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L ABBAYE DE LIGUGÉ

des pères jésuites. Ils y édifièrent un corps de logis — aujourd'hui l'aile méridionale du monastère, — et ils occupèrent Timmeuble jusqu'en 1763, époque à laquelle leur compagnie fut supprimée.

Enfin la Révolution vola le couvent et les terres, transmua le sanctuaire en une salle d'assemblée communale; mais il fut réconcilié après le Concordat et rendu au culte.

L'abbaye, elle, était morte, et il a fallu attendre jusqu'en 1853 pour qu'elle revînt, telle que le catéchumène, à la vie.

Ce fut à cette époque que l'évêque de Poitiers, M^' Pie, de glorieuse mémoire, accomplit ce miracle avec l'aide d'une famille dont le nom n'a pas été sans faire un certain bruit dans les tristes annales de notre temps, la famille des du Paty de Clam.

Il appela une petite colonie de Solesmes, et cette colonie prospéra et se mua, de prieuré qu'elle était, en 1863, en une abbaye. Elle est aujourd'hui l'une des plus importantes maisons bénédictines de France, et elle a essaimé et ressuscité à son tour l'antique abbaye de San Domingo de Silos, dans la Vieille- Castille; de Saint- Wandrille, dans la Normandie, et fondé à Paris même, rue de la Source, n° 5, un prieuré.

A l'heure présente, elle prie dans le plus gai et

le plus frais des paysages, sur le bord de ce Gain qui a repris ses habitudes séculaires et continue, comme autrefois, à mirer le va-et-vient noir des moines; dans son église qui est commune aux habitants du village et aux religieux, la splendeur des liturgies se déroule.

Les jours de grande fête, les halliers en feu des cierges incendient la nef qui semble onduler avec l'or des chasubles et des chapes ; des théories blanches et noires de moines évoluent dans les brumes azurées des thuribules ; l'abbé mîtré et crosse resplendit sous ses ornements dont les pierres aux flammes des cires s'allument et le vent des grandes orgues emporte les chants dont les claires volutes se dispersent, sous les arcs enfumés des voûtes.

Les cérémonies des églises parisiennes ne peuvent donner aucune idée de ces féeries liturgiques admirablement réglées et dont chaque mouvement répond à une intention symbolique, dont chaque geste a un sens.

La vie quotidienne du Bénédictin est celleci :

Il se lève à 4 heures pour psalmodier Matines et Laudes; il récite^ à 7 heures. Prime; à 9 heures, il assiste à Tierce, à la messe chantée, puis à Sexte. A midi, il dîne ; à 4 heures, il retourne encore à l'église pour psalmodier None et chanter Vêpres.

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A 7 heures, il soupe ; à 8 heures, il récite les Compiles et il se couche.

Le reste du jour, il travaille et assiste à des conférences spirituelles et à des cours ; le jeudi, il y a promenade dans l'après-midi; et, le lundi et le vendredi, à la fin de l'office de Prime, chacun fait sa coulpe au chapitre, autrement dit, s'accuse des manquements commis contre la règle et il les répare au réfectoire où il s'agenouille devant la table abbatiale et se tient dans cette position jusqu'à ce que d'un signe l'abbé le relève.

Si on la compare au régime des Trappes, l'existence des Bénédictins est douce ; mais encore ne faut-il pas trop s'y fier ; le maigre sévit les deux tiers de l'année et alors que l'époque des jeûnes et des longues abstinences est venue, la vie devient singulièrement pénible et j'ajouterai, quitte à choquer quelques cénobites épris de macérations, très périlleuse.

Au Moyen Age, lorsque les tempéraments étaient robustes, les rigueurs des Carêmes avaient leur raison d'être ; en sus de la pensée de pénitence qu'elles impliquent, elles servaient à mater les turbulences du sang, à débiliter des tempéraments trop vigoureux qui eussent éclaté sans elles sous la pression du cloître ; et cela est si vrai qu'en sus de cet usage d'une adroite famine, Ton employait

des haires et des disciplines et que l'on soumettait îespatientsàce qu'on appelait alors la « minution », c'est-à-dire à la saignée. On arrivait de la sorte à épurer l'âme, en déprimant le corps. Aujourd'hui l'on détraque la partie spirituelle quand on affaiblit la coque de chairs qui l'interne ; aussi ne sont-ce plus des soutirages mais bien des injections de sang qu'il serait nécessaire de pratiquer, car les orivations et le manque d'exercice, suivis de ces insomnies persistantes, qui sont si fréquentes dans la vie du cloître, déterminent, chez la plupart des religieux de notre temps, un état de déséquihbre nerveux et d'anémie qui se traduit par des impatiences, par des agacements, par des lassitudes dont le diable profite ; les moines qui appartiennent à la solide génération de Dom Guéranger ignorent les péchés de ces névroses, mais combien, parmi ceux qui sont plus jeunes, tombent dans l'acedia et, malgré toute leur charité, s'irritent ?Le manque de viande et d'œufs est maintenant une source de tentations, un exorde de fautes ; c'est ridicule à déclarer, mais une tranche de gigot rassérène l'âme ; et c'est là l'une des plus tristes humiliations que désormais le Seigneur nous impose.

Ils mènent donc, en réaHté, une existence beaucoup plus dure que celle que l'on s'imagine, mais il faut le dire également, il y a des grâces

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d'état ; les messes pour les religieux qui sont prêtres, les communions fréquentes pour ceux qui ne le^sont point, les offices sanscesse répétés, aident à supporter les déboires des mauvais jours ; et, somme toute, ces gens sont heureux.

Et leur vie s'écoule toujours différente et pourtant pareille; pareille, car le milieu où ils évoluent ne bouge pas et l'horaire des oraisons ne varie guère ; différente, car la liturgie se transforme selon le Propre du Temps et ils accompagnent pas à pas, de la crèche au calvaire, la marche du Christ ; sans compter que chaque matin amène, dans le cycle liturgique, un nouveau saint et que, par conséquent, avec le calendrier, les lectures changent.

L'abbaye de Ligugé se compose, ainsi que la plupart des édifices conventuels, d'un cloître formant carré avec jardinet au centre ; deux étages se dressent au-dessus des arcades, occupés par des cellules blanchies au lait de chaux, meublées d'un petit lit en fer, d'un vague matelas et d'une couverture dont la nuance est celle d'une farine délayée de lin ; l'on y voit, en outre, une table surmontée d'un casier pour les livres, deux chaises de paille, une cruche, un crucifix de bois et une amicale image en couleur de la Vierge, qui est l'œuvre des Bénédictins de la Congrégation de Beuron.

