‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 11 sur 41 · ER · texte numérisé non relu

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vent le théoricien, qui expose des idées socialistes, est un Ouvrier qui, par son travail et son intelligence a été amené à comprendre les misères de ses camarades et à proposer ensuite les remèdes qu'il croit bons à les soulager; peu lui importera la situation faite aux travailleurs des champs. C'est aussi quelquefois un savant, qui a toujours vécu dans les villes, qui à visité les centres ouvriers, et qui sémeut au spectacle de leur pauvreté, de leur promiscuité et de leur manque d'air; il va donc s’efforcér,-pars las parole et. par la plüme, de-chercher à rendre meilleure leur existence. Il s’inquiétera moins des agriculteurs : il les sait au grand air, aux goûts simples, éloignés des tentations des grandes villes. Il a fallu Tolstoï, ce grand amoureux de la nature, pour sintéresser aux misères des habitants des campagnes, et un champ d'observation aussi vaste que la Russie pour être facilement frappé de l'iniquité de leur sort.

Tolstoï s'étonne de ce que les «doctes socialistes » prétendent que ce sont les usines et les fabriques qui constituent le principal objectif de la lutte, tandis que la terre ne vient qu'après ; en effet, selon la doctrine solialiste, les ouvriers doivent, avant tout, lutter pour la possession des usines et des fabriques : et c'est seulement quand ils s’en seront emparés qu'ils pourront également accaparer la terre. Le grand ami des terriens ne pense pas ainsi, et il exprime son étonnement : « De même, les socialistes, après avoir décidé à tort que la terre est

un instrument de travail semblable à l'usine et à la fabrique, ils proposent aux ouvriers — qui souffrent du manque de terre — de se désintéresser. de la terre, de songer à s'emparer des fabriques, des fusils, des canons, des parfums, des savons, des miroirs, des rubans, des objets de luxe de toutes sortes ; et alors, quand ces ouvriers sauront produire bien et vite des miroirs et des rubans, mais seront devenus inhabiles à travailler la terre, ils s'empareront de celle-ci » (1).

Les événements de 1917 ont ainsi donné tort aux raisonnements de Tolstoï. On sait que ce nest qu'après s'être emparés par la violence des usines des villes, que les: « pratiques socialistes » songèrent au partage des terrés. Nous verrons plus loin que Toistoï ne prévoyait pas une révolution organisée et exécutée comme l'ont été successivement celles de mars et d'octobre 1917. |

Mais s'il ne veut pas que les ouvriers des champs abandonnent leurs travaux, séduits par l'agrément des usines, une question va alors se poser à son esprit : comment les Russes, dont la majorité, 98 °/, vit du travail agricole, pourront-ils améliorer leur situation sans quitter la terre ? Nous savons qu'il a toujours répondu : « il sufhrait de donner aux ouvriers la terre qui est aujourd’hui accaparte par les gros proprictaires » (2).

(1) Torsroï, Conseils aux dirigés, page 12.

(2} IDEM, tbidem, p. 20.

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Il est ainsi amené à exposer le seul remède qu'il croit utile à la question agraire, celui-là même qu'un ouvrier mécanicien américain, Henry Gcorge, a imaginé, avec tant de succès, et produit dans ses ouvrages : Progrès el Pauvreté, Problèmes sociaux.

Dans son étude : ce qu'est l'impôt unique, et pourquoi nous le revendiquons, George débute-en déclarant que ‘appuie, non sur des lois humaines, mais sur des lois naturelles, « autrement

le droit de propriété s

dit sur des lois divines » (1) et la violation de ce droit, qu'elle soit commise par un individu ou une collectivité, est la violation du commandement

« le bien d'autrui tu ne prendras ».1l reconnait que l’homme qui pêche un poisson, soigne un pommier, élève un veau, construit une maison, une machine, confectionne un vêtement, peint un tableau, acquiert par ce fait le droit exclusif de propriété sur son travail, le droit de le donner, de le vendre, de le transmettre en héritage. Mais, par contre, € puisque la terre n’a pas été faite pour nous et n'est qu'un séjour provisoire de générations qui se succèdent par une permission du Créateur, égale pour tous, il est clair que personne ne saurait avoir un droit exclusif sur le sol et que les droits de tous sont égaux et inaliénables. Mais, ce droit de possession doit être limité par le droit de tous, et par suite, doit être subordonné au paiement à la société

(1) Tozsroiï, Le (Grand Crime, p. 272.

