‹ De tout un peu (volume 2)Chapitre 4 sur 50 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

Berlin, le 10 mars 1822s

J’ai reçu votre communication du 2 février, et j’y ai vu avec plaisir que vous êtes satisfait de ma première lettre. Vous m’avez légèrement indiqué votre désir : pas trop de personnalités mises en relief! J’y ferai mon possible. Il peut en résulter, en effet, des malentendus. Les gens ne regardent pas le tableau que j’ai esquissé, mais les petites figures que j’y ai placées pour l’animer, et finissent peut-être même par croire que je tenais surtout à ces figures. Mais on peut aussi peindre des tableaux sans figures, comme on peut manger la soupe sans sel. On peut parler à mots couverts, comme nos journalistes. Si vous parlez d’une grande puissance du Nord de l'Allemagne, tout i§ monde sait que par ces mots vous en»

LETTRES RE BERLIN

tendez Iàla Prusse. Je trouve cela ridicule. On dirait un bal masqiié où les danseurs ont ôté leurs masques. l)e même, les gens savent parfaitement a qui je fais allusion si je parle d’un grand jurisconsulte du Nord de l’Allemagne, qui porte sa chevelure noire en Iongués boucles ondulantes sur les épaules, qui lance des regards béats et dévots vers le ciel, cherchant peut-être par là à se donner une ressemblance avec l’image du Christ; enfin qui, avec uii nom français, et en dépit de son origine française, prend toujours les airs d’uil matador teutomane. Du reste, j’appellerai tout par son nom; à cet egard, je pensé comme Boileau. Je dépeindrai aussi mainte personnalité, je me soucie peu du blâme de ces gens qui regardent la correspondance de convention comme un doux lit de repos, où l’on se berce mutuellement avec cette consigne aimable : « Louons-nous les uns les autres, mais ne disons pas qui nous sommes. »

Je le sais depuis longtemps, qu’une ville ressemble à une jeune fille, qui aime voir sa gracieuse figure se refléter dans le miroir de la correspondance étrangère; mais je n’aurais jamais pensé que Berlin, en se mirant de la sorte, prendrait les airs

séniles d’une vraie commère. A cette occasion, j’ai fait cette découverte : Berlin est le grand rendezvous des badauds et des commères.

Je suis très-maussade aujourd’hui; je suis morose, agacé, irritable; la mauvaise humeur a rabattu mon imagination, et toutes mes plaisanteries portent des crêpes de deuil. Ne croyez pas que quelque infidélité féminine en soit la cause. J’aime toujours les femmes; lorsque, à Goettingue, je me trouvais dans l’impossibilité d’avoir aucun commerce avec les femmes, je me suis au moins procuré un chat ; mais l’infidélité féminine ne provoquera plus chez moi que des rires. Ne croyez pas non plus que ma vanité ait reçu quelque douloureuse blessure ; le temps est passé où, chaque soir, je tordais péniblement mes cheveux en papillotes, où je portais continuellement une glace dans ma poche et m’occupais, vingt-cinq heures du jour, à faire le nœud de ma cravate. Ne croyez pas enfin que des scrupules religieux tourmentent et agitent peut-être mon âme tendre; aujourd’hui, je ne crois plus qu’au carré de l’hypothénuse et au Code civil du royaume de Prusse. Non, une raison beaucoup plus sensée motive mon chagrin : mon plus précieux ami. le

LETTRES DE BERLIN

plus aimable de tous les mortels, Eugène de B..., est parti avant-hier ! C’était le seul homme dans la société duquel je ne m’ennuyais point, le seul dont les bons mots pleins d'originalité me rendaient une sérénité joyeuse, tandis que dans les traits nobles et doux de sa figure, je pouvais en quelque sorte revoir les traits de mon âme d’autrefois, lorsque je menais encore une vie belle et pure, une vie de fleurs, et que je ne m’étais pas encore souillé de haine et de mensonge.

Mais écartons ces tristes pensées ! Je dois maintenant parler de ce que les gens chantent et disent chez nous aux bords de la Sprée. Leurs raisonnements subtils comme leurs propos de vipères, leurs causeries niaises et leurs médisances envenimées, vous apprendrez tout, mon cher correspondant.

Boucher qui, depuis longtemps a donné le dernier — des derniers — de tous ses concerts, et qui maintenant charme peut être Varsovie ou Pétersbourg avec ses tours de force sur le violon, a en effet raison s’il appelle Berlin la capitale de la musique. Pendant tout l’hiver ça été ici une chanterie et une sonnerie à rendre sourd à jamais. Un concert succédait à l’autre.

Qui dônc les nommera, les artistes vantés, Venus chez nous en foule et de tous les côtés? D’Espagne même, et du Tage et de l’Èbre, Est arrivé plus d’un maître célèbre.

Et mainte rapsodie a magnifiquement Dominé tout l’orchestre et l’accompagnement.

L’Espagnol auquel il est fait allusion, c’est Escudero, élève de Baillot, excellent violoniste, jeune, épanoui, joli garçon, sans cependant devenir le protégé des dames. Un bruit de mauvais augure avait précédé soit arrivée ; on disait que le couteau italien l’avait rendu incapable de devenir dangereux au beau sexe. Je ne veux pas vous fatiguer par l’énumération de toutes les soirées musicales qui nous ont enchantés ou ennuyés cet hiver. Je dirai seulement que dans le concert de madame Seidler il y avait salle comble jusqu’à s’étouffer, et qu’en ce moment on attend avec impatience le concert de Drouet, où le jeune Mendelssohn doit jouer pour la première fois en public. ,

N’ avez- vous pas encore entendu le Freysckutz de

Maria de Weber ? Non ? 0 infortuné ! Mais n’avezvous pas au moins, parmi les morceaux de cet opéra, entendu le Chant des compagnes de la fiancée, \ou, pour lui donner un titre plus bref, la Couronne

LETTRES DE BERLIN

virginale! Non ? Heureux homme que vous êtes ! Si vous allez de la porte de Halle à celle d’Oranienbourg, de la porte de Brandebourg à la porte Royale, ou même de la barrière inférieure à la porte de Kôpnick, vous entendez toujours et éternellement la même mélodie, l’air des airs, — la Couronne virginale. Gomme dans les élégies de Goethe on voit le pauvre Anglais poursuivi à travers tous les pays par le Marlborough s'en va-t-en guerre , de même je suis poursuivi, dès la première aube du jour jusque bien avant dans la nuit, par la chanson :

Nous te tressons la couronne virginale.

Avec de la soie violette

Nous te conduisons au jeu et à la danse,

Au plaisir et au festin de noce.

Page 1