‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 10 sur 41 · RE AT · texte numérisé non relu

RE AT

pas avoir » : ces mêmes hommes, réduits à l'extrême besoin, les cultivent afin que le grain qu’elle produit soit vendu à l'étranger, et que le. propriétaire foncier puisse s'acheter des chapeaux, des cannes, des bronzes, des calèches, etc. Et tout cela, pour Neckludov, était aussi évident à présent qu'il est évident que des chevaux, enfermés dans un pré et qui ont mangé toute l'herbe, maigrissent et crèvent de la faim, si on ne leur laisse la possibilité de paître l'herbe du pré voisin. « Et tout cela est terrible -et ne doit pas être ! »

D'ailleurs Tolstoï, ne veut pas être le seul à proclamer l'injustice de la propriété privée du sol ; pour donner plus de force à sa théorie, il veut se faire l'écho des lamentations des paysans sur cette illégalité. Il raconte qu'un jour, sur une grande route, il engagea une conversation avec un vieux paysan aveugle qui mendiait (2) :.

« Reconnaissant en moi, à ma façon de parler, un homme instruit, lisant les journeaux, et ne me prenant pas pour un monsieur, il s'arrêta gravement :-

.— Eh bien, y a-t-il quelque rumeur ?

— Sur quoi ? |

— Mais sur la terre, sur celle des Maîtres !

— Je répondis que je n'en avais pas entendu parler. L’aveugle hocha la tête et ne me demanda plus rien.

(2) Tozsroiï, Le Grand Crime, p. 64.

— Eh bien! que dit-on de la terre ? lui demandaije à mon tour,

— Le peuple commence à en parler !

— Et toi, qu'en penses-tu ?

— Evidemment, elle nous reviendra.

On sent qu'avec plaisir, Tolstoï constate que de tous les événements de la vie du paysan celui qui lui serait le plus au cœur consisterait dans le «retour de la terre » av peuple. Et, à l'appui de sa thèse, il cite la fameuse phrase que, du temps du servage, les paysans ne cessaient de répéter: « nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre ». Il finit de poser la question agraire en ces termes : « et depuis l’affranchissement de leurs personnes, les paysans ne cessent de réclamer l’affranchissement de la terre ; en les affranchissant, on a satisfait les serfs pour un certain temps avec un peu de terre; mais avec l'accroissement de la population, la question agraire s'est posée à nouveau dans toute sa force » (1).

(1) Torsroï, Le Grand Crime, p. 178.

DS

GEPAPLRREAINT

Tolstoi propose une solution.

Ainsi donc Tolstoï a posé la question; et, si avant lui quelques doctrinaires russes s'en étaient préoccupés, il est le seul grand auteur philosophique qui se soit passionné pour ce sujet, à la fin du dix-neuvième siècle. Le fait de la propriète du sol par quelques seuls propriétaires fonciers, vivant aux dépens de l'immense majorité, avait sans doute paru une forte injustice à bien des esprits avancés, autantqu’à Tolstoï: et certainement, dans leurs réünions révo lutionnaires, les anarchistes russes devaient en parler, mais simplement à la fin de leur discours, pour se concilier les sympathies des quelques rares paysans, perdus au milieu de la foule des auditeurs, en grand majorité, composée d'ouvriers des villes.

Nous nous proposons donc d'étudier quelle sera la solution que Tolstoi va suggérer à la question

agraire, et de voir si vraiment, après les révolu- üuons de mars et d'octobre 1917, les bolchevicks peuvent se réclamer de lui.

Avant de donner son opinion, T'olstoï se demande ce que font les hommes politiques russes au sujet de la question agraire. Or, ils suivent une ligne de conduite quine lui plaît point. Pour faire le bonheur du peuple, ils réclament la liberté de la presse, de conscience, de réunion; ils s'occupent de « tarifs, de peines conditionnelles, de séparations de l'Eglise et de l'Etat, de sociétés coopératives, de nationalisation future des instruments de travail, et par dessus tout, du régime représentatif, de ce même régime qui existe depuis si longtemps chez les peuples d'Europe et d'Amérique et qui, cependant, ne facilitera jamais ‘ la solution du problème de la propriété du sol» (x). Mais Tolstoï n'est pas satisfait; æar, pour lui, la question n’est même pas posée. Et le Foilà parti en guerre contre les hommes politiques russes qui, lorsqu'ils traitent de l'abus de la propriété du sol, n'en parlent pas pour affirmer que la propriété privée est un « mal qui devrait être aboli », mais uniquement pour dire qu'il est nécessaire, par un moyen quelconque, par divers et mesquins palliatifs, de « replâtrer et finalement contourner cette criante, cruelle et ancienne iniquité, et qui attend son heure d'abolition, non seulement en Russie, mais dans le

monde entier » (2).