Une nouvelle bibliothèque, parée de créneaux de plâtre, rappelant, paraît-il, le style gothique .anglais, a été récemment érigée dans la cour d'entrée par un architecte qui n'a rien de commun, je prie de le croire, avec le Père Mellet dont j'ai parlé à propos des constructions de Solesmes.

Un grand jardin s'étend derrière le couvent, coupé en deux par la ligne du chemin de fer de Paris à Bordeaux; il détient, en deçà du remblai, une prairie longée par le Gain et bordée par une haie déchirée d'arbres et il renferme, du côté de l'abbaye, de larges allées, d'épaisses charmilles et un berceau ombreux de vignes au bout duquel, dans une spacieuse cage qui s'étend au pied d'une statue de saint Joseph, des colombes se becquètent et roucoulent.

On les élève, en souvenir de la sœur de saint Benoît, de sainte Scholastique dont l'âme s'envola sous cet aspect au ciel ; et le jour de la fête de la sainte, on laisse ces oiseaux s'ébattre dans le réfectoire et picorer à l'aise, près des moines, les miettes.

Puisque j'en suis encore au réfectoire, ajoutons que les personnes qui viennent pour la première foif dans un monastère de l'obédience de saint Benoît éprouvent, si elles sont conviées à partager le repas de ses fils, la surprise de se trouver subi-

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tement reculées de plusieurs ères, transportées en plein Moyen Age, dans un milieu demeuré, depuis tant de siècles, intact.

L'abbé, tenant à la main une aiguière, les attend à l'entrée du réfectoire, assisté de deux moines portant, l'un un bassin et l'autre une serviette. En signe de bienvenue, il verse un peu d'eau sur les mains de ses invités, auxquels on offre pour les essuyer un linge- Puis ils sont conduits à la table des hôtes, placée en face de celle où, seul, le père abbé mange. Tout le monde est debout; l'abbé récite le 'Benedicite, auquel répondent les religieux alignés devant leurs tables, le long des murs. Le lecteur de semaine, installé dans une petite chaire au bout de la salle, chante sur un ton grave: Jubé Domine benedicere; l'abbé profère la formule de la bénédiction à laquelle tous répliquent par un amen; et, servi par les pères, à tour de rôle, le repas commence.

Il rappelle, comme qualité celui des collèges et des séminaires ; il se poursuit et s'achève, tandis que le lecteur lit, en détachant les phrases, un volume de piété ou d'histoire ecclésiastique que tous doivent écouter eîî silence. Soudain, l'abbé trappe un coup sec avec un petit marteau, l'hebdomadier n'achève même pas sa phrase, mais, changeant aussitôt de ton, il ferme le livre et

Une nouvelle bibliothèque, parée de créneaux de plâtre, rappelant, paraît-il, le style gothique .anglais, a été récemment érigée dans la cour d'entrée par un architecte qui n'a rien de commun, je prie de le croire, avec le Père Mellet dont j'ai parlé à propos des constructions de Solesmes.

Un grand jardin s'étend derrière le couvent, coupé en deux par la ligne du chemin de fer de Paris à Bordeaux; il détient, en deçà du remblai, une prairie longée par le Clain et bordée par une haie déchirée d'arbres et il renferme, du côté de l'abbaye, de larges allées, d'épaisses charmilles et un berceau ombreux de vignes au bout duquel, dans une spacieuse cage qui s'étend au pied d'une statue de saint Joseph, des colombes se becquètent et roucoulent.

On les élève, en souvenir de la sœur de saint Benoît, de sainte Scholastique dont l'âme s'envola sous cet aspect au ciel; et le jour de la fête de la sainte, on laisse ces oiseaux s'ébattre dans le réfectoire et picorer à l'aise, près des moines, les miettes.

Puisque j'en suis encore au réfectoire, ajoutons que les personnes qui viennent pour la première fois dans un monastère de l'obédience de saint Benoît éprouvent, si elles sont conviées à partager le repas de ses fils, la surprise de se trouver subi-

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tement reculées de plusieurs ères, transportées en plein Moyen Age, dans un milieu demeuré, depuis tant de siècles, intact.

L'abbé, tenant à la main une aiguière, les attend à l'entrée du réfectoire, assisté de deux moines portant, l'un un bassin et l'autre une serviette. En signe de bienvenue, il verse un peu d'eau sur les mains de ses invités, auxquels on offre pour les essuyer un linge. Puis ils sont conduits à la table des hôtes, placée en face de celle où, seul, le père abbé mange. Tout le monde est debout; l'abbé récite le 'Benedicite, auquel répondent les religieux alignés devant leurs tables, le long des murs. Le lecteur de semaine, installé dans une petite chaire au bout de la salle, chante sur un ton grave: Jubé Domine benedicere; l'abbé profère la formule de la bénédiction à laquelle tous répliquent par un amen; et, servi par les pères, à tour de rôle, le repas commence.

Il rappelle, comme qualité celui des collèges et des séminaires ; il se poursuit et s'achève, tandis que le lecteur lit, en détachant les phrases, un volume de piété ou d'histoire ecclésiastique que tous doivent écouter ea silence. Soudain, l'abbé trappe un coup sec avec un petit marteau, l'hebdomadier n'achève même pas sa phrase, mais, changeant aussitôt de ton, il ferme le livre et

lance de sa chaire : Tu autem. Domine, miserere nobis. Tous se lèvent, l'abbé récite les grâces, puis, à la queue leu leu, en psalmodiant le Miserere, l'on se rend à la chapelle, et quand les prières sont terminées, l'abbé, revenu dans le cloître, emmène les hôtes et leur offre, dans une salle à part, du café; pendant ce temps les moines, dont c'est l'heure de récréation, se promènent dans les jardins et causent ; puis, dès que la cloche sonne, ils regagnent sans bruit leurs cellules.

En somme, le dîner et le souper monastiques complètent la série des offices canoniaux qu'ils séparent. Dieu y est révéré ainsi qu'à l'église et nul, même en ces moments de détente, ne le quitte ; ce sont, en un mot, des agapes de prières, car l'âme y entend célébrer, tandis que le corps se sustente, la gloire de Notre-Seigneur et de ses Saints.

SAINTE DÉBARRAS

^L y a deux ans environ, un jour que je me trouvais à Beauvais, j'allai, au sortir de la cathédrale, visiter une vieille église, Saint-Étienne, qui débute dans les voies de la pénitence, avec sa nef romane, à plein cintre, et finit dans la joie du pardon avec son choeur gothique, à ogives.

En poussant la porte et en me dirigeant vers le bénitier, je vis tout d'abord, à ma gauche, une statue de la patronne de la ville, sainte Angadresnie, une statue de la fin du xvii"* siècle, vraiment exquise.

