NOTICE POSTÉRIEURE
Des articles de journaux sur la première représentation d’une œuvre dramatique , surtout quand la curio-
sité est excitée par le nom illustre de l’auteur, doivent forcément être écrits et expédiés avec la. plus grande hâte, pour ne pas laisser prendre une dangerense avance à des jugements malveillants et à des cancans calomnieux. Yoilà pourquoi, dans les pages qui précèdent, je n’ai point parlé spécialement du poète qui venait de tenter son premier essai sur la scène. Par malheur, cet essai manqua complètement, de manière que le front de l’auteur habitué aux lauriers , se vit cette fois couronné d’épines, et d’épines très-aiguës. Pour compenser en quelque sorte aujourd’hui la lacune laissée dans ma lettre d’alors, je communiquerai ici quelques remarques sur la personne de George Sand, remarques fugitives et puisées au hasard dans une monographie que j’ai écrite il y a plusieurs années.
Les voici :
«Comme tout le monde sait, George Sand est un pseudonyme , le nom de guerre d’une belle amazone littéraire. Ce qui l’a portée à choisir ce nom , ce ne fut aucunement le souvenir du malheureux Sand , assassin de Kotzebue, du seul auteur dramatique de l’Allemagne qui ait su écrire des comédies. Notre héroïne prit ce nom parce que c’était la première syllabe de Sandeau , son premier cavalière serveate. C’est un écrivain trèshonorable, mais qui avec son nom entier n’a pu so rendre aussi célèbre que son illustre maîtresse avec la moitié , qu’elle emporta en riant lorsqu’elle se sépara de lui.
LUTÈCE
Le vrai nom de George Sand est Aurore Dudevant, comme s’appelait son époux légitime , qui n’est pas un mythe , comme on pourrait le croire , mais un gentilhomme en chair et en os de la province du Berry, et que j’ai une fois eu le plaisir de voir de mes propres yeux. C’est même chez son épouse que je le vis, chez sa légitime épouse , qui avait déjà de fait divorcé avec lui à cette époque , et vivait dans un petit logement sur le quai Voltaire. Que j’aie vu M. Dudevant justement en cet endroit , c’est une circonstance curieuse , pour laquelle , comme dirait Chamisso , je pourrais me faire voir moi-même pour de l’argent. Je lui trouvai une figure d’épicier parfaitement insignifiante, et il me sembla n’êtré ni méchant ni brutal, mais je compris aisément que cette tiède vulgarité , cette nullité banale , ce regard de porcelaine , ces mouvements monotones de pagode chinoise, qui auraient, il est vrai, pu être assez amusants pour une femme ordinaire, devaient nécessairement à la longue devenir insupportables pour un cœur de femme profondément sensible, et ne pouvaient manquer de la remplir à la fin d’horreur et d’épouvante , au point de la faire se sauver à tout prix de cet enfer matrimonial.
Le nom de famille de George Sand est Dupin. Elle est la fille d’un militaire dont la mère était la fille naturelle d’une danseuse, jadis célèbre, mais oubliée aujourd’hui. Le père de cette grand’ mère de George Sand était, à ce qu’on dit, le maréchal Maurice de Saxe,
fameux par sa bravoure guerrière et sa nombreuse progéniture illégitime ; lui-même fut un des quatre cents bâtards qu’avait laissés le prince électeur Auguste le Fort, roi de Pologne. La mère de Maurice de Saxe fut Aurore de Kœnigsmark; et Aurore Dudevant , qui avait reçu le nom de son aïeule , donna également à son fils le nom de Maurice. Ce fils et une fille, appelée Solange, et mariée au sculpteur Clésinger, sont les deux seuls enfants de George Sand. Elle fut toujours une excellente mère , et souvent j’ai eu l’honneur d’assister, pendant des heures entières, aux leçons de langue française qu’elle donnait à ses enfants. Ce qui est à regretter, c’est que toute l’Académie française n’ait pas assisté à ces leçons , car elle aurait pu certainement en profiter beaucoup.
George Sand , le plus grand écrivain de France , est en même temps une femme d’une beauté remarquable. Comme le génie qui se montre dans ses œuvres, son visage peut être nommé plutôt beau qu’intéressant; l’intéressant est toujours une déviation gracieuse ou spirituelle du véritable type du beau , et la figure de George Sand porte justement le caractère d’une régularité grecque. La coupe de ses traits n’est cependant pas tout à fait d’une sévérité antique , mais adoucie par la sentimentalité moderne , qui se répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n’est pas haut, et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de la tête jusque sur ses épaules. Ses yeux sont un peu
LUTECE.
ternes , du moins ils ne sont pas brillants : leur feu s’est peut-être éteint par des larmes fréquentes , ou peut-être a-t-il passé dans ses ouvrages, qui ont répandu leurs flammes brûlantes par tout l’univers et embrasé tant de têtes de femmes : on les accuse d’avoir causé de terribles incendies. L’auteur de Lélia a des yeux doux et tranquilles, qui ne rappellent ni Sodome, m Gomorrhe. Elle n’a pas un nez aquilin et émancipé, m un
spirituel petit nez camus; son nez est simplement un nez droit et ordinaire. Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie , mais qui n’est pas très-attrayant ; sa lèvre inférieure , quelque peu pendante , semble révéler la fatigue des sens. Son menton est charnu , mais de très-belle forme. Aussi ses épaules sont belles, et même magnifiques; pareillement ses bras et ses mains, qui sont extrêmement petites, ainsi que ses pieds. Quant aux charmes de son sein, je laisse à d’autres contemporains l’outrecuidance de les décrire; j’avoue humblement n’être pas compétent à cet égard. La conformation générale de son corps a d’ailleurs l’air d’être un peu trop grosse, ou du moins trop courte. Seulement la tête porte le cachet de l’idéal , elle rappelle les plus nobles restes de l’art antique, et , sous ce rapport , un de nos amis a eu parfaitement raison de comparer la charmante femme a la statue de marbre de la Vénus de Mile, qui se trouve placée dans une des salles du rez-de-chaussée du Louvre Oui , George Sand est belle comme la Vénus de
ŒC VRK S DE HENRI HEINE.
Miloj elle surpasse même celle-ci par bien des qualités; elle est par exemple beaucoup plus jeune. Les physionomistes qui prétendent que c’est la voix de l’homme qui fait le mieux deviner son caractère , seraient fort embarrassés s’ils devaient reconnaître la profonde sensi» bilité de George Sand dans le son de sa voix. Sa voix est mate et voilée, sans aucun timbre sonore, mais douce et agréable. Le ton naturel de son langage lui prête un charme particulier. Quant à des dispositions pour le chant, il n’y en a pas du tout chez George Sand; elle chante tout au plus avec la bravoure d'une belle grisetle qui n’a pas encore déjeuné , ou qui , pour toute autre raison, n’est pas en voix pour le moment.
Aussi peu que par son organe, George Sand brille par sa conversation. Elle n’a absolument rien de l’esprit pétillant des Françaises, ses compatriotes, mais rien non plus de leur babil intarissable. Cette sobriété de paroles n’a cependant pas pour cause la modestie, ni un intérêt sympathique et profond pour son interlocuteur. Elle est taciturne plutôt par orgueil , parce qu’elle ne vous croit pas dignes de la faveur de vous prodiguer son esprit; ou bien même die l’est nnv égoïsme, parce qu’elle cherche à absorber en ellemême les meilleures de vos paroles, afin de les laisser fructifier dans son âme et de les employer dus tard dans ses écrits. Cette particularité , chez George Sand , de savoir, par avarice, ne rien donner dans la conver-
LDTECE.
saticm, et y recueillir toujours quelque chose , est un trait sur lequel M. Alfred de Musset appela un jour mon attention. «Elle a par là un grand avantage sur nous autres, » dit Musset, qui, pendant de longues années d’intimité, a eu les meilleures occasions de connaître à fond le caractère de l’auteur de Lélia.
Oui , jamais George Sand ne dit un mot brillant d es' prit , et elle ne ressemble guère à ses compatriotes sous ce rapport. Avec un sourire aimable et parfois singu» lier, elle écoute quand d’autres parlent , et les pensées étrangères qu’elle a reçues et travaillées en elle, sortent de l’alambic de son intelligence sous une forme bien plus riche et précieuse. Elle a l’oreille extrêmement fine. Elle accepte volontiers aussi les conseils de ses amis .
On comprend qu’à cause de la direction peu canonique de son esprit, elle n’ait pas de confesseur; mais comme les femmes même les plus enthousiastes d’émancipation ont toujours besoin d’un guide masculin , d’une autorité masculine , George Sand a pour ainsi dire un directeur de conscience littéraire, une espèce de capucin philosophe nommé Pierre Leroux. Cet excellent homme exerce malheureusement sur le talent de sa pénitente une influence peu favorable, car il l’entraîne dans d’obscures dissertations sur des idées à moitié écloses; m’engage à entrer dans des abstractions stériles, au lieu de s’abandonner à la joie sereine de créer des formes vivantes et, colorées , et d’exercer 1 art pour
1 art. George Sand avait investi d’une dignité plus mon^ daine auprès de sa personne notre bien-aimé ami Frédéric Chopin. Ce grand compositeur et pianiste fut pendant quinze ans son cavalière servente le plus féal et le plus chevaleresque ; quelque temps avant sa mort, il fut remercié pour des raisons qui me sont inconnues.
Je ne sais comment mon ami Henri Laubé a pu un jour, dans la Gazette d’ Augsbourg, m’attribuer une expression qui semblait dire que, lors de son séjour à Paris, l’incomparable Franz Liszt avait été l’amant de George Sand. L’erreur de Laubé est venue sans doute d’une association d’idées : il aura confondu les noms de deux pianistes également célèbres. En rectifiant cette erreur, je m’empresse de rendre un service plus sérieux à la bonne réputation, ou plutôt à la réputation de bon goût de notre célèbre contemporaine , en donnant à mes compatriotes de Vienne et de Prague l’assurance formelle qu’ils ont été dupes d’une calomnie des plus stupides , en croyant sur parole un des plus misérables compositeurs de romances de là-bas , un certain insecte rampant et sans nom , qui s’est vanté d’avoir entretenu avec George Sand une liaison intime. Les femmes ont à la vérité toutes sortes d’étranges appétits, et il s’en trouve même qui mangent des araignées; mais je n ai jamais rencontré une femme qui ait avalé des punaises. Non, Lélia n’a jamais eu de goût pour un pareil insecte , et elle ne l’a toléré quelquefois
lutèce.
dans sa maison qne parce quelle en élait trop impôttunée.
Pendant longtemps, comme je l’ai dit tout à l’heure, Alfred de Musset fut l’adorateur de George Sand. Quel singulier effet du hasard, que justement le plus grand poëte en prose que possèdent les Français, et le plus grand de leurs poètes en vers qui vivent actuellement (en exceptant l’incomparable et divin Béranger) aient pendant longtemps brûlé l’un pour l’autre dun amour passionné. Ces deux têtes couronnées de lauriers formaient un bien beau couple.
