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est-il tombé mortellement malade , le pauvre Strauss , dans le comté de Middlesex, en voyant danser la Vieille-Angleterre. Ces hommes n’ont d’oreille ni pour la mesure ni pour la musique en général, et leur engoûment contre nature pour le piano et le chant , n’en est que doublement insupportable. Il n’y a véritablement rien d’aussi horrible sur terre que la musique anglaise, si ce n’est la peinture anglaise. Ce peuple qui a l’ouïe si dure, manque aussi du sentiment de la couleur, et parfois un soupçon s’empare de moi , qu’il pourrait être en même temps dépourvu du sens de l’odorat. C’est aux Anglais que s’adressent les paroles de la Bible : « Ils ont des yeux et ne voient pas, ils ont des oreilles et n’entendent guère , ils ont des nez camus et ils ne sentent rien. »
Mais sont-ils forts? Voilà à présent la question importante. Non, leur force est très-équivoque. Quelque banale que soit la comparaison de l’Angleterre avec Carthage, il n’en est pas moins vrai que c’est toujours la vieille Carthage, mais sans un Annibal. Ses troupes sont des mercenaires. Il est vrai que le soldat anglais est brave , il est d’une bravoure à toute épreuve , et il méprise le feu de l’ennemi autant qu’il doit se mépriser lui-même , ce pauvre instrument qui s’est vendu pour un morceau de beef, et qu’on fustige publiquement ; le point d’honneur est incompatible avec le fouet. Les officiers sont courageux , mais peu militaires; ils ont acheté leur grade , et la guerre est pour eux une affaire
dans laquelle ils ont mis de l’argent , et qu’ils poursuivent avec cet imperturbable sang-froid qu’on trouve chez tous les négociants anglais. La noblesse d’Angleterre est vaillante; et celle qui sert dans la marine a même hérité de l’héroïsme de leurs ancêtres , les Normands de France. Mais que dirai-je de la masse du peuple et de cette bourgeoisie qui forme pour ainsi dire la nation officielle? Nous sommes saisis d’un singulier doute quand nous voyons qu’une poignée de hussards est suffisante pour disperser un bruyant meeting de cent mille Anglais. Et quand même les Anglais auraient beaucoup de courage comme individus, les masses de la population britannique sont en tout cas amollies par les habitudes de comfort contractées dans une paix de plus de cent ans; oui , durant une aussi longue époque ils sont restés préservés de toute guerre intestine, et quant à la guerre extérieure qu’ils eurent à soutenir, ils ne l’ont pas faite en personne , mais par des mercenaires embauchés et des peuples soudoyés. S’exposer à des coups de feu pour défendre des intérêts nationaux, ne viendra jamais à l’idée d’un bourgeois de la Cité de Londres , pas même du lord-maire ; n’a-t-on pas pour cela des gens stipendiés ? Par cet état de paix trop prolongé, par le fléau d’une trop grande richesse et d’une trop grande misère , par la corruption politique qui est une conséquence de la constitution représentative, par le régime énervant des manufactures, par l’esprit mercantile trop développé , par l’hypocrisie religieuse , par
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le piétisme , ce narcotique plus pernicieux que l’opium, par toutes ces causes réunies, les Anglais sont devenus, comme nation aussi peu belliqueux, que les Chinois, et les Français seront peut-être en état , s’ils réussissent à opérer une descente chez leurs voisins , de conquérir toute l’Angleterre avec moins de cent mille hommes. Du temps de Napoléon , un pareil danger était continuellement suspendu sur les Anglais , et le pays ne fut pas protégé par ses habitants , mais par la mer. Si la France avait alors possédé une marine telle qu’elle la possède maintenant, ou si l’on avait déjà su exploiter l’invention des bateaux à vapeur aussi terriblement qu’ aujourd’hui, Napoléon aurait certainement débarqué sur les côtes britanniques, comme autrefois Guillaume le Conquérant , — et il n’aurait pas trouvé une grande résistance ; car il aurait justement annihilé les droits de conquête de la noblesse normande , il aurait protégé la propriété bourgeoise et marié la liberté britannique avec l’égalité française !
