‹ De tout un peu (volume 2)Chapitre 43 sur 50 · I.ÜTÈCE · texte numérisé non relu

I.ÜTÈCE

tombe parfois en démence, et alors il croît que 1 empereur Napoléon veut le faire fusiller. ) La mèie de Louis Blanc vit encore en Corse , ainsi cjue toute sa famille maternelle. Mais ce n’est que la parenté corporelle, celle du sang. Par l’esprit, Louis Blanc est avant tout parent de Jean -Jacques Rousseau dont les œuvres forment le point de départ de toute sa manière de penser et d’écrire. Sa prose chaleureuse, nette et sentimentale, rappelle Jean-Jacques, le premier père de l’église de la Révolution. L’ Organisation du travail est un écrit de Louis Blanc qui attira déjà sur lui, il y a quelque temps, l’attention publique. Chaque ligne de cet opuscule dénote, sinon un savoir profond, du moins une ardente sympathie pour les souffrances du peuple ; il s’y manifeste en même temps la plus grande prédilection pour l’autorité absolue , et une profonde aversion pour tout individualisme éminent , aversion qui pourrait bien avoir sa source cachée dans une jalousie contre toute supériorité d’esprit et même de corps ; oui , on dit que le petit bonhomme jalouse même ceux qui sont d’une taille qui dépasse la sienne. Cette disposition hostile contre l’individualisme le distingue dune manière frappante de quelques-uns de ces confrères politiques, par exemple, du spirituel Pyat; et elle a failli provoquer dernièrement une dissidence dans le camp républicain, lorsque Louis Blanc ne voulut pas reconnaître la liberté illimitée de la presse , réclamée par ses collègues comme le palladium de la liberté, comme un

droit imprescriptible. En effet, toute grandeur personnelle répugne à M. Louis Blanc, et il la regarde avec une méfiance haineuse qu’il partage avec un autre disciple de Rousseau , feu Maximilien Robespierre. Je crois que cet homoncule voudrait faire couper chaque tête qui surpasse la mesure prescrite par la loi, bien entendu dans l’intérêt du salut public, de l’égilité universelle, du bonheur social du peuple. Lui-même est d un tempérament sobre, il semble refuser toute jouissance à son propre petit corps, et il veut donc introduire dans 1 État une égalité générale de cuisine , où le même brouet noir Spartiate serait préparé pour nous tous , et , chose encore plus horrible, où le géant recevrait la même pitance que celle dont jouirait le nain. Non , je t’en remercie , nouveau Lycurgue ! Il est vrai que l’homme est né l’égal de l’homme , mais nos estomacs sont inégaux, et il y en a qui ont des goûts aristocratiques et qui préfèrent les truffes aux pommes de terre les plus vertueuses. M. Louis Blanc est un bizarre composé de Lilliputien et de Spartiate. Dans tous les cas, je lui crois un grand avenir, et il jouera un rôle, ne fût-ce qu’un rôle éphémère. Il est fait pour être le grand homme des petits , qui sont à même d’en porter un pareil avec facilité sur leurs épaules , tandis que des hommes d’une stature colossale , je dirais presque des esprits de forte corpulence, pourraient être pour eux une charge trop lourde.

Quoique M. Blanc vise à une rigidité républicaine.

LÜTÈCE.

il n’en est pas moins entaché de cette vanité puérile qu’on trouve toujours chez les hommes d une trop petite taille. Il voudrait briller auprès des femmes, et ces êtres frivoles, ces vicieuses créatures, lui rient au nez ; il a beau marcher sur les échasses de la phrase, ces dames ne le prennent pas au sérieux et préfèrent au tribun imberbe quelque crétin aux longues moustaches. Ce tribun donne cependant à sa réputation de grand patriote, à sa popularité, les mêmes petits soins que ses rivaux donnent à leurs moustaches; il la soigne on ne peut plus, il la frotte, la tond, la frise, la dresse et la redresse, et il courtise le moindre bambin de journaliste qui peut faire insérer dans une feuille quelques lignes de réclame en sa faveur. Ceux qui veulent lui adresser le plus agréable compliment, le comparent à M. Thiers, dont la taille, il est vrai, n’est pas celle d’un géant, mais qui est toujours trop grand, au physique comme au moral, pour être comparé à M. Blanc, sinon par méchanceté. Un républicain qui ne se pique pas de trop de politesse, comme il sied à des gens aux grandes convictions, disait un jour tout grossièrement à Louis Blanc : « Ne te flatte pas de ressembler à M. Thiers. Il y a encore une grande différence entre vous deux : M. Thiers te ressemble, à toi, citoyen, comme une petite pièce de dix sous ressemble à une toute petite pièce de cinq sous. »

Le nouveau livre de Louis Blanc est parfaitement écrit, dit-on, et comme il contient une foule d’anecdotes

142 ŒUVRES de HENRI HEINE.

inconnues et malicieuses, il a déjà un grand intérêt pour une multitude de lecteurs avides de cancans. Les républicains s’en régalent avec délices; la misère, la petitesse de la bourgeoisie régnante qu’ils veulent renverser, y est mise à nu de la façon la plus amusante. Mais pour les légitimistes, ce livre est du véritable caviar, car 1 auteur, qui les ménage eux-mêmes, bafoue leurs vainqueurs, bourgeois, et lance delà boue envenimée sur le manteau royal de Louis-Philippe. Les histoires que Louis Blanc raconte de lui, sont-elles vraies ou fausses? Si elles étaient vraies, la grande nation des Français, qui parle tant de son point d’honneur, se. serait laissé gouverner et représenter par un jongleurvulgaire, un Bosco couronné. Le livre raconte, par exemple, l’anecdote suivante : Le 1er août, lorsque Charles X eut nommé le duc d’Orléans lieutenant général du royaume, Dupin se rendit auprès de ce dernier, à Neuilly, et lui représenta que, pour éviter le dangereux soupçon de la duplicité, il devait rompre définitivement avec Chartes X, et lui écrire une lettre de rupture décidée. Louis-Philippe donna toute son approbation au sage conseil de Dupin, et le pria même de rédiger pour lui une pareille lettre ; c’est ce que fit Dupin, dans les termes les plus acerbes, et Louis-Philippe, sur le point d’apposer son sceau sur la lettre déjà mise sous enveloppe, et tenant justement la cire à cacheter à la flamme de la bougie, se retourna tout à coup vers Dupin avec ces mots : ot Dans des cas importants, je consulte tou-

LUTÈCE

jours ma femme ; je vais d’abord lui lire la lettre, et si elle l’aprouve, nous l’expédierons à l’instant. » Là-dessus il quitta la chambre, et, rentrant quelques moments après avec la lettre, il la cacheta rapidement et l’envoya sans retard à Gharles X. Mais l’enveloppe seule était la même, continue l’auteur de l 'Histoire de dix ans, le prestidigitateur royal avait, avec ses doigts habiles, substitué à la rude lettre de Dupin une épître tout humble, dans laquelle, protestant de sa fidélité de sujet, il acceptait sa nomination au titre de lieutenant général du royaume, et adjurait le roi d’abdiquer en faveur de son petit-fils. — La première question est : comment la fraude fut-elle découverte? A cela M. Louis-Blanc a répondu verbalement à un de ses amis : « M. Berryer, en se rendant plus tard à Prague auprès de Charles X, lui fit observer très-respeclueusement que sa majesté s’était jadis un peu trop hâtée avec son abdication ; sur quoi sa majesté, pour se justifier, exhiba la lettre que le duc d’Orléans lui avait écrite à cette époque, ajoutant qu’il s’était conformé à son conseil d’autant plus volontiers, qu’il avait reconnu en lui le lieutenant général du royaume. » C’est donc M. Berryer qui a vu la lettre, et sur l’autorité duquel repose toute l’histoire. Aux yeux des légitimistes cette autorité est suffisante, et elle l’est aussi pour les républicains, qui croient tout ce que la haine légitimiste invente contre Louis-Philippe. Nous en avons eu la preuve encore récemment, où une vieille donzelle mal famée forgea les fausses lettres que tout le

iU

monde connaît, et déjà, à cette occasion, M. Berryer se montra dans tout son éclat comme avocat de la falsification. Nous qui ne sommes ni légitimiste ni républicain, nous ne croyons qu’au talent de M. Berryer, à son organe sonore, à son enthousiasme pour les beaux-arts, pour les lettres, pour la musique, enfin pour tous les nobles jeux de l’esprit et du hasard; — mais il ne nous

fera pas croire aux anecdotes qu’il fait avaler à des gobe-

mouches républicains.

Quant à Louis-Philippe, nous avons assez souvent exprimé dans ces feuilles notre opinion à son égard. Il est un grand roi, bien qu’il ressemble plus à Ulysse qu’à Ajax, ce furieux- héros qui succomba d’une manière bien lamentable dans sa lutte avec l’inventif et calme favori de Minerve. Mais Louis-Philippe n’a pas escamoté comme un coquin la couronne de France , il devint roi par la nécessité la plus amère, je dirais presque par la disgrâce plutôt que par la grâce de Dieu, qui lui posa cette couronne d’épines sur la tête, dans un moment fatal et plein de terreur. Il a, à la vérité, joué tant soit peu la comédie, il n’a pas eu les intentions les plus sincères envers ses commettants, les héros de juillet, qui l’élevèrent sur le pavois; — mais ces derniers, avaient-ils des intentions tout à fait sincères envers lui, le duc d’Orléans? Ils le regardaient comme un simple pantin, et ils le placèrent sur le fauteuil rouge, dans la ferme croyance de pouvoir sans grand’peine le rejeter en bas, s’il ne se laissait pas assez souplement manier