George Sand pour la prose et Alfred de Musset pour les vers” surpassent en effet leurs contemporains français, et dans tous les cas ils sont supérieurs à M. Victor Hugo, cet auteur si vanté, qui, avec une persévérance opiniâtre et presque insensée, a fait accroire a ses compatriotes, et à la fin à lui-même, qu’il était le plus grand poëte de la France. Est-ce réellement son idée fixe? En tout cas, ce n’est pas la nôtre. Chose -bizarre! la qualité qui lui manque surtout, est justement celle que les Français estiment le plus, et dont ils sont particulièrement doués eux-mêmes. Je veux dire le goût. Comme ils avaient rencontré cette qualité chez tous les écrivains de leur pays, l’absence de goût complète chez Victor Hugo leur parut peut-être justement de l’originalité. Ce que nous regrettons surtout de ne pas trouver en lui, c’est ce que nous Allemands appelons le naturel. Victor Hugo est forcé et faux, et souvent dans le même vers
1 un des hémistiches est en contradiction avec l’autre; il est essentiellement froid, comme l’est le diable d’après les assertions des sorcières, froid et glacial, môme dans ses effusions les plus passionnées; son enthou» siasme n’est qu’une fantasmagorie , un calcul sans amour, ou plutôt il n’aime que lui-même; il est égoïste, et pour dire quelque chose de pire, il est Hugoïste. Il y a en lui plus de dureté que de force, et son front est de 1 airain le plus effronté. Malgré tous ses moyens d’imagination et d’esprit, nous voyons chez lui la gaucherie d’un parvenu oir d’un sauvage, qui se rend ridicule en s affublant d’oripeaux bigarrés, en se surchargeant d’or et de pierreries, ou en les employant mal à propos : en un mot, tout chez lui est barbarie baroque, dissonance criante et horrible difformité ! Quelqu’un a dit du génie de Victor Hugo : C’est un beau bossu. Ce mot est plus profond que ne le suppose peut-être celui qui l’a inventé.
En répétant ce mot, je n’ai pas seulement en vue la manie de M. Victor Hugo, de charger, dans ses romans et ses drames, le dos de ses héros principaux d’une bosse matérielle, mais je veux surtout insinuer ici qu’il est lui-même affligé d’une bosse morale qu’il porte dans l’esprit. J’irai même plus loin, en disant que d’après la théorie de notre philosophie moderne, nommée la doctrine de l’identité, c’est une loi de la nature que le caractère extérieur et corporel de l’homme répond à son caractère intérieur et intellectuel. — Je ruminais encore
IUTÈCE.
cette donnée philosophique dans ma tète, lorsque je vins en France, et j’avouai unjouràmon libraire Eugène Renduel, qui était aussi l’éditeur de Victor Hugo, que d’après l’idée que je m’étais faite de ce dernier, j’avais été fort étonné de ne pas trouver en M. Hugo un homme gratifié d’une bosse. «Oui, on ne lui voit pas sa difformité, » dit M. Renduel par distraction. — Comment , m’écriai-je, il n’en est donc pas tout à fait exempt? —«Non, pas tout à fait,» répondit Renduel avec embarras, et sur mes vives instances il finit par m’avouer qu’il avait, un beau matin, surpris M. Hugo au moment où il changeait de chemise, et qu’alors il avait remarqué un vice de conformation dans une de ses hanches, la droite, si je ne me trompe, qui avançait un peu trop, comme chez les personnes dont le peuple a l’habitude dedire qu’elles ont une bosse, sans qu’on sache où. Le peuple, dans sa naïveté sagace, nomme ces gens aussi des bossus manqués, de faux bossus, comme il appelle les albinos des nègres blancs. Chose aussi amusante que significative! ce fut justement à l’éditeur du poète que cette difformité ne resta pas cachée. Personne n’est un héros aux yeux de son valet de chambre, dit le proverbe, et de même le plus grand écrivain finira par perdre à la longue son prestige héroïque aux yeux de son éditeur, l’attentif valet de chambre de son esprit; ils nous voient trop souvent dans notre négligé humain. Quoi qu’il en soit, je m’amusai beaucoup de cette découverte de Renduel ; elle sauve la synthèse de ma philosophie allemande, qui affirme que
le corps est l’esprit visible, et que nos défauts spirituels se manifestent aussi dans notre conformation corporelle. Mais il faut que je fasse mes réserves expresses contre une conclusion erronée qu’on pourrait tirer de là, en pensant que le contraire doit avoir lieu également, c’està-dire que le corps de l’homme doit toujours être en même temps son esprit visible , et que la difformité extérieure donne le droit de supposer aussi une difformité intérieure, une difformité morale. Non, nous avons trouve bien des fois dans des enveloppes rabougries et laides, les âmes les plus droites et les plus belles, ce qui s’explique facilement par ce que les difformités corporelles sont causées d’ordinaire par quelque accident physique, si elles ne sont pas la suite d’une négligence ju d’une maladie survenue après la naissance. Au contiaiie, la difformité de l’aine vient au monde avec nousj et c’est ainsi que le poète français, en qui tout est faux, se trouve être aussi un faux bossu.
Nous nous rendrons le jugement des œuvres de George Sand plus facile en disant qu’elles forment un contraste absolu avec les productions de Victor Hugo. George Sand a tout ce qui manque à ce dernier : elle a du natuiel, du goût, la vérité, labeaute, l’enthousiasme, et toutes ces qualités sont reliées entre elles par l’harmonie la plus parfaite et la plus sévère à la fois. Le génie de George Sand a les hanches les mieux arrondies et les plus suavement belles; tout ce qu’elle sent et pense respire la grâce et fait deviner des profondeurs
LU TE CE
immenses. Son style est une révélation en fait de forme pure et mélodieuse. Mais pour les héros de ses livres, les sujets qu’elle représente, et qu’on pourrait souveut appeler des mauvais sujets, je m abstiens ici de toute observation à cet egard, et je laisse ce thème à la discussion de ses ennemis vertueux et quelque peu jaloux de ses succès immoraux.
Paris, 7 mai 1S40.
Les journaux d’aujourd’hui publient un rapport adressé par le consul autrichien de Lamas au consul général d’Autriche à Alexandrie, au sujet des juifs de Damas, dont le martyre rappelle les temps les plus ténébreux du moyen âge. Tandis qu’en Europe les contes du moyen âge nous servent de sujets poétiques, et que nous nous amusons de ces traditions naïvement sinistres, dont s’effrayaient tant nos ancêtres; tandis que chez nous ce n’est plus que dans les ballades et les romans qu’on parle de ces sorcières, de ces loupsgarous et de ces juifs qui, pour leur culte diabolique, ont besoin du sang de pieux enfants chrétiens; tandis que nous rions et oublions, on commence en Orient à se souvenir d’une manière très-affligeante de la vieille superstition, et à se regarder avec des mines fort sé-
rieuses, des mines de sombre fureur et d’angoisse moi> telle ! Pendant ce temps, le bourreau exerce la torture, et, martyrisé sur le chevalet de la question, le juif de Damas avoue qu’à l’approche des fêtes pascales il lui avait fallu un peu de sang chrétien pour tremper son pain sec des azymes, et qu’à cet effet- il avait saigné à mort un vieux capucin ! Le Turc de la Syrie est sot et méchant, et il met volontiers ses instruments de bastonnade et de torture à la disposition des chrétiens contre les juifs accusés; caries deux sectes lui sont également odieuses, il regarde les adhérents du Christ et de Moïse comme des chiens, il leur donne aussi ce nom d’honneur, et il se réjouit certainement quand le giaour chrétien lui fournit l’occasion de maltraiter avec quelque apparence de justice le giaour juif. Attendez seulement ! Lorsque ce sera dans l’intérêt du pacha, et qu’il n’aura plus à craindre l’intervention armée des Européens, il écoutera aussi le chien circoncis, et ce dernier accusera les chiens baptisés, Dieu sait de quel méfait horrible. Aujourd’hui enclume, demain marteau!
Mais pour l’ami de l’humanité, de pareils événements seront toujours un crève-cœur. Les lugubres symptômes de cette espèce sont déjà un malheur dont les conséquences peuvent devenir incalculables. Le fanatisme est un mal contagieux, qui se répand sous les formes les plus différentes, et exerce à la fin ses ravages contre nous tous. Le consul de France à Damas, le comte Ratti- Menton, s’est vendu coupable de choses qui ont soulevé
LUTECE.
un cri d’horreur général. C’est lui qui a inoculé à l’Orient la superstition occidentale, en distribuant parmi la populace de Damas un écrit dans lequel on impute aux juifs le meurtre des chrétiens. Cet écrit imbu de haine atroce, et que le comte Menton avait reçu mission de propager en Syrie, a été fabriqué par ses amis ultramontains qui l’ont emprunté primitivement à la Bibliotheca prompla a Lucio Ferrario : dans ce misérable pamphlet, on affirme positivement que les Juifs ont besoin du sang chrétien pour la célébration de leurs fêtes pascales. Le noble comte s’est bien gardé de répéter la vieille tradition qui s’y rattache, et d’après laquelle les Juifs, dans le même but, volent aussi des hosties consacrées et les piquent avec des épingles jusqu’à ce que le sang en découle, — forfait qui fut mis au jour, dans le moyen âge, non-seulement par des affirmations de témoins assermentés, mais encore par la circonstance révélatrice qu’au-dessus de la maison juive, où une de ces hosties dérobées avait été crucifiée, il se répandit une lueur éclatante et rouge comme du sang. Non, les incrédules, les mahométans, n’auraient jamais cru une chose semblable, et le comte Ratti-Menton, dans l’intérêt de sa mission, se vit forcé d’avoir recours à des histoires moins miraculeuses. Je dis dans l’intérêt de sa mission, et je livre ces mots aux interprétations les plus étendues. Monsieur le comte n’est à Damas que depuis peu de temps; il y a six mois, on le vit ici à Paris, es centre actif de toutes les associations
progressives, mais aussi de toutes les confréries rétrogrades. — Le ministre des affaires étrangères, M. Thiers, qui chercha dernièrement à se poser en fils de la révolution, montre à l’occasion des événements de Damas une tiédeur singulière. D’après le Moniteur d’aujourd’hui, un vice-consul est déjà parti pour Damas, afin d’examiner la conduite du consul français de cette ville. Un vice-consul! Probablement quelque élève d’un consulat, inférieur et voisin, une personne sans nom et n’offrant aucune garantie d’indépendance et d’impartialité.
Paris, 20 mai t8-ï0.
M. Thiers a gagné de nouveaux lauriers par la chuié convaincante avec laquelle il a traité dans la chambre les sujets les plus arides et les plus embrouillés. La situation compliquée de la Banque nous a été exposée dans son discours de la manière la plus nette, de même que les affaires algériennes et la question des sucres. Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu’il n’ait pas étudié la philosophie allemande : il saurait l’expliquer également. Mais qui sait ! si les événements le poussent, et qu’il soit contraint de s’occuper aussi de l’Allemagne, il parlera sur Hégel et Schelling d’une façon aussi instructive que sur la canne à sucre et la betterave.
