‹ De Tolstoi à Lénine: Contribution à l'étude historique de l'évolution agraire en RussieChapitre 21 sur 41 · LÉNINE · texte numérisé non relu

LÉNINE

Wladimir Iitch Oulianof (dit Lénine) naquit, en 1870, d'une famille de propriétaires du gouvernement de Simbirsk, au nord de la Volga moyenne : son père fut directeur de gymnase, puis conseiller d'Etat. C'est à Kazan qu'il fit ses études de droit. Son frère aîné, qui avait laissé parmi les socialistes russes la réputation d'un « saint », avait pris part à à un attentat contre Alexandre IIT et avaitété pendu en 1887. Oulianof jeune fit, lui aussi, de lagitation; il paraît même avoir contribué, tout d'abord, à des attentats terroristes, puisqu'il aurait été condamné à mort, à l’âge de 18 ans (d’après la Berñer Tagenacht du 31 juillet 1918).

Arrêté en 1895, il fut, envoyé en Sibérie, d'ou il

ne tarda pas à s'évader l’année même, pour aller se réfugier en Suisse. C’est là qu'il publia un journal russe, le Social-Democrate, jusqu’à la révolution de 190$; son imprimerie était installée dans une maison de paysans fort délabrée, située sur la frontière franco-suisse, et qui servait à cacher des anatchistes russes traqués. Il publia sous le pseudonyme de « Djin » un volume sur le Développement du capilalisme en Suisse; et il passait, en 190$, pour l’un des théoriciens les plus compétents de la question agraire.

Membre du parti social-democrate, ilavaitindiqué, par la part qu'il avait prise, en 1907, à la scission et à la formation du parti bolchevick, un retour aux tendances de sa jeunesse. Il rentra à Saint-Pétersbourg, pendant la première révolution, fut partisan d'un boycottage des élections à la Douma, « parce que le suffrage universel n'était pas complétement universel »; ce qui ne l'empècha pas de se présenter. I ne fut pas élu et les progrès de la réaction l’obligèrent à se retirer. Depuis lors, il a habité à Genève, puis à Zurich; d'où ikpartit le 9 avril 1917, pour traverser l'Allemagne, avec son ami Zinoviev et une trentaine d’autres réfugiés russes, et arriver le 16 avril à Pétrograd.

En retrouvant la grande ville, quelque conviction qu'il ait de sa mission, Lénine ne prévoyait certainement pas un si bel avenir pour la réalisation des théories qu'il n'avait cessé d'exposer, et pour lesquelles il avait toujours combattu.

[l'avait suivi de très près le développement de la crise de 190$ ; il avait discerné combien les masses russes, si paisibles en apparence, cachaient d’éléments incendiaires. Aussi comprit-il que, si certaines éventualités se produisaient, il sufhirait de la moindre étincelle pour mettre le feu à toute la campagne russe et faire sauter l'édifice politique et social du pays. Non seulement il ne se trompait pas dans son diagnostic, mais, avec une tenacité et une logique qui lui sont propres, il sut régler toute son activité sur ses observations de 1905-1906.

Certes, la grande révolution agraire de l'avenir qui se dessinait à ses yeux, ressemblait très peu à la révolution sociale, telle qu’elle apparaissait dans la doctrine de Marx. Maïs Lénine n'était pas homme à s'embarrasser d'objections doctrinales ; et, tout en cherchant à défendre son programme en se servant de la logique marxiste, il régla sans scrupules sa ligne politique sur la possibilité de provoquer une révolte des masses paysannes.

M. Grumbach, dans son « Erreur de Zimmerwald- Kienthal », écrit à propos de Lénine

« Je fais l'éloge de Lénine, vous écriez-vous ! Comment pouvez-vous croire que je menhardirai jusqu’à faire l'éloge de Lénine ? De Lénine, le despote de tous les bolchevicks russes ! On ne fait pas l'éloge de Lénine, pas plus qu'on ne le blâme Avec Lénine, on se contente de « constater », comme un citoyen bien pensant constate les actes

des empereurs, comme un savant constate les événements de la nature. »

Tel était l'effet que produisait cet homme, alors qu'on ne l'avait pas encore réellement vu à l'œuvre, tandis qu'il était heureusement «exempt de tout pouvoir exécutif ». Sans: être aussi indulgent que M. Grumbach, on doit reconnaître que Lénine est un fanatique dévoué à une idée généreuse, mais comprise d’une manière étroite ; pour lui, cette idée généreuse est un absolu, se suflit à elle-même, est exclusive de toute autre pensée. C'est ainsi que son objection contre la guerre n'est pas la réflexion des: idées que nous avons trouvées dans Tolstoï, à savoir que la guerre lui inspire un sentiment d'horreur parce qu’elle est une tuerie entre frères; car Lénine admet qu'il puisse y avoir des «guerres justes» (1). Il a bien prouvé, depuis, qu'il ne répugne pas à la violence. Il n'avait donc pas d'objection contre la guerre; mais il voyait dans la propagande pacifiste, surtout auprès des masses paysannes, le moyen de hâter et de provoquer la révolution universelle (2). Il nous paraît donc être un illuminé que son impatience de voir la révolution sociale enfin arrivée, fait le jouet d'illu-

(1) LÉNINE et ZINOVIEV, Le socialisme et la guerre, 1915, d’après S. Gruüumbach, p. 106.

(2) En février 1915, Lénine écrivait dans son journal : « Nous ne pouvons pas ignorer que, selon l'issue des opérations militaires, notre travail de libération de la Russie sera rendu plus facile ou plus difhcile. Oui, nous sommes pour la défaite de la Russie, parce qu’elle rendra plus facile la victoire de la Russie (à l'intérieur), la fin de son asservissement, son affranchissement des chaînes du tsarisme... »

sions. En janvier 1916, il écrivait : « Les faits montrent que précisément en 1915, en conséquence de la crise produite par la guerre, la fermentation révolutionnaire croît dans les masses, les grèves et les manifestations politiques en Russie, les grèves en Italie et en Angleterre, les manifestations en Allemagne, qu'est-ce là d'autre que le commencement du soulèvement révolutionnaire des masses ? La révolution s’est produite en Russie quatorze mois plus tard; et elle a été facilement amenée par l’incurie du régime précédent. Mais il fallait être porté aux illusions à un bien rare degré pour s’imaginer, -en janvier 1916, que l'Italie, l'Angleterre et l’Allemagne étaient près de se soulever ? Evidemment Lénine voit constamment la révolution imminente ; cette disposition d'esprit n’a pu qu'augmenter depuis que le tsarisme s’est effondré et plus encore depuis qu'il dirige la politique russe de manière à susciter le grand ‘bouleversement général. On se souvient des termes du message qu'il envoya à l’occasion du nouvel an 1920 : « Avançons vers l’année 1920 groupés sous les étendards rouges et en poussant le cri de victoire. L'année qui commence amènera la fin victorieuse de la guerre civile. Partout, en Sibérie, dans l'Ukraine, sur le Don, au Caucase, on réclame létablissement des soviets.. Il y aura des soviets à Berlin, à Washington, à Paris et à Londres. L'autorité soviétique prévaudra dans le nionde entier. Vivent les nouvelles victoires prolétaures ! Vive la révolution mondiale! Vivent Lénine et Trotsky! Vive l’armée révolutionnaire de 1920!»

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