LUTÈCE

avec les ficelles, ou s’il leur venait même à l’idée de donner la reprise de la vieille pièce, la république. Mais cette fois, comme je Fai déjà dit quelque part, ce fut la royauté elle-même qui joua le rôle de Junius Brutus, pour duper les républicains, et Louis-Philippe eut assez de finesse pour prendre le masque de la simplicité la plus moutonnière, pour se promener comme unhonnêle épicier à travers les rues de Paris avec son grand parapluie sentimental sous le bras, et pour serrer à droite cl à gauche les mains mal lavées des citoyens Créti et Pléti, en souriant toujours et en semblant toujours fort ému. Il jouait alors en effet un curieux rôle, et lorsque je vins à Paris peu de temps après la révolution de Juillet, j’eus encore souvent l’occasion d’en rire. Je me souviens très-bien de m’être rendu en hâte, aussitôt après mon arrivée, au Palais-Royal pour voir Louis-Philippe. L’ami qui m’y conduisit me raconta que le roi ne paraissait plus qu’à de certaines heures sur la terrasse, mais qu’auparavant, et jusque dans les dernières semaines, on avait pu le voir à toute heure, au prix de cinq francs. «Au prix de cinq francs! m’écriai-je tout étonné; est-il donc si bourgeoisement économe qu’il se montre pour de l’argent? —Non, mais on le montre pour de l’argent, et voici comment la chose se passe : il y a une société de claqueurs, de marchands de contre-marques, et d’autres gens de même farine, qui offrent à chaque étranger de lui montrer le roi pour cinq francs; ils vous proposent même que, si l’on voulait leur donner dix francs, on io

verrait élevant ses regards vers le ciel, et posant la main sur son cœur comme pour protester de la sincérité de ses sentiments; mais que si l’on y mettait vingt francs, on l’entendrait encore chanter la Marseillaise. Or, si l’on donnait à ces individus une pièce de cinq francs, ils poussaient des hourrah et de» cris d’allégresse sous les fenêtres du roi, et sa majesté paraissait sur la terrasse, s’inclinait et puis rentrait chez elle. Si on leur payait dix francs, ils criaient encore bien plus fort et gesticulaient comme des possédés quand le roi paraissait, qui alors, en signe d’émotion muette, élevait ses regards vers le ciei, et posait la main sur son cœur comme pour protester de la sincérité de ses sentiments. Mais les Anglais y dépensaient quelquefois vingt francs, et alors l'enthousiasme était porté à son comble : les maroufles criaient comme des enragés, et aussitôt que le roi paraissait sur la terrasse, ils entonnaient la Marseillaise et hurlaient d’une manière si effroyable que Louis-Philippe, peut-être seulement pour mettre fin à ce concert, s’inclinait, élevait ses regards vers le ciel, posait la main sur son cœur et chantait lui-même la Marseillaise. S’il battait aussi la mesure avec son pied, comme on pré-» tend, je ne saurais le dire. Je ne puis d’ ailleurs pas garantir la vérité de cette anecdote. L’ami qui me ia raconta est mort depuis sept ans; depuis sept ans il n’a pas menti. Ce n’est donc pas M. Berryer à l’autorité duquel je m’en rapporta.

LUTBCB.

Paris, le 1 novembre 1840.

Le roi a pleuré. Il a pleuré publiquement, sur son trône, entouré de tous les dignitaires du royaume, en face de toute la nation dont les représentants se trouvaient vis-à-vis de lui , et tous les princes étrangers représentés par leurs ambassadeurs ordinaires ou extraordinaires , et par leurs ministres plénipotentiaires , furent témoins de ce navrant spectacle. Le roi a pleuré ! c’est un événement désolant. Beaucoup de gens , toutefois, regardent ces larmes royales comme suspectes, et les comparent à celles du renard de la fable. Mais n’est-ce pas déjà assez tragique qu’un roi soit harcelé et tourmenté au point d’avoir recours à l’humide expédient des pleurs? Non, Louis-Philippe, l’Ulysse moderne , le royal souffre-douleur, n’a pas besoin de faire violence à son appareil lacrymal en pensant aux désastres dont il est menacé , et avec lui son peuple et tout l’univers.

On ne peut encore rien avancer de positif sur la disposition des esprits dans la Chambre. Et cependant tout dépend de là, aussi bien la tranquillité intérieure qu’extérieure de la France, et non-seulement de la France, mais du monde entier. S’il s’élève une discussion grave entre les notabilités bourgeoises de la Chambre et la

couronne , les chefs de file du radicalisme ne tarderont pas plus longtemps à provoquer une insurrection qui s’organise déjà en secret , et qui n’attend que l’heure où le roi ne pourra plus compter sur l’assistance de la chambre des députés. Tant que les deux parties ne font que se gourmander, sans pour cela rompre leur contrat de mariage, le renversement du gouvernement ne pourra point réussir , et c’est ce que savent très-bien les promoteurs du mouvement, voilà pourquoi iis rongent leur frein pour le moment, et se gardent de toute levée de boucliers intempestive. L’histoire de la France montre que chaque phase importante de la révolution eut des commencements parlementaires, et que les hommes de l’opposition légale donnèrent toujours au peuple plus ou moins distinctement le terrible signal. Grâce à cette participation , nous dirions presque cette complicité d’un parlement, l’interrègne de la force brutale n’est jamais de longue durée en France , et les Français sont bien plus à l’abri de l’anarchie que d’autres peuples dans l’état de révolution. Nous en avons eu la preuve dans les journées de Juillet, où le parlement, l’Assemblée législative, se changea en Convention exécutive. C’est encore à une telle transformation qu’on s’attend au pis aller.

1VTÈCE,

Paris, 42 novembre 1840.

La naissance du duc de Chartres est un appendice du discours de la couronne. « Pitié, cet enfantelet nu , » — dit Shakspeare. Et pour comble, l’enfantelet est un prince du sang, et partant destiné à subir les plus tristes épreuves , sinon même à porter sur sa tête la royale couronne de martyr ! Donnez-lui une nourrice allemande pour qu’il suce le lait de la patience. L intelligent enfant a compris tout de suite sa situation, et commence d abord à pleurer. D’ailleurs on le dit très-ressemblant à son grand-père. Ce dernier ne se connaît pas de joie. Nous ne lui envions point cette consolation , ce baume du cœur; combien n’a-t-il pas souffert dans les derniers temps! Louis-Philippe est le plus excellent père de famille, et justement ses soins exagérés du bonheur des siens l’ont tant de fois mis en collision avec les intérêts nationaux des Français. Justement parce qu il a des enfants et qu’il les aime , il nourrit aussi la tendresse la plus prononcée pour la paix. Les princes guerriers sont d’ordinaire sans enfants. La sensibilité pour la vie de famille et le bonheur domestique , qui prédomine en Louis-Philippe, est certainement honorable, et en tout cas cet exemple souverain exerce sur les mœurs 1 influence la plus salutaire. Le roi est vertueux dans le

goût le plus bourgeois , sa maison est la plus honnête de toute la France, et la bourgeoisie qui l’a élu pour son intendant général , a toujours des raisons suffisantes d’être contente de lui.

Tant que la bourgeoisie tiendra le gouvernail , aucun danger ne menace la dynastie actuelle. Mais qu’arriverat-il s’il s’élève des tempêtes, où des mains plus fortes voudraient saisir le gouvernail , tandis que la bourgeoisie craintive, dont les mains sont plus aptes à compter de l’argent et à tenir des livres, se tiendrait coi, et ferait défaut au roi en lui laissant à lui-même tout le soin de se tirer d’affaire? La bourgeoisie fera peut-être encore bien moins de résistance que n’en fit dans un cas pareil 1 ancienne aristocratie ; même dans sa faiblesse la plus pitoyable , dans son énervement par l’immoralité , dans sa dégénération par la courtisanerie, l’ancienne noblesse resta encore animée d’un certain point d’honneur inconnu à notre bourgeoisie, qui est devenue florissante par l’industrie, mais qui périra également par elle. On prophétise un autre 10 août à cette bourgeoisie, mais je doute que les chevaliers industriels du trône de Juillet se montrent aussi héroïques que les marquis poudrés de l’ancien régime, qui, en habits de soie et avec leurs minces épées de parade, s’opposèrent au peuple envahissant les Tuileries.

Les nouvelles qui nous parviennent du Levant sont très -attristantes pour les Français. L’autorité de la France est perdue en Orient, et deviendra la proie de

LUTÈCE

l’Angleterre et de la Russie. Les Anglais ont obtenu ce qu’ils voulaient, la prépondérance réelle en Syrie et la garantie de leur route commerciale pour les Indes : l’Euphrate, un des quatre fleuves du Paradis, deviendra une rivière anglaise, sur laquelle on naviguera en bateau à vapeur, comme à Ramsgate et a Margate, etc. dans Tower-street est le stetimboat-office où 1 on pisnd son billet; — à Bagdad, l’ancienne Babylone, on débarque et boit du porter et du thé. — Les Anglais protestent journellement dans leurs feuilles qu’ils ne veulent pas la guerre, et que le fameux traité de pacification n’avait pas le moins du monde pour but de léser les intérêts de la France, et de lancer sur le globe le brandon de la guerre. — Et pourtant il en était ainsi : les Anglais ont offensé mortellement les Français, et exposé le monde entier à une conflagration .générale, afin de gagner pour eux-mêmes quelques bénéfices mercantiles! Mais l’égoïsme n’a pourvu qu’au moment présent, et l’avenir lui prépare sa punition. Les avantages que la Russie a recueillis par le même traité ne sont pas, à la vérité, d’une espèce aussi sonnante, on ne peut les calculer et les encaisser aussi promptement, mais ils n’en sont pas moins d’un prix inestimable pour son avenir. Avant tout, l’alliance entre la France et l’Angleterre fut dissoute, par ce moyen, au plus grand profit de la Russie, qui tôt ou tard sera forcée d’entrer en lice avec une de ces puissances. Puis, du même coup, fut détruite la puissance de cet Égyptien qui , en se mettant à la tête

des musulmans, aurait été en état de protéger l’empire turc contre les Russes, qui le regardent déjà comme leur propriété. Peu leur importe aux Russes que les Anglais dévorent de plus en plus les Indes et qu’ils finissent même par s’emparer de la Chine : le jour viendra où ils seront forcés de lâchèr leur proie en faveur des Russes, qui se fortifient en Crimée, qui se sont déjà rendus les maîtres de la Mer Noire, et qui poursuivent toujours le même but : la possession du Bosphore, de Constantinople. C’est vers l’ancienne Byzance que sont dirigés les yeux avides de tous les Moscovites ; la conquête de cette ville est pour eux une mission non-seulement politique, mais aussi religieuse; et c’est du haut des rives du Bosphore que leur czar doit soumettre tous les peuples du globe à ce sceptre de cuir de Russie, qui est plus souple et plus fort que l’acier, et qu’on nomme le knout. Est-il vrai que Constantinople soit d’une telle importance universelle, et que la possession de cette cité pourrait décider du sort du monde? Un de mes amis me disait dernièrement : « A Rome se trouvent les clefs du royaume des deux, mais à Constantinople se trouvent les clefs de l’empire terrestre : qui s’en emparera régnera sur le monde entier. » Quelle terrible question que celle d’û-

lUTàCB.

Paris, 6 janvier 1844.