LUTÉCE.
Mais ce qui importe bien plus aux intérêts de l’Europe que les questions commerciales, financières et coloniales qv’on a discutées à la chambre , c est le retour solennel des cendres de Napoléon. Cette affaire occupe ici tous les esprits. Mais tandis qu’en bas , dans le peuple, tout le monde est dans la jubilation, pousse des cris d’allégresse, s’échauffe et brûle, on médite en haut, dans les régions plus froides de la société , sur les dangers qui maintenant, du côté de Sainte-Hélène, approchent de jour en jour davantage et menacent Paris de funérailles très-inquiétantes. Certes, si l’on pouvait déjà demain déposer les restes mortels de l’empereur sous la coupole du palais des Invalides, on pourrait supposer assez de force au ministère actuel pour empêcher pendant cette cérémonie funèbre tout éclat impétueux des passions. Mais aura-t-il encore cette force après six mois , à l’époque où le cercueil triomphant entrera dans la Seine? En France, ce bruyant pays de l’agitation révolutionnaire, les choses les plus imprévues peuvent se passer d’ici à six mois : Thiers sera peut-être , dans l’intervalle, redevenu homme privé (ce que nous désirerions vivement) , ou bien il sera fort dépopularisé comme ministre (ce que nous craignons beaucoup) , ou bien encore la France sera engagée dans une guerre, — et alors il pourrait arriver que des cendres de Napoléon jaillissent quelques étincelles, tout près de ce siège qui est recouvert d’amadou rouge !
Est-ce que M. Thiers a créé ce danger pour se rendre.
indispensable, attendu qu’on le croit en possession de 1 art de conjurer aussi tous les dangers qu’il aura luimême provoqués ? Ou cherche-t-il dans le bonapartisme un refuge brillant pour le cas qu’il soit forcé de rompre un jour complètement avec l’orléanisme? Je ne crois ni l’un ni l’autre. M. Tliiers sait très-bien que, s’il se rejetait dans 1 opposition et qu’il aidât à renverser le trône actuel, les républicains s’empareraient du pouvoir et lui sauraient mauvais gré de son bon service; dans le cas le plus favorable, ils le pousseraient doucement de côté. Trébuchant sur ces grossières bûches de vertu, il pourrait facilement se casser le cou, et être hué pardessus le marché. Il n’aurait, il est vrai, rien de pareil à redouter du bonapartisme, s’il aidait à le rétablir. Et il serait plus aisé de fonder de nouveau en France un règne de bonapartistes qu’une république.
Les Français, dépourvus de toutes les qualités républicaines, sont bonapartistes par nature. Ils aiment la guerre pour la guerre ; même au milieu de la paix, leur vie n’est que combat et que bruit; les vieux comme les jeunes aiment à se divertir avec le son du tambour et la fumée de la poudre, avec toute sorte de jouets d’éclat.
C’est en flattant le penchant naturel des Français pour le bonapartisme, que Thiers a gagné parmi eux la popularité la plus extraordinaire. Ou bien est-il devenu populaire parce qu’il est lui-même un petit Napoléon , comme l’a appelé dernièrement le correspondant d’un
LÜTÈCE.
journal allemand ? Un petit Napoléon ! Une petite cathédrale gothique ! C’est justement parce qu’elle est si colossale, si grande, qu’une cathédrale gothique excite notre étonnement. Réduite à des proportions minimes , elle ne signifierait plus rien. M. Thiers est certainement plus qu’une telle cathédrale gothique en miniature. Son esprit surpasse toutes les intelligences qui l’environnent. Aucun autre ne saurait se mesurer avec lui , et dans une lutte contre lui la finesse même est forcée de s’avouer vaincue. Il est la meilleure tête de France, quoiqu’il le dise lui-même, à ce qu’on prétend. On rapporte en effet qu’avec sa volubilité méridionale il a dit au roi , l’an dernier, pendant la crise ministérielle : «Votre majesté croit être l’homme le plus fin de ce pays, mais je connais ici quelqu’un de bien .plus fin , c’est moi!» à quoi le rusé Louis-Philippe aurait répondu: «Vous vous trompez, monsieur Thiers ; si vous l’étiez, vous ne le diriez pas. » Quoi qu’il en soit, M. Thiers se1 promène à cette heure à travers les appartements des Tuileries avec la conscience de sa grandeur, en maire du palais de la dynastie des Orléans.
Conservera- t-il longtemps cette toute-puissance? N’est-il pas déjà brisé en secret, par suite d’efforts inouïs? Sa tête s’est blanchie avant le temps, on n’y trouve certainement plus un seul cheveu noir; et plus son règne se prolonge , plus la santé audacieuse de son naturel s’affaiblit. La facilité avec laquelle il se meut , a même déjà quelque chose d’effrayant : elle nous inspire
des inquiétudes étranges. Mais elle est toujours extraordinaire et admirable, celte facilité, et quelque légers et agiles que soient les autres Français, en les comparant à Thiers, on les prendrait tous pour des lourdauds allemands.
Paris, 27 mai mo.
Sur l’affaire sanglante de Damas, plusieurs feuilles du nord de l’Allemagne ont donné des communications datées en partie de Paris et en partie de Leipsick, mais sans doute sorties de la même plume, et dont le but était d’égarer le jugement du public allemand, dans l’intérêt d’une certaine clique. Nous ne voulons pas entrer dans des explications sur la personne et les motifs de ce correspondant, nous nous abstenons également de tout examen des événements de Damas ; seulement sur tout ce qui a été dit, à ce propos, des juifs de Paris et de la presse parisienne, nous nous permettrons quelques observations rectificatives. Dans cette tâche, nous sommes surtout guidé par l’intérêt de la vérité , et non par celui des personnes; quant aux juifs de Paris, il est même possible que tout ce que nous dirons d’eux ne ressemble guère à une apologie. — Certes , nous louerions plutôt que nous ne blâmerions les israélites de Paris, si, comme l’affirment les gazettes du nord de
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l’Allemagne, ils avaient montré un grand zèle pour leurs infortunés coreligionnaires de Damas, et. n’avaient craint aucun sacrifice d’argent pour sauver l’honneur de leur religion calomniée. Mais il n’en est pas ainsi. Les juifs en France sont émancipés depuis trop longtemps déjà pour que les liens de race ne se soient pas beaucoup relâchés; ils se sont presque entièrement perdus ou, pour mieux dire, absorbés dans la nationalité française. Ces juifs sont des Français tout comme les autres, et ils ont donc aussi des mouvements d’enthousiasme, qui durent vingt-quatre heures, et, quand le soleil est bien chaud, même trois jours! — encore ne peut- on dire cela que des meilleurs. Beaucoup d’entre eux pratiquent encore leur vieux culte cérémonial/le culte extérieur, ils l’exercent tout mécaniquement, par ancienne habitude et sans savoir pourquoi; quant à une croyance intime , il n’en est resté aucune trace , car dans la synagogue aussi bien que dans l’église chrétienne le spirituel corrosif de la critique voltairienne a exercé son influence dissolvante. Pour les israélites de France , comme pour les autres Français , l’or est le dieu du jour , et l’industrie la religion dominante. Sous ce rapport, on pourrait diviser les juifs de Paris en deux sectes : la secte de la rive droite et celle de la rive gauche ; ces noms, comme on sait, désignent les deux chemins de fer qui , l’un en longeant la rive droite de la Seine et l’autre la gauche, conduisent à Versailles, et qui sont dirigés par deux grands rabbins
de la haute banque, rabbins rivaux qui se jalousent avec autant d’animosité que jadis les célèbres talmudistes Sam aï et Hillel dans l’ancienne Babylone.
Nous devons rendre au grand rabbin de la rive droit® cette justice qu’il a montré pour la maison d’Israël une sympathie plus empressée que son docte' antagoniste, le grand rabbin de la rive gauche , qui , avec l’inébranlable tranquillité d’âme d’un Hillel, tandis qu’on torturait et égorgeait ses coreligionnaires en Syrie sur l’instigation d’un consul de France, tint au Palais-Bourbon, dans la chambre des députés, plusieurs beaux et remarquables discours sur la conversion des rentes et l’escompte de la Banque.