Ces pepsées surgirent en moi hier d’une manière bien plus frappante que je ne les ai énoncées, lorsque je regardais le cortège qui suivait le corbillard des héros de billet. C’était une immense masse de peuple qui assistait, grave et hère, à cette solennité mortuaire. Spectacle imposant, et dans ce moment on ne peut plus significatif! Les Français ont-ils peur des nouveaux alliés? Au moins dans les trois journées de juillet, ils ne sentent jamais le moindre mouvement de crainte ,
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et je puis même affirmer que peut-être cent cinquante députés qui se trouvent encore à Paris, se sont prononcés pour la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l’honneur national offensé exigeât ce sacrifice. Mais ce qui est surtout important, c’est que Louis- Philippe semble s’être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront , et qu’il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive. — Du moins il le dit , et M. Thiers assure qu’il a parfois de la peine à apaiser la bouillante indignation du roi ; ou bien cette ardeur guerrière n’est-ce qu’une ruse de guerre de l’Ulysse moderne?
Paris, 30 juillet 1840.
Hier, la Bourse était fermée, aussi bien qu’avanthier, et les cours des valeurs publiques ont eu le loisir de reprendre un peu haleine après la grande agitation. Paris , comme Sparte, a son temple de la Peur, et c’est la Bourse ; sous ses voûtes on tremble toujours plus anxieusement, plus le courage qui se démène au dehors devient impétueux.
Je me suis prononcé hier avec amertume , avec courroux, sur le compte des Anglais : peut-être je suis allé trop loin. Des renseignements plus détaillés semblent établir que leur fausseté n’est pas aussi punique que je 1 ai cru d’abord. Du moins le peuple anglais désavoue
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ses mandataires. Un gros fils d’Albion , qui vient chaque année à Paris le 29 juillet pour montrer à ses filles le fi u d’artifice sur le pont de la Concorde , m’assure qu’en Angleterre il régné le plus vif mécontentement contre le coxcomb Palmerston , qui aurait pu prévoir à quel point la coalition contre l’Égypte devait offenser la France. Les Anglais avouent que c’était en effet une offense de la part de l’Angleterre , mais non une trahison , attendu que la France avait su depuis longtemps qu’on se proposait de chasser par la force Méhémet- Ali hors de Syrie. Ils soutiennent même que le ministère français avait donne son assentiment a ce projet , qu il a lui-même joué un rôle équivoque à l’endroit de cette province; que les chefs secrets de la révolte syrienne sont des Français dont le fanatisme catholique trouve, non pas dans Downings-street, mais au boulevard des Capucines, toute sorte de sympathies encourageantes; que déjà dans l’histoire des Juifs torturés à Damas, la ministère français s’était fortement compromis en faveur du parti catholique ; qu’à cette occasion lord Palmerston avait déjà suffisamment manifesté sa faible estime pour le premier ministre de France, en contredisant publiquement les affirmations de ce dernier, etc., etc. Quoi qu’il en soit, disent encore les Anglais , lord Palmeiston aurait pu prévoir que la coalition n’était pas exécutable, et que les Français seraient donc inutilement provoqués, ce qui pourrait toujours avoir des suites dangereuses. —Plus nous y réfléchissons , plus nous restons étonnés
de tous ces événements. Il y a là-dessous des motifs qui nous sont encore cachés jusqu'à ce jour, peut-être des motifs très-ténébreux, très-subtils, très-politiques,— peut-être aussi très-bêtes.