La nouvelle année commence, comme l’ancienne, avec la musique et la danse. Au grand Opéra résonnent les mélodies de Donizetti, avec lesquelles on remplit tant bien que mal le temps, en attendant qu’arrive le Prophète , c’est-à-dire l’ouvrage ainsi nommé de Meyerbeer. Avant-hier soir, mademoiselle Heinefetter débuta avec un grand et brillant succès. A l’Odéon, le nid des rossignols italiens, gazouillent plus tendrement que jamais Rubini qui vieillit, et Giulia Grisi, la prima donna éternellement jeune, cette fleur chantante de la beauté. Les concerts ont recommencé aussi dans les salle* rivales de MM. Herz et Erard, les deux célèbres artistes en bois. Celui qui ne trouve pas assez d’occasions de s’ennuyer dans ces établissements publics de Polyhymnia, peut aller bâiller à plaisir dans les soirées privées : là, un essaim de jeunes dilettanti qui donnent droit aux espérances les plus terribles, se font entendre sur tous les tons et sur toutes sortes d’instruments; M. Orfila chevrote de nouveau ses romances les plus impitoyables, de la mort-aux-rats chantée. Après la musique on présente de l’eau sucrée tiède et des glaces salées, et l’on danse. Les bals masqués aussi renaissent déjà au son des timbales et des trompettes, et comme

par désespoir, les Parisiens se précipitent dans le tourbillon bruyant des plaisirs. L’Allemand boit pour se débarrasser du fardeau accablant des soucis; le Français danse, la valse enivrante et le galop étourdissant. La déesse de la légèreté aimerait à chasser par ses jeux toute tristesse et tout sérieux de l’âme de ses favoris, les Parisiens, mais elle n’y réussit pas; dans les intervalles du quadrille, Arlequin chuchotte à l’oreille de son voisin Pierrot : « Pensez-vous que nous aurons à nous battre au printemps? » Même le vin de Champagne est impuissant et ne parvient qu’à griser les sens, l’esprit résiste à ses caresses, et parfois au milieu du plus joyeux banquet, les convives pâlissent, la parole expire sur leurs lèvres; ils se jettent l’un à l’autre des regards effrayés; — sur la muraille ils voient les mots : Sîane9 Thecel, Pfrares!

Les Français ne se dissimulent pas le danger de leur situation, mais le courage est leur vertu nationale. Et an bout du compte, ils savent à merveille que l’héritage de leurs pères, les biens politiques que ceux-ci ont conquis par leur intrépidité et leur bravoure guerrière, ne peut point être conservé par une indolente patience et une humilité chrétienne. Même Guizot, le ministre si décrié pour être trop indulgent envers l’étranger, n’est nullement disposé à maintenir la paix à tout prix. Il est vrai que Guizot oppose une résistance inébranlable aux agressions du radicalisme, mais je suis convaincu qu’il résisterait aussi résolûment à des empiétements tentés

LU TE CE

im

par les amis de l’absolutisme et de la hiérarchie. Je ne sais quel était le nombre des gardes nationaux qui proférèrent aux obsèques impériales les cris : à bas Guizot! mais je sais que la garde nationale, si elle comprenait ses propres intérêts, ferait acte de bon sens aussi bien que de gratitude, en protestant publiquement contre ces manifestations malencontreuses. Car la garde nationale n’est, après tout, que la bourgeoisie armée ; et justement celle-ci, menacée dans son existence politique à la fois par le parti intrigant de l’ancien régime et par les prédicants d’une république à la Babœuf, a trouvé en Guizot son défenseur naturel, qui la protège en même temps contre ses ennemis d’en haut et d’en bas. Guizot n’a jamais voulu autre chose que la domination de ces clauses moyennes, que par leur culture intellectuelle et leurs moyens matériels il croyait propres à diriger et à garantir les affaires de l’État. Je suis convaincu que si Guizot avait trouvé dans l’aristocratie française encore un élément de vie qui l’eût rendue capable de gouverner la France pour le bien du peuple et de l’humanité, Guizot serait devenu son champion le plus zélé et le plus désintéressé; je suis de la même manière convaincu qu’il combattrait pour le règne des prolétaires, avec une droiture plus sévère que M. de Lamennais et ses acolytes, s’il jugeait les basses classes assez mûres sous le rapport de l’éducation et des iumières pour manier les rênes de l’État. D’ailleurs il connaît trop bien l’histoire pour ne pas prévoir que le triomphe prématuré

ŒUV «IBS T&B HkWSï hiîINE.

des prolétaires ne serait que de courte durée et un malheur pour l’humanité, parce qu’en proie à une passion aveugle pour l’égalité ils détruiraient tout ce qui est beau et sublime sur cette terre, et exerceraient surtout contre l’art et les sciences leurs fureurs iconoclastes.

Paris, janvier 4844.

D se répand de plus en plus parmi les Français l’opinion que les trompettes de Bellone noieront ce printemps, dans leurs fanfares éclatantes, le tendre chant des rossignols, et que les pauvres violettes, écrasées sous le sabot des chevaux, exhaleront tristemem iour parfum au milieu des fumées de la poudre. Je ne puis nullement me ranger au même avis, et les plus douces espérances de paix nichent constamment dans mon cœur. Toutefois, il est possible que les corbeaux de mauvais augure aient raison ; les canons sont chargés, et il ne faut qu’une mèche imprudente, qui s’en approche trop, pour faire éclater une catastrophe. Mais si nous surmontons ce danger, et que même l’été brûlant se passe sans orage, alors je crois que l’Europe est pour longtemps à l’abri des tourmentes de la guerre, et que nous pourrons nous tenir assurés d’une paix prolongée et durable. Les embarras venus d’en haut seront alors aussi là-haut démêlés tranquillement, et la basse en-

LUTECE.

geance de la haine nationale, qui s est développée dans les couches inférieures de la société, sera refoulee dans sa fange par les convictions plus éclairées des peuples. C’est ce que n’ignorent pas les démons du bouleversement en deçà et au delà du Rhin, et de même que le parti radical en France, par crainte de la consolidation définitive du règne de la dynastie d’Orléans, appelle de tous ses vœux les vicissitudes de la guerre, qui donneraient du moins la chance d’un changement de gouvernement, de meme le parti subversif d outre-Rhin, principalement les soi-disant patriotes germaniques, prêche une croisade contre les Français, dans l’espoir de voir les passions déchaînées amener un état désordonné qui sorte de la routine moutonnière et favorise la réalisation d'un empire allemand uni et libre. Oui, la crainte de la puissance soporifique et énervante de la paix porta ces gens à la résolution désespérée de sacrifier le peuple français , comme ils s’expriment dans leur naïveté d’innocents. Nous divulguons, nous dénonçons publiquement cette arrière-pensée de nos compatriotes révolutionnaires, parce qu’un tel héroïsme nous paraît aussi insensé qu’ingrat, et parce que nous éprouvons une pitié inexprimable pour cette lourderie d ours, qui s imagine ê-tre plus matoise que tous les renards de la ruse ! O sotte espèce! je vous conseille de ne pas vous essayer dans la dangereuse branche de la finesse politique; montrez de la loyauté allemande et de la reconnaissance humaine, et ne vous figurez pas que vous pourrez vous

tenir sur vos propres pieds si la France succombe, ce seul appui que vous ayez sur terre !

Mais n attise-t-on pas aussi d’en haut les étincelles de la discorde? Je ne le pense pas, et il me semble que les imbroglios diplomatiques sont plutôt le résultat de Sa maladresse que d’une mauvaise volonté. Mais qui veut donc la guerre? L’Angleterre et la Russie pourraient, dès à présent, se déclarer satisfaites; — elles ont déjà gagné assez d avantages en pêchant en eau trouble. Pour l’Allemagne et la France, la guerre est aussi superflue que périlleuse; — les Français, il est vrai, aimeraient à posséder la frontière du Rhin, mais seulement parce qu ils sont sans elle trop peu à l’abri d’une invasion, et les Allemands n ont pas à craindre de perdre cette frontière tant qu’ils ne rompront pas eux-mêmes la p.Jr, Ni le peuple allemand ni le peuple français ne demande la guerre. Je n ai sans doute pas besoin de prouver que les rodomontades de nos don Quichotte du rétablissement de l’empire germanique, qui revendiquent à grand renfort de clameurs l’Alsace et la Lorraine, ne sont pas l’expression du paysan et du bourgeois allemands. Mais aussi le bourgeois et le paysan français, le noyau et la masse de la grande nation, ne demandent pas la guerre, vu que la bourgeoisie ne tend qu’aux exploitations industrielles, aux conquêtes de la paix, et que le campagnard se souvient encore très-bien à quel prix, à quel prix sanglant, lui reviennent les triomphes de la vanité nationale.

LUTÈCE

Les désirs belliqueux qui, depuis les temps des Gaulois, brûlaient et bouillonnaient impétueusement au cœur des Français, se sont a la longue passablement éteints, et combien peu la far or francese militaire domine maintenant chez eux, c’est ce qui se révéla aux obsèques de l'empereur Napoléon Bonaparte. Je ne puis me déclarer d’accord avec les correspondants de journaux de mon pays, qui ne virent dans le spectacle de ces funérailles merveilleuses que de la pompe et de l’ostentation. Ils n’avaient pas d’yeux pour les sentiments qui firent tressaillir, jusque dans ses profondeurs, le peuple français. Mais ces sentiments n’étaient pas ceux de l’ambition et de l’orgueil soldatesques, l’empereur victorieux n’était pas accompagné de ces jubilations de prétoriens, de cette bruyante frénésie de gloire et de pillage, dont l’Allemagne garde bonne souvenance, en pensant aux jours de l’Empire. Les anciens conquérants ont depuis disparu de la scène de la vie, et ce fut une génération toute nouvelle qui assistait aux funérailles de l’empereur. Elle était saisie, non pas d’une colère bouillante, mais bien plutôt d’une tendre et triste piété filiale, en contemplant ce catafalque doré, où gisaient ensevelies toutes les joies et les souffrances, toutes les glorieuses erreurs et les espérances flétries de leurs pères, pour ainsi dire l’âme de l’ancienne France. Là, il y eut plus de larmes muettes que de cris éclatants. Et puis, toute l’apparition était si fabuleuse, si féerique, qu’on en croyait à peine ses yeux, qu’on s’imaginait rêver. Car

ŒUVRES DE HENRI H El N Et

ce Napoléon Bonaparte qu’on voyait enterrer , avait depuis longtemps, aux yeux de la nation actuelle, passé dans le domaine de la tradition, auprès des ombres glorieuses d’Alexandre de Macédoine, de Jules César et de Charlemagne, et tout à coup, pendant une froide journée d hiver, il reparaît au milieu des vivants, sur un char d or, orné de Victoires d’or, char triomphal qui s’avance fantastiquement à travers les blancs brouillards du matin.

Mais ces brouillards s’évanouirent soudain comme par miracle, lorsque le convoi impérial arriva dans les Champs-Ëlysées. A ce moment, le soleil perça les sombres nuages et baisa pour la dernière fois son favori, versant des reflets roses sur les aigles impériales qui précédaient le convoi , et rayonnant comme avec tendresse et compassion sur les pauvres et rares débris de ces légions formidables qui avaient jadis conquis le monde au pas de charge, et qui maintenant, dans des uniformes vieillis, avec des membres débiles et des manières surannées, suivaient en chancelant le corbillard victorieux comme des parents en deuil. Ces invalides de la grande armée, soit dit entre nous, avaient l’air de caricatures , d’une satire sur la gloire , de couplets injurieux contre le triomphateur mort, comme les soldats romains en chantaient derrière le char de triomphe d’un César vivant.