L’intérêt que les juifs de Paris prirent à la tragédie de Damas se réduit à quelques manifestations bien insignifiantes. Le consistoire israélite, avec la tiédeur habituelle des corporations établies, se rassembla et délibéra; toute la délibération n’eut d’autre résultat que la résolution unanime de porter les pièces du procès à la connaissance du public. Cette publication fut faite par M. Crémieux, le célèbre avocat qui a voué de tout temps son éloquence généreuse non-seulement aux sectateurs du mosaïsme, mais aux opprimés de toutes les confessions et de toutes les doctrines. A l’exception d’une jeune femme aussi jolie que charitable et de quelques érudits orientalistes, M. Crémieux est peut-être la seule personne de Paris qui se soit occupée activement de la cause d’Israël. Sacrifiant ses intérêts personnels, et mé-
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prisant les embûches de la méchanceté, il a tenu front aux insinuations les plus odieuses , et il s’est même offert à faire le voyage d’Égypte , en cas que le procès des juifs de Damas fût appelé au tribunal du pacha Méhémet-Ali. Le correspondant mensonger des feuilles du nord de l’Allemagne fait dans la Gazette universelle de Leipsick une insinuation perfide au sujet de la réfutation par laquelle M. Crémieux a su paralyser dans les journaux de Paris les faux rapports émanés de la pieuse source que vous savez. Il dit que cette réfutation n’avait été insérée qu’aux conditions établies pour les annonces, et que M. Crémieux en avait payé le prix. Nous savons de source authentique que les directeurs des journaux français s’étaient offerts à insérer cette réfutation sans aucune rétribution, si l’on voulait seulement attendre quelques jours; ce ne fut que sur la demande d’une publication immédiate, que quelques rédacteurs comptèrent les frais d’impression et de timbre d’une feuille de supplément, frais qui n’étaient certainement pas trèsonéreux, si l’on considère les forces pécuniaires du consistoire israélite. Les forces pécuniaires des juifs sont grandes en effet , mais l’expérience nous apprend que leur avarice l’est encore bien davantage. Les israélites do la nouvelle génération sont encore plus chiches que leurs pères ; je suis porté à croire que parmi la jeunesse dorée (l’Israël , il se trouve plus d’un millionnaire qui hésiterait peut-être de donner cent francs, s’il peut à ce prix sauver de la bastonnade toute une tribu de bédouins core-
ligionaires ! C’est une vieille et pitoyable invention, qm .l’est cependant pas encore usée, d’attribuer les motifs pécuniaires les plus impurs à celui qui élève sa voix pour la défense des juifs ; je suis convaincu qu’ Israël n’a jamais donné de l’argent, excepté quand on lui arrachait violemment les dents, comme au temps des Valois. En feuilletant dernièrement 1 ’ Histoire des Juifs par Basnage, je ne pus m empêcher de rire en voyant la naïveté avec laquelle 1 auteur se défend contre ses détracteurs, qui 1 accusent d’avoir reçu de l’argent de la main des juifs. Je l’en crois sur parole, quand il ajoute avec amertume : « Le peuple juif est le peuple le plus ingrat qu’il y ait au monde ! a
Quelquefois, à la vérité, on rencontre encore des exemples où la vanité est parvenue à délier la bourse des richards juifs, mais alors leur libéralité était encore plus répugnante que leur lésinerie. Un israélite prussien, ancien fournisseur d’armées, qui, par allusion à son nom hébraïque de Moïse ( car Moïse veut dire en -français «retiré de 1 eau, » en italien adel mare » ) a pris le nom plus sonore de baron Delmar, fonda il y a quelque temps à Paris une maison d’éducation pour des jeunes personnes nobles tombées dans l’indigence , et il dota cet établissement de la somme d’un million et demi. Cette action, dont il faut convenir qu’elle est pleine d’amour pour tout ce qui est noble, lui valut tant de considération dans le faubourg Saint-Germain, que même les plus rechignées douairières et les jeunes de-
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tïioisolles les plus dédaigneuses n’osent plus se moquer de lui tout haut. Ce grand seigneur de la tribu de Jacob a-t-il seulement donné un liard pour la quête en faveur des juifs de Syrie, martyrs de la superstition? Je serais tenté de garantir qu’un autre baron retiré de l’eau, qui joue dans le noble faubourg le rôle de gentilhomme catholique et de grand écrivain, n’a secondé ni de son argent ni de sa plume les intérêts de ses coreligionnaires en détresse. Il faut que je fasse ici une remarque qui est peut-être la plus amère de toutes. Parmi les juifs baptisés, il y en a beaucoup qui, par une lâche hypocrisie , disent encore plus de mal d’Israël que ses ennemis par droit de naissance. De la même manière, certains écrivains ont soin, pour ne pas rappeler leur origine, de parler des juifs très-défavorablement, ou de n’en pas parler du tout. C’est une chose connue et tristement ridicule. Mais il peut être utile d’y appeler surtout en ce moment l’attention du public , parce que non-seulement dans les feuilles du nord de l’Allemagne, mais aussi dans un autre journal bien plus important, on a cherché à insinuer que tout ce qui a été écrit en faveur des juifs de Damas provenait de sources juives, que le consul d’Autriche à Damas était juif, que les autres consuls de cette ville, à l’exception du consul do France, étaient tous des juifs. Nous connaissons celte tactique, nous en avons déjà eu l’expérience à l’occasion de la jeune Allemagne. Non , tous les consuls de Damas sont chrétiens, et ce qui prouve que le consul
autrichien de cette ville n’est pas même d’origine israélite^, c est justement la manière franche et courageuse dont il a défendu les juifs contre le consul français; — çe que c est que ce dernier, le temps le révélera.
Paris, 30 mai 1840.
Toujours lui ! Napoléon et encore Napoléon ! Il est le sujet incessant des conversations de chaque jour depuis qu'on a annoncé son retour posthume, et surtout depuis que la chambre, au sujet des dépenses qui s’y rattachent, a émis un vote si pitoyable. Ce fut de sa part une nouvelle imprudence, qui forme le pendant du rejet de ‘la dotation nemourienne. La chambre est entrée , par ce vote , en opposition grave avec les sympathies du peuple français; Dieu sait qu’elle l’a fait plutôt par pusillanimité que par malice. La majorité de la chambre était au commencement aussi enthousiasmée que la grande masse de la nation pour la translation des cendres de Napoléon; mais peu à peu elle en vint, pai* la réflexion , à un sentiment contraire , en calculant les dangers que cette solennité pourrait faire naître , et en entendant les cris de joie des bonapartistes, qui n’avaient en effet rien de rassurant. A partir de ce moment, elle prêta une oreille plus attentive aux ennemis de l’empereur, et les légitimistes par excellence, aussi bien que
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les royalistes à convictions moins exclusives, profitèrent de cette disposition pour mettre en avant, d’une façon plus ou moins adroite , leur haine invétérée contre Napoléon. C’est ainsi que notamment la Gazette de France nous donna une flore d'ignobles invectives dans une série d’extraits des ouvrages de Chateaubriand, de madame de Staël, de Benjamin Constant, et d’autres détracteurs enragés de la mémoire impériale. Pour moi, qui en Allemagne m’étais habitué sous ce rapport à des plats d’injures plus savoureux, je n’en pus que sourire. Ce serait une chose amusante que de mettre en parallèle, avec ces passages tirés d’auteurs français, autant de passages analogues d’auteurs allemands de l’époque , où le « père John » agitait sa fourche à fumier contre le Corse. C’étaient des coups d’estoc et de taille bien plus ignobles, bien plus puants que les élégantes passes d’armes d’un Chateaubriand , avec son épée de parade brillante et légère. Chateaubriand et le père John! quel contraste, et pourtant quelle ressemblance entre ces deux fous!
Mais si Chateaubriand a été très-furieux dans ses jugements sur l’empereur , Napoléon l’avait fortement provoqué par le ton méprisant dont il dit à Sainte-Hélène, au sujet du pèlerin de Jérusalem : « C’est une âme rampante qui a la manie d’écrire des livres. » Non, Chateaubriand n’est pas une âme rampante , il est seulement fou, et c’est un fou triste, tandis que les fous français sont généralement gais et divertissants. Il me rap-
pelle toujours le bouffon mélancolique du roi Louis XlïL Son nom était Angéli, je crois; il portait un pourpoint de couleur noire , ainsi qu’un bonnet noir avec de noirs grelots, et il faisait des plaisanteries larmoyantes. Le pathos de Chateaubriand a toujours pour moi quelque chose de comique ; à travers le glas lugubre de ces accents qu’on prend pour sublimes, j’entends toujours le tintement des noires clochettes de son bonnet de fou. Seulement, a la longue, la mélancolie artificielle, les sottises d’outre-tombe, les pensées de mort affectées, deviennent aussi déplaisantes que monotones. On dit que Chateaubriand est dans ce moment occupé d’une brochure sur les obsèques de Napoléon. Ce serait en effet pour lui une excellente occasion d’étaler tous ses crêpes et toutes ses couronnes d’immortelles oratoires, toutes les pompes funèbres de sa fantaisie de croquemort; son pamphlet sera un catafalque écrit, et l’auteur ne manquera pas d’y prodiguer les larmes d’argent et les cierges de deuil, car il vénère l’empereur depuis qu’il est mort.
Madame de Staël également exalterait aujourd’hui Napoléon, si elle se promenait encore dans les salons des vivants. Déjà au retour de l’empereur de î’île d’Elbe, pendant les Cent-Jours, elle était assez disposée à chanter les louanges du tyran, et elle y mit seulement la condition qu’on lui paierait auparavant deux millions qu elle prétendait être dus à feu monsieur son père. Mais comme l’empereur ne lui donna pas cet argent,
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l’inspiration nécessaire lui manqua pour les dithyrambes offerts, et Corinne se mit à improviser ces tirades que la Gazette de France a répétées ces jours-ci avec tant de satisfaction. Nous n’avons pas le cœur de parler de ce pauvre Benjamin Constant, dont la Gazette a réimprimé également les blasphèmes qu’il avait vomis contre l’empereur. Ces personnages ne sont plus, c’est assez. Madame de Staël est morte , Benjamin Constant est mort, et Chateaubriand est pour ainsi dire mort aussi; du moins, comme il nous l’assure depuis des années, il s’occupe exclusivement de son enterrement. Ses « Mémoires d’ Outre-Tombe, » qu’il publie par morceaux, ne sont pas autre chose que des funérailles qu’il se fait à lui-même avant son trépas définitif, comme fit jadis l’empereur Charles-Quint.
Mais ce ne sont pas seulement les extraits d’anciens auteurs qui ont provoqué la mauvaise humeur d’un bonapartiste incurable comme moi , je fus impressionné tout aussi désagréablement par le discours que M. de Lamartine prononça, dans la chambre des députés, sur, ou plutôt contre Napoléon, quoique ce discours ne contienne que des choses vraies ; mais les arrière-pensées de l’orateur sont déloyales, et il a dit la vérité dans l’intérêt du mensonge. Il est vrai , il est mille fois vrai , que Napoléon a été un ennemi de la liberté, un despote, l’égoïsme couronné, et que sa glorification offre un mauvais et dangereux exemple; il est vrai qu’il a manqué des vertus civiques d’un Bailly,
d un Lafayette , et qu’il a foulé aux pieds les lois et même les législateurs, dont nous voyons encore aujourd hui quelques témoignages vivants à l’hospice politique appelé le palais du Luxembourg; mais ce n’est point pour ce Napoléon liberticide , le héros mitrailleur de vendémiaire, le Jupiter Tonnant de l’ambition, qu’on vous demande de décréter les obsèques et les arcs de triomphe les plus magnifiques ! non , c’est l’homme qui représenta la jeune France vis-à-vis de la vieille Europe qu’il s’agit de glorifier : car c’est le peuple français qui vainquit et qui fut humilié et outragé en sa personne, et qui en sa personne s’honore, se célèbre et se réhabilite lui-même. — Voilà ce que sent tout cœur vraiment français, et c’est pourquoi on oublie tous les défauts du trépassé pour lui rendre hommage quand même ; et la chambre a commis une grande faute par sa mesquinerie intempestive. — Le discours de M. de Lamartine fut un chef-d’œuvre rempli de fleurs perfides, dont le subtil venin a étourdi plus d’une tête débile; mais le manque de droiture n’y est que faiblement couvert par les belles paroles. Le ministère a plutôt lieu de s’applaudir que de s’attrister de ce que ses ennemis ont si maladroitement laissé entrevoir leurs sentiments anif nationaux.
