CHOEUR
Belle, belle, belle couronne,
Me suis-je éveillé le matin joyeux et dispos, toute
ma bonne humeur se dissipe sitôt que j’entends, aux premières heures du jour, la jeunesse des écoles passer sous mes fenêtres en gazouillant la Couronne virginale. Il ne se passe pas une heure, et voici que la fille de ma bourgeoise se lève avec sa Couronne virginale. J’entends mon barbier fredonner la Couronne virginale en montant l’escalier. La petite blanchisseuse vient avec la lavande , le myrte et le thym. Et ainsi de suite des autres. Ma tête bourdonne. Je n’y tiens pas, je m’élance hors de la maison, et, dans ma colère, je me jette dans une droschka. Au moins le fracas des roues empêche les échos de cet air de parvenir jusqu’à mes oreilles. Je descends chez.... lui. Peut-on parler à la demoiselle de la maison? Le domestique court demander la réponse. — Oui. — La porte s’ouvre toute grande. La charmante, assise devant un piano, me reçoit avec les douces paroles :
Où le beau fiancé s’arrête-t-il donc ?
Je puis à peine l’attendre.
Vous chantez comme un ange! vais-je m’écrier avec une affabilité convulsive. Je reprendrai la chanson depuis le commencement, dit à mi-voix la bonne
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fille, et elle tresse de nouveau sa' couronne virginale, elle1 la retresse, jusqu’à ce que je me torde moi-même comme un ver, dans des tourments indicibles, et que je m’écrie dans l’angoisse de mon cœur : « A moi, Samiel ! »
Sachez que l’esprit malin se nomme ainsi dans le Freyschutz; le chasseur Gaspard, qui s’est donné à lui, jette ce cri à chaque moment de détresse : « A moi, Samiel! » Il est devenu de mode ici, dans des embarras comiques, de se servir de cette exclamation, si bien que Boucher lui-même, le Socrate des violonistes, comme il s appelle, un jour, dans un concert, une corde de son instrument s’étant rompue sous ses doigts, s’écria tout haut : « A moi, Samiel ! Samiel, à l’aide ! »
Et Samiel vint à l’aide. La donna ébahie s’interrompit tout a coup dans son chant, dont chaque note me donnait la torture, et dit d’une voix flûtée : Qu’avez-vous donc? Je lui réponds en gémissant, avec un sourire forcé : C’est que je tombe en extase. — Vous êtes malade ; allez au Thiergarlen, jouissez du beau temps et regardez le beau monde. — Je prends chapeau et canne, je baise à la gracieuse sa gracieuse main, je lui jette encore un regard langou-
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reux où éclatent mes secrètes douleurs, je m’élance hors de la salle, je monte dans la première droschka venue, qui me roule vers la porte de Brandebourg. Je descends et j’entre dans le Thiergarten.
Ah! je vous le conseille, quand vous viendrez ici, ne négligez point, par un de ces beaux jours, avantcoureurs du printemps, d’aller vers midi et demi dans le Thiergarten.
Entrez-y par la gauche, et courez vite vers l’emplacement où les dames pensionnaires du Thiergarten ont élevé à feu notre reine Louise un petit monument simple. Notre roi se promène souvent de ce côté-là. C’est un bel homme, d’un extérieur noble et vénérable, et qui dédaigne tout faste mondain. Il porte presque toujours un simple manteau gris, et j’ai fait accroire à un badaud que le roi se contentait souvent de ce pauvre costume, parce que son grand-maître de garde-robe habitait hors du pays et ne venait que rarement à Berlin. En cette saison, on voit également les beaux rejetons de la famille royale dans le Thiergarten , ainsi que toute la cour et la fleur de la haute noblesse. Les physionomies exotiques appartiennent aux familles des ambassadeurs étrangers. Un ou deux valets eii livrée suivent les nobles
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dames à quelque distance. Des officiers, montés sur les plus beaux coursiers, passent au galop. Rarement j’ai vu de plus beaux chevaux qu'à Berlin. Je repais mes yeux de l’aspect des magnifiques cavaliers ; de ce nombre sont les princes de notre famille royale. Quelle belle et vigoureuse race princière ! Sur ce tronc, il n’y a pas une seule branche difforme ou rabougrie. Pleins de santé et de vigueur, avec une expression de courage et de majesté sur leurs nobles figures, on voit là passer à cheval les deux fils aînés du roi. Cet autre beau cavalier, plein de jeunesse, dont les traits expriment la loyauté et dans les yeux duquel brille le feu d’un amour pur, c’est le troisième fils du roi, le prince Charles. Mais cette dame pleine de dignité et d’éclat, qui, avec une suite brillante et variée, passe rapidement sur son fier coursier, c’est notre — Alexandrine. Habillée d’une amazone brune qui lui serre le corps, un , chapeau rond à plumes sur la tête, une cravache à la main, elle ressemble à ces belles châtelaines du temps jadis, aux jours de la chevalerie, dont l’image brillante et gracieuse nous est reflétée dans le miroir magique des anciens contes bleus, et dont on ne saurait dire si ce sont des saintes ou des amazo-
nés. Je crois que l’aspect de ces traits purs m’a rendu meilleur; des sentiments de dévotion me pénètrent; j’entends des voix d’anges; des branches de palmier invisibles, signes de la paix, caressent ma figure d’une brise rafraîchissante; un grand hymne descend dans mon âme... Tout à coup j’entends vibrer les cordes grinçantes d’une harpe, et une voix de vieille femmè coasse : « Nous te tressons la couronne virginale. »
Et la maudite chanson ne me quitte plus de toute la journée. Elle me gâte les meilleurs moments.1 Même quand je suis à table, elle m’est servie comme dessert par le chanteur Heinsius. Toute l’après-midi je suis étranglé avec « de la soie violette. » Ici, la Couronne virginale est dévidée sur un orgue de barbarie par un estropié; là, elle est râclée par un aveugle. Mais c’est le soir surtout que se déchaîne le carnaval. Tous les sons des instruments, tous les sons de la voix humaine, accents flûtés et bruits rauques, gazouillements et beuglements, tout cela se démène à l’envi sur la mélodie de Freyschutz. Çà et là, un étudiant ou un porte-épée, pris de vin, interrompt bien ce charivari en entonnant fortement le Chant de Gaspard ou le Chœur, des chasseurs; mais
la Couronne virginale est en permanence ; dès que l’un l’a finie, l’autre la reprend depuis le commencement; de toutes les maisons elle retentit au devant de moi; chacun la siffle avec ses variations particulières ; je crois même que les chiens l’aboient dans la rue. Le soir, comme un chevreuil frappé à mort, je repose ma tête sur les genoux de la plus belle des Prussiennes ; elle caresse tendrement ma chevelure roidie, et me chuchote dans les oreilles : « Je t’aime, et ta Louise sera toujours bonne pour toi f » Et elle me caresse, et elle me dorlote jusqu’à ce qu’elle me croie près de m’assoupir; alors elle prend doucement la guitare, et joue et chante la cavatine de Tancrède : « Après tant de souffrances ; » et je me repose aussi de tant de souffrances, et de gracieuses images et de beaux accents voltigent autour de moi. — Tout à coup me voilà réveillé en sursaut de mes rêves, car la malheureuse vient d’entonner ces mots : Nous te tressons la couronne virginale.