La muse de l’histoire a gravé ces obsèques dans ses tablettes comme un fait remarquable; mais pour le temps actuel cet événement est de moindre importance, et

LUXE CE. l6i

fournit seulement la preuve que l’esprit de soldatesque ne prédomine plus chez les Français d’une façon aussi florissante que le proclame plus d’un fanfaron en deçà du Rhin, et que plus d’un niais au delà du Rhin le répète. L’empereur est mort. Avec lui s’est, éteint le dernier héros selon l’ancien goût , et le nouveau monde des épiciers respire à l’aise , comme débarrassé d un cauchemar brillant. Sur la tombe impériale s’élève une ère bourgeoise et industrielle , qui admire de tout autres héros , comme par exemple le vertueux Lafayette , ou James Watt, le filateur de colon.

Paris, 31 janvier 18.41.

Entre les peuples qui possèdent une presse libre , des parlements indépendants, enfin les institutions publiques d’un gouvernement constitutionnel, les mésintelligences tramées par les intrigues des courtisans et par les fauteurs de l’esprit de parti , ne peuvent persister à la longue. Seulement dans les ténèbres, la semence ténébreuse peut prospérer et dégénérer en une dissension irréparable. Comme de ce côté du détroit, de même de 1 autre côté, les voix les plus nobles ont exprimé la conviction, qu’une criminelle déraison, sinon une méchanceté liberticide, tâcha seule de troubler la paix du monde. Tandis que le gouvernement anglais, par le silence observé

*62 ŒUVRES DE HENRI HEINEe

dans le discours de la couronne, continue pour ainsi dire officiellement ses mauvais procédés envers la France, le peuple anglais proteste contre cette inconvenance par la bouche de ses plus dignes représentants , et accorde aux Français la plus franche satisfaction. Le discours de lord Brougham , dans le parlement à peine ouvert , a produit ici un effet très-conciliateur, et l’orateur peut se vanter à juste titre d’avoir rendu un grand service à toute l’Europe. Encore d’autres lords, même Wellington, ont prononcé de louables paroles , et ce dernier fut cette fois l’organe des véritables vœux et sentiments de sa nation. L’alliance annoncée des Français avec la Russie a ouvert les yeux à sa seigneurie , et le noble lord n’est pas le seul qui ait éprouvé cette illumination. Aussi dans nos contrées allemandes, les tories modérés parviennent à une intelligence plus sensée de leurs propres intérêts politiques, et leurs bouledogues, la meute tudesqne qui élevait déjà ses hurlements de chasse les plus joyeux, se voient tranquillement remettre en laisse par les grands veneurs que vous savez ; nos -champions d’un nationalisme gallophobe reçoivent l’injonction de ne plus aboyer contre la France. Mais quant à la terrible alliance entre les Français et les Russes, elle est sans doute encore loin de se conclure , et l’irritation contre les Anglais, même si elle était poussée au plus haut degré de haine, n’éveillerait guère en France de l’amour pour la Russie.

Non plus qu’à une alliance moscovite, je ne croîs

iU'fÈCE.

à une solution prochaine de l’inextricable question d’Orient. Au contraire, les affaires en Syrie s’embrouillent de plus en plus, et Méhémet-Ali y joue à ses ennemis bien des tours dangereux. Des bruits singuliers, mais pour la plupart contradictoires , circulent sur les ruses par lesquelles le vieux pacha s’efforce de reconquérir sa considération perdue. Son malheur est la superfinesse qui l’empêche de voir les choses sous leu? jour naturel. Il se prend dans les lacets de ses propres artifices. Par exemple , en captant les faveurs de la presse et en faisant trompeter en Europe toute sorte de nouvelles merveilleuses de sa puissance, il a gagné à la vérité la sympathie des Français qui estimèrent son alliance au-dessus de sa valeur 5 mais il fut par là aussi cause lui-même, que les Français, lui supposèrent des forces suffisantes pour résister sans leur assistance jusqu’au printemps. Voilà ce qui le ruina, non pas sa tyrannie, dont la Gazette d’ Augsbourg donna des peintures outrées. Le lion malade reçoit maintenant de chaque petit correspondant le coup de pied de l’âne. Le monstre n’est peut-être pas aussi mauvais que le prétendent, par dépit, les gens qu’il n’a pas corrompus, ou qu’il n’a pas voulu corrompre. Des témoins oculaires de ses actions généreuses assurent que Méhémel-Àli est personnellement gracieux et bon, qu’il aime la civilisation, et que c’est seulement l’extrême nécessité, l’état de guerre de ses pays, qui le force à ce système de concussion dont il afflige ses fellahs . Ces infortunés paysans du Nil forment en

effet, dit-on, un troupeau de misérables esclaves qui sont poussés au travail à force de coups de bâton et pressurés jusqu’au sang. Mais on ajoute que c’est la vieille méthode égyptienne, qui resta la même sous tous les Pharaons , et qui ne doit pas être jugée d’après nos modernes idées européennes. Le pauvre pacha pourrait réfuter l’accusation des philanthropes par les mêmes mots dont se servit notre cuisinière pour s’excuser de cuire les écrevisses vivantes dans de l’eau qu’elle faisait bouillir peu à peu. Elle s’étonna de ce que nous appelions ce procédé une cruauté inhumaine, et nous assura que les pauvres petites bêtes y étaient habituées de tout temps. — Lorsque M. Grémieux parla à Méhémet-Ali des horreurs judiciaires qui s’étaient passées à Damas, il le trouva disposé à admettre les réformes les plus salutaires, et si les événements politiques n’étaient pas intervenus avec trop d’impétuosité, le célèbre avocat aurait sans doute amené le pacha à introduire dans ses États la procédure criminelle européenne .

Avec la chute de Méhémet-Ali s’évanouissent aussi les fières espérances dont l’imagination mahométane, surtout sous les tentes du désert, se berçait avec tant de passion rêveuse. Là , Ali était regardé comme le héros destiné à mettre fin au faible gouvernement des Turcs à Stamboul, et à protéger efficacement l’étendard du prophète en s’emparant lui-même du califat. Et réellement cet étendard serait mieux gardé entre ses mains vigoureuses qu’entre les faibles mains du gonfalonier actuel de

1UTÈCE.

la foi mahométane qui , tôt ou tard , succombera sous les légions dangereuses et les machinations encore plus dangereuses du czar de toutes les Russies. Le fanatisme politique et religieux dont dispose l’empereur russe, l’autocrate du plus grand empire et en même temps le chef suprême de l’église gréco-orthodoxe, aurait pu rencontrer une résistance puissante dans l’empire régénéré des Moslim sous Méhémet-Ali ou quelque autre dynaste nouveau ; car un élément fanatique non moins impétueux serait entré en lice pour la conservation de la Turquie. Je parle ici du génie des Arabes qui n’est jamais mort entièrement, qui s’était seulement endormi dans la silencieuse vie des Bédouins, et qui souvent , comme en songe, porta la main sur son épée, quand quelque lion distingué faisait entendre au dehors son rugissement guerrier. — Ces Arabes fortifiés par le sommeil séculaire n’attendent peut-être qu’un grand appel prophétique pour s’élancer encore une fois hors de leurs brûlantes solitudes, aussi violemment que jadis aux temps de Mahomet. — Mais nous n’avons plus à les craindre comme autrefois , où nous tremblions devant les étendards du croissant, et ce serait plutôt un bonheur pour nous si Constantinople devenait maintenant 1 arène de leur fanatisme. Leur zèle religieux serait le meilleur boulevard contre les convoitises moscovites qui ne projettent rien de moindre que de s’emparer par le combat ou par l’astuce des clefs de la domination universelle sur les rives du Bosphore. Quelle puissance est déjà

concentrée dans les mains de l’empereur de Russie, qu il faut vraiment appeler modeste , en pensant avec combien d’arrogance d’autres se comporteraient à sa place ! Mais bien plus dangereuse que Porgueil du maître, est la morgue servile de son peuple, qui ne vit que par sa volonté, et qui, par une obéissance aveugle, croit se glorifier lui-même dans l’omnipotence sacrée de son souverain. L’enthousiasme pour le dogme eatholico-romain est usé, les idées de la Révolution ne trouvent plus que de tièdes croyants, et nous devons sans doute rechercher de nouveaux et frais fanatismes que nous puissions opposer à l’orthodoxie gréco-slave, impériale et absolue.

Ah ! que cette question d’Orient est terrible ! A chaque embarras elle nous présente sa face hideuse en grinçant les dents d’un air sarcastique. Si nous voulons dès à présent prévenir le danger qui nous menace de ce côté, nous avons la guerre ; si , au contraire , nous voulons rester spectateurs patients des progrès du mal, nous avons la certitude, d’un joug étranger. C’est un fâcheux dilemme. De quelque manière qu’elle se conduise, la pauvre vierge Europe — qu’elle reste prudemment éveillée près de sa lampe ou quelle s’endorme, en demoiselle fort imprudente, près de ia lampe prêle à s’éteindre — nul jour de joie ne l’attend.

lüTÈCE.

Paris, 13 février J84i.

Ils attaquent directement chaque question et la tiraillent en tous sens jusqu'au moment qu’elle soit ou résolue ou écartée comme insoluble. Tel est le caractère des Français , et leur histoire se développe pour cette raison comme un procès judiciaire. Quelle suite logique et systématique offrent tous les événements de la révolution française ! Dans cette démence il y eut en effet de la méthode, comme disait le vieux Polonius dans la tragédie de Hamlet. — Les historiographes qui, d’après l’exemple de Mignet, n’accordant que peu d’importance au hasard et aux passions humaines, représentent les faits les plus extravagants depuis 1789 comme le résultat d’une nécessité absolue — ■ cette école dite fataliste est en France tout à fait à sa place, et les livres des auteurs qui y appartiennent sont aussi vrais que faciles à comprendre. La manière de voir et de penser de ces écrivains, appliquée à l’Allemagne, produirait cependant des ouvrages d’histoire très-erronés et très-indigestes; car l’Allemand, par crainte de toute innovation dont les conséquences ne peuvent pas se déduire clairement, élude toute importante question de politique aussi longtemps que possible , ou tâche de lui trouver tant bien que mal un accommodement par des détours ; et pendant ce temps les questions s’amassent et s’embrouillent,

au point de former ce nœud inextricable qui doit à la fin , comme l'antique nœud gordien , être tranché par ie glaive. Le ciel me préserve de vouloir faire par ces mots un reproche au grand peuple allemand ! Ne sais-je pas que ce regrettable état de choses provient d’une vertu qui manque aux Français? Plus un peuple est ignorant, plus il se précipite aisément dans le courant de Faction • plus il est savant et réfléchi, au contraire, plus il sonde longtemps le flot qu’il passe au gué à pas prudents, s’il ne s’arrête pas tout à fait au bord , hésitant à cause des bas-fonds qu’il pourrait rencontrer, ou à cause de l’humidité malsaine qui serait capable de lui causer un dangereux rhume national. Au bout du compte, peu importe que nous ne progressions de la sorte que lentement, ou que nous perdions même par nos temps d’arrêt quelques petits siècles, car l’avenir appartient au peuple allemand, et un avenir très-long et de grande importance. Les Français agissent si vite et profitent du temps présent avec tant de précipitation , parce qu’ils pressentent peut-être que le crépuscule du soir approche pour eux : ils accomplissent en hâte la tâche de leur journée. Mais leur rôle est toujours assez beau, et les autres peuples ne forment que l’honorable public qui assiste en spectateur à la comédie d’État jouée par le peuple français. Parfois, il est vrai, ce public éprouve la tentation de manifester un peu haut sou approbation ou son blâme, ou bien même de monter sur la scène et de jouer un rôle dans la pièce; mais les Français, les