(1) Tozsroï, Le Grand Crime, p. 94.

(2) [DEM, ibidem.

rs DA Tr |

Dans Le Grand Crime, il s'indigne devant l'attitude

des hommes qui cherchent partout, sauf où il faut, les moyens d'améliorer la condition des masses populaires, qui souffrent sans trêve de la main-mise par des proprictaires fonciers sur le sol. Tolstoi compare cette façon d'agir à celle qu’on peut voir au théâtre, quand les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui s'y est caché, tandis que ses partenaires, qui l'aperçoivent aussi, feignent de ne pas voir, s'efforcent à distraire l’attention des uns et des. autres et « ferment volontairement les yeux sur ce qu'ils devraient voir ».

Ainsi donc, à son avis, personne n'ose proclamer bien haut l'injustice flagrante de la propriété privée du sol russe ; il va même jusqu'à accuser les révolutionnaires de ne s'occuper que de réformes sociales, ne touchant pas à,la question agraire.

Aussi bien, dans son roman Résurrection, Tolstoï va-t-il exposer longuement son projet communiste. Sous la forme dialoguée, ce passage est excessivement saisissant, parce qu'en même temps que l’auteur offre au lecteur ses théories sur la remise des terres aux paysans, il dépeint avec une minutieuse finesse de touches, l'âme du paysan et son étonnement devant les offres de Neckludov. La révolution de 1917 a prouvé que depuis l’époque de l'étude de Tolstoi, la psychologie du cultivateur russe avait singulièrement évolué, et qu'alors, il n'a même pas attendu d'autorisation pour s'approprier les terres de ses seigneurs et maitres.

Neckludov-Tolstoi constate que, dans les sociétés savantes, dans les administrations, dans les journaux, On épilogue sur les causes de la misère du peuple et sur les moyens de la faire cesser, mais qu'on laisse de côté l'unique moyen qui consisterait d'améliorer le sort des paysans, en leur restituant la terre qu'on leur a prise. Ilélabore- donc un nouveau projet, celui de laisser ses terres aux paysans, en leur abandonnant même le prix qu'ils paieraient pour la location et qui servirait à s'acquitter de leurs impôts et à couvrir les dépenses de la communauté. Il

“réunit donc les «moujiks » de sa propriété et leur adresse la parole (1) :

« J'estime que tout homme a le droit de jouir de la terre.

LR Certainement, c'est vrai ! firent des voix de mouyiks ».

Poursuivant ses propositions, Neckludov leur dit que le revenu de la terre devrait être partagé entre tous, et qu'en conséquence, il était disposé à leur céder ses terres moyennant une redevance à fixer par eux et destinée à « constituer un capital social réservé à leur propre usage ». C’est ici que Tolstoi va nous montrer combien les paysans sont méfiants, mais aussi désireux de continuer à suivre leurs habitudes, quelque mauvaises qu'elles soient .et asservissantes. |

Ces paysans qui n'étaient pas inintelligents,

(1) Tozsroiï, Résurrection, p, 49.

étaient convaincus que « l’unique souci de chaque personne est de penser à son propre intérêt »; ils savaient, par expérience, que les seigneurs cherchaient toujours leurs avantages au détriment des leurs: si donc le maître les réunissait pour leur soumeitre quelque proposition nouvelle, ils étaient assurés d'avance que c'était pour mieux les « entortiller ».

Connaissant parfaitement l'état d'âme de ses cultivateurs, Neckludov va tout de même leur exposer son projet ; il s'adresse à eux :

« Eh bien, à combien taxez-vous la terre ?

= «Comment taxer? Cela est umpossible"La terre est à nous, le pouvoir est à nous !

— « Mais puisque je vous dis que, vous seuls, profiterez de cet argent pour les besoins de la com-

munaute | PES

— « Cela ne se peut pas ! La communauté est une chose ; et nous, c’est autre chose... Nous aimons mieux rester comme avant ! Nous ne pouvons pas accepter cela, parce que ça n’est pas dans nos habitudes.. Qu'on laisse les choses comme elles sont ».