Fou de désespoir, je m’arrache des bras de la gracieuse sirène, je descends au vol l’étroit escalier, je m’élance comme la tempête pour rentrer chez moi, j’entends encore la vieille cuisinière pié-
tiner clans la maison avec sa Couronne virginale , et je m’enfonce plus profondément sous les couvertures.
Vous comprenez maintenant, cher ami, pourquoi je vous ai'appelé, un homme heureux de n’avoir pas encore entendu cette chanson; mais ne croyez pas que la mélodie en soit, en effet, mauvaise. Au contraire, elle doit sa popularité précisément à ses qualités excellentes. Mais toujours des perdrix ! Vous m’entendez. Tout le Freiisciiutz est. excellent et mérite certes l’intérêt avec lequel il est accueilli dans toute l’Allemagne. Ici, on l’a joué déjà trente fois au moins, et il est toujours extrêmement difficile de se procurer une 'bonne place pour une représentation. A Vienne, à Dresde,, à Hambourg, il fait également fureur. Cela prouve suffisamment qu’on aurait tort d’en attribuer le succès au seul enthousiasme du parti antispontinien. Le parti antispontinien ! Je vois que l’expression vous paraît étrange. Ne croyez pas que ce soit un parti politique. Le combat violent entre le parti des libéraux et celui des ultras, tel que nous le voyons dans d’autres capitales, ne peut pas éclater chez nous dans toute sa force, parce que le pouvoir royal, établi au centre et en dehors
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des partis, exerce entre eux son puissant arbitrage. Mais, à sa place, nous voyons souvent, à Berlin, un combat de partis plus amusant, celui de la musique. Si vous aviez été ici vers la fin de l’été dernier, vous auriez pu vous représenter aisément, par le spectacle d’aujourd'hui, ce qu’a dû être autrefois, à Paris, la guerre des Gluckistes et des Piccinistes... Mais je vois qu’il faut vous donner ici des détails plus circonstanciés sur l’Opéra de Berlin ; d’abord parce que c’est toujours l’un des principaux sujets de conversation de la ville, et ensuite parce que, sans les remarques suivantes, il vous serait impossible de saisir le sens de mes chroniques.
huant à nos cantatrices et à nos chanteurs, je n’en parlerai pas ici. Leurs apologies sont stéréotypées dans tous les articles de correspondance de Berlin et dans tous les feuilletons critiques des journaux; tous les jours on lit : Madame Wilder Hartmann est au delà de toute distinction ; madame Schutz est trèsdistinguée; madame Seidler est distinguée. Bref, il est incontestable que l’Opéra a été poussé ici à une hauteur étonnante, .et qu’il ne le cède à aucun autre Opéra allemand. Ces résultats sont-ils dus à l’activité infatigable de feu Weber ? Ou bien est-ce le
chevalier Spontini, comme l’affirme ses partisans, qui a évoqué toutes ces splendeurs comme avec une baguette magiquè ? Grand sujet de doute pour moi. J oserais croire que la direction du grand chevalier a exerce une influence très-funeste sur quelques parties de l’Opéra; mais ce que je soutiens carrément, c est que, depuis la séparation complète du drame et de l’opéra, et depuis que l’Opéra a été livré au gouvernement absolu de Spontini, les plus funestes résultats ont dû se produire.
Eh ! comment en serait-il autrement avec la prédilection naturelle du grand chevalier pour ses propres productions grandioses, et pour les productions des génies amis ou de sa trempe, prédilection à laquelle se rattache son aversion, tout aussi naturelle, pour la musique des compositeurs dont • l’esprit n’est pas en harmonie avec le sien, ou qui ne lui font pas hommage, ou qui même, — horriùile diclu ! osent rivaliser avec lui. Je suis trop laïque dans le domaine musical pour oser prononcer mon propre jugement sur la valeur des compositions de Spontini, et tout ce que je dis ici est seulement l’écho de l’opinion publique, opinion bien facile à saisir dans le va-et-vient des conversations du jour.
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« Spontini est le plus grand de tous les compositeurs vivants. C’est Michel-Ange en musique. Dans ; cet art, il a frayé de nouvelles routes. Il a exécuté ce que d’autres n’ont fait que pressentir. C’est un grand homme, un génie, un Dieu t » Ainsi parle le parti de Spontini, et les murs du palais retentissent de ces louanges immodérées. — Sachez-le, c’est la noblesse surtout qui est enthousiaste de Spontini et qui prodigue au maëstro les marques de sa faveur. A ces nobles protections, se joint le parti proprement dit de Spontini, composé naturellement d’abord d’une foule d’hommes qui se déclarem tête baissée partisans du goût des nobles et des soutiens de la ligitimité, puis d’une masse d’admirateurs enthousiastes des productions étrangères, ensuite de quelques compositeurs qui voudraient faire accepter leurs propres productions à l’Opéra, enfin d’une poignée de véritables partisans.
Il est facile de deviner quels sont tous les éléments du parti adverse. Beaucoup en veulent au bon chevalier à cause de sa nationalité italienne; d’autres parce qu’ils lui portent envie: d’autres encore parce
que sa musique n’est pas allemande; la plupart
enfin ne voient dans sa musique qu’un vacarme de cymbales et de trompettes, du pliébus sonore, l’emphase contraire à la nature. Ajoutez-y la colère de bien des gens
A présent, mon cher ami, vous pouvez vous expliquer le bruit qui remplit tout Berlin cet ete loi sque Y Olympia de Spontini fut représentée pour la première fois sur notre scene. N avez- vous pas pu entendre jusqu’à Hamm la musique de cet opéra? Cymbales et trombones y font si bien leur office qu’un plaisant a proposé d’essayer la solidité des murs de la nouvelle salle de spectacle en y jouant la musique d’Olympie. Un autre, qui venait d’assister à la bruyante Olympia., entendant les tambours battre la retraite dans la rue, poussa un soupir de soulagement et s’écria ! Ali ! enfin, voici des sons mélodieux ! Tout Berlin plaisanta à propos de la masse de trombones et du grand éléphant dans les exhibitions solennelles de cet opéra. Mais les sourds étaient tout ravis de tant de magnificence, et assuraient qu’ils pourraient toucher avec les mains cette belle musique substantielle. Les enthousiastes s’écrièrent : Hosanna ! Spontini lui-même est un
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éléphant musical! C’est l’archange du jugement dernier.