LüTÈCE.

comédiens ordinaires du bon Dieu , restent toujours les acteurs principaux du grand drame universel, qu’on leur lance à la tête des couronnes de laurier ou des pommes cuites. « C’en est fait de la France » — avec ces mots, plus d’un des correspondants de journaux d’outre-Rhin à Paris commence ses articles, et il prophétise la ruine de la Jérusalem moderne ; il alimente cependant luimême sa piteuse existence en écrivant des rapports sur ce que les Français si déchus font et entreprennent, journellement, et ses commettants respectifs, les rédacteurs de journaux allemands, ne pourraient remplir leurs colonnes pendant trois semaines sans correspondances de Paris. Non , la France n’est pas encore finie, mais — comme tous les peuples , comme le genre humain lui-même — elle n est pas éternelle, elle a peutêtre déjà passé sa période d’éclat, et il s opère dans ce moment en elle un change. \ent qu’on ne saurait nier : sur son front uni se répandent quelques rides, sa tête légère commence à grisonner, elle se penche soucieuse et ne s’occupe plus exclusivement du jour présent — elle pense aussi au lendemain.

Le vote de la Chambre, sur les fortifications de Paris, marque une époque de transition dans 1 esprit de la nation française. Les Français ont beaucoup appris dans les derniers temps ; ils ont perdu par là toute envie de se jeter aveuglément dans des aventures sur le péi illeux sol étranger. Ils préfèrent maintenant se retrancher chez eux contre les attaques éventuelles des voisins. Sur

lu

la tombe de l’aigle impérial, l’idée leur est venue que le coq pacifique de la royauté bourgeoise n’est pas immortel. La France ne vit plus dans l’audacieuse ivresse de sa prépondérance invincible : elle a été dégrisée , comme un héros de carnaval le mercredi des Cendres, par la conscience de sa vulnérabilité, et, hélas! celui qui pense à la mort est déjà à demi décédé ! Les fortifications de Paris sont peut-être le cercueil gigantesque que, par un noir pressentiment, le géant décréta de préparer pour lui-même. Cependant un bon laps de temps pourra encore se passer avant que son heure suprême ne sonne , et il serait capable d’asséner auparavant les coups les plus mortels à plus d’un présomptueux de taille moins grandiose. En tout cas, si le jour venait où ce géant dût succomber — que les dieux ne fassent jamais arriver ce jour maudit ! — le fracas de sa chute ferait trembler la terre ; et bien plus terriblement que pendant la vie , le colossal fantôme du défunt tourmenterait ses ennemis par sa mission posthume. Je suis persuadé que , si l’on détruisait Paris , ses habitants se disperseraient dans tout l’univers, comme autrefois les Juifs, et ils répandraient ainsi encore plus efficacement la semence de la transformation sociale.

Les fortifications de Paris sont l’événement le plus grave de notre temps, et les hommes qui ont voté dans la Chambre des députés pour ou contre cette œuvre prodigieuse, ont exercé sur l'avenir la plus grande influence. A cette enceinte continue, à ces forts détachés, se relie

LUTÈCE. lli

désormais le sort de la nation française. Ces constructions avanceront-elles l’établissement de la liberté ou de la servitude? sauveront-eîies Paris d’une surprise ennemie ou l’exposeront-elles impitoyablement au droit dévastateur de la guerre? Je l’ignore, car je n’ai ni siège ni voix au conseil des dieux. Mais je sais que les Français se battraient parfaitement bien, s’ils devaient un jour défendre Paris contre une troisième invasion. Les deux invasions antérieures n’auraient servi qu’à accroître la fureur de la résistance. Je doute, pour de bonnes raisons, que Paris, s’il eût été fortifié, ait pu résister les deux premières fois, comme on l’a prétendu dans la Chambre. Napoléon , affaibli par toutes sortes de victoires et de défaites, n’était pas en état d’opposer à l’Europe envahissante les moyens magiques de cette idée qui « fait sortir des armées du sol eû le frappant du pied » ; il n’avait plus assez de force pour rompre les liens avec lesquels il avait lui-même garrotté cette idée; ce furent les alliés qui , à la prise de Paris, mirent en liberté cette idée enchaînée. Les libéraux et les idéologues français n’agirent point du tout en imbéciles ou en insensés lorsqu’ils se refusèrent à assister et à défendre l’empereur en détresse , car celui-ci était pour eux bien plus dangereux que tous ces héros étrangers qu’à la fin on comptait apaiser avec de l’argent et des phrases de politesse, et qui durent s’en retourner en effet, ne laissant derrière eux qu’un faible concierge couronné dont il y avait également espoir de se débar-

rasser avec le temps, comme on le fit en juillet 1830, où l’idée dont nous parlons, l’idée de la révolution, fut de nouveau installée à Paris. C’est la puissance de cette idée qui ferait tête à une troisième invasion, et profitant des leçons amères de l’expérience, la Révolution ellemême ne dédaigne pas maintenant de se protéger aussi par des remparts matériels.

Ici nous rencontrons la dissidence qui règne actuellement parmi les hommes du parti radical au sujet des fortifications de Paris, et qui provoque les débats les plus passionnés. On sait que la fraction républicaine représentée par le National a défendu le plus activement le projet de loi concernant les fortifications. Une autre fraction, que je serais tenté d’appeler la gauche des républicains, s’élève contre ce projet avec la colère la plus violente; et comme elle ne possède dans la presse qu’un petit nombre d’organes, la lîevae du Progrès est jusqu’à présent le seul journal où elle ait pu se prononcer. Les articles qu’on y trouve sont sortis de la plume de Louis Blanc. A ce que l’on me dit, M. #Arago s’occupe aussi d’un écrit sur le même sujet. Ces républicains repoussent la pensée que la Révolution ait à recourir à des boulevards de pierres et de briques, ils y voient un affaissement des moyens moraux de défense, un relâchement de l’ancienne énergie magique de la volonté, et ils aimeraient mieux décréter la victoire, comme la Convention de puissante mémoire, que de prendre des mesures de garantie contre la défaite. Ce

LUTÈCE

sont en effet les traditions du comité du salut public qui occupent la pensée de ces gens, tandis que les messieurs du National ont plutôt devant l’esprit les traditions de l’empire. Je viens de dire les messieurs du National , car c’est le sobriquet dont les honorent leurs antagonistes qui s’intitulent citoyens. Dans le fend, les deux fractions sont également terroristes, seulement les messieurs aimeraient mieux opérer par le canon , les citoyens par la guillotine. Il est facile de comprendre que les premiers aient conçu une grande sympathie pour un projet de loi, en vertu duquel la Révolution, dans un temps difficile , pourrait revêtir un caractère purement militaire, de sorte que le canon serait en état de dicter la loi à la guillotine ! Voilà comment je m’explique le zèle, autrement inexplicable, que 1 e National a déployé à l’appui des fortifications de Paris.

Chose singulière! cette fois le National , le roi et Thiers se réunirent dans le désir le plus ardent pour le même objet. Et cependant cette réunion est très-naturelle. Ne calomnions aucun des trois par la supposition d’arrière-pensées d’intérêt personnel ! Quelques propensions individuelles qui soient ici en jeu , tous les trois n’en ont pas moins agi avant tout dans l’intérêt de la France, Louis-Philippe aussi bien que Thiers et les messieurs du National. Mais, comme je l’ai dit, des propensions personnelles étaient en jeu. Louis-Philippe, l’ennemi déclaré de la guerre , de la destruction, est un amateur de construction tout aussi passionné , il aime

ÎO.

il A

tout ce qui fait mettre en mouvement la truelle et le marteau, et le plan des fortifications de Paris flattait sa passion naturelle. Mais Louis-Philippe est en même temps , bon gré mal gré , le représentant de la Révolution, et partout où celle-ci est menacée, sa propre existence se trouve en péril. Il faut qu’à tout prix il se maintienne à Paris ; car si les potentats étrangers s’emparaient de sa capitale, sa légitimité ne le protégerait pas aussi inviolablement que ces rois par la grâce de Dieu qui, en quelque endroit qu’ils se trouvent, forment le centre de leur royaume. Et si Paris tombait entre les mains des républicains , par suite d’une révolte , les puissances étrangères viendraient peut-être investir cette ville avec des forces armées, mais ce ne serait probablement pas pour essayer une restauration en faveur de Louis-Philippe qui, en juillet 1830, devint roi des Français, non parce que Bourbon, mais quoique Bourbon! Voilà ce que sent le fils de Laërte, et voilà pourquoi il se retranche dans son Ithaque. D’ailleurs la ferme croyance du roi est que ces fortifications sont nécessaires pour la France, et avant tout il est patriote comme tout roi l’est, même le plus mauvais.

L’amour de la patrie étant regardé par les Français comme la plus haute vertu, ce fut une méchanceté trèsefficace des ennemis du roi de faire suspecter ses sentiments patriotiques au moyen de fausses lettres. Oui, ces fameuses lettres sont en partie falsifiées, en partie tout à fait fausses, et je ne conçois pas comment beau-

tüTÈCE.

coup d’honnêtes gens, parmi les républicains, ont pu croire un instant à leur authenticité. Mais ces gens sont toujours les dupes des légitimistes, qui forgent les armes dont les premiers se servent pour attenter à la vie ou à la réputation du roi. Le républicain est toujours prêt à risquer sa vie dans une coupable entreprise; mais il n’est que l'instrument aveugle des inventions de certaines personnes qui pensent et calculent pour lui : on peut, dans le vrai sens du mot, dire des républicains qu’ils n’ont pas inventé la poudre avec laquelle ils tirent sur le roi.