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Paris, 3 juin <840
Le correspondant de la Gazette de Leipsick et des petites feuilles du nord de l’Allemagne, n’a pas dérogé directement à la vérité en rapportant, avec sa jubilation servile, que la presse française n’avait pas montré à l’occasion des Juifs de Damas une sympathie particulière pour Israël. Mais cette âme véridique s’est bien gardée de découvrir la cause de cette circonstance, qui consiste tout simplement en ce que le président du conseil des ministres , M. Thiers, avait pris parti dès le commence ment pour le comte Ratti-Menton , consul de France à Damas, et qu’il avait manifesté ses intentions à ce sujet aux rédacteurs de toutes les feuilles qui se trouvent maintenant sous sa dépendance. Il y a certainement beaucoup d’honnêtes gens , et de très-honnêtes gens , parmi ces journalistes, mais ils obéissent maintenant, avec une discipline toute militaire, au commandement de ce généralissime de l’opinion publique , dans l’antichambre duquel ils se réunissent chaque matin pour recevoir l’ordre du jour. Ils ne peuvent sans doute pas alors se 'regarder les uns les autres sans rire ; car les aruspices français ne savent pas aussi bien garder leur sérieux que ces aruspices romains dont parle Cicéron. Comme on dit, dans ces audiences du matin où M. Thiers reçoit son état-major de la presse quotidienne , il prend une
mine de profonde conviction quand il parle de ces Juifs syriens qui boivent du sang chrétien à leurs fêtes de Pâques. «C’est une chose avérée, dit-il; les dépositions de tous les témoins dans l’affaire de Damas ont établi que le rabbin de cette ville a tué le père Thomas et bu son sang j — la chair a probablement servi de régal aux employés subalternes de la synagogue. Que voulez-vous ! continue-t-il ; — et peu à peu son front se déride et perd son sérieux d’emprunt, — que voulez-vous! chacun a son goût. C’est une triste superstition, un fanatisme religieux qui règne encore en Orient, tandis que les Juifs de l’Occident sont devenus beaucoup plus humains et plus civilisés; plus d’un parmi eux est exempt de tout préjugé, et se distingue par son goût parfait, comme par exemple M. de Rothschild qui, il est vrai, ne s’est pas converti à l’église , mais bien à la cuisine chrétienne , et qui a pris à son service le plus grand cuisinier de la chrétienté , le favori de Talleyrand, ancien évêque d’Autun. » C’est à peu près ainsi que s’exprime , dans ses audiences du matin, le fils de la Révolution, au grand mécontentement de madame sa mère, qui parfois devient toute rouge de colère en entendant dire de pareilles choses à son fils dénaturé , ou en le voyant même fraterniser avec ses ennemis les plus acharnés. On le voit notamment en bonne entente avec le comte de Montalembert , le chef ou plutôt le porte-drapeau d’une cohorte militante de néo-jésuites, dont il dirige le journal nommé V Univers. C’est l’organe du parti le plus
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avancé du cagotisme le plus arriéré , et ses rédacteurs, qui se distinguent autant par leur intelligence et leur érudition que par leur perfidie , sont parfois , il faut l’avouer, supérieurs à la grande masse de leurs adversaires libéraux, ces honnêtes gens bien .pensant et écrivant mal , qui forment pour ainsi dire la petite bourgeoisie de la pensée. M. le comte lui-meme possédé beaucoup d’esprit et de talent, mais il est un étrange composé de morgue nobiliaire et de romantique bigotterie , et ce mélange se révèle le plus naïvement dans sa légende de sainte Élisabeth , princesse hongroise , qu’en parenthèse M. le comte déclare être sa cousine , et qui , d’après lui , aurait été d’une humilité chrétienne si édifiante , qu’avec sa langue pieuse elle léchait les ulcères et la teigne des mendiants les plus galeux , et que , par excès de piété , elle buvait même sa propre urine.
Par les indications que je viens de donner, on comprendra aisément le langage peu libéral des journaux d’opposition de Paris , à propos de la récente affaire de Damas. A toute autre époque ils auraient jeté les hauts cris sur le fanatisme rallumé en Orient, et sur ce misérable qui , en sa qualité de consul français dans cette contrée, couvre d’ignominie le nom de la France.
11 y a quelques jours, M. Benoît Fould a provoqué dans la chambre des députés une discussion sur la conduite du consul français à Damas. Il est donc avant tout de mon devoir de rétracter le blâme qui m était
échappé dans une de mes dernières lettres sur le compte de ce député. Je n’ai jamais douté de l’esprit distingué, de la haute intelligence de M. Fould ; je le regarde , moi aussi , comme une des plus grandes capacités de la chambre des députés, mais j’avais douté de son cœur. Avec quel plaisir j avoue mon erreur quand j’ai fait njure aux gens de bien , et qu’ils réfutent mes accusations par les faits! L’interpellation de M. Fould témoigne d’autant de prudente réserve que de franche dignité. Très-peu de journaux seulement ont donné des extraits de son discours ; les feuilles ministérielles l’ont même supprimé tout à fait, et ont au contraire donné tout entière la réponse de M. Thiers. Cette réponse fut un chef-d’œuvre de perfidie : en éludant la question, en prétendant qu il taisait des choses qu’il savait, et en se donnant l’apparence d’une retenue scrupuleuse , il a su rendre suspectes les assertions les plus avérées de ses adversaires. A l’entendre parler, on aurait pu croire à la fin effectivement que le mets favori des Juifs est la chair des capucins. — Mais non, ô grand historiographe et petit théologien ! en Orient non plus qu’en Occident, le vieux Testament ne permet à ses adhérents une nourriture aussi sale, l’aversion des Juifs pour toute alimentation sanglante leur est tout à fait particulière , elle se prononce dans les premiers dogmes de leur religion , dans toutes leurs lois de salubrité, dans leur cérémonial de purification , dans leurs idées fondamentales sur ce qui est pur et impur, dans cette profonde révélation
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cosmogonique sut ia pureté et l’impureté matérielles dans le monde animal , révélation constituant pour ainsi dire une morale physique, et que saint Paul, en la rejetant comme une fable , n’avait nullement comprise. — Non , les descendants d’Israël , de ce peuple de prêtres pur et élu, ne mangent pas de viande de porc , ni de vieux franciscains non plus, et ils ne boivent pas de sang , pas plus qu’ils ne boivent leur propre urine , comme faisait sainte Élisabeth, la cousine de M. le comte de Montalembert.
Ce que la sanglante question de Damas a mis au jour de plus affligeant , c’est cette ignorance des affaires orientales que nous remarquons chez le président actuel du conseil des ministres , ignorance brillante qui pourrait un jour lui faire commettre les méprises les plus graves, lorsque ce ne sera plus cette petite question sanglante de Syrie , mais bien la grande question sanglante du monde, cette question fatale et inévitable que nous appelons la question d Orient , qu il s agira de résoudre ou d’en préparer la solution. Le raisonnement de M. Thiers est ordinairement juste , mais ses prémisses sont souvent fausses, tout à fait erronées, tout à fait prises au hasard. Quant aux affaires d Orient , ses idées sont de vraies chimères écloses sous le soleil brûlant des couvents fanatiques du Liban, ou dans d’autres bouges de la superstition. C’est le parti ultramontain qui lui fournit ses émissaires , et ceux-ci lui rapportent des choses merveilleuses sur la grande puissance des
catholiques romains dans l’Orient , tandis qu’en réalité une levée de boucliers de la part de ces misérables chrétiens latins ne troublerait pas le sommeil d’un chien sur un cimetière musulman. Ils sont aussi faibles que méprisés. Peut-être M. Thiers s’imagine-t-il que la France , la patronne de ces Latins depuis le temps des croisades , pourra un jour par eux gagner la suprématie en Orient. Quant au véritable état des choses, il faut convenir que les Anglais en sont bien mieux informés ; ils savent que cette pitoyable arrière-garde du moyen âge est de plusieurs siècles en retard sous le rapport de la civilisation, ils savent que ces Latins sont encore beaucoup plus déchus que leurs maîtres , les Turcs, et que ce seront plutôt les adhérents du symbole grec qui, à la chute de l’empire ottoman, et même plus tôt, pourront faire valoir leur importance. Le chef de ces chrétiens grecs n’est pas ce pauvre sire qui porte le titre de patriarche de Constantinople , et dont naguère un prédécesseur dans cette ville a été pendu ignominieusement entre deux chiens. — Non, leur chef est le toutpuissant czar de Russie , autocrate sacré, empereur et pape de tous les croyants de l’église grecque, orthodoxe et archi-sainte ; — il est leur Messie armé qui doit les délivrer du joug des infidèles, et qui un jour, ils l’espèrent, arborera leur drapeau victorieux sur les tours de la grande mosquée de Byzance. — Oui, c’est là leur foi politique et religieuse, ils rêvent le règne universel de l’orthodoxie gréco-russe, règne qui du Bosphore doit
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s’étendre sur l'Europe, l’Asie et l’Afrique, — Et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que ce rêve n’est pas une bulle de savon qu’un coup d’air fait évanouir; non , il contient une possibilité dont l’idée nous pétrifie comme le regard de la Méduse !
La boutade de Napoléon dans l’ile de Sainte-Hélène , affirmant que le monde appartiendra , dans un avenir très-prochain , ou aux républicains, ou aux Cosaques , est une prophétie bien décourageante. Quelle perspective ! Dans le cas le plus favorable devenir des Cincinnatus , et mourir d’un ennui américain ! Pauvres petitsneveux !
J’ai mentionné tout à l’heure que les Anglais sont bien mieux que les Français au courant de toutes les affaires orientales. Plus que jamais le Levant fourmille d’agents britanniques qui prennent des'renseignements sur chaque Bédouin , et même sur chaque chameau qui traverse le désert. Combien de sequins Méhémet-Ali porte dans sa poche, combien d’intestins ce vice-roi d’Égypte possède dans son ventre, on le sait exactement dans les bureaux de Downing-Street. Là on n’ajoute pas foi aux légendes miraculeuses de quelque pieux visionnaire; là on ne croit qu’aux faits et aux chiffres. Mais non-seulement dans l’Orient, aussi dans l’Occident, l’Angleterre entretient les agents les plus sûrs, et au nombre de ces personnes il s’en trouve qui, outre leur mission secrète, remplissent les fonctions de correspondant pour des feuilles aristocratiques
ou ministérielles de Londres ; ces journaux n’en sont pas plus mal renseignés. Les habitudes taciturnes des Anglais, peu communicatifs par nature, sont la cause principale qui fait que le public apprend rarement le métier de ces correspondants occultes qui restent même inconnus aux plus hauts fonctionnaires du gouvernement en Angleterre ; il n’y a que le ministre des affaires étrangères qui les connaisse, et il transmet cette connaissance à son successeur. Le banquier à l’étranger, qui a à faire un paiement quelconque à un agent britannique , n’apprend jamais son nom ; il reçoit simplement l’ordre de payer telle somme déterminée à telle personne qui se légitimera par la présentation d’une carte , sur laquelle se trouve un simple numéro.
Paris, 42 juin 4840.