Peu après, Charles-Marie de Weber vint à Berlin, et son Freyschütz , représenté sur le nouveau théâtre , conquit les suffrages du public. Le parti contraire à Spontini eut dès lors un point d’appui; et dans la soirée de la première représentation de son opéra, Weber fut fêté de la manière la plus brillante. Dans un très-beau poëme, composé par le docteur Forster, il était dit du Freyschütz «qu’il chassait un gibier plus noble que des éléphants. » Le lendemain, Weber inséra dans la Feuille d’annonces théâtrales , une très-piteuse rectification de cette expression, en cajolant Spontini et en blâmant le pauvre Forster, qui cependant avait eu une si bonne intention. Weber avait alors l’espoir d’obtenir une place au grand opéra, et il n’aurait pas pris ces allures de modestie exagérée, s’il avait prévu que toutes ses espérances d’un établissement fixe à Berlin étaient vaines. Weber nous quitta après la troisième représentation de son opéra, retourna à Dresde, où il reçut de brillantes offres pour la scène de Cassel, offres qu’il refusa, et reprit la direction de l’Opéra de Dresde où on le compare à un bon général sans
soldats. Il est maintenant parti pour Vienne, où l’on doit représenter un nouvel opéra comique de lui. Sur la valeur du texte et de la musique du Freyschùtz, je vous renvoie au grand article critique du professeur Gubitz, dans Y Homme du monde. Ce littérateur spirituel et pénétrant a le mérite d’avoir le premier développé en détail les beautés romantiques de cet opéra et d’avoir prédit très-nettement ses grands triomphes.
La physionomie de Weber ne fait pas une impression très-favorable. Une petite taille, des jambes mal bâties, et une longue figure, sans aucun trait particulièrement heureux. Mais dans cette figure, quelle expression sérieuse ! quel regard méditatif! On y voit le même calme de volonté, la même résolution sereine, qui exerce sur nous un attrait si magnétique dans les tableaux de l’ancienne école allemande. Quel contraste entre cette figure et celle de Spontini ! La stature élevée, l’œil sombre, flamboyant, enfoncé dans les orbites, les boucles de cheveux d’un noir de jais, qui couvrent à moitié un front sillonné, l’expression moitié mélancolique, moitié dédaigneuse des lèvres, l’expression farouche de cette figure jaunâtre, qui réfléchit toutes les
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passions, celles qui ont éclaté déjà, celles qui éclatent encore, toute la tête qui semble être celle d’un Calabrais, et qu’il est impossible pourtant de ne pas trouver belle et noble, tout cela nous révèle immédiatement l’homme de l’esprit duquel sont sortis la Vestale , Cortez et Olympie.
Parmi les compositeurs de Berlin, je cite immédiatement après Spontini notre Bernard Klein qui, depuis longtemps, a conquis une gloire méritée par quelques belles compositions et dont le public tout entier attend avec impatience le grand opéra Bidon. D’après le jugement de tous les connaisseurs, auxquels le compositeur en a communique des fragments , cet opéra contiendrait de inerveilleuses beautés et serait un chef-d’œuvre du génie national allemand. La musique de Klein a le cachet de l’originalité. Elle est entièrement différente de celle des deux maëstri que je viens de nommer ; même contraste aussi entre leurs physionomies et cette mine joyeuse, agréable, épanouie, pleine de vie, de notre musicien cordial, enfant des bords du Rhin. Klein est de Cologne et peut être regardé comme faisant l’orgueil de sa ville natale.
G. A. Schneider ne doit pas être passé ici sous
silence ; non pas que je le tienne pour un compositeur de premier ordre, mais comme auteur de la musique de YAucassin et Nicolette du poëte Koreff, il a été, depuis le 26 février jusqu’à ce jour, le sujet des discussions du public. Pendant huit jours au moins, on n’entendait parler que de Koreff et de Schneider, de Schneider et Koreff. Ici des dilettantes de génie déchiraient la musique ; là, une troupe de méchants poètes régentaient le libretto. Quant à moi, cet opéra m’a excessivement amusé. Je trouvai du plaisir aux incidents variés du conte bleu, développé si gracieusement par le poëte artiste et avec une simplicité si enfantine. J’en trouvai encore à l’agréable contraste entre le grave Occident et l’Orient joyeux, et à mesure que les images les plus merveilleuses, négligemment reliées entre elles, défilaient devant moi à l’aventure je sentais surgir dans ma pensée l’esprit du romantisme en fleur. II y a toujours un immense caquetage à Berlin quand on représente un nouvel opéra; à quoi s’ajoutait encore cette circonstance que le directeur de musique Schneider, et le conseiller intime Koreff, sont universellement connus. Quant à ce dernier, nous le perdrons bientôt, puisqu’il prépare depuis longtemps
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un grand voyage à l’étranger. Ce sera une perte pour notre ville, car cet homme se distingue par les qualités qui ont le savoir-vivre, une personnalité agréable et la noblesse des sentiments.
Ce qu’on chante à Berlin, vous le savez, désormais. J’arrive maintenant à la question : De quoi parle-t-on à Berlin ? — C’est à dessein que j ai commencé par le chant, étant persuadé que les hommes ont chanté d’abord, avant d’apprendre à parler, de même que la langue métrique a précédé la prose. Je crois, en effet, qu’Adam et Eve se sont fait des déclarations d’amour en des adagios mélodieux et qu’ils se sont dit des injures en récitatifs. Adam n’at-il pas aussi battu la mesure? Probablement cette coutume de battre la mesure s’est conservée par tradition chez le peuple de Berlin, en même temps que se perdait l’autre tradition, celle de chanter en accompagnant la mesure. Nos ancêtres, dans les vallées de Cachemire, ont gazouillé à l’instar des canaris. Comme nous nous sommes perfectionnés I Les oiseaux arriveront-ils peut-être aussi un joui a parler ? Les chiens et les cochons sont en bon chemin; leurs aboiements et leurs grognements forment la transition du chant au parler en réglé. Les
uns parleront la langue d’oc et les autres la langue d oïl. Les ours, si on les met en parallèle avec nous autres Allemands, sont encore fort en arrière pour la civilisation, et quoiqu’ils soient nos rivaux dans l’art de la danse, leur grognement compare à d’autres dialectes germaniques, n’est pas digne encore d’être nommé une langue. Les ânes et les brebis étaient autrefois parvenus à parler; ils avaient leur littérature classique, prononçaient de magnifiques discours sur l’ânerie pure dans l’association moutonnière, sur l’idée de la brebis en soi et pour soi. et sur la splendeur des vieux boucs. Mais comme il arrive ordinairement dans le courant du monde, ils ont si fort rétrogradé dans la civilisation qu’ils ont perdu leurs langues et conservé seulement le cordial Y-uh, et l’enfantin et dévot cri bah !