Oui, quiconque en France possède et comprend le sentiment national, exerce un charme irrésistible sur les masses, et peut les conduire et les pousser à son gré, leur soutirer leur dernier sou ou la dernière goutte de leur sang. C’était là le secret de Napoléon, et son historien Thiers l’a appris de lui , appris avec le cœur, non avec la simple raison ; car le sentiment seul comprend le sentiment. Thiers est véritablement pénétré du sentiment national français, et quand on sait cela, on comprend toute sa force et son impuissance , ses erreurs et ses avantages, sa grandeur et sa petitesse, ainsi que ses titres à une immortalité d’une plus ou moins longue durée. Ce sentiment national explique tous les actes de son ministère : là , nous rencontrons la translation des cendres impériales , la glorieuse apothéose de l’héroïsme, à côté de la pitoyable justification de ce pitoyable consul de Damas qui prêta la main à des hor-

reurs judiciaires , mais qui était un représentant de b. France; là, nous rencontrons l’étourderie des cris de colère et d’alarme poussés au moment que le traité de Londres fut divulgué et la France offensée, et puis l’activité réfléchie de l’armement général , et cette résolution colossale de la fortification de Paris. Oui, c’est Thiers qui commença cette dernière, et qui depuis cette époque, conquit encore dans la Chambre la loi définitive en faveur de cette entreprise. Jamais il ne parla avec une plus grande éloquence, jamais il ne remporta avec une tactique plus habile une victoire parlementaire. C’était une bataille, et dans le dernier moment l’issue de la mêlée fut très-douteuse; mais, avec son regard perçant de grand capitaine, le général Thiers découvrit vite le danger qui menaçait la loi, et un amendement improvisé décida l’affaire. C’est à lui que revient l’honneur de la journée.

Un assez grand nombre de personnes attribuèrent à des motifs d égoïsme le zele que Thiers déploya pour le projet de loi. Mais en réalité le patriotisme prédominait en lui, et je le répète, M. Thiers est imbu de ce sentiment. II est tout à fait l’homme de la nationalité, mais non de la Révolution, dont il recherche volontiers la maternité. A la vérité, la filiation est réelle, il est le fils de la Révolution, mais on ne doit pas en inférer qu’il éprouve de fortes sympathies pour sa mère. M. Thiers aime avant tout sa patrie, et je crois qu’il sacrifierait à cette affection tous les intérêts maternels. Il a sans doute

LUTÈCE

depuis longtemps senti s’attiédir son enthousiasme pout tout le tohu-bohu de la liberté, qui ne résonne plus en son âme que semblable à un écho lointain. Comme historien il a pris part en esprit à toutes les phases de la révolution, comme homme d’État il eut à combattre et à lutter journellement contre le mouvement subversif, et souvent peut-être la mère a été très-incommode, très-fâcheuse à ce fils de la Révolution : car il n’ignore point que la vieille serait capable de faire couper la tête à son chéri. En effet, elle n’est pas d’un naturel doux et endurant; un Berlinois dirait qu’elle n’a pas de gemüth. Quand de temps à autre on voit messieurs ses fils la traiter un peu durement, il ne faut pas oublier qu’elle-même, la bonne vieille, n’a jamais montré une tendresse bien constante pour sa progéniture, et qu’elle a toujours assassiné les meilleurs de ses enfants. Comme il y a des enfants terribles, il y a aussi des mères terribles; et vous, maman, vous êtes de ce nombre !

Paris, le 31 mars 1841.

Les débats dans la Chambre des députés sur la propriété littéraire sont très-peu satisfaisants. Mais c’est en tout cas un signe remarquable de notre temps, que la société actuelle, basée sur le droit de propriété, voudrait accorder aussi aux esprits une certaine participa-

tion à ce privilège de possession, par un sentiment d’équité, ou peut-être aussi comme moyen de corruption ! La pensée peut-elle devenir propriété? La lumière est-elle la propriété de la flamme, ou même de îa mèche d’une bougie? Je m’abstiens de tout jugement sur une pareille question, et je me réjouis seulement de ce que vous voulez octroyer à la pauvre mèche qui se consume en brûlant, une petite gratification pour son grand mérite d’illumination désintéressée !

On parle ici moins qu’on ne le supposerait, du sort de Méhémet-Ali ; cependant il me semble qu’il règne secrètement dans les cœurs une compassion sincère pour l’homme qui s’est trop confié en l’étoile de la France. La considération des Français s’efface en Orient, et cette perte réagit désavantageusement sur leurs rapports occidentaux; les étoiles auxquelles on ne croit plus, pâlissent. — Lorsque les différends américains prirent une tournure inquiétante, les Anglais se mirent à poursuivre activement l’arrangement de la question de succession égyptienne. La France aurait alors eu beau jeu pour agir en faveur du pacha; mais le ministère paraît n’avoir rien fait pour sauver son allié le plus fidèle.

Ce ne sont cependant pas les différends américaine seuls qui poussent les Anglais à terminer aussitôt que possible la question de succession égyptienne, et à remettre ainsi la diplomatie française en état de prendre part aux délibérations et aux résolutions des grandes puissances de l’Europe. La question des Dardanelles se

LUTÉCE,

présente de plus en plus menaçante, et exige une prompte décision. Pour cette affaire, le gouvernement britannique compte sur l’appui du cabinet français dans les conférences avec les autres États, parce qu’en cette occasion les intérêts des deux pays concordent, vis-à-vis de la Russie.

Oui, la question dite des Dardanelles est de la plus haute importance, non-seulement pour les grandes puissances européennes, mais pour nous tous, pour le plus petit comme pour le plus grand, pour la principauté liliputienne de Reuss-Schleiz-Greiz aussi bien que pour la toute-puissante Autriche, pour le plus humble savetier comme pour le plus opulent fabricant de cuir; car le sort du monde entier est ici en question, et cette question doit être vidée sur les Dardanelles, n’importe de quelle manière. Tant que cette solution n’aura pas eu lieu, l’Europe languira sous l’influence d’un mal secret, qui ne lui laisse pas de repos, et qui à la fin éclatera, par une catastrophe d’autant plus terrible qu’elle sera plus tardive. La question des Dardanelles n’est qu’un symptôme de la question d’Orient elle-même, de la question de succession turque, ce mal fondamental dont nous sommes atteints, cette matière morbifique qui fermente dans le corps d’Etat européen, et qui malheureusement ne pourra être extirpé que par le tranchant du glaive. Quand même ils s’entretiennent de choses toutes différentes ? tous les puissants monarques regardent du coin de l’œil vers les Dardanelles ers la sublime Porte-,

la vieille Byzance, Stamboul, Constantinople, — le fléau a bien des noms. Si le principe de la souveraineté du peuple était sanctionné dans le droit public européen, l’écroulement de l’empire ottoman ne pourrait pas être aussi dangereux pour le reste du monde, parce qu’alors, dans l’empire dissous, les peuples isolés éliraient bientôt eux-mêmes leurs chefs d’Etat particuliers, et continueraient de se faire gouverner aussi bien que possible. Mais dans la plus grande partie de l’Europe règne encore le dogme de l’absolutisme, d’après lequel pays et peuple sont la propriété du prince, propriété qu’on peut acquérir par le droit du plus fort, par Vultima ratio regis, le droit peu canonique du canon. — Il n’y a donc rien d’ étonnant, qu’aucun des potentats eui'opéens ne veuille permettre aux Russes d’absorber le grand héritage, et que chacun désire avoir son morceau du gâteau orien tal; chacun se sentira venir l’eau à la bouche, en voyant les barbares du Nord faire bombance, et le plus mince principicule de l’Allemagne réclamera tout au moins un pour-boire. Voilà les instigations de la nature humaine, à cause desquelles la chute de la Turquie deviendra nécessairement pernicieuse pour tout l’univers. Quant aux motifs politiques, pour lesquels surtout l’Angleterre, la France et l’Autriche ne peuvent point laisser la Russie s’établir à Constantinople, ils sautent aux yeux du moindre collégien.

L’explosion d’une guerre qui est dans la nature des choses, se trouve cependant ajournée pour le moment.

tüTËCE,

ISi

Les politiques à courte vue, qui n’ont recours qu’aux palliatifs, se sentent tranquillisés et espèrent des jours de paix sans trouble. Principalement nos financiers voient de nouveau les choses sous un jour rose des plus charmants. Même le plus éminent d’entre eux paraît s’abandonner à une semblable illusion, mais non pas à toute heure. M. de Rothschild qui depuis quelque temps avait l’air un peu souffrant, est rétabli entièrement, et a une mine de santé superbe. Les augures de la Bourse, qui s’entendent si bien à déchiffrer la physionomie du grand baron , nous assurent que les hirondelles de la paix nichent dans son sourire, que toute appréhension de guerre a disparu de son visage, qu’il sent bon, qu’on n’aperçoit plus dans ses yeux le moindre éclair d’un prochain orage, et qu’en conséquence l’épouvantable ouragan avec son tonnerre de canons s’est tout à fait dissipé. Même les éternuements du baron, ajoutent-ils. expriment la paix. Il est vrai, la dernière fois que j’eus l’honneur de présenter mes réspects à M. de Rothschild, il rayonnait du plus ravissant bien-être, et sa bonne humeur débordait presque en poésie; car en de tels moments, comme je vous l’ai déjà raconté, M. le baron a l’habitude d’épancher en rimes le torrent de son humour. Je trouvai qu’il réussissait cette fois tout particulièrement à rimer; seulement au mot Constantinople il ne savait trouver de rime, et il se grattait la tête, comme font tous les poètes quand la rime leur manque. Étant moi-même un tant soit peu poète, je pris la liberté de

proposer à mon confrère en Apollon, M. de Rothschild, de dire Constantinopolis , au lieu de Constantinople , et de rimer ce mot à Métropolis , en disant par exemple: Constantinopolis , la future métropolis des Russes. Mais cette rime parut déplaire extrêmement à M. le baron ; il prétendit que l’Angleterre ne la permettrait jamais, et qu’il pourrait en résulter une guerre européenne, qui coûterait au monde beaucoup de sang et de larmes, et à lui-même beaucoup d’argent.

M. de Rothschild est en effet le meilleur thermomètre politique ; je pourrais dire que sous ce rapport il possède, pour indiquer le beau et le mauvais temps, un talent aussi naturel et aussi infaillible que la grenouille, mais cette comparaison pourrait être regardée comme trop peu respectueuse. Et certes ! il faut avoir du respect pour cet homme, ne fût-ce qu’à cause du respect qu’il inspire cà la plupart des personnes qui l’approchent. J’aime surtout à lui faire visite dans ses bureaux de banque, où j’ai l’occasion d’observer combien les hommes de toutes les classes et de toutes les religions, les Gentils autant que les Juifs, s’inclinent, se baissent et se prosternent devant lui. Cela courbe et lord son échine, mieux que les plus habiles acrobates ne sauraient le faire. J’ai vu des gens qui, en approchant le grand baron, tressaillaient comme s’ils touchaient une pile de Yolta. Déjà, devant la porte de son cabinet, beaucoup sont saisis d’un frisson de vénération, tel que Moïse le sentit jadis sur la montagne du Horeb, en

LÜTÈCE.

s'apercevant que son pied reposait sur un sol sacré. De même que Moïse ôta aussitôt ses souliers, de même plus d’un courtier ou agent de change, qui ose mettre le pied dans le cabinet particulier de M. de Rothschild, ôterait volontiers ses bottes avant d’entrer, s’il ne craignait que scs pieds déchaussés ne sentissent encore plus mauvais, et que cette émanation fétide n’incommodât M. le baron. Ce cabinet particulier est en effet un lieu remarquable, qui éveille des pensées et des sentiments sublimes, comme l’aspect de l’Océan, comme celui du ciel étoilé, ou celui des grandes montagnes ou des grandes forêts : nous y voyons combien l’homme est petit, et combien Dieu est grand ! Car l’argent est le Dieu de notre époque, et Rothschild est son prophète.