Vêtue en abbesse bénédictine et tenant une crosse, la sainte souriait, fondue en Dieu ; puis je regardai à ma droite et alors je m'ébrouai.

Devant moi, entre une fenêtre à carreaux blancs treillissés de plomb et un camp de chaises posées les unes sur les autres, tête bêche, et surmontées

de deux ifs de fer, sans aucun cierge, se dressait un crucifix grandeur nature sur lequel était fixé à la place du Christ, un être bizarre, ni homme, ni femme, dont la tête était cernée non d'une couronne d'épines, mais d'une couronne de roi.

Cet être avait des cheveux de femme lui tombant jusçaes à la cemture, un masque pareil à un loup lui couvrant le haut de la face, une barbe de sapeur, une gorge plate et un ventre de personne enceinte de plusieurs mois.

Il était vêtu d'une grande robe attachée au bas pour cacher les jambes, et les pieds nus, avec de gros pouces très écartés, n'étaient pas cloués l'un sur l'autre, mais piqués sur le bois, côte à côte.

Que faisait ce monarque masqué ou cette souveraine velue, dans une église ? Je m'informai près du prêtre de garde. Il meparutpeu renseigné.

Cette statue, me dit-il, est celle de sainte Wilgeforte, une reine des Wisigoths, qui fut métamorphosée en une sorte de monstre pour décourager des prétendants.

Et ce fut tout ce que je pus en tirer ; c'était assez cependant pour me permettre de rêver sur cette virago et pour m'étonner de la voir faire ainsi vis-à-vis à sainte Angadresme qui, pour éloigner, elle aussi, des amoureux, avait obtenu du ciel b grâce d'avoir, jusqu'au jour où saint Ouen lui

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imposa le voile, le visage rongé par une horrible lèpre.

Étaient-elles donc là pour prescrire aux fidèles du sexe mâle de n'avoir à jamais désirer l'œuvre le chair même en mariage seulement ?

Rentré à Paris, je fouillai dans des hagiologes, mais je n'y découvris trace d'aucune Wilgeforte et je ne m'en occupai plus.

Son souvenir ne m'avait cependant pas absolument quitté; aussi, quand, il y a quelques mois, je dus retourner à Beauvais pour y régler une affaire, mon premier soin fut-il de me rendre à Saint- Étienne.

J'y entre, et plus de sainte Angadresme. Je demande à un bedeau qui somnole où elle est; il me répond qu'il n'en sait rien, que si elle n'est pas à sa place, c'est sans doute parce qu'on la nettoie ou qu'on la répare. Je regarde sainte Wilgeforte, elle est changée ; le masque a disparu, le visage est au clair et la barbe est rase.

Vue ainsi, avec son ventre météorisé et sa gorge nulle, elle répugne ; l'expression de la figure que l'on voit maintenant est presque gênante ; les traits sont rigides, le nez est dur et la bouche bâille et s'hébète. Le martyre qu'elle subit semble beaucoup moins la torturer que l'ennuyer ; elle paraît surtout jouer un rôle qui la iatigue;elle ne soutîre point

en Belgique, en Hollande, en Portugal, elle fut naguère vénérée, puis, peu à peu, elle tomba dans un parfait oubli; je crois même que, maintenant, aucune église, sauf Saint-Étienne à Beauvais, ne conserve une image de cette sainte.

Comment et quand son culte naquit-il dans cette ville ?On l'ignore; tout ce que l'on sait, c'est qu'au XVII' siècle une confrérie de sainte Wilgeforte existait à Saint-Étienne et chaque année, le 20 juillet, sa fête y était célébrée en granda pompe et il y avait, après la cérémonie, procession solennelle du Saint-Sacrement et Salut.

Un vieux rituel qui date de cette époque nous a gardé l'oraison de la messe dite en son honneur :

« Seigneur, nous vous en prions, jetez vos regards sur vos enfants qui vous implorent, par les mérites et les prières de la bienheureuse Wilgeforte, vierge et martyre, fille de roi ; et de même que vous avez exaucé ses prières en la dotant d'une barbe, de même daignez accueillir les souhaits de nos cœurs, en nous accordant un supplément de votre divine grâce. s>

Sa fête avait une octave et, pendant l'année, la confrérie assistait encore à un certain nombre de messes chantées à l'autel placé sous son vocable.

Cette dévotion dura jusqu'au moment de la

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Révolution. Alors les sans-culottes ravagèrent l'église, détruisirent son autel, mais sa statue fut préservée. En 1796, lorsque Saint-Etienne fut reconcilié, on la plaqua sur le mur qu'elle occupe actuellement, à l'entrée delà nef; puis, en 1827, on l'ôta.

L'un des membres du conseil de fabrique, un ancêtre sans doute du pieux imbécile qui a récemment tondu la sainte, déclara dans une réunion du bureau que beaucoup de paroissiennes étaient scandalisées par la toison de cette crucifiée et il conclut à la suppression de la statue. Quelques marguilliers moins bêtes protestèrent, mais la majorité du conseil, soutenue par M»"" Feutrier, évêque de ce diocèse, décida qu'une barbacole était une honte pour une église et la pauvre princesse fut arrachée de son mur et cachée dans un coin de la trésorerie.

Elle en sortit au mois de juillet 1832; seulement, pour ne pas effaroucher à nouveau les fidèles, on Tépila. Sa barbe n'en a pas moins repoussé depuis, mais, finalement, à l'heure actuelle, elle a encore les joues glabres et le menton ras.

Les femmes à barbe sont, on le voit, très mal considérées par le clergé, même quand elles sont vierges et martyres ; mais le plus curieux de cette histoire n'est pas dans les vicissitudes pileuses de

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cette déicole, il est surtout dans la spécialité de l'intercession que réclament d'elle les femmes du menu peuple.

Elles ne la connaissent pas sous le nom de sainte Wilgeforte ou de sainte Libérate, mais bien sous le nom de sainte Débarras. Comme elle a été débarrassée par le ciel d'un prétendant, elles l'implorent, elles, pour être débarrassées de leurs maris. Elles lui demandent, en un mot, la mort de leur conjoint.

Jadis, il existait dans l'Aisne un pèlerinage de matrones qui se rendaient dans ce but à une chapelle dédiée à cette sainte; cette dévotion pour mégères a disparu de ce département; elle subsiste encore à Beauvais, mais bien restreinte.

La foi s'en va-t-elle ou les femmes mariées de cette ville sont-elles devenues moins homicides ? C'est une question que je laisse aux confesseurs de ces dames le soin de résoudre.

/homme qui répondit, de son vivant, à ce nom ridicule de Célestin Godefroy Chicard, fut l'un des plus intrépides missionnaires de notre temps et l'un de ces saints excentriques dont les exploits méritent, suivantle lieu commun cher aux catholiques, « d'être plus admirés qu'imités ».