Mais comment de l'y-uh des animaux à longues oreilles et du bah de ceux à laine épaisse passeraisje aux ouvrages de sir Walter Scott? Car c’est d’eux que je vais parler maintenant, parce que tout Berlin en parle ; ils y sont la Couronne virginale du monde des cabinets de lecture. On les lit, on les admire, on les critique, on les déchire partout, pour les relire après. Depuis la comtesse jusqu’au commission-
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naire, depuis le comte jusqu’à la couturière, tout lit les romans du grand Écossais, surtout nos dames sentimentales. Elles se couchent avec Waverley , se lèvent avec Robin le Rouge, et ont toute la journée le Nain entre leurs doigts. Le roman de Kenüworth surtout a fait fureur. Comme très-peu de personnes sont ici douées d’une parfaite connaissance de l’anglais, la plus grande partie de nos lecteurs doit s’aider de traductions françaises ou allemandes. Et celles-ci ne manquent pas ! Du dernier roman de Walter Scott : le Pirate , on a annoncé quatre traductions à la fois. Deux d’entre elles se publient ici : celle de madame de Mortenglant chez Schlesinger, et celle du docteur Spieker chez Dunker et Humblot. La troisième traduction est celle de Lotz, à Hambourg; la quatrième fera partie de l’édition de poche des frères Schumann, à Zwickau. Dans ces circonstances, on peut prévoir que quelques collisions auront toujours lieu. Madame de Hohenhausen est occupée maintenant de la traduction d ’lvanhoe de Scott, et l’exellente traductrice de Byron donnera aussi une excellente traduction de Walter Scott. Je crois même que cette dernière sera meilleure encore, puisque l’âme tendre de la belle dame, si sympathi-
que au pur idéal, réfléchira les simples types sereins, chastes, pieux, de l’aimable Écossais, avec beaucoup plus de transparence que les sombres figures infernales du morne et mélancolique Anglais. La belle et tendre Rebecca ne pouvait pas tomber entre des mains plus belles et plus tendres, et le sensible poëte n’aura, en cette occasion, qu’à traduire avec son cœur.
Le nom de Walter Scott a dernièrement été fêté ici d'une manière signalée. A l’occasion d’un festin, il y eut une brillante mascarade, où la plupart des héros des romans de Walter Scott parurent dans leur extérieur caractéristique. De cette charmante exhibition et de ces images, on parlera encore ici pendant huit jours entiers. On rappela surtout avec beaucoup de plaisir que le fils de Walter Scott, de passage ici en ce moment, parut dans cette fête brillante en montagnard écossais, les jambes nues comme le comporte ce costume, sans pantalon, et portant seulement un tablier qui descendait jusqu’au milieu des reins. Ce jeune homme, officier de hussards, est très-fêté ici, et jouit des bénéfices de la renommée de son père. — Où sont les fils de nos Schiller? où sont les fils de grands poètes? Lr-
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rants peut-être sans chemise, sinon sans pantalon. Où sont nos grands poètes eux-mêmes? Chut! chut 1 c’est là un q partie honteuse.
Je ne voudrais pas être injuste, ni taire ici, sans le mentionner, le culte qu’on voue à Berlin au nom de Gœthe, celui des poètes allemands qui est le plus fréquemment nommé ici. Mais, la main sur le cœur, n’est-ce pas la conduite fine et politique de notre Gœthe qui a peut-être le plus contribué à rendre sa position extérieure si brillante, et à le faire jouira un si haut degré de l’affection des notables de notre nation? Loin de moi la pensée d’attribuer à Gœthe un caractère mesquin ! Gœthe est un grand homme dans un habit de soie. Tout récemment encore, il a montré les sentiments les plus magnanimes envers ses compatriotes, amis de l’art, qui, voulant lui ériger un monument dans la noble banlieue de Francfort, avaient provoqué des souscriptions dans toute l’Allemagne. A Berlin, on dis» cuta incroyablement sur ce sujet, et le très-humble personnage qui vous écrit ces lignes composa le sonnet suivant, lequel fut honoré de l’accueil le plus favorable :
O vous, jeunes et vieux, fils de la Germanie,
Hommes à l’œil pensif, vierges au front charmant. Quêtez! quêtez! Francfort destine un monument A l’auteur de Werther, de Faust, A' Iphigénie.
« Bonne affaire! — ont-ils dit, ces bourgeois de génie, — A la foire, on verra que cet esprit puissant,
Fleur dans notre fumier, fut nôtre... à cent pour cent, Nou§ placerons nos fonds dès lors... foire bénie! »
Ah ! messieurs les marchands, c’est trop s’industrier. Chacun chez soi. Gardez votre or, lui son laurier ! s’est taillé lui-même un bloc de pur carrare !
Gœthe vous appartint... dans son lange. Aujourd’hui, Un monde entier se dresse entre vos sacs et lui.
Quand à peine un ruisseau des rustres vous sépare (1) !
Comme on sait, le grand homme mit fin à toutes les discussions; il renvoya à ses compatriotes les lettres de bourgeoisie de Francfort, en déclarant qu'il n était pas de Francfort.
Ce droit de bourgeoisie aurait, dit-on, pour parler dans le style de Francfort, — baissé de 99 pour 100 de valeur, de sorte que les juifs de Francfort ont maintenant de meilleurs espoirs quant à cette belle acquisition. Mais, — pour reprendre notre style
(I) U ÿ a dans le texte : Un filet d’eau vous sépare de Sachsenhàuser. Sachsenhàuser est une petite ville située en face de Francfort, de l’autre côté du Mein, et dont les habitants ont une vieille réputation de grossièreté.
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de Francfort, — les Rothschild et les Bethmann (1) ne sont-ils pas depuis longtemps au pair ? Tous les marchands, dans le monde entier, ont la même religion. Ils ont pour église un comptoir, pour confessionnal un pupitre, pour Bible un agenda; tandis que leur sanctuaire intime est leur dépôt de marchandises, et que la cloche de la Bourse leur sonne Y Angélus. Quel est leur Dieu? leur or. Leur credo ? leur crédit.