Je viens de mentionner l’histoire des juifs de Damas. L Univers consacre à cette affaire un article quotidien. Pendant longtemps ce journal a publié chaque jour une lettre d’Orient. Comme le vapeur-poste n’arrive du Levant que tous les huit jours, nous sommes d’autant plus tentés de croire à un miracle en cette circonstance, que nous nous voyons du reste, par les événements de Damas, reportés dans les temps miraculeux du moyen âge. N’est-ce pas déjà un miracle que les nouvelles controuvées de V Univers rencontrent quelque croyance près du public français? Est-ce là la France , la patrie des lumières , le pays ou Voltaire a ri et où Rousseau a pleuré? Sont-ce là les Français qui élevèrent jadis un autel dans 1 église de Notre-Dame à la déesse de la Raison? Le culte de cette divinité a passé bien vite.
A quel singulier degré la crédulité est mêlée au plus grand sèepticisme chez le vulgaire en France , c’est ce que je remarquai il y a quelques jours sur la place de la Rourse , où un homme s’était posté le soir avec un grand téléscope , pour montrer la lune à qui voulait la voir pour deux sous. Il racontait en même temps aux badauds qui l’entouraient, combien la lune était grande, combien elle comptait de milliers de lieues carrées, qu’il y avait des montagnes et des rivières , qu’elle était
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à tant de milliers de lieues éloignée de la terre, et bien d’autres choses aussi remarquables qui donnèrent à un passant, quelque vieux portier avec son épouse au bras, une envie irrésistible de dépenser deux sous pour contempler la lune. Mais sa' chère moitié s’y opposa avec un zèle tout rationaliste, et lui conseilla de dépenser plutôt ses deux sous pour du tabac , vu que c’étaient des billevesées tout ce qu’on racontait de la lune, de ses montagnes , de ses rivières et de sa grandeur surhumaine , qu’on avait imaginé cela pour tirer l’argent de la poche des gens.
Granville ( département de la Manche ), 25 août 4840.
Depuis trois semaines je parcours la Normandie dans tous les sens , et je puis vous relater d’après mes observations oculaires quelle disposition des esprits s’est manifestée dans cette contrée à l’occasion des derniers événements. Les cœurs étaient déjà passablement agités par les sons de la trompette guerrière qu’avait fait retentir la presse française, lorsque le 'débarquement du prince Louis donna carrière à toutes les appréhensions possibles. On se tourmentait par les hypothèses les plus désespérées. Jusqu’à cette heure les gens les mieux instruits de ce pays soutiennent que le prince Louis
avait compté sur une conjuration étendue , et que sa longue station auprès de la colonne de Boulogne prouvait assez l’existence d’un rendez-vous que la trahison ou le hasard avait fait manquer. Deux tiers des nombreuses familles anglaises qui résident à Boulogne prirent la fuite, saisies d’une terreur panique, lorsqu’elles entendirent résonner dans la petite ville quelques dangereux coups de fusil , et qu’elles virent la guerre devant leur propre porte. Ces fuyards, pour justifier leurs angoisses, apportèrent les bruits les plus épouvantables sur la côte anglaise, et les rochers de craie de l’Angleterre devinrent encore plus blêmes d’effroi. Par suite de ces rumeurs, les Anglais qui habitent la Normandie sont rappelés maintenant par leurs familles dans celte île fortunée qui sera encore longtemps à l’abri des dévastations de la guerre — du moins aussi longtemps que les Français n’auront pas équipé un nombre suffisant de bateaux à vapeur pour pouvoir opérer une descente en Angleterre.
A Boulogne, une telle flotte de bateaux à vapeur serait défendue jusqu’au jour du départ par d’innombrables petits forts. Ces forts qui garnissent tout le rivage des départements du Nord et de la Manche, sont construits sur des falaises qui , s’élevant au-dessus de la mer, ont l’air de vaisseaux de guerre reposant à l’ancre. Durant la longue époque de paix , cette flottille en pierre est devenue un peu délabrée, mais on répare et arme maintenant ces forts avec un grand zèle. De
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tous côtés je vis à cet effet amener une quantité de canons remis à neuf et bien luisants , qui me souriaient d’un air trcs-amical; car ces intelligentes créatures partagent mon antipathie contre les Anglais, et elles l’énonceront sans doute d’une façon bien plus tonnante et plus frappante. Je ferai remarquer en passant que les canons des forts sur la côte française portent à une distance plus grande d’un bon tiers que les canons des vaisseaux anglais, qui peuvent être d’un aussi fort calibre , mais non de la même longueur.