Originaire d'une famille du Canada qui vint s'établir, au xviii® siècle, en France, il naquit le 27 décembre 1834, dans le diocèse de Poitiers, à Paizay-le-Sec ; son père tenait une hôtellerie dans ce village et sa mère s'appelait Radegonde Pinier. Il fut l'aîné de cinq enfants, deux garçons et trois filles, deux lances et trois quenouilles, ainsi que lui-même s'exprime.

Il fut un galopin terrible ; batailleur et turbulent, il saute sur les ânes qu'il rencontre et les exténue en de folles courses; puis il racole des bandes de

mioches, les divise en deux camps et, sous ses ordres, tous les moutards du hameau se cognent. . On le place dans un pensionnat, puis au petit séminaire de Montmorillon; il y est malheureux comme les pierres; ses professeurs sont ahuris par ses allures; ils le cherchent, et ils le découvrent, à cheval sur une branche, en haut d'un arbre ou pendu, la tête en bas, sur un trapèze; un côté bizarre de son caractère achève de les consterner. Il a lu, en cinquième, les Quatre Fils Aymon et l'empreinte de ce livre ne s'est plus effacée. Il l'avive encore en parcourant l'histoire des Croisades et les chroniques de Joinville et de Froissart, et c'en est fait, dorénavant, de lui; il restera pour jamais hanté par le Moyen Age et n'écrira plus qu'en vieux trançois.

Ses lettres foisonnent d' « emmy »,de« moult», de « par tous les saints de Castille », de « Pasques- Dieu », de « beau sire », de « beau cousin », de « parole de gentilhomme »,de tout un bric-à-brac d'expressions un tantinet futiles et souvent gauches.

Evidemment, il n'égale pas les deux écrivains de notre siècle qui manièrent le mieux la langue d'antan, Balzac dans ses Contes drolatiques et le P. Le Bannier, dans sa traduction des Méditations sur la vie du Christ y de saint Bonaventure.

Le directeur du petit séminaire songe à se dé-

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barrasser de lui parce qu*il n'a pas « le genre ecclésiastique», mais il est intelligent et travailleur et sa piété est pour tous ceux qui le fréquentent un réconfort. On décide donc de patienter ; et tandis qu'on l'épluche et qu'on le soupèse, Chicard déclare tranquillement qu'il faut rétablir l'ordre de Malte et rétrograder jusqu'au xiii* siècle. Puis il se pose cette question : « Serai-je bandit, moine ou chevalier?» et il se répond: «Je serai moine-chevalier; je veux célébrer la messe, mais le casque en tète et l'épée au côté. »

Et voici qui devient curieux : cette réplique qui semble être un simple enfantillage n'en est pas un, car Chicard discerne très nettement la nature même de sa vocation et l'appel divin se confirme, un jour qu'il lit les Annales dt la Propagation de la Foi. Il voit dans ces missionnaires dont le journal parle son idéal de moine-chevalier et il précise alors ce qu'il sent et ce qu'il veut, en disant à l'un de ses cousins: « Il n'y a de chevalerie que de ce côté et j'y vais; mais comme je tiens à mourir martyr et qu'il n'y a de martyrs qu'en Chine, c'est là que j'irai. »

En attendant, ses années de petit séminaire se terminent et sa famille l'envoie au grand séminaire de Poitiers. Il y poursuit son rêve d'aventures et profère cette phrase étonnante: « Je veux bien

être un saint, mais à cheval, un saint équestre ! » L'on dirait d'un mot de d'Aurevilly; il a, du reste, quelque ressemblance avec le grand romancier, car il partage, sans le connaître, ses goûts romantiques, sa passion des toilettes saugrenues, son besoin de gongorisme et d'hyperboles. Plus tard, une fois qu'il sera malade, il écrira à sa sœur : ffje finis mes méditations, en rugissant. » C'est presque encore l'un des termes dont d'Aurevilly se servait, lorsqu'il racontait, à table, certaines de ces anecdotes qui paraissaient empruntées au répertoire du baron de Crac.

Toujours est-il, pour en revenir au grand séminaire de Poitiers, qu'il y fut mieux compris, moins rebuté, en tout cas, qu'à Montmorillon ; il est juste d'attester aussi qu'il s'y montre héroïque. Il mate, à force de macérations et de pénitences, sa fougue et ravale ses cris; mais àcette contrainte il étouffe et s'épuise et le supérieur lui permet, pour se détendre les muscles, de macadamiser des allées et de construire des grottes. Grâce à ces exercices, il s'en tire tant bien que mal et atteint le sous-diaconat. Il quitte alors Poitiers et enfin son rêve se réalise, il entre auxMissions Étrangères, à Paris.

Là, il se dilate ; plus de compression et plus de calandrage ; sa nature chevaleresque, ses im-

pétuosités n'offusquent personne, car tous ceux qui sont dans cette maison sont des gens résolus, les durs-à-cuire du bon Dieu, qui n'ont ni les manières mielleuses ni le bégueulisme épeuré des clercs. Son caractère enjoué, son enthousiasme de conscrit gothique, sa mâle piété, ses solides vertus enchantent ses camarades et ses maîtres; on le laisse penser à sa guise et s'habiller comme il lui plaît: il étudie la théologie, vêtu d'une cuirasse, et fume sa pipe ; il s'épanouit, heureux, dans ce plein air d'âmes fortes!

Il est ordonné prêtre, en juin 1858, et le voilà qui, à l'annonce d'un départ de missionnaires, s'exalte, parle de croisades, de combats des Trente, de Godefroy de Bouillon et de saint Louis. » N'est-ce pas quelque chose de ce genre que les expéditions des missionnaires ? » s'écrie-t-il. Il attend avec impatience son tour d'exil et lorsqu'on lui désigne son champ d'apostolat, le Yun-Nan, il exulte. Il écrit à ses sœurs des lettres folles : « Yun- Nan, j'ai dit le nom de ma fiancée ! le Yun-Nan est à moi ! — c'est la dame de mon cœur, c'est pour jamais mon épouse! — Je suis dès là féru d'amour pour ta beauté, ma chère. — Ta face est plombée et brunie, mais belle pourtant. — J'aime ton allure thibétaine, ô ma fiancée, et tes engins de guerre ne me font point souci ! »

« Parole de gentilhomme^ Dieu m'a traité en fils aîné et comme le vaillant Juda, Hosanna! chantons victoire, le Yun-Nan est à moi ! »

Il quitte ce Paris où, dit-il, « il n'y a rien de bien curieux à visiter ». Il a vu Notre-Dame, la Sainte-Chapelle et — ainsi que l'observe le P. Drochon, son biographe, ceci le peint tout entier — il est allé contempler l'armure de François I" 1 ce après quoi, il est convaincu qu'il connaît la ville.