Le chevalier de Spontini bombarde dans ce moment les pauvres Parisiens avec ses lettres lithographiées , pour rappeler à tout prix au public sa personne oubliée. J’ai sous les yeux une circulaire adressée par lui à tous les rédacteurs de journaux , et que personne ne veut imprimer par respect pour le bon sens , et par égard pour l’ancien renom de Spontini. L’impuissance, qui dans ces missives s’exprime ou plutôt évacue sa bile dans le style le plus baroque, est une chose aussi curieuse pour le médecin que pour le philologue. Le
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premier y remarque le triste phénomène d’une vanité qui s’enflamme toujours plus furieusement dans le cœur, à mesure que les forces généreuses de l’esprit s’y éteignent; mais le second, le 'philologue, voit quel plaisant jargon se forme quand un Italien pur sang qui avait appris à grand’peine un peu de français en France, s’est appliqué à perfectionner son soi-disant français pendant un séjour de vingt-cinq ans à Berlin, où l’ancien baragouin franco-italien du pauvre maëstro s’est émaillé des plus bouffons barbarismes sarmatiques. La circulaire est datée du mois de février , mais elle a été encore une fois envoyée ici dernièrement, parce que le signor Spontini venait d’apprendre qu’on voulait de nouveau représenter à Paris son célèbre ouvrage. Il ne voit qu’un piège dans cette intention — piège dont il veut profiter pour être appelé ici. Car après avoir déclamé pathétiquement contre ses ennemis , il ajoute : « Et voilà justement le nouveau piège que je crois avoir deviné, et ce qui me fait un impérieux devoir de m’opposer, me trouvant absent, à la remise en scène de mes opéras sur le théâtre de l’Académie royale de Musique, à moins que je ne sois officiellement engagé moi-même par l’administration, sous la garantie du Ministère de l'Intérieur, à me rendre à Paris, pour aider de mes conseils créateurs les artistes (la tradition de mes opéras étant perdue), pour assister aux répétitions et contribuer au succès de la Vestale , puisque c’est d’elle qu’il s'agit». C’est encore le seul endroit dans ces marais
spontiniens , où le sol soit ferme ; la ruse montre ici le bout de ses longues oreilles qui ne sont pas précisément celles du renard. Cet homme veut absolument quitter Berlin, où il ne peut plus tenir depuis qu’on y donne les opéras de Meyerbeer. Déjà il y a un an , il vint pour quelques semaines à Paris , et courut du matin au soir chez toutes les personnes influentes , pour briguer l’honneur d’être appelé en cette ville. Comme la plupart des Parisiens le croyaient mort depuis longtemps , ils ne s’effrayèrent pas peu de sa soudaine apparition. L’agilité astucieuse de ce fantôme, de ce méchant spectre, avait en effet quelque chose d’effrayant et de fantastique. M. Duponchel , le directeur du grand Opéra, ne le reçut pas du tout, et s’écria avec terreur: «Dieu me préserve de cette momie intrigante; j’ai déjà assez à souffrir des intrigues des vivants!» Et cependant M. Maurice Schlesinger, l’éditeur des opéras de Meyerbeer — car c’est par cette âme honnête et sincère que le chevalier Spontini fit annoncer d’avance sa visite à M. Duponchel — avait mis en œuvre toute son éloquence cicéronienne pour procurer un bon accueil à son client. Dans le choix de cet intermédiaire, M. Spontini fit preuve de toute sa sagacité. Il la fit voir aussi dans d’autres occasions ; par exemple , quand il parlait mal de quelqu’un, il le faisait ordinairement chez les amis les plus intimes de la personne vilipendée. Il racontait aux écrivains français qu’à Berlin il avait fait emprisonner pour six mois un écrivain allemand qui avait écrit
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contre foi. Auprès des cantatrices françaises, il se plaignait des cantatrices allemandes qui n’avaient pas voulu s’engager à l’Opéra de Berlin, à moins qu’on ne leur donnât par contrat la garantie qu’elles n’auraient à chanter dans aucun opéra de Spontini !
Mais il veut absolument venir à Paris ; il ne peut plus tenir à Berlin, où, à ce qu’il prétend, il a vécu en exilé, victime de la haine de ses ennemis, et où on ne le laisse pas encore en repos. Un de ces derniers jours il écrivit au rédacteur de la France musicale, que ses ennemis ne se contentaient pas de l’avoir repoussé au delà du Rhin, du Weser, de l’Elbe; qu’ils voulaient le chasser encore plus loin , au delà de la Yistule , du Niémen ! Il trouve une grande ressemblance entre son sort et celui de Napoléon. U se croit un génie contre lequel se seraient conjurées toutes les puissances musicales. Berlin est sa Sainte-Hélène , et le critique Rellstab son Hudson Lowe. Mais à présent, pense-t-il, on devrait faire revenir ses restes mortels à Paris et les inhumer solennellement dans le palais des Invalides de l’art musical, dans l’Académie royale de Musique. — L’alpha et l’oméga de toutes les complaintes de Spontini, c’est Meyerbeer. Quand il me fit ici à Paris l’honneur de sa visite, il fnt inépuisable en histoires gonflées de venin et de fiel. Il ne peut nier le fait que le roi de Prusse comble d’honneurs notre grand Giacomo, et se propose de lui confier de hautes places et dignités, pais il sait attribuer cette grâce royale aux plus vilains
motifs. Il me semble qu’il a fini par ajouter lui-même foi à ses inventions; et avec une mine de profonde conviction il m’assura, qu’un jour où il dînait à la table du roi, celui-ci, un peu en goguettes après le dîner, lui avait franchement avoué qu’il voulait attacher à tout prix Meyerbeer à Berlin , pour l’empêcher de manger les revenus de son énorme fortune en pays étranger. « Voyezvous, mon cher Spontini, lui aurait dit sa majesté, puisque la musique , le désir de briller comme compositeur d opéras, est le faible de ce millionnaire mélomane et ambitieux, j’en profiterai pour l’enjôler par des dis= tinctions et des dignités. Il est triste, aurait ajouté le roi , qu’un talent prussien, doué d’une fortune si colossale, un si riche génie, ait dû gaspiller en Italie et à Paris ses écus sonnants de Prusse, pour être célébré comme compositeur - ce qu’on peut avoir pour de l’argent, on le trouve aussi à Berlin; aussi dans nos serres-chaudes du Brandebourg poussent des lauriers pour le fou qui veut les payer; aussi nos journalistes sont spirituels, et aiment un bon déjeuner et surtout un bon dmer ; aussi nos maroufles des carrefours et nos marchands de concombres ont des mains rudes pour applaudir non moins bruyamment que les chevaliers du lustre de Paris ; — et même, si nos fainéants, au lieu de croupir dans les tabagies, passaient leurs soirées à POpéra peur applaudir les Huguenots, leur éducation y gagnerait — les basses classes ont besoin d’être relevées moralement et esthétiauement . et la chose principale
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c’est que l’argent roule parmi le peuple , surtout dans la capitale.» C’est ainsi qu’au dire de Spontini, sa majesté le roi de Prusse s’était exprimée pour s excuser en quelque sorte de sacrifier à Meyerbeer, lui , l’auteur de la Vestale. Lorsque je lui fis observer que c était au fond très louable dans un roi , de faire un tel sacrifice pour le bien-être de sa capitale — Spontini m’interrompit en s’écriant : « Oh , vous vous trompez ! le roi de Prusse ne protège pas la mauvaise musique pour des raisons d’économie politique , mais bien plutôt parce qu’il hait l’art musical, et qu’il est sûr de le ruiner par l’exemple et la direction d’un homme qui , dénué de tout sentiment pour le vrai et le sublime , ne veut que
flatter la grossière multitude. »
Je ne pus m’empêcher d’avouer franchement à mon interlocuteur, que ce n’était pas prudent de sa part, de refuser toute espèce de mérite à son rival. —
« Rival ! » s’écria tout courroucé le furieux Italien , et il changea dix fois de couleur , jusqu’à ce que la jaune eût enfin repris le dessus ; — puis se modérant , il me demanda d’un ton moqueur et en grinçant des dents : « Êtes-vous bien certain que Meyerbeer soit en effet le compositeur de la musique qu’on joue sous son nom?» je ne fus pas peu surpris de cette question extravagante, et à mon grand étonnement j’appris que Meyerbeer avait acheté en Italie les compositions de quelques musiciens nécessiteux, et qu’il en avait fabriqué des opéras qui étaient tombés, parce que le fatras
qu on lui avait vendu s’était trouvé trop misérable. Plus tard , à ce que m’assura mon interlocuteur , Meyerbeer a acquis d’un abbate de talent à Venise quelque chose de meilleur qu’il a incorporé à son Crociato ; depuis il a encore su se procurer les manuscrits inédits de Weber , que la veuve du défunt lui céda à vil prix, et dans lesquels il puisera prochainement de bonnes inspirations. Quant à Robert le Diable et les Huguenots, continua le furieux Italien, ces deux ouvrages sont pour la plus grande partie la production d’un Français nommé Gouin , qui fait très-volontiers exécuter ses opéras sous le nom de Meyerbeer, afin de ne pas perdre son emploi de chef de bureau à la grande poste aux lettres, où ses supérieurs se méfieraient sans doute de son zèle administratif, s ils connaissaient son penchant rêveur pour la composition musicale. Vous savez que les gens d’affaires regardent les fonctions pratiques comme incompatibles avec le talent d’un artiste , et l’employé de la poste, M. Gouin, est assez prudent pour taire sa capacité de compositeur, et pour abandonner toute
gloire mondaine à son ambitieux ami Meyerbeer. Et
voilà la cause de la liaison intime de ces deux hommes, dont les intérêts s’accordent non moins intimement! Mais un père reste toujours père, et l’ami Gouin a toujours à cœur le sort de ses enfants spirituels ; les détails de l’exécution et du succès de Robert le Diable et des Huguenots absorbent toute son activité, il assiste à chaque répétition, nous le voyons en continuelles con-
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férences avec le directeur de l’Opéra, avec les chanteurs, les danseurs, le chef de la claque, les journalistes; il court du matin au soir avec ses grosses bottes graissées d'huile de baleine sans sous-pieds chez tous les rédacteurs de journaux , pour leur faire agréer quelque réclame en faveur des prétendus opéras du grand maestro, et son zèle infatigable fait l’étonnement de tout le monde. —
Quand signor Spontini me communiqua cette hypothèse , je fus forcé de convenir qu’elle était bien ingénieuse, et ne manquait pas complètement de probabilité. En effet , bien que l’extérieur rustique de ce brave et honnête M. Gouin, sa figure hébétée et rusée à la fois, surtout son front déprimé , garni de cheveux noirs et crasseux , rappelle un éleveur de bestiaux ou un négociant en cochons plutôt qu’un artiste inspiré, il y a cependant dans sa conduite plus d’une particularité de nature à faire réfléchir, et je comprends qu’on pourrait bien le soupçonner d’être l’auteur des opéras de Meverbeer. Il lui arrive parfois de nommer Robert le Diable ou les Huguenots « notre opéra. » Quelquefois il lui échappe des locutions comme celles-ci : «nous avons aujourd’hui une répétition» — «nous avons à abréger un air. » Il est singulier aussi que M. Gouin ne manque aucune représentation de ces opéras ; et lorsqu on applaudit un air de bravoure , il s’oublie tout à fait , jusqu’à s’incliner de tous côtés comme s il voulait remercier le public. J’avouai tout cela au furieux Italien, mais