Ici, dans la Normandie, les bruits de guerre ont ranimé les sentiments et souvenirs nationaux , et en entendant hier, à l’hôtel de Saint-Valéry, discuter à table le plan d’un débarquement en Angleterre, je ne trouvai la chose nullement risible : car à la même place Guillaume le Conquérant s’était embarqué jadis, et ses camarades d’alors étaient des Normands tout comme les braves gens que j’entendais maintenant débattre une entreprise semblable. Puisse la hautaine noblesse anglaise n’oublier jamais qu’il y a en Normandie des bourgeois et des paysans qui pourraient prouver par des documents irrécusables leur proche parenté , leur consanguinité , avec les plus grandes maisons d’Angleterre, et qui n’auraient pas mal envie d’aller rendre visite à leurs cousins et cousines.
La noblesse anglaise est au fond la plus jeune de toutes en Europe, malgré certains noms sonores, qui sont rarement un signe de hante extraction , mais la
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plupart du temps un titre conféré. La morgue outrée de ces lordships et ladyships est peut-être une ruse de la part de ces parvenus de récente date, puisque toujours, plus l’arbre généalogique est jeune et verdoyant , plus ses fruits sont âpres et indigestes. Cette morgue poussa jadis la chevalerie anglaise à entreprendre son ruineux combat contre les tendances et les prétentions démocratiques de la France, et il ‘est bien possible qu’aujourd’hui ses velléités présomptueuses soient encore émanées d’une pareille source : car à notre très-grand étonnement nous vîmes que les tories et les whigs étaient d’accord en cette occasion.
Mais d’où vient que ces émeutes de toutes sortes d’intérêts aristocratiques ligués trouvèrent toujours tant d’écho sympathique dans le peuple anglais? Les raisons en sont, premièrement, que tout le peuple anglais, la gentry aussi bien que la nobility , et le bas mob aussi bien que le high mob , sont d’une disposition aristocratique invétérée; et secondement, que dans le cœur des Anglais couve et suppure toujours , comme un mauvais ulcère, une secrète envie, aussitôt qu’en France il s’épanouit un certain bien-être confortable, aussitôt que l’industrie française prospère par la paix, et que la marine française se développe considérablement.
Surtout au sujet de la marine, on attribue aux Anglais la jalousie la plus haineuse, et dans les ports français se manifeste en effet dans ce moment un développement de forces qui pourrait faire croire aisément que la puis-
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sance maritime de l’Angleterre se verra dans quelque temps surpassée par celle de la France. La première est restée stationnaire depuis vingt ans , tandis que 1 autre progresse de la manière la plus active. J ai déjà fait observer dans une de mes dernières lettres, qu’à l’arsenal de Toulon la construction des vaisseaux de ligne est poussée avec tant de zèle , qu’en cas de guerre la France pourrait mettre en mer, dans le plus bref délai, à peu près deux fois le nombre des bâtiments qu’elle possédait en 4814. Une feuille de Leipsick a contredit mon assertion d’un ton assez aigre ; je ne puis que hausser les épaules à ce propos , car je n’ai pas puisé de pareilles indications dans les ouï-dire des gobe-mouches , mais dans des conversations avec des personnes compétentes. A Cherbourg, où je me trouvai il y a huit jours, et où une formidable partie de la marine française se balance dans le port, on m’assura qu’il se trouvait également à Brest le nombre double des anciens bâtiments de guerre, à savoir quinze vaisseaux de ligne, des frégates et des corvettes, en partie construits et équipés complètement, en partie sur le point de l’être, et tous convenablement armés de canons. Dans quatre semaines j’aurai l’occasion de faire personnellement leur connaissance. Jusque-là, je me contente de rapporter que , de même qu’ici, dans la basse Normandie, il règne aussi sur les côtes de la Bretagne l’agitation la plus belliqueuse, et qu on fait les plus sérieux préparatifs pour la guerre.