Il part donc de la maison de la rue du Bac avec cinq autres missionnaires et s'embarque à Bordeaux. Il finit par arriver à Canton et, là, il peut s'assurer que sa fiancée qui habite sur les confins de la Birmanie et du Tonkin, est une effroyable personne. Il essaie de pénétrer dans le pays et n'y parvient qu'en risquant, à chaque pas, sa peau : Le Yun-Nan est à feu et à sang, ravagé par des hordes de bandits dont la férocité déconcerte; ces brigands dits Lolos, dits Longs-Poils, et qu'il qualifie tout aussitôt de « Sarrasins », incendient les villages, égorgent les hommes et les femmes et, en guise de passe-temps, tuent les bœufs, leur ouvrent le ventre, le vident et, à la place des entrailles, entassent pêle-mêle des enfants, puis ils recousent la panse de la bête et la jettent à l'eau ; et ce n'est pas tout; outre que ces scélérats pourvoient des boucheries où la chair humaine se vend cinq sa-

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pèques la livre, ils ont inventé, pour s*éclairer dans leur marche, la nuit, d'épouvantables torches, des enfants de quelques mois empalés sur des pieux de bois sec et entourés de bandelettes imprégnées d'huile; et c'est avec ces cadavres allumés qu'ils éclairent lee routes !

Chicard n'est nullement terrifié par ces histoires. A force d'énergie et d'astuce, il atteint sa résidence, relève le courage des malheureux indigènes aftblés par la peur des Longs-Poils et, lorsqu'il les a convertis, la scène change.

Ce romantique qui ne semblait épris que de pieuses chimères se décèle un homme pratique et un organisateur de premier ordre. Il se fait architecte, bâtit des églises, construit des forts, entoure ses villages de remparts, arme les habitants et, une hache d'abordage au poing, il s'élance à leur tête sur les sauvages qui les attaquent et il les extermine ; puis, après qu'il s'est débarrassé de cette engeance, il fonde des exploitations agricoles, des orphelinats, des écoles de filles et un asile de vieillards. Ses ouailles l'adorent et, lui, les aime comme ses enfants, bien qu'il n'ait point d'illusions sur le caractère des Chinois et qu'il déclare très nettement que ce « peuple n'admet d'autre loi que la fourberie et est bien le plus iripon du monde » ; mais cependant il se dévoue

et prie tant pour eux qu'il finit quand même par les épurer.

Il quitte, plusieurs fois, sa résidence, va dans d'autres parages que son évêque lui désigne ; épris de ce qu'il nomme ses « saintes galères » et dévoré par le zèle de Dieu, rien ne l'arrête, ni les territoires ennemis qu'il traverse, ni les gouffres. Il ignore tout vertige, cavalcade, achevai, au-dessus des abîmes, saute par-dessus des torrents pour baptiser des peuplades, grimpe, au risque de se casser le cou, sur des montagnes, court, des journées entières, sans manger, pour porter le viatique à des mourants.

Entre temps, il se collette avec des sangliers, des panthères et des ours et il apparaît, dans les villages qui le voient pour la première fois, terrible. Il tient du traban et du janissaire. Il a des moustaches énormes, un vêtement en peau de tigre, des pistolets dans sa ceinture, des bottes à l'écuyère et il brandit un trident ! Sa mine dans les cabarets ne rassure personne ; mais, une fois dans la salle commune, il prêche l'Evangile d'une façon si éloquente — car il s'exprime merveilleusement en chinois — que tous se jettent à ses genoux et croient à la divinité du Christ. Il évangélise sans repos ni trêve, rien ne peut assouvir sa faim des âmes et, s'il n'était obligé de revenir sur ses

pas, pour surveiller ses colonies, il irait on ne sait où, au fond des déserts de la Chine, partout où il resterait un infidèle à convertir.

Et tandis que le missionnaire s'avance de plus en plus dans les voies parfaites et vit, d'une vie active, presque fondu en Dieu, le romantique demeure le même.

Rien n'est plus curieux que les lettres adressées à sa famille. Il l'entretient de ses costumes, demande des fusils et réclame une paire de bottes « distinguées, chevaleresques, à la hussarde », et l'on ne sait plus, à le lire, où l'on est. Il parle de seigneur, de manoir, d'écuyer et il faut traduire ; le seigneur est un petit fermier, le manoir est une baraque d'indigène, l'écuyer est un domestique. Il finit, d'ailleurs, par penser que ses tribus ont quelque chose des mœurs du Moyen Age, et c'est vrai, au fond ; il les a marquées, lui-même, de cette étampe, en instaurant des mœurs patriarcales, des processions, en rendant la justice, tel que saint Louis, sous un arbre !

Mais avec une telle existence de fatigues et de tribulations, il s'épuise. Si solide qu'il soit, Chicard tombe malade et il doit gagner un port européen pour trouver un médecin ; et là, il se ronge, pleure sur ses ouailles, dit à Jésus : « Mon Dieu, mon cher Seigneur, chacun sa spécialité ; moi, je

ne vois pas que je puisse me sanctifier, en cet état ; avec le caractère que vous m'avez donné, il me faut mes montagnes, mes chrétiens et mes païens, ma mission, et je ferai en sorte que le diable n'ait pas à s'en réjouir. » Et il ajoute : « Mon Seigneur, que votre volonté soit faite, mais si, dans les trésors de votre miséricorde, il y avait un moyen de me tirer des mains de cette ennuyeuse maladie et de me renvoyer guerroyer le diable, là-bas, je vous en bénirais dans l'assemblée des saints ! »

Il fut exaucé, une fois, deux tois, puis finalement une fièvre pestilentielle s'abattit sur ses districts et, en soignant les malades, il en fut atteint et mourut, le 17 juillet 1887.

Il mourut avec le regret de n'avoir pas été martyrisé, de n'avoir pas assez souft'ert pour la cause du Christ. Il était si vraiment humble qu'il se jugeait, de bonne foi, un mauvais ouvrier et n'attribuait les succès de son apostolat qu'aux prières du Carmel de Niort où l'une de ses sœurs était religieuse. C'est à cette sœur qu'il avait écrit, lorsqu'elle fut entrée au cloître, cette phrase si sage, si profonde pour les gens qui sont au courant de la mystique : « Ne cherche pas à faire de l'extraordinaire, la sainte Vierge n'en fit point. »

Elle ne fut pas, on le voit, banale, cette figure

CELESTIN GODEFROY CHICARD

d'apôtre, figure heurtée, farouche et cocasse à certains points, accorte et magnifique à d'autres. Chicardtut tout en contrastes, rêveur à la fois et pratique, assommeur de bandits et père de pauvres gens ; et finalement, ce qui domine chez lui, c'est cette soif inextinguible qu'il eut de convertir des âmes; aussi peut-on affirmer qu'il fut l'un des plus audacieux soldats de ces admirables troupes que nos Missions Etrangères lancent à l'assaut des pays idolâtres, et aussi l'un des plus résistants et des plus avisés de ces bons grognards parmi lesquels se recrute la o vieille garde » de l'armée de Dieu !