j ajoutai : «Quoique j’aie remarqué ces choses de mes proprés yeux, je ne regarde pourtant pas M. Gouin comme 1 auteur des opéras de Meyerbeer; je ne puis croire que M. Gouin ait écrit les Huguenots et Robert le Diable ; mais s’il en est ainsi réellement , la vanité d’artiste finira par gagner le dessus , et M. Gouin reven» diquera publiquement tôt ou tard son titre d’auteur de ces opéras. »
— Non ! répondit à voix basse l’Italien, en lançant de côté un regard sinistre, aussi perçant que la pointe d’un stylet, » non! ce Gouin connaît trop bien son Meyerbeer pour ne pas savoir les moyens que son terrible ami a à sa disposition, quand il s’agit d’écarter quelqu’un qui lui serait dangereux. Sous le prétexte que son pauvre ami Gouin a perdu la raison, il serait capable de le faire enfermer pour toujours à Charenton. Il paierait pour lui la pension de la première classe des aliénés, et il irait au moins deux fois par semaine a Charenton, pour voir si son pauvre ami est bien gardé à vue; il donnera un bon pour-boire aux gardiens de l’endroit, afin qu’ils aient bien soin de son ami, de son Oreste insensé, dont il se posera comme un autre Pylade, à la grande édification de tous les badauds qui vanteront sa générosité. Pauvre Gouin! quand il parlera de ses beaux chœurs dans Robert le Diable on lui mettra la camisole de force, et quand il parlera de son magnifique duo des Huguenots , on lui donnera la douche. Et il pourra encore se féliciter d’avoir conservé la vie et de n’être pas disparu de ce
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monde, comme tous ceux qui embarrassaient dans son chemin le fameux jettatore Meyerbeer ! Où est Weber? où est Bellini? Hum ! hum ! »
Ce hum ! hnm ! fut si comique, malgré toute l'insolente méchanceté et l’infaroe calomnie qu il renfermait, que je ne pus m’empêcher de rire, en faisant observer à Spontini : « Mais vous, maestro, vous n’êtes pas encore écarté de son chemin, ni Donizetti non plus, ni Mendelsohn, ni Rossini, ni Halévy. » — « Hum ! hum! repritril, hum! hum! Halévy ne gêne pas son confrère, et ce dernier le paierait même pour qu’il existât seulement, comme rival apparent et peu dangereux; quant à Rossini, Meyerbeer sait par ses espions qu’il ne compose plus une seule note ; aussi l’estomac de Rossini a-t-il assez souffert déjà, et il ne touche plus à aucun piano, pour ne point exciter les soupçons de Meyerbeer. Hum ! hum! Mais, Dieu merci! nos corps seuls peuvent être tués, et non pas les œuvres de notre esprit ; celles-ci fleuriront éternellement belles et fraîches, tandis qu’avec la mort de ce Cartouche de la musique son immortalité prendra fin également, et ses opéras le suivront dans le muet empire de l’oubli ! »
J’eus peine à contenir mon indignation, en entendant le dédain impertinent avec lequel l’envieux Italien parlait de notre grand et célèbre maestro, l’orgueil de 1 Occident et de l’Orient, et qui est certainement à considérer et à admirer comme le vrai créateur de Robert le Diable et des Huguenots! Non, des opéras aussi magni-
fîques n’ont pas été composés par M. Gouin, quelque brave homme qu’il soit! De temps à autre, il est vrai, malgré toute ma vénération pour le génie élevé de leur auteur, je sens naître en moi des doutes inquiétants sur 1 immortalité de ces chefs-d’œuvre après le décès de 1 auteur; mais dans mon entretien avec Spontini, je ne m’en donnai pas moins l’air d’être convaincu de leur existence après la mort du maître, et pour vexer le malicieux Italien , je lui fis une confidence par laquelle il put voir avec quelle prévoyance Meyerbeer avait pris ses mesures pour assurer la prospérité de ses enfants spirituels jusqu’au delà de la tombe. « Cette précaution, dis-je à Spontini, est une preuve psychologique, que la paternité réelle des opéras en question appartient au grand Giacomo Meyerbeer, et non à M. Gouin. Voici ce que c est : le tendre père a fondé par testament une sorte de fidéi-commis en faveur de ses enfants musicaux, en léguant à chacun d’eux un capital dont la rente est destinée à assurer l’avenir des pauvres orphelins, de manière que, même après le trépas de monsieur leur père, on puisse faire face aux indispensables dépenses de popularité, aux frais éventuels de beaux décors, d’éclairage extraordinaire, de claque, de louanges de journaux, d’ovations de chanteuses, etc., etc. Même pour le petit Prophète qui n’a pas encore vu le jour, l’excellent père a déjà, dit-on, stipulé une somme de ISO, 000 thalers de Prusse. Jamais prophète n’est venu au monde avec une pareille fortune; le fils du charpentier de
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Bethléem et le conducteur de chameaux à ia Mecque ne furent pas aussi riches. Robert le Diable et les Huguenots semblent être moins abondamment dotés: ils peuvent peut-être aussi, pendant quelque temps, vivre de leur propre graisse, tant que dureront les provisions de garde-robes magnifiques et de superbes jambes de
ballet; plus tard ils auront besoin d’une allocation extraordinaire. Pour le Crociato , la dotation sera probablement moins brillante; le père se montre à juste titre un peu chiche envers-lui, se plaignant que ce freluquet lui a jadis mangé trop d’argent en Italie, et que si ce n’est un prodige, c’est du moins un prodigue. En revanche, Meyerbeer dote d’autant plus généreusement sa malheureuse fille tombée Emma de Rosburgo ; elle sera chaque année proclamée de nouveau dans la Presse , elle sera équipée tout à neuf, et elle paraîtra dans une édition de luxe sur satin-vélin; c’est pour des marmots malingres et rachitiques que bat toujours le plus tendrement le cœur des parents. De la sorte, tous les enfants spirituels de Meyerbeer sont bien établis, leur sort est garanti à tout jamais. »
La haine aveugle même les plus sages, et il n’est 'point étonnant qu’un fou aigri comme Spontini, n’ait pas entièrement douté de mes paroles. «Oh! s’écria-t-il, cet homme est capable de tout! Malheureux temps? malheureux monde ! »
Je termine ici ma lettre; je me trouve aujourd’hui dans une disposition fort sombre, et de tristes pensées
de mort jettent leurs ombres sur mon esprit. L’on a enterré aujourd’hui mon pauvre Sakoski, le célèbre artiste en cuir, — car le nom de cordonnier est trop peu distingué pour un Sakoski. Tous les marchands bottiers et fabricants de chaussures de Paris suivirent son convoi. Sakoski atteignit l’âge de quatre-vingt-huit ans, et mourut d’une indigestion. Il vécut sage et heureux. Il s’occupa très-peu des têtes de ses contemporains, mais d’autant plus de leurs pieds. Que la terre te soit légère, autant que tes souliers l’étaient pour tes pratiques !
Paris, 3 juillet 1840
Poui quelque temps, nous aurons du repos, du moins de la part des députés et des pianistes, ces deux terribles fléaux dont nous avons été affligés pendant tout l’hiver, et jusque bien avant dans le printemps. Le palais Bourbon et les salles de messieurs Erard et Herz sont fermés à triples verrous. Les virtuoses de la politique et ceux de la musique se taisent, Dieu merci ! Les quelques vieillards qui siègent au Luxembourg, murmurent de plus en plus bas, ou inclinent leurs têtes assoupies en signe d acquiescement aux lois votées dans la chambre cadette. Une fois ou l’autre, dans les dernières semaines, les vieux sires firent un mouvement de tête négatif, qu’on interpréta presque comme une menace pour le ministère i mais leur intention n’était pas aussi mé~
lutIce.
chante. M. Thiers n’a rien moins à craindre qu’une sérieuse contradiction du côté de la chambre des pairs. Il peut compter sur elle encore plus sûrement que sur ses champions dans la chambre des députés, bien qu’il se soit attaché aussi cette dernière avec des liens assez solides, avec de séduisants petits rubans rouges et des guirlandes de fleurs de rhétorique.
Il se pourrait cependant que le grand combat vînt à éclater l’hiver prochain, lorsque M. Guizot, qui quitte son poste d’ambassadeur, reviendra de Londres à Paris, et recommencera son opposition contre M. Thiers. Ces deux rivaux ont compris dès le commencement qu’ils peuvent à la vérité s’accorder une courte trêve, mais n’abandonner jamais entièrement leur combat singulier. Quelle sera la fin de ce duel oratoire? Il me paraît trèsprobable qu’avec la lutte entre les deux fameux maîtres d’armes de la tribune et leurs jeux d’escrime, finira en même temps tout le régime parlementaire de France, et qu’il sera remplacé par les vulgaires assauts d’un sansculottisme qui ne connaît que la savate, ou par ceux d’une soldatesque traînant le sabre et battant le tambour.
M. Guizot a commis une grande faute lorsqu’il prit part à la coalition. Il a avoué plus tard lui-même que c’était une faute, et c’est en quelque sorte pour se réhabiliter qu’il alla à Londres : il voulait regagner dans sa carrière diplomatique la confiance des puissances étrangères, qu’il avait perdue dans sa position comme homme de l’opposition. Il compte peut-être aussi sur quelques
sympathies françaises que M. Thiers pourrait perdre peu à peu, et qui reviendraient sans doute à lui, le cher homme Guizot. De méchantes langues m’assurent que ies doctrinaires s’imaginent être aimés déjà à présent. Tel est l’aveuglement des hommes même les plus clairvoyants! Non! monsieur Guizot, nous n’en sommes pat encore venus à vous aimer; mais nous n’avons pas non plus cessé de vous vénérer! Malgré tout notre penchant pour 1 agile et brillant rival, nous avons toujours su apprécier le lourd et morne Guizot ; il y a en cet homme quelque chose de sûr, de solide,, de profond, et je crois que les intérêts de l’humanité lui tiennent au cœur.
Pour Napoléon, il n’en est plus question dans ce moment; personne ici ne pense plus à ses cendres, et voilà justement ce qui est très-grave; car l’enthousiasme qui, par le verbiage continuel , avait fini par passer à l’état de tiédeur très-modeste, s’enflammera de nouveau violemment dans cinq mois , quand arrivera le convoi impérial. Il est à craindre que les étincelles qui jailliront de ce cercueil fatal ne causent alors de dangereux embrasements. Tout dépend de l’état de l’atmosphère. Peut-être, si le temps d’hiver nous vient de bonne heure et qu’il tombe beaucoup de neige , le grand mort sera assez froidement enterré
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Paris, 25 juillet 1850,
Sur les théâtres du boulevard , on représente maintenant l’histoire de Burger, le poëte allemand ; là, nous le voyons assis au clair de lune , composant sa Lénore et chantant : « Hurrah ! les morts vont vite — mon amour, crains-tu les morts? » C’est, ma foi, un bon refrain, et nous sommes tenté de le placer en tête de notre correspondance d’aujourd’hui. Pauvre ministère du 1er mars! De loin s’avance vers nous, à pas mesurés et de plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène, et dans quelques jours, ici, à Paris même, les tombeaux s’ouvriront aussi, et les squelettes mécontents des héros de Juillet en sortiront pour marcher vers la place de la Bastille, qui est toujours hantée par les spectres de l’an 89... « Les morts vont vite — mon amour, crains-tu les morts? »
Vraiment, nous sommes très-inquiétés par l’approche des journées de Juillet, qui seront célébrées cette année avec une pompe toute particulière , mais , comme on pense, pour la dernière fois; le gouvernement ne peut pas , chaque année , se charger d’un pareil fardeau de terreurs. L’agitation sera ces jours -ci d’autant plus grande, que les nouvelles qui nous arrivent d’Espagne font résonner à nos oreilles des accents impétueusement sympathiques, surtout les saisissants détails du
soulèvement de Barcelone, où de prétendus misérables se sont oubliés au point d’outrager grièvement la majesté royale.