Ah, mon Dieu ! préserve-nous de la guerre ! Je crains
que tout le peuple français , si on le presse un peu trop fort, ne reprenne ce bonnet phrygien qui pourrait encore bien plus que le petit chapeau à trois cornes du bonapartisme lui échauffer la tête ï Je serais tenté de soulever ici la question , à quel point les forces destructives qui obéissent à ce vieux talisman rouge en France . seraient en état d’ensorceler aussi les esprits à l’étranger? Il serait très-important d’examiner de quelle portée active sont les puissances occultes de ce sortilège dont la presse française chuchotait d’une façon si mystérieuse et si inquiétante , et qu’elle nommait « propagande» ? Pour des raisons faciles à deviner, il faut que je m’abstienne de tout examen semblable, et je ne me permettrai qu’une indication parabolique au sujet de cette propagande dont on a tant parlé. Il vous est connu qu’en Laponie il règne encore beaucoup de paganisme , et que les Lapons qui veulent se mettre en mer, se rendent auparavant chez un sorcier, à l’effet d’acheter le vent nécessaire pour leur navigation. Le sorcier leur délivre un mouchoir dans lequel il y a trois nœuds. Aussitôt qu’on est en mer et qu’on ouvre le premier nœud, l’air s’agite et il souffle un vent favorable. Si l’on défait le second nœud, il se produit déjà un bien plus fort ébranlement de l’air, et un vent fougueux commence à rugir et à hurler. Mais si l’on dénoue le troisième nœud , la tempête la plus furieuse s’élève et fouette la mer bouillonnante, et le navire craque et s’abîme avec tout ce qu’il contient. Quand le pauvre Lapon vient
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chez son sorcier, il a beau lui affirmer qu’il a assez d’un seul nœud , d’un vent favorable , qu’il ne lui faut pas un vent plus fort et surtout point un ouragan dangereux ; toutes ses protestations n’y font rien, on ne veut absolument lui vendre le vent qu’en gros, il est forcé de payer pour les trois sortes , et malheur à lui si plus tard, en pleine mer, il boit par hasard un peu trop d’eaude-vie , et que dans l’ivresse il défasse les nœuds périlleux ! — Les Français ne sont pas aussi insensés que les Lapons , quoiqu’ils puissent être assez légers pour déchaîner les tempêtes qui les entraîneraient immanquablement eux-mêmes dans l’abîme. Mais jusqu’à présent ils en sont encore assez éloignés. Comme on me l’a assuré avec une mine assez piteuse, le ministère français ne s’est pas montré bien désireux de faire des emplettes de vent, lorsque plusieurs marchands de cette drogue, prussiens et polonais (mais qui ne sont pas grands sorciers!) lui offrirent dernièrement leurs services magiques.
Paris, 21 septembre 1840.
Je suis revenu ces jours-ci d’une excursion à travers la Bretagne. C’est un pays pauvre et désert, et les hommes y sont imbéciles et malpropres. Pour les beaux chants populaires que je comptais y recueillir, je n’en entendis pas une note. Il n’en existe plus que dans de
vieux chansonniers dont j’ai trouvé à acheter quelquesuns; mais comme ils sont écrits dans des dialectes bretons, il faut que je me les fasse traduire en français, avant de pouvoir en communiquer quelque chose. La seule romance que j’aie entendu chanter dans mon voyage, était un air de mon pays; pendant que je me faisais faire la barbe à Rennes , quelqu’un chevrotait dans la rue la couronne virginale du Freischuts, en langue allemande. Je n’ai pas vu le chanteur lui-même, mais ses paroles me résonnèrent pendant plusieurs jours dans la mémoire. La France fourmille maintenant de mendiants allemands qui gagnent leur pain en chantant, et qui n’avancent pas beaucoup la gloire de la musique allemande.
