A Day of Adventures
On nous avait recommandé de nous adresser à un M. Williams, qui, ayant fait longtemps le commerce avec 10 les Indiens Chippeways/ et ayant un fils établi à Saginaw, pourrait nous fournir des renseignements utiles.
Après avoir fait quelques milles dans les bois, et comme nous craignions déjà d'avoir manqué la maison de notre homme, nous rencontrons un vieillard occupé à travailler 15 à un petit jardin, nous l'abordons: c'était M. Williams lui même.
Il nous accueillit avec une grande bienveillance, et nous donna une lettre pour son fils. Nous lui demandâmes si nous n'avions rien à craindre des peuplades 20 indiennes dont nous allions traverser le territoire. M. Williams rejeta cette idée avec une sorte d'indignation: — Non, non, dit-il; vous pouvez marcher sans crainte. Pour ma part, je dormirais plus tranquille au milieu des Indiens que des blancs. 25
Je note ceci comme la première impression favorable que j'aie reçue sur les Indiens depuis mon arrivée en Amérique. Dans les pays très habités, on ne parle d'eux qu'avec un mélange de crainte et de mépris, et je crois
que là, en effet, ils méritent ces deux sentiments. On a pu voir plus haut ce que j'en pensais moi-même lorsque je rencontrai les premiers d'entre eux à Buffalo. A mesure qu'on avancera dans ce journal et qu'on me suivra 5 au milieu des populations européennes des frontières et des tribus indiennes elles-mêmes, on concevra des premiers habitants de l'Amérique une idée tout à la fois plus honorable et plus juste.
Après avoir quitté M. Williams, nous poursuivons
10 notre route au milieu des bois. De temps en temps un petit lac (ce district en est plein)^ apparaît comme une nappe d'argent sous le feuillage de la forêt. Il est difficile de se figurer le charme qui environne ces jolis lieux oîi l'homme n'a point fixé sa demeure, et 011 règne encore
15 une paix profonde et un silence non interrompu.
J'ai parcouru dans les Alpes des solitudes affreuses, où la nature se refuse au travail de l'homme, mais où elle déploie jusque dans ses horreurs mêmes une grandeur qui transporte l'âme et la passionne. Ici la solitude n'est
20 pas moins profonde, mais elle ne fait pas naître les mêmes impressions. Les seuls sentiments qu'on éprouve en parcourant ces déserts fleuris, où, comme dans le Paradis- de Milton, tout est préparé pour recevoir l'homme, c'est une admiration tranquille, une émotion douce et
25 mélancolique, un dégoût vague de la vie civilisée, une sorte d'instinct sauvage qui fait penser avec douleur que bientôt cette délicieuse solitude aura cessé d'exister. Déjà, en effet, la race blanche s'avance à travers les bois qui l'entourent, et dans peu d'années l'Européen aura
30 coupé les arbres qui se réfléchissent dans les eaux limpides du lac et forcé les animaux qui peuplent ses rives de se retirer vers de nouveaux déserts.
Toujours cheminant, nous parvenons clans une contre'e d'un aspect nouveau. Le sol n'y est plus égal, mais coupé de collines et de vallées. Plusieurs de ces collines présentent l'aspect le plus sauvage.
C'est dans un de ces passages pittoresques que, nous 5 étant retournés tout à coup pour contempler le spectacle imposant que nous laissions derrière nous, nous aperçûmes à notre grande surprise, près de la croupe de nos chevaux, un Indien qui semblait nous suivre pas à pas.
C'était un homme de trente ans environ, grand et lo admirablement proportionné dans tous ses membres. vSes cheveux noirs et luisants tombaient le long de ses épaules, à l'exception de deux tresses qui étaient attachées sur le haut de sa tête. Sa figure était barbouillée de noir et de rouge. Il était couvert d'une espèce de 15 blouse bleue très courte. Il portait des ?;2///^>f rouges: ce sont des espèces de pantalons qui ne vont que jusqu'au haut des cuisses; et ses pieds étaient garnis de mocassins. A son côté, pendait un couteau. De la main droite il tenait une longue carabine, et de la gauche, deux oiseaux 20 qu'il venait de tuer.