Je trouve ici l’occasion de signaler deux nouveautés : d’abord, les galeries neuves de la Bourse, construites sur le modèle de celle de Hambourg, et ouvertes il y a quelques semaines, ensuite l’antique projet, encore réchauffé, de la conversion des Juifs. Mais je passe les deux choses sous silence, parce que je n’ai pas encore été dans la nouvelle Bourse, et que les Juifs sont un sujet trop triste. À la fin, il est vrai, je serai forcé à revenir à ces derniers, là où je parlerai de leur nouveau culte, qui a surtout pris naissance à Berlin. Je ne le puis pas encore maintenant, parce que j’ai toujours négligé
(1) Jeu de mots intraduisible en français, Bethmann (nom propre d’un riche banquier) signifiant mot à mot homme dévot , qui prie beaucoup.
d'assister, au moins une fois, au nouveau service divin mosaïque. Je ne dirai rien non plus de la nouvelle liturgie introduite depuis longtemps dans l’église du Dôme, le sujet principal de causeries en ville; autrement, ma lettre trop remplie deviendrait un livre. La liturgie a une foule d’adversaires. A leur tête on nomme le docteur Scldeiermacher. J’ai dernièrement assisté à un de ses sermons, où il parla avec la puissance d’un Luther et où les sorties allégoriques contre la liturgie ne manquaient pas. Je dois avouer qu’il n’éveille pas en moi des sentiments de piété exemplaire, mais je me. sens cependant édifié, dans le vrai sens du mot, et raffermi par ces paroles de feu, véritables coups de fouet qui nous font quitter le lit de repos de l’indifférence. Cet homme n’a qu’à jeter la robe noire de pasteur, et il apparaîtra comme un apôtre de la vérité.
Imniense a été l’impression produite ici par de violentes invectives contre la Faculté de théologie. Elles ont paru dans l’annonce de l’écrit intitulé : Contre la collection des documents de Wette (dans la Gazette de Foss) et dans la Réponse ci la déclaration de ladite Faculté {ibidem). Comme auteur de l’ouvrage, on nomme généralement Beckendorf; mais
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on ne sait pas au juste à quelle plume est due Y Annonce, ainsi que la Réponse. Quelques-uns nomment Kampz, d’ autres Beckendorf lui-même, d’autres enfin Klindworth ou Buchholtz, etc. On ne peut méconnaître dans ces Mémoires la main d’un diplomate exercé. On dit Schleiermacher occupé à écrire une réfutation, et il ne sera pas difficile à ce puissant orateur de fermer la bouche à ses adversaires. La Faculté de théologie doit repondre à de pareilles attaques, cela va sans dire, et tout le public est dans l’attente curieuse de cette grande réplique.
On attend également ici avec une certaine impa* tience les deux volumes de supplément pour le Dictionnaire le la Conversation de Brockhaus, par la raison fort naturelle que, d’après les promesses du prospectus, ils doivent renfermer les biographies d’une foule de personnages publics qui, vivant en partie à Berlin, en partie à l’étranger, sont les sujets ordinaires de notre conversation. Je viens de recevoir à l’instant la première livraison, allant d’A à Bomz (éditée le ltr mars 1822), et je tombe avec avidité sur les articles : Albrecht (conseiller intime de cabinet), Alopœus , A liens te in, Ancülon, prince Auguste (de Prusse), etc; Parmi les articles qui
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intéressent nos amis du Rhin, je cite : Akkum, Arndt , Begasse , Benzenberg , et Beugnot , le brave Français qui, en dépit d’une position faite pour exciter la haine, a donné aux habitants du grand-duché de Berg tant de belles preuves d’un caractère noble et élevé, et qui aujourd’hui lutte en France si vigoureusement pour la vérité et la justice.
Les mesures prises contre la librairie Brockhaus sont toujours en voie d’exécution. Brockhaus, étant ici 1- été dernier, avait essayé d’apaiser ses différends avec le gouvernement prussien-; mais ses efforts semblent ne pas avoir eu de succès. Brockhaus est un homme d’une agréable personnalité. Ses manières extérieures, sa gravité perspicace et sa ferme franchise trahissent bien l’homme qui ne regarde pas les sciences et les luttes des opinions avec les yeux ordinaires du libraire spéculateur.
Comme partout, les affaires helléniques ont été discutées et ressassées, mais l’enthousiasme pour les Grecs est assez refroidi. La jeunesse était tout feu pour l’Hellade; les personnes plus âgées et plus sensées secouaient leurs têtes grises. C’étaient les philologues qui brûlaient encore de la flamme la plus ardente. Les Grecs doivent avoir grandement pro-
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fité de ce que nos Tyrtées leur rappelaient d’une manière si poétique les jours de Marathon, Salamine et Platée. Notre professeur Zeune qui, selon l’observation de l’opticien Amuel, ne porte pas seulement des lunettes, mais sait aussi juger des lunettes, s’est montré le plus actif. Le capitaine Fabeck qui, comme vous l’avez appris par les feuilles publiques, était parti d’ici pour la Grèce, sans chanter beaucoup de chants tyrtéens, aurait là, diton, fait des exploits fort étonnants ; quoi qu’il en soit, il est revenu en Allemagne pour se reposer sur ces lauriers.
G est chose décidée maintenant que le drame de Kleist, intitulé Le prince de Hombourg , ou la bataille de Fehrbellin , ne sera pas représenté sur notre scène, et cela, dit-on, parce qu’une noble dame y croit son ancêtre présenté sous une forme peu noble. Cette pièce est toujours une pomme de discorde dans nos sociétés esthétiques. Quant à moi, je déclare qu’elle est écrite en quelque sorte par le génie même de la poésie, et qu’elle dépasse en valeur toutes ces farces et pièces à effet et tapage, ainsi que ces œufs brouillés de Houwald qu’on nous sert journellement. On a mis à l’étude Anna Boleyn de
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Gehe, poëte de beaucoup de talent, qui se trouve ici dans ce moment. M. Rellstab a offert à notre intendance une tragédie intitulée Charles le Téméraire de Bourgogne. Est-elle reçue! je l’ignore.
Les langues ont terriblement joué ici quand on a su' que chez Willmann, à Francfort, on avait saisi, sur la réquisition de notre gouvernement, le nouveau roman de Hoffmann, intitulé Maître Puce et ses compagnons. Le gouvernement prussien avait appris que le cinquième chapitre de ce roman renfermait le persiflage de la commission d’enquête des menées démagogiques. En haut lieu, on s’inquiétait peu de ces satires-là, et ce qui le prouve depuis longtemps, c’est qu’on avait imprimé sous les yeux du gouvernement, ici, à Berlin, chez Reinier, la Comète de Jean-Paul, avec la permission de la censure, quoique, comme vous le savez peut-être, les instructions contre les menées démagogiques soient ridiculisées de la manière la plus cruelle dans la préface de la seconde partie de ce roman. Quant à notre Hoffmann, on pouvait, en haut lieu, avoir eu des raisons assez fondées pour prendre une semblable plaisanterie en mauvaise part. Hoffmann, conseiller du tribunal delà chambre, était, en vertu de la cbn-
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fiance du roi, membre lui-même de cette commission d’enquête ; pouvait-il chercher, par des* plaisanteries intempestives, à diminuer l’autorité de cette commission sans commettre une inconvenance répréhensible ? C’est pourquoi Hoffmann a dû rendre compte de sa conduite; la Puce sera imprimée néanmoins avec quelques changements. L’auteur est malade en ce moment; il souffre d’une mauvaise maladie du nez. — Dans mes prochaines lettres, je vous écrirai peut-être davantage sur cet écrivain, que j’aime et respecte trop pour avoir besoin de ménagements à son égard.