Lorsqu’un jour je voulus me rendre chez M. de Rothschild , un domestique galonné traversa justement le corridor portant le vase de nuit de M. le baron, et je vis un agioteur de la Bourse, qui passait dans le mémo instant, tirer respectueusement son chapeau devant le puissant pot. C’est jusqu’à une telle dévotion que va le respect de certaines gens. Je me notai le nom de cet homme révérencieux, et je suis sûr qu’avec le temps il deviendra millionnaire. Quand je racontai un jour à M11” que j’avais dîné en famille avec M. de Rothschild dans un des appartements intérieurs de ses bureaux de banque, il joignit ses mains d’étonnement, me disant que j’avais goûté un honneur qui n’avait été accordé jusqu’alors qu’aux Rothschild du sang ou tout au plus à

quelques princes souverains, et qu’il achèterait lui-même volontiers cet honneur au prix d’une moitié de son nez. Je ne puis m’empêcher de faire remarquer que le nez de M***, même en s’amoindrissant de moitié, garderait encore une longueur suffisante.

Les bureaux de M. de Rothschild sont très-étendus; c’est un labyrinthe de salles, une caserne de la richesse. La pièce où le baron travaille du matin au soir — il n’a pas d’autre chose à faire que de travailler — a été dernièrement beaucoup embellie. Sur la cheminée se trouve placé à présent le buste en marbre de l’empereur François d’Autriche, avec qui la maison de Rothschild a fait le plus d’affaires. M. le baron a d’ailleurs, par un sentiment d’amitié, l’intention de faire confectionner les bustes de tous les princes d’Europe qui ont contracté leurs emprunts par l’intermédiaire de sa maison, et cette collection de bustes de marbre formera une Walhalla bien plus grandiose que la Walhalla consacrée aux illustrations allemandes, que le roi Louis de Bavière a élevée à Ratisbonne. Je ne sais si M. de Rothschild célébrera les héros de sa Walhalla en vers rimes, ou dans le style lapidaire sans rime ni raison de sa majesté bavaroise.

LÜTÈCE,

Paris, le 20 avril 1841.

Le salon de cette année n’a révélé qu’une impuissance bariolée. On croirait presque que c’en est fait dans ce pays de la renaissance des arts plastiques qu’on y attendait; ce ne fut pas un nouveau printemps, mais une déplaisante arrière-saison des beaux-arts. Immédiatement après la révolution de Juillet, la peinture, la sculpture et même l’architecture prirent un joyeux essor; mais les ailes n’étaient qu’extérieurement attachées, et le vol artificiel fut suivi d’une chute déplorable. Seulement l’art cadet, la musique, s’était élevé avec une force nouvelle et originale. A-t-il déjà atteint le zénith de sa carrière lumineuse? S’y maintiendra-t-il longtemps? ou redescendra-t-il promptement? Voilà des questions auxquelles une génération future pourra seule répondre. Mais en tout cas il est probable que notre époque sera inscrite de préférence dans les annales de l’art comme la période la plus brillante de la musique. Avec la spiritualisation continue du genre humain, le développement des arts marche constamment de front. Dans les premiers âges du monde, l’architecture dut nécessairement être seule dominante, en exprimant seulement la grandeur matérielle, comme nous en voyons des manifestations, par exemple chez les Égyptiens. Plus tard, nous remarquons chez les Grecs la période florissante de la

sculpture, et celle-ci indique déjà une subjugation extérieure de la matière : l’esprit cisela dans la pierre une immatérialité à demi conçue dans ses pressentiments. Mais l’esprit vint à trouver la pierre bien trop dure pour ses besoins toujours croissants de révélation morale, et il choisit la couleur, l’ombre colorée, pour représenter un monde d’amour et de souffrance, à la fois illuminé et crépusculaire. C’est alors que naquit la grande époque de la peinture, qui se déploya avec tant d’éclat à la fin du moyen âge. Avec les progrès de l’esprit vers la consdence de lui-même, tout talent plastique disparaît chez les hommes; même le sens de la couleur, qui est encore lié par des contours déterminés, s’efface à la fin, et la spiritualité perfectionnée, la pensée abstraite, imagine des sons et des accords pour exprimer ou plutôt pour bégayer une sublimité de sentiments, qui n’est peut-être rien autre que la dissolution de tout le monde corporel : la musique pourrait bien être le dernier mot de l’art, comme la mort est le dernier mot de la vie.

J’ai communiqué ici cette courte observation, afin d’indiquer pourquoi la saison musicale m’effraie plutôt qu’elle ne me réjouit. Le fait qu’on se noie pour ainsi dire à Paris dans des flots de musique, qu’il n’y a presque pas une seule maison où l’on puisse se sauver comme dans une arche de Noé devant ce déluge sonore, enfin que le noble art musical inonde notre vie entière ; — ce fait est pour moi un signe inquiétant, et j’en ressens parfois un déplaisir qui dégénère en injustice grondeuse

tUTÈCE.

envers nos grands maestri et virtuoses. Dans cette disposition d’esprit, il ne faut point s’attendre de ma part à un panégyrique trop chaleureux en faveur de l’artiste que le beau monde de Paris, et surtout le monde hystérique des dames, entoure dans ce moment d’hommages enthousiastes et d’acclamations frénétiques, et qui est en effet un des plus notables représentants du mouvement musical. Je parle de Franz Liszt, l’illustre pianiste. Oui, cet incomparable virtuose est de nouveau à Paris, et y donne des concerts qui exercent un charme vraiment fabuleux. A côté de lui s’éclipsent tous les autres pianistes, à l’exception d’un seul, Chopin, le Raphaël du piano forté. En effet, à l’exception de ce musicien unique, tous les pianistes que nous avons entendus cette année dans d’innombrables concerts, ne sont / tout simplement que des pianistes, ils brillent par la d ex-/ térité avec laquelle ils manient le bois tendu de cordes^ tandis que chez Liszt on ne pense plus à la difficulté vaincue, l’instrument disparaît et la musique se révèle, Sous ce rapport, Liszt a fait les progrès les plus mer- j veilleux, depuis que nous l’entendîmes pour la dernière j fois. A cet avantage il joint un calme, que nous regret- 3 lions auparavant de ne pas trouver en lui. Alors, quand il jouait, par exemple, un orage sur le piano, nous voyions les éclairs sillonner son propre visage, ses membres branlaient comme agités par la tempête, et sa longue chevelure flottante dégouttait pour ainsi dire de l’averse exprimée. Mais maintenant, quand il joue même l’oura-

gan le plus effroyable, il plane lui-même tranquillement au-dessus de la tourmente, comme le voyageur placé sur la cime d’une montagne des Alpes, pendant qu'un orage se décharge dans la vallée : les nuages s’étendent bien en bas sous lui; les éclairs se tortillent comme des serpents à ses pieds, et il élève sa tête souriante dans l’éther azuré.

Malgré l’originalité de son génie, Liszt rencontre ici à Paris une opposition consistant pour la plupart en musiciens sérieux qui présentent le laurier à son rival Thalberg, le pianiste impérial de Vienne. — Liszt a déjà donné deux concerts, où, contrairement à toute habitude, il a joué tout seul, sans la coopération d’autres artistes. Il prépare maintenant un troisième concert, au profit du monument de Beethoven. Ce compositeur doit en effet convenir plus que tout autre au goût d’un Liszt. Beethoven surtout pousse l’art spiritualiste jusqu’à cette agonie mélodieuse du monde des réalités, jusqu’à cette annihilation de la matière, qui me donne des frissons, je ne puis m’en cacher, quoique mes amis secouent la tête aussitôt que je leur fais un semblable aveu. C’est une circonstance très-significative âmes yeux, que Beethoven soit devenu sourd vers la fin de sa vie, de manière que même le monde invisible des sons n’avait plus pour lui aucune réalité sensible. Les sons qui vivaient encore en son esprit, n’étaient plus que des souvenirs, des spectres de sons éteints, et ses dernières productions portent au front un cachet de mort qui fait frémir.

LUTÈCE

Moins tristement que par la musique de Beethoven, je fus impressionné par un de ses soi-disant amis, l’ami de Beethoven, titre sous lequel il se produisit partout à Paris, je crois même sur ses cartes de visite. C’était une longue perche noire, avec une cravate d’une blancheur effroyable, et une mine de croque-mort. Cet ami de Beethoven fut-il en effet son Pylade? ou bien comptait-il parmi le nombre des simples connaissances qu’un homme de génie aime parfois à fréquenter avec d’autant plus de plaisir que ces gens-là sont plus insignifiants, et qu’ils ont un verbiage plus prosaïque, qui lui offre une récréation après de fatigants essors poétiques? En tout cas, nous vîmes dans cet exemple un nouveau genre d’exploitation du génie, et les petits journaux raillèrent à cœur joie l’ami de Beethoven. « Comment l’éminent artiste a-t-il pu supporter un ami si peu amusant et si pauvre d’esprit! » s’écrièrent les Français, qui perdaient toute patience en entendant le bavardage monotone de cet ennuyeux compagnon. Ils ne se rappelaient pas que Beethoven était sourd.

La quantité d’artistes qui s’est produite dans des con' certs pendant la dernière saison, est incommensurable, et il n’y a point eu manque de pianistes médiocres que des feuilles publiques prônaient comme des merveilles. La plupart d’entre eux sont des jeunes gens qui, de leur propre et modeste personne, insèrent de telles louanges dans la presse. Ces sortes de glorifications de soi-même, qu’on désigne par le nom de réclames , forment une

lecture très-divertissante. Une réclame publiée récem^ ment par la Gazette musicale , mandait de Marseille : que le célèbre Doehler avait, là aussi, ravi tous les cœurs, et qu’il avait surtout captivé l’attention du beau monde par son intéressante pâleur, suite d’une maladie dont il relevait. Le célèbre Doehler est depuis revenu à Paris, et il y a donné plusieurs concerts; il joue en effet d’une façon gentille, jolie et mignonne. Son exécution est charmante et dénote une surprenante facilité de doigté, mais elle ne témoigne ni de force ni d’esprit. Gracieuse faiblesse, élégante impuissance, intéressante pâleur.