La première vue de cet Indien fit sur nous une impression peu agréable. Le lieu eût été mal choisi pour résister à une attaque. A notre droite, une forêt de pins s'élevait à une hauteur immense; à notre gauche, 25 s'étendait un ravin profond, au fond duquel roulait parmi les rochers un ruisseau que l'obscurité du feuillage dérobait à notre vue et vers lequel nous descendions en aveugles!^ mettre la main sur nos fusils, nous retourner et nous placer dans le chemin en face de l'Indien, est 30 l'affaire d'un moment. Il s'arrête de même; nous nous tenons pendant une demi-minute en silence.
Sa figure présentait tous les traits caractéristiques qui distinguent la race indienne de toutes les autres. Dans ses yeux parfaitement noirs brillait ce feu sauvage qui anime encore le regard du métis et ne se perd qu'à la
5 deuxième ou troisième génération de sang blanc. Son nez était arqué par le milieu, légèrement écrasé par le bout; les pommettes de ses joues, très élevées; et sa bouche, fortement fendue, laissait voir deux rangées de dents étincelantes de blancheur, qui témoignaient assez
10 que le sauvage, plus propre que son voisin l'Américain,
ne passait pas sa journée à mâcher des feuilles de tabac.
J'ai dit qu'au moment où nous nous étions retournés
en mettant la main sur nos armes, l'Indien s'était arrêté.
Il subit l'examen rapide que nous fîmes de sa personne
15 avec une impassibilité absolue, un regard ferme et immobile. Comme il vit que de notre côté nous n'avions aucun sentiment hostile, il se mit à sourire: probablement il s'apercevait qu'il nous avait alarmés.
C'est la première fois que je pus observer à quel point
20 l'expression de la gaieté change complètement la physionomie de ces hommes sauvages. J'ai eu cent fois depuis l'occasion de faire la même remarque. Un Indien sérieux et un Indien qui sourit, ce sont deux hommes entièrement différents. Il règne dans l'immobilité du
25 premier une majesté sauvage qui imprime un sentiment involontaire de terreur. Ce même homme vient-il à sourire,^ sa figure prend une expression de naïveté et de bienveillance qui lui donne un charme réel.
Quand nous vîmes notre homme se dérider, nous lui
30 adressâmes la parole en anglais; il nous laissa parler tout à notre aise, puis il fit signe qu'il ne comprenait point. Nous lui offrîmes un peu d'eau-de-vie qu'il ac-
cepta sans hésitation comme sans remercîment. Parlant toujours par signes, nous lui demandâmes les oiseaux qu'il portait, et il nous les donna moyennant une pièce de monnaie. Ayant ainsi fait connaissance, nous le saluâmes de la main et partîmes au grand trot. 5
Au bout d'un quart d'heure d'une marche rapide, m'e'tant retourné de nouveau, je suis confondu d'apercevoir encore l'Indien derrière la croupe de mon cheval. Il courait avec l'agilité d'un animal sauvage, sans prononcer un seul mot ni paraître allonger son allure. Nous 10 nous arrêtons: il s'arrête; nous repartons: il repart. Nous nous lançons à toute course; nos chevaux, élevés dans le désert, franchissaient avec facilité tous les obstacles: l'Indien double sa marche; je l'aperçois tantôt à droite, tantôt à gauche de mon cheval, sautant par-dessus les 15 buissons et retombant sur la terre sans bruit. On eût dit l'un de ces loups du nord de l'Europe qui suivent les cavaliers dans l'espérance qu'ils tomberont de leurs chevaux et pourront être plus facilement dévorés.
La vue de cette figure étrange, qui, tantôt se perdant 20 dans l'obscurité de la forêt, tantôt reparaissant au grand jour, semblait voltiger à nos côtés, finissait par nous devenir importune. Ne pouvant concevoir ce qui portait cet homme à nous suivre d'un pas si précipité, et peutêtre le faisait-il depuis longtemps lorsque nous le décou- 25 vrîmes la première fois, il nous vint dans la pensée qu'il nous menait dans une embuscade.
