L'ABBAYE DE LIGUGÉ
>L semble qu'il en soit un peu des rivières de même que des hommes : les unes s' élancentà travers champs, laborieuses et pressées, et les autres se promènent le long de leurs rives, paresseuses et lentes. Il en est qui filent droit devant elles, se hâtant d'atteindre le terme de leur parcours, et il en existe aussi qui ondulent, qui se divisent en plusieurs bras, flânent dans les prés, ont l'air de retarder le plus possible l'instant où elles perdront la personnaUté de leurs eaux pour se mêler à la foule d'un fleuve.
Parmi ces dernières, l'une des plus sinueuses et des plus musardes est la petite rivière du Clain, en Poitou. Elle symbolise l'extraordinaire sournoiserie etl'incomparable fainéantise de cette race mesquine qu'est la race des Poitevins; en attendant qu'elle déborde comme en cachette et ravage un petit peu les champs, elle baguenaude, s'amuse à se disperser
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et à se réunir, traverse une large vallée aux horizons fermés par de vertes collines, passe entre des haies de hauts peupliers dont les feuillages font un bruit de mer qui déferle, quand il vente.
Cest à 8 kilomètres au sud de Poitiers que ce Gain, qui s'est, malgré tout, sanctifié en réverbérant, pendant des siècles, dans le miroir azuré de ses eaux, tant de figures de saints, s'attarde, quitte ainsi qu'à regret, pour s'en aller refléter au loin des êtres quelconques et des sites profanes, le premier monastère créé en France et assis sur ses bords, le vieux monastère de Ligugé.
Saint Martin, qui fut le fondateur de ce cloître, naquit à Sabarie, en Hongrie, vers la fin de l'an 3 16 ou dans la première moitié de l'année 3 17, entre le 8 novembre 316 et le 25 juillet 317, précise Lecoy de La Marche.
Après avoir servi dans la milice romaine et tenu garnison dans les forteresses de la France du nord, entre autres à Amiens où, un jour d'hiver, il coupa son manteau pour en remettre une partie à un pauvre, saint Martin reçut le baptême, donna sa démission de l'armée, se rendit à Trêves auprès de saint Maximin, revint en Gaule mais cette fois dans le Poitou, et après être retourné évangéliser la Hongrie et avoir séjourné dans l'Italie où il mena la vie érémitique en l'île des
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Poules, il regagna de nouveau Poitiers dont l'évêque était saint Hilaire ; et c'est alors, vers l'an 360, qu'il entreprit d'installer un groupe d'ermites à Ligugé.
Comme le dit très justement, dans sa Vie de saint Martin, Lecoy de La Marche, nul monastère en France ne saurait produire un acte de naissance authentique plus ancien que celui-là ; mais il faut s'entendre sur le mot « monastère », car l'on ne désignait pas du tout parce vocable, dans ce tempslà, une maison conventuelle, un couvent où des religieux vivaient ensemble.
La conception monastique n'était pas, en effet, la même que la nôtre, au iv"* siècle. En Orient où le monachisme prit naissance, les moines de« meuraient dans des laures, se livrant exclusivement à la vie contemplative. Saint Martin emprunta leur système, posta ses disciples dans de petites huttes séparées et surtout sans doute dans ces grottes qui subsistent encore sur les territoires de Saint-Benoît de Quincey et de Ligugé, mais il ne les destina pas simplement à s'abîmer ainsi que les Pères du désert, en Dieu ; il en fit — et son exemple a été suivi par presque tous les instaurateurs d'ordres en Occident — il en fit des missionnaires joignant à une vie de méditations et de prières une vie active; ils évangélisèrent la
contrée dont ils défrichèrent le sol ; ils instruisirent le peuple et soignèrent les malades; ils attirèrent à eux les habitants du pays, les groupèrent autour de leurs cabanes; ils formèrent, en un mot, des villages.
Et telle fut, en effet, l'origine du hameau de Ligugé.
Ce fut là que saint Martin accomplit le premier de ses miracles que l'on connaisse, le miracle du catéchumène.
Le voici, en quelques lignes : Un jeune homme s'était joint aux novices réunis autour de la celle du saint. Or, un jour, il fut atteint si violemment de langueur et de fièvre qu'il mourut, avant qu'on eût pu le baptiser. Quand saint Martin, qui était alors absent, revint, il s'enferma avec le cadavre et, à force de prières et de larmes, il le ressuscita.
A l'endroit même où s*opéra ce miracle, se dresse maintenant une chapelle qui est un des lieux de pèlerinage du Poitou. Ajoutons qu'une légende attribue le trépas du catéchumène non à une maladie, mais à une piqûre de vipère ; aussi les fidèles croient-ils que, grâce à la puissance du thaumaturge, les vipères rouges et noires qui infestent encore les environs ne peuvent plus nuire à personne; et le fait est que, de mémoire d'homme, à
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Ligugé, l'on ne se rappelle point que ces bêtes aient jamais attaqué quelqu'un.
Saint Martin paraît être resté pendant treize ans dans son monastère, puis il fut enlevé par ruse et placé, malgré lui, sur le siège épiscopal de Tours.
Nous le laisserons dans cette ville, pour ne plus nous occuper que de son abbaye, dont nous résumerons succinctement l'histoire, d'après une monographie de son savant prieur, le R. P. Dom Chamard.
La communauté créée par saint Martin allait toujours en s'augmentant ; aussi devint-il nécessaire d'édifier un cloître et de bâtir une église, qui fut construite sur l'emplacement du logis du saint et de la cellule du catéchumène, et nous voyons, parm la foule des chrétiens accourus pour visiter ce sanctuaire et ce couvent, saint Grégoire de Tours qui nous raconte la guérison d'un paralytique obtenue par l'intercession de saint Martin, en ces lieux.
Au vn* siècle, le monastère adopta la règle bénédictine et devint alors un centre actif et révéré.
Malheureusement, du siècle suivant jusqu'au XI* siècle, les musulmans ravagèrent le Poitou et détruisirent l'égHse. Elle fut relevée par Theudelin, abbé de la congrégation bénédictine de Maillezais, <ie la rétorme de Ciuny ; la vie monastique y le-
prit et les pèlerinages, un peu oubliés dans ces tourmentes, recommencèrent. Successivement Ton note, parmi les noms célèbres des hôtes recueillis dans le cloître saint Fulbert de Chartres, Guibert, abbé de Gembloux, les papes Urbain II et Clément V.
L'histoire révèle même que ce dernier s'y purgea.
Au xiV siècle, la basilique et les bâtiments conventuels furent jetés bas par les Anglais, les moines furent dispersés et les biens vendus.
L'évêque de Maillezais parvint néanmoins à rentrer en possession des décombres, qu'il restaura tant bien que mal ; à ce moment, la vie religieuse était presque éteinte àLigugé. Pour l'achever, l'abbaye tomba en commende; mais, plus heureuse que d'autres, elle finit par trouver, en 1504, un abbé commendataire, GeoSroi d'Estissac, qui, au lieu de la ruiner, la dota.
C'est lui qui a construit l'église actuelle et certaines parties encore debout du cloître.
Ce d'Estissac était un grand seigneur, très généreux et très lettré, et parmi les nombreux amis qu'il recevait dans son reclusage, figure Rabelais qui logeait dans une tour que l'on voit encore près de la porterie et à laquelle il a prêté son nom. En novembre 1607, Ligugé devint la propriété