‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 14 sur 41 · SYMPATHIE POUR LES RÉVOLUTIONNAIRES · texte numérisé non relu

SYMPATHIE POUR LES RÉVOLUTIONNAIRES

Elle se manifeste très sensiblement dans les ouvrages que Tolstoï écrivit au début de sa propagande : Révolulionnaires, Trois morts, Résurrection et Nouvelle Vie.

Il décrit, avec une sympathique compassion, les tortures morales des révolutionnaires convaincus et impuissants à agir, les morts atroces de ceux qui ont pu «accomplir leur mission », mais dont les cadavres se balancent lamentablement au gibet d'infamie, enfin les souffrances qu'endurent ceux qui ont été envoyés au bagne à la suite de condamnations politiques.

Dans Révolutionnaires, un jeune étudiant, Svietlogoub, est, depuis deux mois, incarcéré dans une prison; et, pendant tout ce temps-là, il a beaucoup pensé. Tolstoï va faire l'éloge de cet homme qui «venait de sentir l'injustice de sa situation d'homme riche » (1). Il essayait bien d’étouffer en lui cette conscience, mais souvent quand il se trouvait en face de la misère du peuple, et parfois tout simple-

(1) Torsroï, Révolutionnaires, p. 13.

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ment, quand « il sesentait bien et joyeux ». il était « honteux » de ce que des gens : paysans, enfants, femmes, vieillards, venaient au monde, vivaient et moufaient, ne connaissant pas toutes les joics dont il jouissait lui-même. Aussi ce jeune homme va-t-il quitter sa famille, ses plus chères aflections pour s'afhilier à une société de propagande révolutionnaire. On sent le plaisir avec lequel Tolstoï le fait vivre dans cette atmosphère d’excitation morale, qui était celle des révolutionnaires exaltés :

« … Il se disait: « la victoire ou le martyre, et si c'est le martyre, ce sera aussi la victoire, mais dans l'avenir. Et la flamme qui brûlait en lui, non seulement ne faiblit pas durant les deux années de son activité révolutionnaire, mais s'aviva de plus en plus au respect et à l'affection de ces hommes parmi lesquels il se trouvait » (1).

Et un peu plus loin : « voilà que €e martyre qu'il attendait commença pour lui. Tous ces derniers temps, quand nombre de ses amis et des femmes étaient suppliciés, emprisonnés, déportés, il désirait le martyre. Aussitôt son arrestation et pendant l'interrogatoire, il éprouva une excitation particulière, presque de la joie » (2).

On le voit, Tolstoiï se plaît à dépeindre,avec faveur et vérité, cet état d'âme singulier des révolutionnaires, pour lesquels la participation au boulever-

(1) Torsroiï, Révolutionnaires, p. 17.

(2) IDEM, ibidem, p. 18.

sement général semble être le but final de leur existence. Il ira même jusqu'à faire une profession de foi complètement à l'opposé de toutes ses théories de calme et de modération, mais qui est bien celle que devait proclamer tout apôtre :

« Voulez-vous savoir quelle est notre religion ?

« Notre religion! Eh bien, la voici : nous croyons qu'il y a des hommes qui ont accaparé la puissance, qui tourmentent et trompent les peuples, et qu'il ne faut pas s'épargner, qu'il faut lutter contre ces hommes pour en délivrer le peuple qui est exploité . par eux. Ainsi ce sont eux qu'il faut anéantir. Ils tuent et il faut les tuer jusqu'à ce qu'ils s'amendent...» (1). Et ailleurs :

« ,.... Notre.-religion, c'est de ne pas s’épargner, de renverser le gouvernement des politiques et d’établir un gouvernement libre, élu, le gouvernement du peuple:.. » (2).

Evidemment, Tolstoï fait tenir ces propos dans la bouche d'un révolutionnaire exalté, aigri par les privations de la prison ; mais on sent tout de même, aux détails qui fourmillent, à la chaleur avec laquelle il s'exprime, qu'il n'a pas seulement de la compassion pour ses malheurs, maisbien de la sympathie, si ce n'est de l'admiration.

Cest dans ce même ouvrage, Révolutionnaires, que Tolstoï constate avec plaisir qu'il existe, dans les

(1) Torsroï, Révolutionnaires, p. Go.

