 pousse sous le feuillage de la foret mieux qu'aux rayons du soleil. C'est le maïs qui sauve la famille de l'émigrant d'une destruction inévitable, lorsque la pauvreté, la maladie ou l'incurie l'a empêché la première année de faire un défrichement suffisant. Il n'y a rien de plus pénible

20 à passer que les premières années qui s'écoulent après le défrichement. Plus tard vient l'aisance et ensuite la richesse.»

Ainsi pariait notre hôte. Pour nous, nous écoutions ces simples détails avec presque autant d'intérêt que

25 si nous eussions voulu les mettre nous-mêmes à profit. Et quand il se fut tu, nous lui dîmes: — Le sol de tous les bois abandonnés à eux-mêmes est en général marécageux et malsain; l'émigrant, qui s'expose aux misères de la solitude, n'a-t-il du moins rien à craindre pour sa vie? —

30 Tout défrichement est une entreprise périlleuse, repartit l'Américain, et il est presque sans exemple que le pionnier et sa famille échappent, pendant la première année, à la

fièvre des bois. Souvent, quand on voyage dans l'automne, on trouve tous les habitants d'une eabane atteints de la fièvre, depuis l'émigrant jusqu'à son plus jeune fils. — Et que deviennent ces malheureux lorsque la Providence les frappe ainsi? — Ils se résignent et attendent 5 un meilleur avenir. — Mais ont-ils quelque assistance à espérer de leurs semblables? — Presque aucune. — Peuvent-ils du moins se procurer le secours de la médecine? — Le médecin le plus proche habite souvent à soixante milles de leur demeure. Ils font comme les Indiens: ils 10 meurent ou guérissent, suivant qu'il plaît à Dieu.

Nous reprîmes: — La voix de la religion parvient-elle quelquefois jusqu'à eux? — Très rarement. On n'a encore rien pu faire pour assurer dans nos bois l'observation publique d'un culte. Presque tous les étés, il est vrai, 15 quelques prêtres méthodistes^ viennent parcourir les nouveaux établissements. Le bruit de leur arrivée se répand avec une incroyable rapidité de cabane en cabane: c'est la grande nouvelle du jour. A l'époque fixée, l'émigrant, sa femme et ses enfants, se dirigent à travers les sentiers 20 à peine frayés de la forêt vers le rendez-vous indiqué. On vient de cinquante milles à la ronde. Ce n'est point dans une église que se réunissent les fidèles, mais en plein air, sous le feuillage de la forêt. Une chaire, composée de troncs mal équarris, de grands arbres renversés 25 pour servir de sièges, tels sont les ornements de ce temple rustique. Les pionniers et leurs familles campent"^ dans les bois qui l'entourent. C'est là que, pendant trois jours et trois nuits, la foule pratique des exercices religieux rarement interrompus. Il faut voir avec quelle 30 ardeur ces hommes se livrent à la prière, avec quel recueillement on écoute la voix solennelle du prêtre.

C'est dans le désert qu'on se montre comme affamé de religion.

— Une dernière question: on croit généralement parmi nous que les déserts de l'Amérique se peuplent à l'aide

5 de l'émigration européenne: d'où vient donc que depuis que nous parcourons vos bois il ne nous est pas arrivé de rencontrer un seul Européen ?

A ces paroles, un sourire de supériorité et d'orgueil satisfait se peignit sur les traits de notre hôte.

10 — Il n'y a que des Américains, répondit-il avec emphase, qui puissent avoir le courage de se soumettre à de semblables misères, et qui sachent acheter l'aisance à un pareil prix. L'émigrant d'Europe s'arrête dans les grandes villes qui bordent la mer ou dans les districts

15 qui les avoisinent. Là il devient artisan, garçon de ferme, valet. Il mène une vie plus douce qu'en Europe, et se montre satisfait de laisser à ses enfants le même héritage. L'Américain, au contraire, s'empare de la terre, et cherche à se créer avec elle un grand avenir.

20 Après avoir prononcé ces derniers mots, notre hôte s'arrêta. Il laissa s'échapper de sa bouche une immense colonne de fumée, et parut prêt à écouter ce que nous avions à lui apprendre sur nos projets.

Nous le remercions d'abord de ses précieux avis et de

25 ses sages conseils, dont nous l'assurons que nous profiterons quelque jour, et nous ajoutons: — Avant de nous fixer dans votre canton, mon cher hôte, nous avons l'intention de nous rendre à Saginaw,^ et nous désirons vous consulter sur ce point.