Tandis que dans la péninsule de l’Occident la guerre de succession finit, et que la véritable guerre révolutionnaire commence , les affaires de l’Orient s’embrouillent de plus en plus, et vont former bientôt un nœud inextricable. La révolte en Syrie met le ministère français dans le plus grand embarras. D’un côté, il voudrait soutenir de toute son influence la puissance du pacha d’Égypte, 1 allié naturel des Français, mais, de l’autre , il ne peut désavouer complètement les maronites ou chrétiens du Liban, qui ont arboré le drapeau de l’insurrection; — car ce drapeau n’est aucun autre que le drapeau tricolore de la France; les rebelles veulent montrer par ces couleurs qu’ils appartiennent à ce pays , et ils croient que les Français soutiennent Méhémet-Ali seulement en apparence, et qu’en secret ils excitent les chrétiens de Syrie contre la domination égyptienne. Jusqu’à quel point cette supposition est-elle fondée? Est- ce que réellement, comme on l’affirme, quelques chefs du parti catholique ont suscité, à l’insu du gouvernement français, une levée de boucliers de la part des maronites contre le pacha , dans l’espérance qu’on pourrait à présent, à cause de la faiblesse des Turcs, établir un empire chrétien en Syrie, après avoir chassé les Égyptiens? Cette tentative, aussi intempestive que pieuse, causera bien des malheurs à ce pauvre pays. Méhémet-Ali fui
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tellement irrité par l’explosion de la révolte en Syrie, qu’il se démena comme un animal féroce , et ne se proposa rien autre que d’exterminer tous les chrétiens sur la montagne du Liban. Il n’y eut que les observations instantes du consul général d’Autriche qui purent l’amener à renoncer à cette razzia inhumaine, et c est à cet homme généreux que bien des milliers de chrétiens doivent le salut de leur vie, tandis que le pacha lui doit encore davantage : il lui doit d’avoir sauvé son nom d’un opprobre éternel. Méhémet-Àli n’est pas insensible à la considération dont il jouit auprès du monde civilisé, et M. de Laurin désarma sa colère , surtout par la peinture des antipathies qu’il s’attirerait dans toute 1 Europe par le meurtre des maronites , au plus grand dommage de sa puissance et de sa gloire.
Paris, 27 juilleH840.
Les malheurs voyagent en troupes , dit le proverbe ; ici les mauvaises nouvelles arrivent coup sur coup. Mais la dernière et la pire de toutes , la coalition entre 1 Angleterre, la Russie, l’Autriche et la Prusse contre le pacha d’Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier que de la consternation, aussi bien dans le gouvernement que dans le peuple. Le Constitutionnel d’hier avoua ouvertement que la France a été indignement trompée et offensée, offensée au point de la croire
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capable d’une lâche soumission. Cette réclame ministérielle de la trahison ourdie à Londres a ici fait l’effet d un coup de trompette , on croyait entendre le grand cri de colère d’Achille , et les sentiments et intérêts nationaux blessés opèrent maintenant une suspension d armes entre les partis belligérants. A l’exception des légitimistes , qui n’attendent leur salut que de l’étranger, tous les Français se rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d’ordre commun est: «guerre à la perfide Albion ! »
Si j’ai dit tout à l’heure que l’enthousiasme guerrier s’est allumé aussi dans le gouvernement, je veux désigner par là le ministère actuel, et surtout notre héroïque président du conseil, qui a décrit la vie de Napoléon déjà jusqu’à la fin du Consulat, et qui, avec une ardente imagination toute méridionale, a accompagné son héros à travers tant d’expéditions victorieuses et de champs de bataille. C’est peut-être un malheur qu’il n ait pas pris part aussi en esprit à la campagne de Russie et à la grande retraite. Si M. Thiers était arrivé, dans son livre, jusqu’à Waterloo, son courage martial se serait peut-être un peu attiédi. Mais ce qui est bien plus important et bien plus digne de remarque que les désirs belliqueux du premier ministre, c’est la confiance illimitée qu’il met dans ses propres talents militaires. Oui , c est là un fait que je tiens de personnes très-bien informées : M. Thiers croit fermement que sa vocation naturelle ce ne sont pas les escarmouches parlementaires.
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mais la guerre véritable, le sanglant jeu des armes. Nous n’avons pas à examiner ici si cette voix intérieure dit la vérité, ou si elle flatte seulement une vaine illusion de l’amour-propre, nous nous bornerons à faire remarquer que cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura tout au moins la conséquence que le général Thiers ne s’effraiera pas beaucoup des canons de la nouvelle coalition des princes de la quadruple sainteallianee ; au contraire , il se réjouira en secret d’êtfe contraint, par une extrême nécessité, à déployer devant le monde surpris ses talents militaires; et déjà, dans ce moment , les amiraux français ont sans doute reçu l’ordre formel de protéger contre toute attaque la flotte égyptienne.
Je ne doute pas du résultat de jette protection, quelque formidable que soit la puissance maritime des Anglais. J’ai vu dernièrement Toulon , et je porte un grand respect à la marine française. Cette dernière est plus considérable qu’on ne le croit généralement en Europe; car, outre les vaisseaux de guerre qui se trouvent marqués sur l’état public du département de la marine, et que la France possède pour ainsi dire officiellement , un nombre double de vaisseaux a été construit peu à peu, depuis 1814, dans l’arsenal de Toulon, et ces vaisseaux peuvent être, en cas de besoin, équipés complètement dans l’espace de six semaines. — Mais une rencontre et un bombardement réciproque des flottes anglaise et française dans la Mé-
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diterrannée troubleront-ils la paix de l’Europe et ferontils éclater la guerre universelle ? Nullement ; je ne le crois pas. Les puissances du continent y réfléchiront longtemps avant de recommencer avec la France une lutte à mort. Et quant à John Bull, ce gros homme sait trèsbien ce qu’une guerre contre la France, même si celle-ci se trouvait tout à fait isolée, coûterait à sa bourse ; en un mot, la chambre basse , en Angleterre , n’accordera en aucun cas les frais de la guerre, et c’est l’affaire principale. Mais si néanmoins une guerre entre ces deux peuples venait à éclater, ce serait , pour parler mythologie , une malice des dieux qui , pour venger leur collègue actuel , le divin Napoléon , ont peut-être l’intention d’envoyer de nouveau Wellington en campagne pour le faire vaincre par le général Thiers !
Paris, 29 juillet 4840.
M. Guizot a prouvé qu’il est un honnête homme ; il n’a su ni pénétrer la secrète trahison des Anglais, ni la déjouer par des ruses contraires. Il revient à Paris en honnête homme, et personne ne lui disputera le prix Monthyon de cette année. Tranquillise-toi, « tête ronde » de puritain! les perfides «cavaliers» t’ont abusé et se sont joués de toi , — mais tu conserves intacts les plus fiers sentiments de ta dignité d’homme, la conscience parfaite d’être toujours toi-même. Comme chrétien et
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comme doctrinaire, tu sauras patiemment supporter ton infortune et ton humiliation diplomatique, et depuis que nous pouvons de bon cceur rire sur ton compte , nous sentons aussi notre cœur s’ouvrir pour toi. Tu es de nouveau notre bon vieux maître d’école, et nous nous réjouissons de voir que l’éclat mondain ne t’a pas ravi ta naïveté pieuse et magistrale , que tu as été nargué, berné et turlupiné, mais que tu es resté honnête homme! Nous nous prenons à t’aimer; seulement nous ne voudrions plus te confier le poste d’ambassadeur à Londres ; il faut pour ces fonctions un matois à regard d’aigle , qui sache percer à temps les artifices de la traîtresse Albion , ou bien quelque gars rude et tout à fait illettré, qui ne nourrisse aucune savante sympathie pour la forme du gouvernement britannique, qui ne sache point faire de speeches en langue anglaise, mais qui réponde rondement en français , quand on veut le mener par le nez avec des propos équivoques. Je conseille aux Français d’envoyer comme ambassadeur à Londres le premier grenadier venu de la vieille garde , et de lui adjoindre au besoin M. Vidocq, comme véritable et intime secrétaire de légation.
Mais les Anglais sont-ils réellement de si fines têtes en politique? En quoi consiste leur supériorité sur ce terrain? Je crois qu’elle consiste en ce qu’ils sont des créatures arclii-prosaïques-, qu’aucune illusion poétique ne peut les induire en erreur, qu’aveugles pour tout mirage idéal , ils fixent toujours leurs yeux à nu sur le
vérilable état des choses , qu’ils calculent avec exacte tude les conditions du temps et du lieu , et qu’en ce calcul ils ne sont troublés ni par les battements de leur cœur, ni par l’élan de pensées généreuses. Oui , leur supériorité consiste en ce qu’ils manquent d’imagination, ce défaut fait toute la force des Anglais, et il est la principale raison de leur réussite dans la politique , comme dans toutes les entreprises matérielles , dans l’industrie, la construction des machines, etc. Ils sont dépourvus de tout ce qui est fantaisie , voilà tout le secret. Leurs poètes ne sont que de brillantes exceptions; c’est pourquoi ces derniers entrent ordinairement en conflit avec leurs compatriotes , avec ce peuple au nez camus, au front bas et au crâne raccourci, le peuple élu de la prose, qui, en Italie et dans les Indes, reste aussi prosaïque , aussi froid et aussi calculateur qu’au centre de sa cité, dans Threadneedle-Street. Le parfum du lotus ne les enivre pas plus que la flamme du Vésuve ne les échauffe. Jusqu’au bord de ce volcan ils traînent avec eux leurs théières et y boivent du thé assaisonné de mnt!
A ce qu on me dit , Taglioni n’a point trouvé d’admirateurs a Londres l’année derniere ; c’est vraiment sa plus grande gloire. Si elle avait plu aux Anglais , je commencerais à douter de la poésie de ses jambes. Eux-mêmes, les fils d’Albion , sont les danseurs les plus effroyables, et le Viennois Strauss assure qu’il n’y en a pas un parmi eux qui sache garder la mesure. Aussi
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