Nous étions occupés de ces pensées lorsque nous apercevons devant nous, dans le bois, le bout d'une autre carabine; bientôt nous sommes à côté de celui qui la por- 30 tait. Nous le prenons d'abord pour un Indien. Il était couvert d'une espèce de redingote courte qui, serrée autour
de ces reins, dessinait une taille droite et bien prise. Son cou e'tait nu, et ses pieds couverts de mocassins. Lorsque nous arrivons près de lui et qu'il lève la tête, nous reconnaissons sur-le-champ un Europe'en et nous nous arrêtons. 5 II vient à nous, nous secoue la main avec cordialité', et nous entrons en conversation.
— Est-ce que vous vivez dans le désert ? — Oui, voilà ma maison.
Et il nous montrait, au milieu des feuilles, une hutte 10 beaucoup plus misérable que le îog-house^ ordinaire.
— Seul? — Seul. — Et que faites-vous donc ici? — Je parcours ces bois, et je tue à droite et à gauche le gibier qui se rencontre sur mon chemin ; mais il n'y a pas de bons coups à faire- maintenant. — Et ce genre de vie vous
15 plaît ? — Plus que tout autre. — Mais ne craignez-vous pas les Indiens? — Craindre les Indiens! j'aime mieux vivre au milieu d'eux que dans la société des blancs. Non, non, je ne crains pas les Indiens; ils valent mieux que nous, à moins que nous ne les ayons abrutis par les
20 liqueurs fortes, les pauvres créatures!
Nous montrons alors à notre nouvelle connaissance l'homme qui nous suivait si obstinément, et qui, à ce moment, arrêté à quelques pas de nous, se tenait immobile comme un terme. ^
25 — C'est un Chippeway, dit-il, ou, comme les Français l'appellent, un sauteur.'^ Je gage qu'il revient du Canada, où il a reçu les présents annuels des Anglais.^ Sa famille ne doit pas être loin d'ici.
Ayant ainsi parlé, l'Américain fit signe à l'Indien de
30 s'approcher, et commença à lui parler dans sa langue avec une extrême facilité. C'était chose remarquable à voir que^ le plaisir que ces deux hommes de race et de
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mœurs si différentes trouvaient à échanger entre eux leurs ide'es. La conversation roulait évidemment sur le mérite respectif de leurs armes. Le blanc, après avoir examiné très attentivement le fusil du sauvage:
— Voilà une belle carabine, dit-il; les Anglais la lui 5 ont donnée sans doute pour s'en servir contre nous, et il ne manquera pas de le faire à la première guerre. C'est ainsi que les Indiens attirent sur leurs têtes tous les malheurs qui les accablent, mais ils n'en savent pas plus long,^ les pauvres gens! — Les Indiens se servent-ils avec 10 habileté de ces longs et lourds fusils? — Il n'y a pas de tireurs comme les Indiens, reprit vivement notre nouvel ami avec l'accent de la plus grande admiration. Examinez ces petits oiseaux qu'il vous a vendus, monsieur; ils sont percés, d'une balle; et je suis bien sûr qu'il n'a 15 tiré que deux coups pour les avoir. Oh! ajouta-t-il, il n'y a rien de plus heureux qu'un Indien dans les pays d'où nous n'avons pas encore fait fuir le gibier; mais les gros animaux nous flairent à plus de trois cents milles, et en se retirant ils font devant nous comme un désert où 20 les pauvres Indiens ne peuvent plus vivre, s'ils ne cultivent pas la terre.
Comme nous reprenions notre chemin: — Quand vous repasserez, nous cria notre nouvel ami, frappez à ma porte. On a du plaisir à rencontrer des visages blancs 25 dans ces lieux-ci.
J'ai rapporté cette conversation qui en elle-même ne contient rien de remarquable pour faire connaître une espèce d'hommes que nous avons souvent rencontrés sur les limites des terres habitées: ce sont les Européens 30 qui, en dépit des habitudes de leur jeunesse, ont fini par trouver dans la liberté du désert un charme inexprimable.