•^^ 'ÉPoauE pendant laquelle vécut Françoise Romaine fut une époque de honte et de peur pour les papes. Durant les cinquante-six années qu'elle souffrit ici-bas, ce fut l'enfer à Rome; les populations constamment soulevées s'égorgent; le roi de Naples Ladislas envahit à plusieurs reprises le Vatican et la misère et la peste achèvent les ribotes sanglantes de ses troupes ; les Souverains Pontifes se succèdent et, à peine élus, on les somme de déguerpir; à un moment, ils sont trois ensemble qui s'excommunient les uns les autres, tandis que l'antipape Pierre de Lune lance à son tour contre eux l'anathème. Le Saint-Esprit est devenu un vagabond qui erre au hasard de l'Italie et de la France et l'on ne sait plus auquel de ces maîtres il sied d'obéir; jamais on ne vit chrétienté dans un état pareil ; les conclaves semblent composés de cardinaux hystériques qui

se chamaillent tandis que les bousculent des peuples fous.

Et, en même temps que la situation s'annonce désespérée, des saintes très particulières surgissent : sainte Brigitte de Suède, sainte Catherine de Sienne qui s'interposent et s'essaient à conjurer le schisme ; puis sainte Françoise Romaine qui fut plus spécialement l'une des victimes réparatrices de ces maux et qui se répercute au loin dans la personne de sainte Lydwine de Schiedam, car elles furent, toutes deux, simultanément, les symboles pénitentiels et vivants de l'Eglise souffrante.

Mais ce ne fut là, pour sainte Françoise, qu'une des raisons d'être de ses façons étranges, car deux autres motifs intervinrent aussi ; d'abord, elle fut une historiographe de l'enfer et de même que saint Denys l'Aréopagite nous révèle les hiérarchies des anges, de même elle nous fixa sur les coutumes et les préséances de la cour infernale dont elle nous dépeignit, et mieux que tous les artistes de son siècle, les clameurs et l'aspect ; ensuite, elle compléta l'œuvre de saint Benoît en fondant une institution régulière d'oblates.

Cette existence, qui s'usa dans l'apostolat de ces trois tâches peut se résumer de la sorte :

Françoise naît d'une lignée illustre, en 1384, à

Rome ; quand elle atteint l'âge de douze ans, son père l'oblige à se marier avec Laurent de Ponziani ; elle entre, navrée, dans cette nouvelle famille, mais sa belle-sœur Vanozza partage ses goûts de solitude et de prières, et les voilà qui organisent dans le palais où elles habitent ensemble deux oratoires, l'un dans le grenier et l'autre au fond du jardin, et elles se réfugient dans le premier, la nuit, et dans le second, le jour. Les maris de Françoise et de Vanozza étaient gens débonnaires et pieux, mais la patience leur échappa lorsqu'ils s'aperçurent que Françoise, qui était chargée des intérêts de la maison, distribuait leurs biens aux pauvres ; elle donnait, avec l'argent, tout le blé des granges, tout le vin des caves. Ils se fâchèrent, mais elle leur montra que les provisions augmentaient à mesure qu'elle les enlevait et une fois qu'elle venait de vider devant eux des tonneaux, subitement ils les virent à nouveau pleins. On la laissa désormais libre d'agir à sa guise et, après qu'elle fut mère de trois enfants dont deux petites filles qui moururent en bas âge et un fils qui lui survécut, son mari consentit à la délivrer de la servitude des chairs et à vivre auprès d'elle comme an frère.

Elle peut alors se macérer et se torturer à sa guis ; l'état de sa santé est déplorable, mais elle

n'en porte pas moins un double cilice, se ceint les reins d'un cercle de fer, ne se nourrit que de racines et d'herbes, se flagelle à tour de bras et elle verse dans ses plaies qui saignent de la cire fondue et les enflamme; elle vit en extase, éprouve les douleurs de la Passion ; elle est une stigmatisée dont le flanc égoutte de l'eau et dont les pieds et les mains suintent du sang.

Elle est sans pitié pour son malheureux corps; mais, si véhémentes que soient les pratiques de ses pénitences, elles ne sont qu'ordinaires si on les rapproche de celles que s'infligèrent d'autres saintes, Christine l'Admirable surtout, qui vécut un siècle avant elle. Il est vrai que celle-là dépassa dans sa ferveur les limites prévues des peines, car elle se jetait dans les fours à l'instant où l'on allait y enfourner le pain ; elle se plongeait, l'hiver, dans des puits dont elle cassait la glace avec son front ; elle se précipitait sur des roues de moulins à eaux et tournait avec; elle grimpait sur des potences et restait là, debout, plusieurs jours, stylite de la pestilence, priant pour les cadavres qui se balançaient au-dessous d'elle, en l'encensant de leurs affreux parfums.

Mais si, en comparaison de telles épreuves, les mortifications de Françoise semblent douces, elle dut en endurer d'autres, tout à fait singulières

et uniques, je crois, dans les vies de Saints.

En sus de son ange gardien, elle en avait un autre qui la châtiait et la giflait même en public, quand elle venait à commettre la moindre faute. Cet Esprit, qui appartenait à la hiérarchie des Archanges, se tenait toujours à ses côtés ; elle le voyait distinctement resplendir alors qu'il était invisible pour les autres, et ses historiens ajoutent qu'elle lisait, sans lumière, la nuit, aux lueurs de son ange.

Ce surveillant n'était pas seulement chargé de la vitupérer, il devait aussi la défendre lorsque les démons la molestaient par trop fort; et ils y allaient de bon cœur, si nous acceptons les récits des BoUandistes ; ils la rouaient de coups de nerfs de bœuf, la traînaient dans les latrines et s'essayaient à lui mettre la tête dans le trou ; ils lui fourraient de la cendre et des oignons frits, qu'elle avait en horreur, dans la bouche ; ils la lançaient ainsi qu'un paquet de linge sale sur le haut des armoires, ou bien ils l'empoignaient, ouvraient la fenêtre, la suspendaient et la menaçaient de la lâcher dans le vide ; alors l'archange secouait sa chevelure en ignition et tous ces diables qui apparaissaient à Françoise sous des formes d'hommes et de bêtes, d'Ethiopiens et demoricauds, de lions et de buffles, de serpents et de dogues, de singes et de loups, prenaient la fuite.