M. de Savigny fera un cours cet été sur les Institutes. Les jongleurs qui ont exécuté leurs farces devant la porte de Brandebourg, sont partis depuis longtemps, après avoir fait de mauvaises affaires. Blondin est ici, il fera des tours et exercices de manège. La coupe-tête Schuhmann remplit les Berlinois de surprise et d’épouvante. Mais Bosco, Bosco, Bartolomeo Bosco ! C’est lui que vous devriez voir! Véritable élève de Pinetti, il guérit les montres cassées plus vite encore que l’horloger Labinsld; il sait mêler les cartes et faire danser les marionnettes ! C’est grand dommage que le drôle n’ait pas étudié
la théologie. C’est un ancien officier italien, encore très-jeune, d’une tournure mâle et vigoureuse ; il porte une jaquette collante et des pantalons de soie noire, et, ce qui est la principale chose, en faisant ses tours, il met ses bras presque entièrement à nu. Des yeux féminins doivent se réjouir de ces derniers encore beaucoup plus que de ses exercices. C’est, en effet, un beau gaillard appétissant, il faut en convenir, si l’on voit cette figure mobile à la lueur de quelques cinquante longues bougies, plantées, comme une forêt étincelante de lumières, devant sa longue table, où est exposé un étrange appareil de jongleur. Il a transporté sa scène de la Salle de Jagor dans la Maison anglaise . et la foule s’y presse toujours avec fureur.
Dans le Café Royal , j’ai parlé hier au musicien de Chambre. Il m’a raconté une foule de petites nouvelles, mais dont je n’ai retenu que la moindre partie. Il va sans dire que la plupart appartiennent à la chronique scandaleuse musicale. Le 20, il y a examen chez le docteur Stœpel, qui apprend le piano et la basse continue, d’après la méthode de Logier. Le comte Brühl sera bientôt entièrement rétabli de sa maladie. Walter, de Garlsruhe, se
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présentera encore dans une nouvelle pièce bouffonne, intitulée Les noces de Staberle. M. et madame Wolff donnent en ce moment un certain nombre de représentations sur les théâtres de Leipzick et de Dresde. Michel Beer a écrit en Italie une nouvelle tragédie : Les Fiancés d'Aragon , tandis qu’à Milan on joue un nouvel opéra de son frère Meyer Beer. Spontini est occupé à mettre en musique la Sapho de Koreff. Plusieurs philanthropes veulent fonder ici une maison de secours pour de jeunes garçons abandonnés, à l’instar de celle du conseiller intime Falk, à Weimar. Cosmeli a publié, chez le libraire Schüppel, ses Observations innocentes faites dans un voyage à travers une partie de la Russie et de la Turquie , observations qui ne sont pas, dit-on, tout à fait innocentes, car cet esprit original voit partout les choses avec ses propres yeux, et ce qu’il a vu il le dit sans rien ménager. Les cabinets de lecture, soumis parla police à un travail de révision, sont forcés d’y envoyer leurs catalogues ; tous les livres entièrement obscènes, tels que la plupart des romans d’Arthing, d’A. de Schaden, etc. , sont enlevés. Ce dernier, qui est maintenant parti pour Prague, vient de publier à l’instant : les Rayons et les ombres de Berlin , bro-
chure qui, renfermant, à ce qu’on dit, beaucoup d’assertions fausses, a excité une grande indignation. Le fabricant Fritsche a inventé une nouvelle espèce de bougies, qui sont d’un bien meilleur marché que les bougies ordinaires. On fait aussi d’importantes affaires en promesses pour le prochain tirage des coupons de la rente d’État, donné en prime. La maison de banque L. Lipke et Cie, à elle seule, a placé près de dix mille pièces. On attend ici Bœttiger et Tieck. Madame Fanny Tarnow, la spirituelle dame, demeure maintenant ici. La nouvelle Revue mensuelle de Berlin a cessé de paraître depuis janvier. Le général Menu Menutuli a envoyé de l’Italie le manuscrit de son journal de voyage, au professeur Fischer, pour qu’il le livre à l’impression. Le professeur Bopp, dont le cours de sanscrit a toujours beaucoup de succès, écrit maintenant un grand ouvrage sur la linguistique compai’ée. À peu près trente étudiants, et parmi eux neaucoup de Polonais, ont été arrêtés
à cause de menées démagogiques. Schadow vient d’achever une statue du grand Frédéric. La mort du jeune Schadow, à Rome, a excité ici beaucoup de regrets sympathiques. Guillaume Schadow a récemment produit un excellent tableau, représentant la
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princesse Wilhelmine avec ses enfants. Guillaume Hensel ne partira qu’en mai pour l’Italie. Kolbe s’occupe de dessins pour des peintures sur verre destinées au château de Marienbourg. Scliinkel dessine les esquisses des décorations pour le Millon de Spontini. C’est un opéra en un acte, déjà ancien, mais qui sera donné ici très-prochainement pour la première fois. Le sculpteur Tieck travaille au modèle de la Statue de la Foi , qui sera placée dans une des deux niches à l’entrée du Dôme. Rauch est toujours occupé des bas-reliefs de la statue de Bülou; celle-ci, ainsi cjlfe la statue déjà achevée de Schahnrorst, seront placées sur les deux côtés des nouvelles Grand’Gardes (entre l’édifice de l’Université et l’Arsenal) . — Les travaux des États, à en juger d’après les apparences, avancent rapidement. Les notables de la Prusse orientale et occidentale seront ces jours-ci congédiés par notre gouvernement et remplacés par ceux de nos provinces saxonnes. Les notables des provinces rhénanes seraient, dit-on, les derniers appelés. Sur les discussions des notables avec le gouvernement on n’apprend rien, parce que, comme on dit, ils ont fait juramenta silentii. ■ — Nos différends avec la Hesse, à propos de la violation
du droit territorial, lors de l’enlèvement d’une princesse à Bonn, ne semblent pas avoir été apaisés; on va jusqu’à dire que notre ambassadeur à la cour de Cassel a été rappelé. — On attend ici un nouvel envoyé saxon. L’ambassadeur portugais à Berlin, comte Lobrau, a été définitivement mis en non-activité par son gouvernement; on attend d’un jour à
l’autre un nouvel ambassadeur portugais. Quant à >
notre ambassadeur destiné au Portugal, comte de Flemming, neveu du chancelier d’État, il est encore ici. Nos envoyés près la cour royale de Saxe et près la cour grand-ducale de D^mstadt, M. de Jordan et baron d’Otterstaedt, ils sont également encore ici. On attend ici un nouvel ambassadeur français. — Il est fortement question du mariage du prince suédois Oscar avec la belle princesse Élise Radziwill. Par contre, on ne dit plus rien du mariage de notre prince royal avec une princesse allemande. A l’occasion du mariage de la princesse Alexandrine, on s’attend ici à de grandes fêtes. Spontini composera pour cette cérémonie : La fête des Rosières à Cachemire , où l’on fera paraître deux éléphants. — Les assemblées chez les ministres sont closes maintenant ; les seules qui continuent encore sont celles
qui ont lieu les mardis chez le prince Wittgenstein. Notre chancelier d’État est à présent entièrement rétabli et séjourne tantôt ici, tantôt à Glienicke. — Pour la foire de Pâques, on publiera : Annales des Universités royales de Prusse. Le bibliothécaire Spieker publie la cantate Lalla Rookh. Le géant qui était visible à la rue Royale, est maintenant dans l’île des Paons — Devrient n’est pas encore tout à fait rétabli. Boucher et sa femme donnent maintenant des concerts à Vienne. Les nouveaux opéras de Charles-Marie de Weber sont intitulés : Euryanthe , avec texte de Helmine de Chézy, et Les deux Pintos , avec texte du conseiller aulique de Winkles. Bernard Romberg est ici.