(2) IDEM, Trois Morts, p. 92.

groupes, pour les adeptes, une atmosphère d’opinion publique, grâce à laquelle les actes cruels qu'ils commettent, au risque de leur liberté, de leur vie, au mépris de tout ce qui est cher à l’homme, loin de leur apparaître comme condamnables, leur semblent au contraire héroïques. Par là s'explique ce phénomène qui lui est surprenant : des hommes les plus doux, incapables de. causer et même de voir des souffrances d'êtres vivants, se préparent tranquillement au meurtre et reconnaissent, dans certains cas, l'assassinat comme légitime et juste, soit comme moyen de défense, soit pour atteindre « au but suprème : le bien général... ».

Aussi bien cherche-t-1l après avoir analysé l’état d'âme desrévolutionnaires, à les comparer à la masse des autres hommes : « … la différence entre nous et les autres hommes résidait en ce que leurs besoins moraux étaient plus élevés que ceux dont se contentent les autres. Ils considéraient comme obligatoire, non seulement la sobriété, lasimplicité de la vie, la franchise, le désintéressement, mais même encore la disposition immédiate à tout sacrifier, même leur existence, pour l'œuvre commune. Aussi, parmi ces hommes, ceux qui étaient au-dessus de la moyenne, paraissaient trés supérieurs, et offraient le modele d’une race d’élévation morale; ceux au contraire qui étaient au-dessous de la moyenne, restaient bien inférieurs et présentaient souvent le caractère d'hommes faux, hypocrites, et en même temps fanfarons et

arrogants » (1).

(1) Tozsroï, Révolutionnaires, p.198.

Voilà donc l'admiration non déguisée! Les révolutionnaires, ceux qui ont des « besoins moraux » supérieurs à ceux dont se contentent les autres, présentent, pour Tolstoï, le « modèle d’une race d’élévation morale ».

Enfin comme autre preuve de la sympathie qu'éprouve Tolstoï à leur égard, lisons des extraits de la lettre qu'il écrivit à l’empereur Alexandre II, à l’occasion du meurtre de son père ; c’est un véritable plaidoyer en faveur des meurtriers :

« Sire ! Par de redoutables et fatals malentendus, dans l’âme des révolutionnaires s'accumula une haine terrible contre votre père, haine qui les amena à commettre un meurtre effroyable. Cette haine peut être ensevelie avec lui... Que sont les révolutionnaires ? Desgens qui haïssent l'ordre existant, le trouvént mauvais .et travaillent en vue d'en établir un meilleur... Ce n'est pas par la peine de mort qu'on peut lutter contre eux. Pour cela, il faut lutter sur le terrain des idées. Leur idéal, c'est le bien-être général, l'égalité, la liberté. Pour lutter contre eux, il faut leur opposer un autre idéal, supérieur au leur, embrassant le leur... » (x).

Fallait-il que Tolstoï soit convaincu de la beauté de la mission de ces révolutionnaires pour qu'il osât s'adresser au Tsar, en des termes pareils! Mais, on l’a lu dans les passages de cette lettre, s’il demandait grâce pour les auteurs de l'attentat, il n’en

(1) Lettre au Tsar, du 1er mars 1881.

27708 Pers réprouvait pas moins leur « effroyable » façon

d'agir. | € LA VIOLENCE EST UN PÉCHÉ »

Si l'olstoï éprouve des sympathies à l'égard des révolutionnaires et a le courage de le leur témoigner publiquement, il s'en taut de beaucoup qu'il préconise leurs mêmes moyens d'action. Par l'ampleur des réformes qu'il demandait, on peut bien lui donner le qualificatif de révolutionnaire, mais nous allons voir qu'il se sépare nettement de ceux qui préconisaient les coups d'état, semblables à ceux de mars et d'octobre 1917.

Certes Tolstoï reconnaît que le mouvement révolutionnaire dont il est témoin, est d’une envergure extraordinaire, et c'est pourquoi il inscrit, au début de son ouvrage: « La Fin d’un monde », cette pensée de Channing (1):

« Jamais les hommes n'ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à accomplir. Notre siècle est le siècle de la Révolution. dans la plus haute acception du mot : Révolution morale et non matériéNe. Il se forme une idée supérieure d'organisation sociale et de perfectionnement moral ».

