‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 1 sur 41 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

S'il est une des conséquences de la grande guerre mondiale que l’on ne pouvait prévoir, au début du mois d'août de l’année 1914, c'est bien là Révolution russe, tout au moins le coup d'état d’octobre 1917, qui devait laisser au pouvoir les révolutionnaires les plus osés. Sans doute, au cours des premières années de la guerre, il n'échappait pas aux observateurs les moins avisés cette effervescence des opinions d'éléments avancés, qui ne cessait de croître, exprimées de bonne foi ou sous la triste inspiration de la trahison; et, au fur et à mesure que les événements se précipitaient, bien des esprits prévoyaient la « faillite » du tsarisme; si bien qu'ils ne furent pas étonnés d'apprendre, en mars 1917, en même temps que l’abdication du Tsar Nicolas IT,

la proclamation du gouvernement provisoire, faisant espérer l'avènement d’une nouvelle organisation, largement ouverte aux idées libérales. Ce fut, à son annonce, dans toute la presse alliée, un ensemble de félicitations : on était heureux de penser voir enfin clair dans la politique russe; on croyait que l'influence allemande, qui parvenait à se faire sentir à la cour, disparaîtrait définitivement. Et comme à ce moment là, il n'existait dans l'esprit de tous, qu'une seule préoccupation : celle de voir se terminer, victorieusement et dans le plus bref délai, la longue guerre que nous soutenions depuis près de trois ans, on se congratula à la lecture de Ia proclamation du Gouvernement provisoire : guerre implacable aux Empires Centraux, attachement aux Alliés plus sincère que sous l’ancien régime, parce que débarrassé des «forces occultes» quile minaent.

Mais on était loin, en général, de songer aux conséquences dans la politique intérieure, purement personnelle au peuple russe, que cette révolution allait provoquer. Dans une nation de plus de cent millions d'habitants, dont les neuf dixièmes sont agriculteurs, sur quel mode de réorganisation ces nouveaux hommes politiques allaient-ils s'appuyer ? On connaissait bien les programmes des révolutionnaires ; On savait qu'ils s'étaient toujours élevés vivement contre la propriété privée ; mais on n'oubhait pas que le sol russe appartenait pour la presque totalité à la Couronne ou aux grandes familles. Et devant la quasi impossibilité de répartir égale-

ment ces terres aux paysans, bien des gens pensaient que la propriété privée ne verrait pas porter atteinte ‘à ses droits. D'ailleurs, de mars à octobre, les gouvernements révolutionnaires qui se succédèrent ne songèrent pas à résoudre en pratique la « question agraire », quoiqu'ils eussent tous dans leurs programmes des projets de solution. La raison en fut sans doute qu'ils voulaient encore maintenir l'alliance contre les Empires Centraux, qu'ils étaient préoccupés par la continuation de la guerre, qu'ils étaient retenus par la présence sous Les drapeaux de l'immense majorité des paysans. Mais, lorsqu'en octobre éclata le coup d'Etat qui devait laisser maîtres de la situation les révolutionnaires les plus révolutionnaires, ces mêmes difficultés -disparaissaient : Lénine, dès son arrivée au pouvoir, lançait des proclamations dans lesquelles revenait, comme un leit-motiv, cette phrase si attrayante : « remise immédiate des terres des propriétaires aux paysans ». Aux premiers jours de son règne, c'était résoudre ou faire paraître résolue la question agraire russe.

A l'annonce de la révolution, lorsque l’on s'est demandé quél pourrait bien être le sort du sol russe, un nom est venu à la pensée de tous : celui de Tolstoï.

Ce beau vieillard, qui venait à peine de mourir, était pour nous une physionomie pleine de mystère. L'image avait rendu populaire cette figure vénérable: deux grands yeux finement intel-

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ligents, un front largement bombé que surmontait une longue chevelure argentée, une bouche délicate qu'encadrait une belle « barbe fleurie ». Merveilleusement doué du talent d’observateur, son intelligence s'était mise au service de toutes les questions que l'esprit humain peut débattre. Parce qu'il avait été militaire et qu'il connaissait toutes les servitudes de cette existence, avec l’obligation de «tuer son prochain », il en méprisait les grandeurs et, à ses compatriotes, il conseillait de n’y point participer. Parce qu'il avait été orthodoxe, et qu'il avait étudié la religion, son esprit avait cru en voir quelques défauts, et il avait fondé presque un dogme nouveau, tout fourni d’hérésies qui devait lui attirer les foudres et lexcommunication du Saint-Synode.

Enfin, parce qu'il avait été propriétaire, grâce à ses ancêtres, 1l croyait à l'injustice de la propriété privée, et il avait proclamé le droit absolu et naturel de tous à la propriété du sol.

Cette étude se propose de déterminer tout d’abord quelles ont été les idées de Tolstoï, en général sur la révolution, et plus spécialement sur la question agraire russe. Elle tâchera ensuite de dégager l'influence des doctrines du grand philosophe sur.le bouleversement dans la propriété, que devait opérer Lénine, ayant auparavant essaye de brosser un tableau des diverses modalités données à cette question agraire, depuis le régime autocratique de la pleine propricté jusqu'à la socialisation des terres par les Bolchevicks.

Aussi peu nous importera cette succession de périodes de haut et dé bas qui est la caractéristique du régime bolcheviste. Les uns n'ont voulu voir, dans son succès du début, que le coup de force d'une poignée de traîtres et de gens sans aveu qui : seraient rapidement balayés. D’ autres ont pensé que

c'était là le régime de l'avenir ; et avec eux bien entendu, les «dictateurs du prolctariat russe». Actuellement c'est, semble-t:l, l'opinion de ces derniers qui triomphe, laissant croire qu'après s'être imposés par la tyrannie et la cruauté, les dirigeants actuels de la Russie songeraient à organiser un régime d'ordre et de relèvement économique. Si bien que les Alliés de l'ancien régime, l'Angleterre, l'Italie, et même la France, qui ont été trahis par les bolchevicks au point de vue militaire et politique, ont déjà entamé des pourparlers avec leurs représentants pour discuter la reprise des relations commerciales (1), comme s'il était dans la pensée des hommes politiques de ces grandes nations qu'un nouveau régime, en Russie, soit d’un établissement incertain. |

Quoiqu'il arrive, et queque soit le sort que l’avenir réserve à Lénine, il n’en est pas moins vrai que,

(1) Personne n ignore le but des missions successives des représentants russes dans les Pays Scandinaves et en Angleterre. Litvinov, et tout dernièrement Krassine, ont été envoyés dans l'espoir avoué &e renouer des relations commerciales, et le secret dessein d’aboutir à la reconnaissance du gouvernement des soviets par les puissances de l'Entente. :

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