Tenant aux solitudes de l'Amérique par leur goût et leurs passions, à l'Europe par leur religion, leurs principes et leurs idées, ils mêlent l'amour de la vie sauvage à l'orgueil de la civilisation et préfèrent à leurs compatriotes les 5 Indiens dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux.
Nous continuons donc notre marche. Avançant toujours avec la même rapidité, nous atteignons, au bout d'une demi-heure, la maison d'un pionnier.
10 Devant la porte de cette cabane, une famille indienne avait établi sa demeure passagère. Une vieille femme, deux jeunes filles, plusieurs enfants se tenaient accroupis autour d'un feu à l'ardeur duquel étaient exposés les membres encore palpitants d'un chevreuil entier. A
15 quelques pas de là sur l'herbe, un Indien tout nu se chauffait aux rayons du soleil, tandis qu'un petit enfant se roulait près de lui dans la poussière. Ce fut là que s'arrêta notre silencieux compagnon; il nous quitta sans prendre congé de nous et fut s'asseoir gravement au
20 milieu de ses compatriotes.
Qui ^ avait pu porter cet homme à suivre ainsi pendant deux lieues la course de nos chevaux? C'est ce que nous ne pûmes jamais deviner.
Après avoir déjeuné en cet endroit, nous remontons
25 à cheval et poursuivons notre marche au milieu d'une haute futaie 2 peu épaisse. Le taillis a été brûlé autrefois, comme on peut l'apercevoir aux restes calcinés de quelques arbres qui sont couchés sur l'herbe. Le sol est aujourd'hui couvert de fougère qu'on voit s'étendre à
30 perte de vue sous le feuillage de la forêt.
Quelques lieues plus loin mon cheval se déferre, ce qui nous cause une vive inquiétude. Près de là, heureuse-
ment, nous rencontrons un planteur qui parvient à le referrer. Sans cette rencontre, je doute que nous eussions pu aller plus loin, car nous approchions de l'extrême limite des de'frichements. Ce même homme, qui nous mit ainsi en état de poursuivre notre route, nous 5 invita à presser le pas, le jour commençant à baisser et deux grandes lieues nous se'parant encore de Fliîit-River^ où nous voulions aller coucher.
Bientôt, en effet, une obscurité' profonde commença à nous environner. Il fallait marcher, la nuit était 10 sereine, mais glaciale. Il régnait au fond de ces forêts un silence si profond et un calme si complet qu'on eût dit que toutes les forces de la nature y étaient comme paralysées. On n'y entendait que le bourdonnement incommode des moustiques et le bruit des pas de nos che- 15 vaux. De temps en temps on apercevait au loin un feu d'Indiens devant lequel un profil austère et immobile se dessinait dans la fumée.
Au bout d'une heure nous arrivons à un lieu où le chemin se divise; deux sentiers s'ouvraient en cet en- 20 droit: lequel des deux prendre.^ Le choix était délicat. L'un d'eux aboutissait à un ruisseau dont nous ne connaissions pas la profondeur; l'autre, à une éclaircie. La lune, qui se levait alors, nous montrait devant nous une vallée remplie de débris; plus loin nous apercevions 25 deux maisons.
Il était si important de ne point s'égarer dans un pareil lieu et à cette heure, que nous résolûmes de prendre des renseignements avant d'aller plus loin. îvlon compagnon resta pour tenir les chevaux, et moi, jetant 30 mon fusil sur mon épaule, je descendis dans le vallon.
Bientôt je m'aperçus que j'entrais dans un défriche-
ment tout récent. Des arbres immenses, non encore de'barrasse's de leurs branches, couvraient la terre. En sautant de l'un à l'autre, je parvins assez rapidement jusqu'auprès des maisons. Mais le même ruisseau que 5 nous avions déjà rencontré m'en séparait. Heureusement son cours se trouvait obstrué dans cet endroit par de grands chênes que la hache du pionnier y avait sans doute précipités. Je réussis à me glisser le long de ces arbres et j'arrivai enfin sur l'autre bord.