Et tandis que l’intendant s'en allait avec Neckludov, Iüi disant : « Voyez-vous, prince, si vous leur demandez de signer, vous n’arriverez jamais à vous entendre avec eux : le moujik est têtu, quand il est en assemblée ; il se bute et le diable ne le ferai pas. bouger », les paysans se dispersaient, en hochant la fêté

€ Je vous donnerai la terre pour rien ! signe seu-

lement! En ont-ils assez mis dedans de nous autres ! plus souvent, mon bon! Nous sommes aussi malins qu'eux aujourd'hui, nous autres !

« Signe, reprit l’autre moujik en revenant aux paroles du « barine » (1), signe donc et ilte mangera tout cru |

Mais Neckludov est trop convaincu de la grandeur de son devoir et de la beauté de sa mission, pour s'en arrêter là, et se lasser de chercher, malgré eux, le bonheur des paysans. C'est vraiment la caractéristique d’un esprit absolument décidé que de passer outre aux découragements venant même de la part de ceux pour lesquels on cherche le bien. Il réunit donc de nouveau ses paysans, et il va continuer son exposé et refaire ses propositions é

« —— À mon avis, dit Neckludov, on n'a pas le droit de vendre n1 d'acheter la terre, parce que ceux qui ont de l'argent en achèteraient autant qu'ils voudraient; ou bien, autant qu'ils voudraient, draineraient l’argent de ceux qui la cultivent ».

— « C'est juste, dit homme.

— « Parfaitement bien ! — opina l’ancien soldat.

—ciPasimoyen de louer des terres ; -on en demande des prix impossibles à payer. — On nous tord comme du chanvre! C’est pire que la corvée! accentua le moujik hargneux.

— « C'est aussi mon opinion, dit Neckludov, et

(1) « barine s signifie, maître, en russe.

Re LE TTE | je considère comme un péché de posséder la terre ; c'est pourquoi je veux la donner.

« Eh bien ! bonne affaire! Tu n'as qu’à la donner aux moujiks, voilà tout ! »

« Eh bien! dites-moi : comment feriez-vous à ma place ?

« Comment nous ferions ? Un partage égal entre tous ! ! :

— « C'est évident. Nous partagerions entre les paysans, appuya le bon vieillard.

« Et ils approuvèrent tous cette réponse qui semblait satisfaire pleinement les mouyjiks.

— « Mais comment entre tous ? demanda Neckludov ; aux « dvoroni » (1) aussi ?

— « Parfaitement que non! déclara l’ancien soldat.

Mais le grand paysan réfléchi fut d’un avis contrairé : & Si on partage, 1l “faut-le faire épalement entre tous |

— « Cela n'est pas possible, reprit Neckludov. Si je faisais un partage cgal entre tous, ceux qui ne travaillent et ne cultivent pas eux-mêmes accepteraient leur part pour la revendre aux riches. Et de nouveau ceux-ci accapareraient la terre. Les riches deviendraient puissants, au détriment de ceux qui, pour vivre, ont besoin de la terre ».

— « Parfaitement bien! se hâta de confirmer l’ancien soldat.

(1) En Russie, les « dvoroni » étaient les moujiks aux services de Ja maison ct de la ferme seigneuriale.

Ex ST ren)

« Défendre que quiconque vende la terre ; et que celui-là seul qui la laboure en soit le possesseur, fit l'autre. |

Tolstoï — pardon ! Neckludoy — ne se laisse pas démonter par tous les raisonnements des mouiiks, qui prennent la question dans ses moindres détails d'organisation. On arrive ainsi au partage des terres :

— « Et puis, comment partager la terre suivant la qualité ? Pourquoi les uns auraient-ils du terreau, et les autres de la terre glaise ou du sable ?

— « Mais on partagerait également chaque qualité, reprit un des moujiks.

— « Vous voyez bien que ce n’est pas si simple...

C'est alors que Tolstoï leur dit, comme pour les convaincre de l’importance des questions économiques qu'ils sont en train de débattre, qu'ils ne sont pas les seuls à les étudier.