Mon Dieu ! le triste métier que celui de chroniqueur! Les choses importantes, on ne doit pas les communiquer, si l’on ne peut pas les garantir ; quant aux petits commérages, il en est de même, d’abord parce que souvent ils entrent trop profondément dans les rapports de famille et (ceci est la principale raison) parce que les caquetages les plus amusants pour Berlin ont souvent pour la province un air niais et fastidieux. Au nom du ciel ! de quel intérêt sera mon récit pour les dames de Dülmen, si je raconte que
telle danseuse pourrait maintenant parler au duel, et que tel lieutenant porte de faux mollets et de fausses hanches? Qu’est-ce que cela fait aces dames, que telle danseuse représente pour moi une seule personne ou deux êtres à la fois? Que leur importe que ledit lieutenant soit composé de deux tiers d’ouate et d’un tiers de chair, ou de deux tiers de chair et d’un tiers d’ouate? Pourquoi enfin écrire des notices sur des hommes dont on ne devrait parler dans aucune notice du tout?
On peut deviner d’ailleurs, sans le secours des chroniques, comment on a vécu ici pendant cet hiver. Il n’est besoin pour cela d’aucune description spéciale puisque les divertissements d’hiver sont les mêmes dans toutes les résidences. Opéras, théâtres, concerts, assemblées, hais, thés (thés dansants ou thés médisants ), petites mascarades, comédies de dilettantes, grandes redoutes, etc., voilà à peu près nos principaux amusements dans les soirées d’hiver.
Il y a ici une vie sociale très-animée, mais morcelée à l’excès. La société est, pour ainsi dire, divisée en une masse infinie de lambeaux, en une foule de petits cercles, groupés les uns à côté des
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autres, et qui, au lieu de s’étendre, tâchent plutôt de se rétrécir de plus en plus. Qu’on regarde seulement les divers bals ; on croirait Berlin uniquement composé de corporations. La cour et les ministres, le corps diplomatique, les employés civils, les commerçants, les officiers, etc., tous donnent leurs bals particuliers, où l’on ne voit paraître que le personnel de la sphère respective. Chez quelques ministres et ambassadeurs les assemblées sont au fond de grands thés, donnés vers certains jours de la semaine, et qui, par l’affluence plus ou moins grande de convives, se transforment ensuite en véritables bals. Tous les bals de la classe élevée tendent avec plus ou moins de succès à ressembler aux bals de la cour ou aux bals des princes. Pour ces derniers, presque toute l’Europe civilisée a maintenant adopté le même ton, ou plutôt ils sont sur le modèle des bals de Paris. Nos bals de Berlin n’ont par conséquent rien de caractéristique; quoiqu’on ressente souvent une singulière impression, à voir un lieutenant en second, vivant de sa pauvi’e solde, ou une demoiselle sans fortune attifée de diverses loques ou paillettes comme une mosaïque, se guinder effroyablement pour prendre les grandes
manières, de sorte que leurs figures maigres, où se peint la misère, contrastent, comme dans un jeu de marionnettes, avec le raide costume de cour dont ils sont affublés.
Il y a cependant ici, depuis quelque temps, une espèce de bals communs à toutes les classes, savoir les bals par souscription, appelés aussi plaisamment mascarades non masquées ; ils ont lieu dans la salle des concerts du nouveau théâtre. Le roi et la cour les honorent de leur présence et les ouvrent ordinairement; tout homme convenable peut y prendre part, en payant une entrée fort modeste. Sur ces bals et les autres pompes de cour, lisez la baronne Caroline Fouqué, si distinguée par les qualités du cœur et de l’esprit; elle en parle avec détail dans ses Lettres sur Berlin, que je ne puis trop vous recommander pour la profondeur des vues. Cette année, les bals de souscription ri’ont pas été aussi brillants que l’année dernière, où ils avaient encore le charme de la nouveauté. En revanche, les bals des grands fonctionnaires d’État ont éjé très-brillants cet hiver. Ma demeure est au milieu d’une foule d’hôtels de princes et de ministres, ce qui m’a souvent empêché de travailler le soir, à cause du fracas
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des roues et du piétinement des chevaux. Toute la rue était quelquefois encombrée d’équipages ; les innombrables lanternes des voitures éclairaient les tuniques rouges galonnées, qui couraient entre eux en criant et en jurant, tandis que des girandoles de cristal versaient leur lumière gaie et brillante des fenêtres du premier étage des hôtels, où retentissait la musique.
Nous avons eu peu de neige cette année, et, par conséquent, on n’a presque pas entendu les tintements de sonnettes de traîneaux et les claquements de fouet. Comme dans toutes les grandes villes protestantes, Noël joue ici le principal rôle dans la grande comédie de l’hiver. Déjà, une semaine à l’avance, tout le monde est occupé de l’achat de cadeaux de Noël. Tous les magasins de modes, de bijouterie et de quincaillerie, étalent au grand jour leurs plus beaux articles, comme nos petits-maîtres leurs connaissances savantes ; sur la place du château se dressent une foule de boutiques de bois, avec des objets de toilette, de ménage et de jeu, et les alertes Berlinoises voltigent comme des papillons de magasin en magasin, et achètent, et causent, et lancent
des œillades, et se montrent elles-mêmes aux ado-
rateurs qui les épient. Mais c’est le soir que le plaisir prend son véritable train ; car alors on voit nos charmantes, souvent avec toute la famille respective, avec père, mère, tante, petite-soeur et petitfrère, faire le pèlerinage d’une confiserie à l’autre, comme si c’étaient des stations de la croix. Là-bas, les braves gens payent leurs deux gros de monnaie courante pour l’entrée, et regardent con amore « l’exposition, » savoir une foule de poupées de sucre ou de dragées qui, placées symétriquement les unes à côté des autres, éclairées tout autour et resserrées entre quatre murs peints à la perspective, forment un assez joli tableau. Le comique de la chose, c’est que ces poupées de sucre représentent quelquefois des personnes réelles et connues de tout le monde.