d'une certaine redevance pour le précieux avantage qu’a le possesseur d'exploiter son terrain » (1). Henry George commence ici à développer son plan d'impôt unique, que lon peut résumer ainsi: Lorsque l’on frappe d'impôt la maison, les mois- “sons, les outils, le capital ou n'importe quelle richesse, sous quelle forme que ce soit, on dépossède les membres de la société de ce qui, en droit, doit être considéré comme leur propriété ; on viole le droit de propriété. Tandis, qu'en grevant d'un impôt les valeurs foncières, on prend à un membre de la société ce qui appartient, non à lui, mais à la société, et ce qui ne saurait être abandonné à l’individu sans léser les intérêts des autres membres. On viole . donc la « loi de justice », en grevant d'un impôt le travail ou ses produits, et on la viole de même en n'imposant pas la propriété foncière. Aussi, Henry George propose-t-1l d'abolir tous les impôts, à l’exclusion de ceux frappant la valeur même du sol, indépendamment de la valeur des constructions et des améliorations qui y sont ajoutées; ce qu'il suggère, ce nest pas l'impôt immobilier, car, sous la dénomination d'immeubles, on entend aussi les édifices et toute construction ; ce n’est pas non plus l'impôt foncier, parce qu'il propose d'imposer non la terre en général, mais seulement sa valeur, qui ne dépend pas du prix de constructions et amélio-

(1) Tozsraï, Conseils aux dirigés. p. 328.

rations extérieures, mais seulement des conditions naturelles et sociales.

Ce projet d'Henry George, que Tolstoi devait reprendre, avait déjà été émis par Stuart Mill, sinon même par les Physiocrates du xvin siècle. Quoique assez séduisant au premier abord, il donne lieu à bien des critiques. D'abord, au point de vue de la justice, si la société confisque à son profit toutes les bonnes chances, sous prétexte qu'elles ne sont pas -le fait du propriétaire, il serait juste alors qu’elle prenne à sa charge toutes les mauvaises chances exactement pour la même raison. Mais alors où S'ARrÉtÉRMES - |

Henry George écrit lui-même dans son ouvrage, que cette confiscation du revenu par l'impôt doit avoir pour effet, tout aussi bien que la confiscation du fonds en nature, de réduire considérablement la valeur de la terre, de « ne laisser au propriétaire que la coque de la-noix » (1). Dans ce cas, quoiqu'Henry George s'y refuse absolument, en équité, il faudra une indemnité; et de nouveau, de graves difficultés fiscales vont surgir, presqu'insurmontables.

Il y a enfin une grande objection pratique, cest que, dans la plus-value du sol, on trouve généralement deux éléments : lun tient bien à diverses causes sociales et impersonnelles, mais l’autre provient du travail du propriétaire ou du moins de ses

(1) HENRY GEORGE, Progrès el Pauvreté, p.241.

avances. Si on ctablissait cet impôt, on ne pourrait toucher au deuxième élément sans décourager toute initiative et tout progrès dans les entreprises agricoles, qui ne sont déjà que trop routinières. Or, une telle séparation est impossible en pratique: le proprictaire lui-même ne réussirait pas à létablir exactement ; à plus forte raison, un agent du fisc quelconque. |

Sans doute ‘Tl'olstoï n'avait pas vu toutes ces critiques à adresser au système du « single-taxe » (1) rêvé par l’auteur américain ; il s’est laissé séduire par la simplicité du projet, ét aussitôt il en a analysé les avantages, s'il était mis en pratique. =

D'abord les propriétaires fonciers, surtout les grands, qui ne cultivaient pas leurs terres, mais qui devaient payer l'impôt, renonceraient généralement à leurs possessions et les transmettraient aux agriculteurs manquants de terre ; et ce serait atteindre pacifiquement le but qu'il ne cesse de poursuivre. L'impôt unique, en supprimant toutes les autres taxes sur les produits de première nécessité : sucre, pétrole, allumettes, œufs, beurre, etc, diminuerait les dépenses des travailleurs et améliorerait ainsi leur bien-être. Les droits de douane supprimés, cet impôt rétablirait, dans les pays où il serait institué, le libre commerce avec le monde entier, et donnerait à ses habitants, la possibilité de jouir sans obstacle

(1) Ce qui veut dire en anglais «taxe unique».

de tous les produits du sol et du travail de tous Îles ‘pays.

Enfin, dernier avantage, en permettant l'accès de la terre à tous les travailleurs, cet impôt unique changerait heureusement la situation des salariés ; ils ne seraient plus obligés comme aujourd'hui, d'accepter les conditions que leur imposent les patrons, mais établiraient eux-mêmes les conditions de leur travail. Et Tolstoï conclut :

« Ainsi, quel que soit le régime social, celui d’aujourd'hui fondé sur la violence gouvernementale, ou celui de demain basé sur l'entente universelle, l'institution de l'impôt unique sur la terre, serait le moyen le plus sûr et le plus pratique, tant pour se procurer sans imposer le travail les ressources nécessaires aux dépenses de la société, que pour établir. les relations agraires équitables » (1).

On a vu ce que ce projet a de trop simple et de presque enfantin ; on ne peut que le ranger dans Îa longue série des systèmes que des cerveaux bien intentionnés ont successivement élaborés. Henry George, et à sa suite Tolstoï, comme tous les théoriciens d’un monde meilleur, exposent des idées qui semblent, à la lecture, d’une utilité et d’une nécessité surprenantes, mais qui, à la réflexion, apparaissent accompagnées d’insurmontables difficultés de réalisation. Dans un pays essentiellement agricole,

(1) Tozsroiï, Conseils aux dirigés, p. 114.

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