« Par exemple, un Américain, du nom d'Henry George. Eh bien, voici ce qu'il a imaginé, et je suis HeLRON AVES. 02

« La possession de la terre doit être commune, tous ayant sur elle un droit égal. Mais il y a de la terre qui est bonne, et d'autre qui l’est moins. Et chacun en voudrait de la bonne. Comment donc égaliser les parts ? Il faut que celui qui exploite une très bonne terre paie à ceux qui n’en ont pas la valeur de la sienne. Et comme il est difficile de déterminer quels sont ceux qui doivent payer, et À qui ils doivent payer ; comme dans la vie actuelle,

l'argent est nécessaire aux besoins dela communauté, le parti le plus sage est de décider que quiconque exploitera une terre devra payer au groupement, ‘pour les besoins communs, une redevance proportionnée à la valeur de sa terre. Aïnsi l'égalité sera rétablie. Tu veux posséder une terre ; paie davantage pour celle qui est bonne que pour celle qui l’est moins. Et, si tu ne veux pas avoir de terre, tu n'auras rien à payer. » |

— «C'est très juste ! Ta terre est meilleure, paiela plus chère !

— « En voilà une tête, ce George |!

— « Le prix doit être calculé, ni trop haut ni trop bas; trop haut, on ne peut le payer, et des vides se produisent; trop bas, chacun se met à acheter de la terre aux autres et le trafic recommence !

— « C'est juste, et bien compris! Enfin, cela nous va |

« En voilà anertète, ce Georre Eddie qui ‘inventé tout ça |

Cette expression de naïve admiration à l'égard de Georges que Tolstoi met dans la bouche de simples paysans, est bien aussi la traduction de son sentiment vis-à-vis de l’auteur américain. En effet, dans tous les ouvrages où il traite la question de la proprièté privée de la terre, il en revient toujours à cette hypothèse de l'impôt unique, qui lui paraît devoir être la seule solution de la question agraire. |

| 1 Ce

Avant d'étudier cette théorie et de la critiquer, il nous semble nécessaire de demander à Tolstoï s’il est un adepte de la nouvelle « religion socialiste ».

On sait déjà que Tolstoï ne s'est presque tou- Jours intéressé uniquement qu'aux travailleurs des champs ; il a passé la plus grande partie de sa vie avec eux; 1l s'est aperçu de leurs misères et a cherché à en approfondir les causes : il était donc tout naturel qu'il s'occupât d'avantage d'eux que des ouvriers des villes. |

Au sujet du socialisme — « cette doctrine à la mode » (1) — Tolstoï constate que, dans un pays comme la Russie, où 98 °/, des travailleurs y sont encore emplovés à l’agriculture, elle est acceptée volontiers par les 2 °/, restants d'ouvriers, qui sont détournés ou deshabitués du travail des champs. La raison en est qu'en abandonnant l'agriculture, l'ouvrier se laisse entraîner par les séductions de la vie des villes et des fabriques. Dès que ces ouvriers ont appris quelques notions de la doctrine socialiste, ils les propagent avec zèle parmi leurs camarades, et, grâce à cette propagande et aux besoins nouveaux qu'ils ont contractés, ils se tiennent pour des « hommes supérieurs, bien plus avancés que les grossiers moujiks, ouvriers des champs » (2). Et Tolstoï de se féliciter que les ouvriers de fabrique soient encore peu nombreux en Russie et que

(1) Tozsroï, Conseils aux dirigés, p. 5.

(2) IDE, ibidem, p. 6.

l'énorme masse des travailleurs agricoles, ou ignore encore la doctrine socialiste, ou, si elle ena entendu parler, la considère comme quelque chose qui ne la touche point et n'a aucun rapport avec ses besoins réels.

Il remarque que tous les moyens d'action des socialistes : syndicats, manifestations, élections de députés au Parlement, à l’aide desquels les ouvriers des villes cherchent à alléger la servilité de leur situation, ne préséntent aucun intérêt pour les libres travailleurs des champs: « Ceux-ci ne se soucient nullement de l'augmentation des salaires, de la diminution des heures de travail, d'une caisse commune, etc. ; ils n’ont besoin que d’une chose : la terre. Or, partout, ils en ont trop peu pour nourrir eux et leur famille. Et, sur cette unique chose, qui leur est indispensable, la doctrine socialiste est muette » (1). | = Tolstoï semble pousser trop loin ses accusations quand il fait grief au socialisme de ne pas s'occuper du tout du travailleur des champs qui lui tient tant à cœur : sans doute, dans tous les pays, la doctrine socialiste s'est intéressée plus particulièrement aux ouvriers des fabriques qu'aux agriculteurs ; mais il faut pourtant reconnaître que chaque système socialiste à eu son programme agraire.

D'ailleurs cette préférence nous paraît s'expliquer d'elle-même à plusieurs points de vue. Le plus sou-

(1) Torsroï, Conseils aux dirigés, p. 7.

Page 1