Plus tard, quand elle fut plus avancée dans les voies de la perfection, elle eut, pour la protéger, un autre ange d'un grade encore supérieur; il était habillé de flammes et tenait à la main trois rameaux d'or dont les feuilles étaient pareilles à celles du mûrier blanc. Celui-là n'avait qu'à regarder les Esprits de ténèbres pour les contraindre à décamper.

Mais les vexations infernales ne furent point les seules dont elle souffrit; elle connut également les plus douloureuses des angoisses humaines ; durant ces combats de rues qui ne cessaient à Rome, son mari fut grièvement blessé et il entrait à peine en convalescence qu'il fut, sur un ordre du roi de Naples, maître de la ville, envoyé en exil. Ce monarque voulut, de plus, s'emparer de son fils et le garder comme otage. Françoise le lui amena elle-même, mais aucun cheval ne voulut le porter. Tous refusaient de marcher ; de guerre lasse, on finit par le restituer à sa mère ; mais son palais fut saccagé et ses biens saisis ; de riche qu'elle était, elle tomba dans une misère noire; alors elle se fit infirmière et soigna les pestiférés dans les hospices.

Toutes ces tribulations, elle les offrait au ciel, pour sauver le patrimoine de saint Pierre et pour expier les débordements de Rome.

Mais Dieu lui demanda davantage; il lui prescrivit de créer la communauté des Oblates bénédictines et, de même que toutes les fondatrices d'instituts religieux, elle eut à subir les plus pénibles des contradictions et les plus cruelles des noises.

Elle avait connu plusieurs veuves et jeunes filles de la ville qui fréquentaient l'église de Sainte- Marie-la-Neuve, desservie par l'ordre des Olivétains, l'une des branches de l'arbre de saint Benoît, et elle reçut, alors qu'elle était en extase, l'injonction de les réunir en un couvent; les moines qu'elle prévint, achetèrent en conséquence une propriété dite de la Tour des Miroirs, parce que certains ornements sculptés sur la tour qui surmontait la maison rappelaient la forme biseautée des glaces, et le Souverain Pontife autorisa, par une bulle, datée de 1433, toutes ces recrues de Françoise à vivre, sous la direction des Olivétains, dans ce cloître, ensemble.

Les oblates pratiquaient quatre carêmes par an, le carême de la Résurrection, du Saint-Esprit, de ïa Sainte-Vierge et de l'Avent; hors ce temps, elles usaient, trois jours de la semaine, mais au dîner seulement, d'aliments gras ; elles jeûnaient le vendredi et le samedi et sur les sept heures de sommeil qui leur étaient accordées elles devaient

en distraire une pour réciter Matines; enfin elles menaient la vie contemplative et soignaient les malades.

Cet ordre, qui s'établit avec peine, eut pour première supérieure Agnès Lelli ; sainte Françoise ne pouvait, en effet, entrer dans ce monastère, son mari, revenu d'exil, lui ayant fait promettre de ne point le délaisser de son vivant. Trois ou quatre années se passèrent, puis Laurent de Ponziani mourut et alors, devenue libre, elle se rendit à la Tour des Miroirs, se prosterna la face contre terre, les bras en croix, et supplia ses filles de l'admettre auprès d'elles; elle refusa, dès qu'elle eut revêtu l'habit, d'être nommée prieure, mais Agnès Lelli se démit de sa charge et elle fut bien obligée de la prendre. L'institut grandit sous sonimpulsion et il était prospère lorsqu'elle trépassa.

Il existe encore en Italie et une congrégation similaire tend à s'acclimater en France. Elle s'installa, en 1872, à Angers, sous le titre de o Servantes des Pauvres, association d'oblates régulières de Saint-Benoît », et à Paris, dans deux maisons situées, l'une rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel et l'autre rue du Faubourg-Saint-Martin ; cette der nière, si je ne me trompe, reçoit la direction spintuelle des moines bénédictins de Solesmes.

La troisième mission, enfin, que Françoise Ro-

maine dut accomplir, ici-bas, fut de raconter à ses confesseurs, qui les transcrivirent, les visions qu'elle eut des territoires de l'au-delà. Les plus curieuses sont celles qu'elle rapporta de ses voyages en esprit dans les Enfers; elles sont supérieures, selon moi, aux imaginations du Dante. Françoise n'a ni ce compromis d'une géhenne catholique et d'un Tartare païen, ni tout ce côté de vengeances personnelles et d'allusions politiques, sans intérêt maintenant, qui dépravent l'œuvre du poète. Son Enfer à elle est orthodoxe et il est conçu en dehors de toute haine, d'après les données de son temps ; son portrait de Satan est grandiose. Dans les barathres vertigineux du Mal, il apparaît, assis sur une énorme poutre, et sa tête atteint le haut de l'abîme, tandis que ses pieds en touchent le fond. Sa face est horrible et sa gueule crache des flammes fétides et sans clarté ; d'immenses cornes de cert se ramifient sur son front, et ces cornes qui sont creuses vomissent des torrents de fumée, telles que des tuyaux d'usine ; son col est étreint d'un collier de fer rouge et il rugit, menaçant d'un bras le ciel et désignant de l'autre le bas du gouffre ; et les damnés et les démons accourent. Les tableaux des Primitifs de cette époque qui ont représenté des scènes diaboliques sont pâles en comparaison de ces peintj

Confiné dans des ténèbres rayées de foudre, l'on aperçoit, en des jets de lueurs, une série d'exorbitants supplices : des damnés empalés sur des barres de fer chauflfées à blanc, et qui leur sortent par le sommet du crâne ; des apostats sciés par le milieu du corps et dont les chairs renaissent pour être à nouveau déchirées ; des luxurieux dont on arrache le cœur pour le tremper dans des amas d'immondices, avant de le remettre en place et de recommencer à l'arracher, pour continuer éternellement la même torture.

Ainsi que dans le « Jugement dernier » de Stephan Lochner du musée de Cologne, l'on discerne les prisons qui servaient alors à imaginer le séjour du vieil Enfer; seulement, sainte Françoise ne se borne point à nous montrer, comme le peintre, un donjon avec des fenêtres grillées derrière lesquelles des brasiers s'allument ; elle ouvre toutes les portes, toutes les croisées du château et le monstre qui l'habite surgit, sous l'aspect d'un formidable lion d'airain rougi au feu, dont la mâchoire est armée, en guise de dents, de lames de faulx et dont le ventre est un nid de reptiles. Etles démons précipitent dans cette mâchoire les victimes et elles arrivent déchiquetées dans les entrailles qui les digèrent ; et d'autres démons se tiennent aux aguets à la sortie de la bête

et saisissent avec des pinces ardentes les damnés qui reprennent forme et vie pour être, en une cliaîne sans fin, réenfournés dans la bouche de fer et retirés intacts, après avoir été triturés et réduits en pâte par ces intestins de serpents.