Je ne puis pas dire grand’chose des dispositions politiques des habitants de la Bretagne, car les gens de cette contrée ne se prononcent pas aussi facilement que les Normands ; les passions sont là aussi silencieuses que profondes, et l’ami comme l’ennemi du gouvernement du jour couve ses projets avec une fureur taciturne. Comme au commencement de la Révolution, il y a encore aujourd’hui en Bretagne les enthousiastes les plus ardents du grand mouvement national, et leur zèle est excité par les terreurs dont les menace le parti opposé, au point de tourner en furie sanguinaire. C’est une erreur de croire que les paysans en Bretagne, par amour pour l’ancienne domination de la noblesse, aient pris les armes à chaque appel des légitimistes. Au contraire.
les horreurs de l’ancien régime sont encore vivement empreintes dans le souvenir de ces pauvres gens, et les nobles seigneurs ont pesé assez terriblement sur la Bretagne. Vous vous rappelez peut-être le passage des lettres de madame de Sévigné, où elle raconte que les vilains et roturiers mécontents avaient jeté des pierres dans les fenêtres du gouverneur général, et que les coupables avaient été exécutés de la manière la plus cruelle. Le nombre de ceux qui moururent sur la roue doit avoir été très-grand, car lorsque ensuite on procéda par la corde, madame de Sévigné fit observer tout naïvement : qu 'après tant d’exécutions par la roue , celles par la corde , les pendaisons , lui semblaient un vrai rafraîchissement ! Le manque d’amour pour les nobles est compensé chez le peuple breton par des promesses, et un pauvre Breton qui s’était montré actif dans chaque levée de boucliers légitimistes, et qui n’y avait gagné que des blessures et de la misère, m’avoua que cette fois il était sûr de sa récompense, parce que Henri Y, à son retour, paierait à chacun qui aurait combattu pour sa cause, une pension viagère de cinq cents francs.
Mais si le peuple en Bretagne n’a que des sympathies très-tièdes et très-désintéressées pour l’ancienne aristocratie, il suit d’autant plus aveuglément toutes les inspirations du clergé, sous la dépendance morale et physique duquel il naît, vit et meurt. De même que le Breton du temps antique des Celtes obéissait au
druide, de même le Breton de nos jours obéit à son curé, et c’est seulement par son entremise qu il sert le gentilhomme. George Cadoudal ne fut certes pas un laquais servile de la noblesse, non plus que Charetle, qui se prononça sur cette noble engeance avec le dédain le plus amer, en écrivant rondement à Louis XV III :
« la lâcheté de vos gentilshommes a perdu votre cause ; a mais devant leurs chefs tonsurés, ces pauvres paysans pliaient humblement le genou. Même les jacobins bretons ne purent jamais se débarrasser entièrement de leurs velléités dévotes, et il resta toujours une scission dans leur cœur chaque fois que la liberté entrait en conflit avec leur foi.
Mais aurons-nous la guerre? Pas à présent : mais le mauvais démon est de nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant l’Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d’où sortit le terrible démon... il ne s’effraya pas peu de sa forme colossale, et il voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de ruse. « Es-tu réellement sorti d'une si petite fiole? » dit le pêcheur au géant, lui demandant pour preuve de son affirmation de rentrer dans la bouteille; et quand le grand nigaud eut exécuté cet étonnant tour d’adresse, le pêcheur referma vite la bouteille avec
un bon bouchon... La poste part, et comme la sultane Schéhérézade nous interrompons notre récit, promettant la fin pour demain, où nous ne donnerons cependant pas non pins la conclusion.