30 A ce mot de Saginaw, il se fit une singulière révolution dans la physionomie de l'Américain. Il semblait qu'on l'entraînât tout à coup hors de la vie réelle pour le

pousser dans le pays des chimères. Ses yeux se dilatèrent, sa bouche s'entr'ouvrit et Fétonnement le plus profond se peignit sur tous ses traits.

— Vous voulez aller à Saginaw! s'e'cria-t-il, à Saginaw- Bay! Deux hommes raisonnables, deux étrangers bien 5 élevés veulent aller à Saginaw-Bay! La chose est à peine croyable. — Et pourquoi donc pas? répliquâmes-nous. — Mais savez-vous bien, reprit notre hôte, à quoi vous vous engagez? Savez-vous que Saginaw est le dernier point habité jusqu'à l'océan Pacifique; que d'ici à Saginaw on 10 ne trouve guère qu'un désert et des solitudes non frayées? Avez-vous réfléchi que les bois sont pleins d'Indiens et de moustiques; qu'il vous faudra pourtant coucher au moins une nuit sous l'humidité de leur ombrage? Avezvous pensé à la fièvre? Saurez-vous vous tirer d'affaire 15 dans le désert, et vous retrouver dans le labyrinthe de nos forêts?

Après cette tirade, il fait une pause pour mieux juger l'impression qu'il avait produite. Nous répliquons: — Tout cela peut être vrai, mais nous partirons demain 20 pour Saginaw-Bay.

Notre hôte réfléchit un instant, hocha la tête, et dit d'un ton lent et positif: — Il n'y a qu'un grand intérêt qui puisse porter deux étrangers à une semblable entreprise. Vous vous êtes sans doute figuré, fort à tort, qu'il 25 était avantageux de se fixer dans les lieux les plus éloignés de toute concurrence?

Nous ne répondons point.

Il reprend: — Peut-être aussi êtes-vous chargés par la Compagnie des pelleteries du Canada^ d'établir des rap- 30 ports avec les tribus indiennes des frontières.

Même silence.

Notre hôte était à bout de conjectures, et il se tut; mais il continua à réfléchir profondément sur la bizarrerie de notre dessein.

— Est-ce que vous n'avez jamais été à Saginaw? re- 5 prîmes-nous. — Moi, répondit-il, j'y ai été pour mon malheur cinq ou six fois; mais j'avais un intérêt à le faire, et on ne peut vous en découvrir aucun. — Mais ne perdez pas de vue, mon digne hôte, que nous ne vous demandons pas s'il faut aller à Saginaw, mais seulement

10 quels sont les moyens d'y parvenir avec facilité.

Ramené ainsi à la question, notre Américain retrouva tout son sang-froid et toute la netteté de ses idées. Il nous expliqua en peu de mots et avec un admirable bon sens pratique la manière dont nous devions nous y prendre

15 pour traverser le désert, entra dans les moindres détails et prévit les circonstances les plus fortuites. A la fin de ses prescriptions, il fit une nouvelle pause pour voir si nous n'arrivions pas enfin au mystère de notre voyage, et, s'apercevant que de part et d'autre nous n'avions plus

20 rien à dire, il prit la chandelle, nous conduisit à une

chambre et, nous ayant très démocratiquement secoué

la main, s'en fut^ achever la soirée dans la salle commune.

Le lendemain nous étions levés avec le jour, et nous

préparions à partir. Notre hôte fut bientôt lui-même

25 sur pied: la nuit ne lui avait pas fait découvrir- ce qui nous faisait tenir une conduite à ses yeux si extraordinaire. Cependant, comme nous paraissions absolument décidés à agir contrairement à ses conseils, il n'osait revenir à la charge; mais il tournait sans cesse autour de nous. Il

30 répétait encore de temps en temps à demi-voix: — Je ne comprends pas bien ce qui peut porter deux étrangers à aller à Saginaw . . . jusqu'à ce qu'enfin je lui dis en met-

tant le pied à l'e'trier: — Il y a bien des raisons qui nous y portent, mon cher hôte!

Il s'arrêta tout court en entendant ces mots, et me regardant en face pour la première fois il sembla se pre'parer à entendre la révélation du grand mystère. 5 Mais moi, enfourchant tranquillement mon cheval, je lui fis pour toute conclusion un signe d'amitié et je m'éloignai au grand trot.

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