J’ai traversé une foule de ces confiseries à leur suite, car je ne connais rien de plus amüsant, que de regarder, inaperçu moi-même, comment les Berlinoises se réjouissent, comme ces seins soulevés par l’extase du sentiment palpitent avec rapidité, comme ces âmes naïves jettent des cris d’allégresse : « Eh ! que c’est beau ! » Chez Fuchs on a remarqué, dans l’exposition de cette année, des images de Lalla Rookh, telles qu’on en voyait l’année dernière au
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château, lors de la fête de la Cour que vous connaissez. Il m’a été impossible de voir quelque chose de ces splendeurs chez Fuchs, car les jolies petites têtes de toutes ces dames formaient un mur impénétrable devant le tableau carré en sucre. Je ne veux pas vous ennuyer, cher ami, en vous soumettant mon jugement sur l’exposition des confiseurs ; le conseiller de guerre Charles Müchler, le même, dit-on, qui envoie les correspondances berlinoises au Monde élégant, a déjà donné là-dessus un article critique dans ce recueil.
Il n’y a pas grand’chose à dire des redoutes de la salle Jagor, excepté que par suite de mesures excellentes, toute personne qui craint de s’ennuyer à mort est libre de se retirer.-
Les redoutes de l’Opéra sont splendides et grandioses. Ces jours-là, tout le parterre est réuni à la scène, ce qui- constitue une salle immense, éclairée d’en haut par une foule de girandoles en ovale. Ces ovales embrasés ont presque F apparence de systèmes solaires, tels qu’on les voit représentés dans les compendiums d’astronomie ; elles surprennent et. troublent la vue de celui qui regarde en haut, tant elles versent une lumière éblouissante sur la foule bigarrée
OEUVRES DE HEKRI HEIKE
et étincelante, qui s’agite dans les salles, dansant, sautillant, poussant et criant jusqu’à dominer presque les sons de la musique. Tout le monde doit se présenter ici en domino, et il n’est permis à personne d’enlever son masque de sa figure. Du reste, je ne connais pas de ville où cela soit permis. Dans les corridors seulement, et dans les loges du premier et second rang, on peut ôter le masque. Les gens de la basse classe populaire payent une faible entrée, pour laquelle ils peuvent, du haut de la galerie, regarder toutes ces magnificences. Dans la grande loge royale, on voit la cour, qui n’y compte que très-peu de personnages masqués ; par moments, quelques-uns d’entre eux descendent dans la salle et se mêlent à la bruyante foule des masques. Celle-ci se compose d’hommes de toutes les classes. Ici, il est difficile de distinguer si tel gaillard est un comte ou un garçon tailleur; cela peut se reconnaître aux manières, mais non pas à l’habit. Presque tous les hommes portent ici seulement de simples dominos de soie et de longs chapeaux de claque. On expliquera cela facilement par l’égoïsme inhérent aux habitants des grandes villes. Chacun veut s’amuser ici, mais non jouer le rôle de masque
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de caractère, pour amuser les autres. Par la môme raison, les dames sont masquées tout simplement en chauves-souris. Une foule de femmes entretenues et de prêtresses de la Vénus des rues papillonnent sous cette forme et nouent des intrigues dans l’intérêt de leur commerce. « Je te connais, » chuchote ici une de ces étoiles filantes ; « je te connais aussi, » est la réponse. « Je te connais, beau masque , » crie là une chauve-souris au devant d’un jeune débauché. « Si tu me connais , ma belle , tu nés pas grandi chose, » répond le méchant tout haut, et la donna, compromise, s’évanouit comme le vent.
Mais que nous importe de savoir qui est sous le masque? On veut s’amuser, et, pour s’amuser, il ne faut que des hommes ; car on ne devient homme, en quelque sorte, qu’au bal masqué, où le masque de cire recouvre notre masque ordinaire de chair, où le simple tu rétablit la familiarité des sociétés primitives, où un domino sachant toutes les prétentions, produit la plus belle égalité, et où règne la liberté plus belle, — la liberté des masques. Pour moi, une redoute a toujours quelque chose de trèsdivertissant. Quand les cymbales tonnent, que les trompettes retentissent , que les flûtes et les vio-
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Ions y entremêlent leurs doux, et caressants accords, alors, comme un nageur téméraire, je me précipite dans les flots bouillonnants et bizarrement éclairés des hommes, et je danse, et je cours, et je plaisante et je lutine les uns et les autres, et je ris, et je dis à tort et à travers tout ce qui me vient à la tête. Dans la dernière redoute, j’ai été particulièrement gai ; j’étais si fou que je ne sais vraiment pourquoi je n'ai pas marche sur la tête. Si mon plus mortel ennemi m’était venu à la traverse, je lui aurais dit : « Demain, nous nous tuerons; mais aujourd’hui je veux cordialement te couvrir dé baisers. » La plus pure gaîté, c’est l’amour; or Dieu est l’amour, donc Dieu est la plus pure gaîté! Tu es beau! Tu es charmant ! Tu es V objet de ma flamme! Je t’adore , ma belle ! C’étaient là les paroles que mes lèvres répétaient cent lois instinctivement. Et je serrais la main à tout le monde, et j otais très-gentiment mon chapeau à tous, èt tous les hommes me rendaient mes politesses. Seul, un adolescent allemand fit le rustre, et déblatérait contre ce qu’il appelait ma singerie des manières de la Bahylone tvelche , et tonna de sa voix de basse de vieux Teuton, buveur dé bière : « Dans une mascarade allemande, l’Allemand doit parler al-
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lemand. » — 0 adolescent allemand, comme je te trouve, toi et tes paroles, non-seulement niais, mais presque blasphématoires, dans ces moments où mon âme embrasse avec amour l’univers tout entier ; où je voudrais, en jubilant, embrasser Russes et Turcs, où je voudrais, en pleurant, me jeter au cœur de mon frère l’Africain enchaîné, J’aime l’Allemagne et les Allemands; mais je n’uimepas moins les habitants du reste de la terre, dont le nombre dépasse quarante fois celui de tous les Allemands. L’amour donne sa véritable valeur à l’homme. Dieu merci! je vaux donc quarante fois plus que ceux qui ne peuvent pas se dégager du bourbier de l’égoïsme national et qui n’aiment que l’Allemagne et les Allemands,