Et il y a des tourments de ce genre pour chaque faute ; les bonnets de flammes, les lacs de plomb fondu, les infusions bouillantes de fiel, de poix et de soufre, les appareils pour crever les yeux et pour retirer la cervelle par une oreille défilent ; c'est un code effrayant de supplices; en somme, l'Enfer, tel que se le figura le Moyen-Age, a trouvé en cette étonnante visionnaire son plus grand peintre ; et l'on pourrait presque ajouter le seul, car les imagiers des cathédrales qui traitèrent les mêmes sujets n'ont guère inventé que des croquemitaines plus ou moins enfantins et des monstres surtout comiques.

Françoise Romaine décéda, le 9 mars 1440 ; après sa mort, son cadavre, qui demeura chaud et flexible, exhala un parfum de lys et de roses et, sur sa tombe, des guérisons de maux incurables se firent.

Elle tut canonisée le 29 mai 1608 et elle est, en sa qualité de fondatrice du monastère de la tour des Miroirs, la patronne de ces oblates et de ces oblats bénédictins dont l'existence oflicielle a été

reconnue et les fervents desseins approuvés par un bref du Saint-Siège publié, sous l'anneau du pêcheur, le 17 du mois de juin de l'an 1898.

APPENDICE

A chapelle de larueDenfert-Rochereau a été jetée bas, il y a trois ans et réédifiée à la même place, sur le peu d'espace qu'elle occupait. La nouvelle construction est de style ogival, droite et sans bras. Désespérant de dénicher sans doute des vitres de couleur, propres, l'architecte qui l'a bâtie a eu la bienfaisante idée de l'éclairer simplement par des carreaux à losanges, blancs.

La statue du Cardinal deBérulleestmaintenant placée à l'entrée, du côté des Evangiles ; trois autels s'élèvent sur la gauche et celui qui est le plus rapproché du chœur est un autel de bois, gothique, peint en vermillon et en blanc, assez joli et flanqué de deux anges de la fin du xvii' siècle, très supérieurs, malgré le côté peu séduisant de cette époque, à tout ce que peut produire Tindustrie sulpicienne de notre temps. La statue du

Bienheureux Réginald se tient auprès de celle de M. de Bérulle ; enfin une porte percée à droite a été substituée à la fenêtre autrefois obstruée par un autel surmonté d'une haute croix et les dalles du sanctuaire démoli sont conservées.

Telle qu'elle est, cette chapelle est évidemment la mieux des trois que les Carmels Parisiens possèdent ; mais je regrette quand même l'ancienne qui était si sombre et où l'on pouvaitsibiense recueillir dans un coin, en paix. La nouvelle est et trop claire et trop blanche. Puis cette senteur paysanne si rare à Paris et qui faisait le charme particulier de ce refuge n'est plus ; décidément, l'odeur des banHeues s'évapore et, avec elle, cette senteur de cellier humide, ce relent de cave enfumée par de très vieilles cires qui permettaient, avec un peu d'imagination, de se croire très loin, en un antique cloître, dans le fond d'un bourg épargné, d'une campagne demeurée, contre toute vraisemblance, pieuse.

SAINTE DÉBARRAS

ORSQUE j'écrivis rhistoire de cette sainte, je croyais son culte confiné à Beauvais et il n'en est rien.

Elle est révérée à Wattetot-sur-mer, en Normandie ; l'église de ce village possède deux statues de sainte Wilgeforte, Tune ancienne, affreusement délabrée et une neuve, issue des chantiers de la rue Bonaparte, c'est tout dire. Le 20 juillet, toute la contrée se rend en pèlerinage à Wattetot, mais la célicole y est invoquée pour la stérilité des femmes, pour la guérison des enfants malades et nullement pour le trépas désiré de malheureux maris.

La légende du pays la représente comme une Anglaise qui aurait été martyrisée non par son père, mais par les infidèles.

En Normandie encore, à Wittefleur,on l'implore PGUI l'anémie et pour les maux d'estomac; mais

là, le peuple a corrompu son nom qui s'est mué en celui de « Vierge forte » et c'est, en somme, la Madone que sous ce titre l'on prie. Toujours dans la même province, à Fauville, il existe aussi une statue d'elle ; elle date du xviii' siècle et est dénuée de barbe.

Dans le Pas-de-Calais, à Wissant, se dresse également une effigie de la sainte, velue et couronnée; mais elle ne porte pas, ainsi qu'à Beauvais, un masque.

Si nous la cherchons d'autre part sous le nom de sainte Libérate, nous la trouvons dans les Hautes-Pyrénéesj en l'église de Mazères, où ses reliques gîteraient dans une châsse gothique de vieux marbre.

Voici, enfin, une légende de la Suisse allemande, sur cette déicole :

Un ménétrier fut accusé d'avoir commis un crime et tandis qu'on le conduisait en prison, il s'échappa et se réfugia dans une église où s'élevait l'image sculptée de Wilgeforte. Il se jeta à ses pieds et aussitôt, pour prouver l'innocence de cet homme, elle laissa tomber l'un de ses souliers. Une estampe de Valdor, datée de 1622, la représente poilue et crucifiée, au-dessus d'un autel, tandis que le ménétrier joue du violon, à genoux sur une œirclie.

APPENDICE 311

Ajoutons encore que, dans ces pays, elle a le renom de chasser les soucis domestiques.

Elle remplit, on le voit, la brave sainte, de singuliers cumuls. A Beauvais, elle fait des veuves; en Normandie, elle rend les femmes fécondes, guérit les enfants, soigne les gastralgies et dompte les chloroses; en Suisse, elle préserve des ennuis du ménage — en supprimant les maris, peut-être — et elle plaide avec son pied la cause des innocents. C'est bien des choses à la lois.

Pour mettre sans doute tout le monde d'accord, M. Darcel, dans un article de Y Illustration daté de 1866, s'est efforcé de démontrer — sans y parvenir, du reste — que sainte Wilgeforte n'avait jamais existé et que les statues de Beauvais et autres lieux représentaient simplement un Christ habillé, tels que ceux que sculptèrent les imagiers des XI* et xif siècles et dont un spécimen, en bois peint, provenant delà collection Courajod, a été récemment placé dans la salle André Beauneveu, au Louvre.

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