10 J'approchai avec précaution des deux maisons, que je ne voyais que confusément. Je craignais que ce ne fussent des wig-wams indiens. Elles n'étaient point encore finies. J'en trouvai les portes ouvertes; et aucune voix ne répondit à la mienne. Je revins sur les bords
15 du ruisseau où je ne pus m'empêcher d'admirer pendant quelques minutes la sublime horreur du lieu.
Cette vallée semblait former une arène immense qu'environnait de toutes parts, comme une noire draperie, le feuillage des bois, et au centre de laquelle les rayons de
20 la lune, en se brisant, venaient créer mille images fantastiques qui se jouaient en silence au milieu des débris de la forêt. Du reste, aucun son quelconque,^ aucun bruit de vie ne s'élevait de cette solitude.
Je songeai enfin à mon compagnon, et je l'appelai à
25 grands cris pour lui apprendre le résultat de mes recherches, l'engager à passer le ruisseau et à venir me retrouver. Ma voix retentit pendant longtemps dans les solitudes qui m'environnaient, mais je n'obtins aucune réponse. Je criai de nouveau et j'écoutai encore. Le
30 même silence de mort régnait dans la forêt. L'inquiétude me saisit, et je courus le long du ruisseau pour trouver le chemin qui en traversait plus bas le cours.
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Arrivé là, j'entendis dans le lointain le pas des chevaux, et je vis bientôt après paraître Beaumont luimême. Étonné de ma longue absence, il avait pris le parti de s'avancer vers le ruisseau. Il s'était déjà engage dans les bas-fonds^ lorsque je l'avais appelé. Ma voix 5 n'avait pu alors parvenir jusqu'à lui. Il me raconta que de son côté il avait fait tous ses efforts pour se faire entendre, et avait été, comme moi, effrayé de ne point recevoir de réponse. Sans le gué, qui nous servit de point de réunion, nous nous serions peut-être cherchés une grande 10 partie de la nuit.
Nous nous remettons en route en nous promettant bien de ne plus nous séparer, et à trois quarts d'heure de là nous apercevons enfin un défrichement, deux ou trois cabanes et, ce qui nous fait encore plus de plaisir, une 15 lumière. La rivière, qui s'étendait comme un fil violet au bout du vallon, achève de nous prouver que nous sommes arrivés à Flint-River.
Bientôt, en effet, les aboiements des chiens font retentir le bois et nous nous trouvons devant un log-house, dont 20 une barrière seule nous sépare. Comme nous nous préparions à la franchir, la lune nous fit apercevoir de l'autre côté un grand ours noir qui, debout sur ses pattes, et tirant à lui sa chaîne, indiquait aussi clairement qu'il le pouvait son intention de nous donner une accolade- fra- 25 ternelle.
— Quel diable de pays est ceci, dis-je, où l'on a des ours pour chiens de garde. — Il faut appeler, me répliqua mon compagnon; si nous tentions de passer la barrière, nous aurions de la peine à faire entendre raison au portier.^ 30
Nous appelons en effet à tue-tête, et si bien qu'un homme enfin se montre à la fenêtre. Après nous avoir
examinés au clair de la lune: — Entrez, messieurs, nous dit-il. Trink, allez vous coucher ! Au chenil, vous dis-je ! ce ne sont pas des voleurs.
L'ours recula en se dandinant, et nous entrâmes. Nous 5 étions à moitié morts de fatigue. Nous demandons à notre hôte si on peut avoir de l'avoine pour nos chevaux.— Sans doute, répondit-il; et il se mit à faucher le champ le plus voisin avec toute la tranquillité américaine et comme il aurait pu le faire en plein midi. Pen-
10 dant ce temps, nous dessellions nos montures, et nous les attachions, faute d'écurie, aux barrières à travers lesquelles nous venions de passer.
Ayant ainsi pris soin de nos compagnons de voyage, nous commençons à penser à notre propre gîte. Il n'y
15 avait qu'un lit dans la maison; le sort l'ayant adjugé à Beaumont, je m'entourai de mon manteau et, me couchant sur le plancher, m'endormis aussi profondément qu'il convient à un homme qui vient de faire quinze lieues à cheval.