Ainsi dès qu'il traitera des questions sociales — et il n’écrira pas un volume sans en toucher un mot — il tâchera de convaincre ie lecteur de l’imminence

(1) CHANNIXG : un des chefs de la secte des unitaires aux Etats-Unis. Il entra l’un des premiers dans le mouvement antiesclavagiste de 1831,

d'une révolution, mais il se rangera toujours à Pavis de Channing ; il distinguera entre la révolution « morale » et la révolution « matérielle ».

En bon historien qu'il est, Tolstoï se souvient des atrocités de la Terreur Française ; il constate que les hommes de la Révolution Française avaient clairement posé l'idéal de liberté, d'égalité et de fraternité, au nom duquelils souhaitaient transformer la société. De ce principe découlaient des mesures pratiques : abolition des castes, répartition égale des richesses, suppression de titres et de grades, de la propriété privée. Or, à son avis, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence. « Malheureusement, les hommes de la Révolution Française étaient tellement accoutumés à lemploi de la force comme unique moyen d'action, qu'ils ne s'étaient pas apercus de la contradiction que renfermait l’idée de réalisépilésaltér aehbere erRhaMtrieEn temp violence ; ils n’apercevaient pas que l'égalité est l'opposé de dominatidn et de soumission, que la liberté est inconcilhiable avec la contrainte et qu’il ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent » (1).

En France, en Russie, en Espagne, dans les républiques sud-américaines, des révolutions furent et sont encore organisées ; mais Tolstoï remarque que, couronnée de succès ou non, l’ancienne situation revient toujours, parfois même aggravée. Les formes

(1) Torsroï, Guerre el Révolution, p. 88.

. sociales changent, mais les rapports entre les hommes demeurent immuables, et le philosophe de conclure : « c'est pour cette raison que nous n’avançons pas vers l'idéal égalitaire ».

Aussi bien, à l'égard de ces révolutionnaires qui modifient sans cesse ‘les formes de violence, emploie-t-11 une image très heureuse et qui dépeint parfaitement leur façon d'agir : € ils procèdent à : l'instar d'un homme qui, chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau sur le dos, sans que l'idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire : s'en débarrasser » (1).

Et Tolstoi de faire remarquer que le moyen qui se sert de la violence n'est pas bon, parce que, même s'il réussit à changer l'ordre existant, il n’y a aucune garantie que Île nouvel ordre soit ferme et que ses ennemis ne puissent triompher, grâce aux circonstances. favorables et à la même violence ; c’est ce qui est arrivé en France. Il en résulte que «toujours un nouvel ordre établi par la violence, doit être sans cesse soutenu par la même violence, c’est-àdire par liniquité ». En cas d’insuccès, Tolstot fait remarquer très justement que les violences révolutionnaires ne font que renforcer l'ordre de choses même contre lequel on lutte, en transportant au camp des conservateurs et des réactionnaires le grand nombre d'hommes indécis qui se tiennent

(1) TorsTOï, Guerre el Révolution, p. 130.

au, milieu, et qui n'appartiennent ni, à lun, ni l'autre camp.

A ce sujet, il est utile de connaître l'attitude e Tolstoi à l'égard des terroristes, qui sembient n'avoir d'autre but que celui de tuer les souverains régnants. Il est franchement contre eux et il se demande comment les anarchistes ne peuvent inventer, pour améliorer le sort des peuples, rien de mieux que la destruction d'hommes dont la disparition est aussi vaine que «si l’on coupait la tête à ce monstre fabuleux, chez qui une nouvelle tête repoussait à la place de l’ancienne » (1). I convient, d'autre part, que par leur «éducation bornée », leur existence « entourée de courtisans menteurs », ils ne peuvent se faire une idée exacte des besoins du peuple, et ne sont nullement responsables des actes de leur gouvernement.

Si lolstoi désipprouye les meurtres uniques des souverains, 1l ne conseille pas plus les émeutes des rues. Un organe révolutionnaire de Genève Les Feuilles populaires, dans un article, en avait fait l'apologie, et les recommandait comme excellent moyen d'action. Tolstoï a vite fait de le condamner : il le trouve un mal, sans aucune portée pratique, et « simplement stupide » (2).

C'est dans cette protestation, datée du 15 décem-

(1) Torsroï, Conseils aux dirigés, p. 102

(2) Conseils aux dirigés, p.171. — Lettre du 15 déc. r901 àJ. W. Trégoulov sur l’action révolutionnaire,

Ye bre 1901, que Tolstoï écrivit cette phrase, qui résume bien sa doctrine d'action : « Je trouve que toute violence est un péché, et cest pourquoi aucun homme de bonne foi ne me confondra avec les révolutionnaires qui ont recours à la violence».

Et comme :1l s'intéresse davantage aux paysans qu'aux autres, il ne cesse de leur recommander de s'abstenir des « actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires »; parce que toute violence, commise par les paysans sur les propriétaires fonciers, provoquerait des représailles, et cette lutte finirait, dans tous les cas, par l'établissement d’un gouvernement tyrannique, quelque soit la forme qu'il prenne.

Mais alors que doit faire le peuple russe ?

La réponse semble, à Tolstoi, « bien naturelle, découlant de la situation même: ni obéir à son gouvernement qui la conduit à son malheureux état actuel, ni organiser sur le modèle des peuples occidentaux le régime parlementaire et oppresseur qui a rendu leur situation plus malheureuse encoLe-» (1). -

Ne serait-il pas plus simple au laboureur russe de cesser de participer àtout gouvernement de violence, et de ne plus y obéir ? S'il le faisait, Tolstoï voit dis-

(1) La Révolution russe, p.55.

RCE | paraître d'eux-mêmes et les impôts, et le service. militaire, et les exactions des fonctionnaires, et la propriété foncière et toutes les miséres qui en résultent pour les travailleurs ; elles disparaitraient en effet, parce qu'il n’y aurait plus personne pour les maintenir.

Il veut qu'on prenne conscience du « crime » du « péché » qu'on commet en possédant la terre comme un bien exclusif, et qu’en ayant conscience, on s'en « abstienne ». Quand les ouvriers comprendront combien la possession de la terre est illégitime, Tolstoï espère que tous, ou du moins un certain nombre d'entr'eux, s’abstiendront de travailler ou d’affermer les terres des propriétaires. Il examine déjà, quels pourraient bien être les résultats d'un tel changement dans la société.

Même, si une partie seulement des ouvriers refuse de travailler chez les propriétaires ou de louer leurs terres, ceux-ci, ne trouvant plus de profit à les posséder, prendront avec les ouvriers des arrangements avantageux ou renonceront complètement à la propriété foncière. Il peut arriver aussi que les ouvriers incorporés dans larmée, ayant compris lillégitimité de la propriété foncière, refusent de plus en plus souvent de marcher contre leurs frères, les ouvriers des champs; le gouvernement serait alors forcé de renoncer à défendre le monopole de la terre qui redeviendra libre.

Enfin, et là nous arrivons à l'acte brutal des bolchevicks d'octobre 1917, 1l peut arriver que « le

n ra à.

gouvernement, comprenant que l’affranchissement de la terre est inévitable, juge nécessaire de prévenir la victoire des travailleurs et, feignant d'en prendre l'initiative, supprime par une loi la propriété foncière.

Voilà donc Folstoï amené à conseiller et à recommander un acte qui fut un des premiers qu'accomplirent les Révolutionnaires d'octobre 1917, dès leur arrivée au pouvoir. Constatons qu'ils sont parvenus au même but, mais par des moyens différents.

Pour terminer cette rapide étude des idées de Tolstoi, sur l'opportunité d’une révolution, voici un de ses derniers conseils :

« En tout cas, le sort, des ouvriers ne pourra s'améliorer que lorsqu'eux-mêmes agiront selon la volonté de Dieu, davantage selon leur conscience, c’est-à-dire, plus moralement qu'auparavant (1) ».

Nous allons voir, dans la suite de cet ouvrage, que les bolchevicks ont pensé obtenir cette amélioration du sort des. travailleurs, en agissant au contraire, beaucoup moins moralement « qu'auparavant ». L'histoire dira plus tard laquelle des théories devait être la bonne, et si les révolutionnaires d'octobre 1917, n’ont pas eu tort d'établir tout leur régime sur tant d'actes « immoraux ».

(x) Tozsroiï, Conseils aux Dirivés, p. 38.

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