Parmi les concerts de cette année, qui continuent de résonner dans la mémoire des amateurs, se trouvent les matinées musicales que les éditeurs rivaux des deux journaux de musique ont offertes à leurs abonnés. La France musicale brilla dans son concert par la coopération des chanteurs italiens et du violoniste Vieuxtemps, qu’on regarde comme un des lions de la saison musicale. Je ne saurais répondre à la question si la peau velue de ce lion renferme un véritable roi du règne animal, ou tout bonnement un pauvre petit grison.

M. Vieuxtemps est un fils de la Belgique, et en général les violonistes les plus remarquables tirent leur origine des contrées néerlandaises. Car le violon est dans les Pays-Bas l’instrument national que grands et petits, hommes et femmes, ont cultivé de tout temps, comme nous le remarquons sur les tableaux hollandais. Le violoniste le plus distingué que ces pays aient produit est,

LTJTÈCE.

sans contredit, Bériot, le mari de Malibran; je ne puis parfois me défendre de l’idée que dans son violon habite et chante l’âme de feu son épouse. Il n’y a que le violoniste Ernst, le poétique fils de la véritable Bohême, qui sache évoquer de son instrument des sons plaintifs aussi doux et aussi navrants à la fois. — Un compatriote de Bériot est Àrtôt, violoniste également distingué, mais dont le jeu ne rappelle jamais une âme : un garçon lait au tour et tiré à quatre épingles, dont l’exécution est brillante et unie comme de la toile cirée. Hauman, frère du contrefacteur de Bruxelles, exerce sur le violon le métier de monsieur son frère : ce qu’il joue, ce sont des contrefaçons nettes des plus parfaits violonistes, les textes brodés çà et là de notes originales superflues, et augmentés d’éclatantes fautes d’impression. — Les frères Franco-Mendez, qui prouvèrent encore cette année leur talent de violonistes dans les concerts qu’ils ont donnés, sont tout spécialement originaires du pays des Treckshuyt et des Quispeldorchen . La même chose a lieu pour Batta, le violoncelliste ; il est natif de la Hollande, mais il vint de bonne heure ici à Paris, où il amusa tout particulièrement les dames par sa jeunesse enfantine. C’était un gentil petit garçon, et il pleurait sur son instrument comme un enfant. Quoique dans l’intervalle il soit devenu un grand garçon, il ne peut pourtant point quitter la douce habitude de geindre, et l’autre jour qu’il était empoché par une indisposition de se produire en public, on disait qu’à force de tirer de son violoncelle des vagis-

seraents de mioche, il avait fini par contracter une véritable maladie d’enfant, je crois la rougeole. Mais il paraît se trouver tout à fait rétabli, et les journaux annoncent que le célèbre Batta prépare pour jeudi prochain une matinée musicale qui dédommagera le public d’avoir été si longtemps privé de son favori.

Le dernier concert que M. Maurice Schlesinger offrit aux abonnés de sa Gazette musicale , et qui, comme je l’ai déjà indiqué, était un des plus brillants incidents de la saison, avait un intérêt tout particulier pour nous autres Allemands., Aussi, toute la fine fleur de nos compatriotes s’y trouvait-elle réunie, avide d’entendre mademoiselle Lœwe, cantatrice renommée, qui chanta en langue allemande la belle canzone de Beethoven, Adélaïde. Les Italiens et M. Vieuxtemps, qui avaient promis d’y coopérer, firent s’excuser pendant le concert, à la grande consternation de l’ordonnateur de la fête, qui, avec sa dignité accoutumée, s’avança devant le public en lui déclarant que M. Vieuxtemps ne voulait pas jouer parce qu’il regardait le local et l’auditoire comme n’étant pas à sa hauteur! L’insolence de ce violoniste mérite le blâme le plus sévère. Le local du concert était la salle de Musarddans la rueVivienne, où l’on danse seulement un brin le cancan pendant le carnaval, mais où l’on exécute durant le reste de l’année la musique la plus convenable de Mozart, de Giacomo Meyerbeer et de Beethoven. Au besoin l’on pardonne un pareil caprice aux chanteurs italiens, à un signore Rubini et à

LIJ1ÈCE.

un signore Lablache ; de la part de rossignols on peut souffrir la prétention de ne vouloir chanter que devant un public de faisans dorés et d’aigles. Mais mynher, la cigogne flamande, ne devrait pas être si difficile et dédaigner une assemblée parmi laquelle se trouvait la volaille la plus honnête, une foule de paons et de pintades, entremêlée de dindons et de hiboux allemands des plus distingués.— De quelle espece fut le succès du début de mademoiselle Lœwe? Je dirai toute la vérité en deux mots : elle chanta parfaitement, elle plut à tous les Allemands et elle fit fiasco chez les Français.

Quant à cette dernière mésaventure, je voudrais assurer, pour sa consolation, à cette bonne chanteuse que c’étaient justement ses qualités qui s opposèrent à sa réussite près du public français. L 'Adélaïde de Beethoven ne va pas à ce public. Ces tranquilles soupirs d une âme rêveuse, cette effusion langoureuse de sentiments aux yeux bleus, ces accents de tendresse sublime exhalés dans la solitude des forêts, ces fleurs de tilleul chantées avec le clair de lune obligé, bref, ce chant archigermanique ne rencontra point d écho dans les cœurs français, et il fut même traité par les langues moqueuses de sensiblerie d’outre-Rhin.

Bien que mademoiselle Lœwe n’ait pas eu d’applaudissements ici, on fit cependant tous les efforts possibles pour lui procurer un engagement à l’Académie royale de musique. Le nom de Meyerbeer fut mis en avant à cette occasion d’une façon plus insistante que l’hono-

ÎU

rable maestro ne le désirait sans doute. Est-ce vrai que Meyerbeer ne voulait pas produire son nouvel opéra en cas qu'on n’engageât pas mademoiselle Lœwe? A-t-il réellement soumis l’accomplissement des désirs du public à une condition si futile? Meyerbeer possède-t-il cet excès de modestie de s’imaginer que la réussite de son nouvel ouvrage dépend de l’organe plus ou moins souple d’une prima donna?

Les nombreux admirateurs de l’admirable maestro voient avec regret que l’illustre compositeur se donne à chaque nouvelle production de son génie une peine excessive pour en assurer le succès, et qu’il prodigue dans cette besogne ses meilleures forces aux plus minces détails. Sa constitution faible et délicate doit en souffrir. Ses nerfs se trouvent dans un état continuel de surexcitation, et avec sa maladie chronique du bas-ventre il est souvent atteint de la cholérine régnante. Le miel spirituel qui dégoutte de ses chefs-d’œuvre musicaux et qui nous rafraîchit l’âme, coûte au maître lui-même les plus terribles souffrances corporelles. Lorsque j’eus la dernière fois l’honneur de le voir, je fus effrayé de sa mine vraiment misérable. A son aspect, je me rappelai le dieu de la diarrhée dans la légende tarlare, où l’on raconte d’une façon à la fois drôle et épouvantable, que ce vilain démon, ce véritable cacadémon, acheta un jour à la foire de Kasan six mille pots pour son propre usage, de sorte que le potier s’en trouva enrichi tout d’un coup. Puisse le ciel accorder à notre illustre maestro une

LTJTÈCE.

meilleure santé, et pnisse-t-il lui-même n’oublier jamais que la trame de ses jours est extrêmement flasque, et que les ciseaux de la Parque en sont d’autant plus tranchants ! Puisse-t-il n’oublier jamais quels hauts intérêts se rattachent à sa propre conservation ! Que deviendra sa gloire si lui -même, l’illustre maestro , avait le malheur (malheur dont le ciel nous préserve encore longtemps) d’être arraché subitement par la mort au théâtre de ses triomphes? Sa famille la continuera-t-elle, cette gloire dont s’enorgueillit le peuple allemand en gé. néral et M. Maurice Schlesinger en particulier? A coup sûr, les moyens matériels ne feraient pas défaut à la famille de Meyerbeer, mais peut-être les moyens intellectuels. Lui seul, le grand Giacomo, le directeur général de toutes les institutions musicales de sa majesté le roi de Prusse, et en même temps le maître de chapelle de la gloire meyerbeerienne, lui seul peut diriger l’immense orchestre de cette gloire — ah ! c’est plaisir à voir avec quelle puissance il dirige cet énorme orchestre — il n’a qu’à faire un signe de la tête, et tous les trombones des grands journaux entonnent unisono leurs fanfares applaudissantes; il n’a qu’à cligner de i'œil, et tous les violons laudatifs se mettent à chanter; il n’a qu’à froncer légèrement le côté gauche de son nez, et tous les flageolets des feuilletons s’évertuent à fiûter du plus doux ton de flatterie. — Dans cet orchestre, il y a aussi d’inouïs instruments à vent antédiluviens, des trompettes de Jéricho et des harpes éoliennes non en-

core découvertes, les instruments à cordes de l’avenir, dont l’emploi dénote le plus prodigieux talent d’instrumentation. — Oui, aucun compositeur ne s’est encore entendu, à un degré aussi élevé que notre Meyerbeer, à l’art de l’instrumentation, c’est-à-dire l’art d’employer toute sorte d’hommes comme instruments. Il sait se servir des plus grands et des plus petits, et comme par enchantement, au moyen de leur action simultanée, il produit un accord presque fabuleux dans l’approbation publique. Yoilà ce qu’aucun autre musicien n’a jamais su faire. Tandis que les meilleurs opéras de Mozart et de Rossini échouèrent à la première représentation, et que des années s’écoulèrent avant qu’ils ne fussent véritablement appréciés, les chefs-d’œuvre de notre ingénieux Meyerbeer enlèvent dès la première représentation tous les suffrages, et déjà le lendemain tous les journaux font chorus d’enthousiasme et publient des panégyriques en l’honneur du grand maestro. Tel est le rérésultat opéré par le concours harmonieux des instruments; pour la mélodie, Meyerbeer doit céder la palme aux deux maîtres Mozart et Rossini; mais il les surpasse, comme je viens de le dire, par l’instrumentation. Dieu sait qu’il se sert souvent des instruments les plus abjects, les plus ignobles, les plus puants ; mais justement avec cette sorte il produit les plus grands effets sur la grande masse du public, qui l’admire, l’adore, le vénère et même l’estime. — Qui peut prouver le contraire? Les couronnes de laurier lui arrivent de toutes parts, il

LUTECE.

porte sur la tête toute une forêt de lauriers, il ne sait plus à peine où les mettre, et il se traîne en haletant sous ce vert fardeau. Il devrait acheter un petit âne qui, trottinant derrière lui, porterait ces lourdes couronnes. Mais Gouin est jaloux, et il ne souffre pas qu’un autre l’accompagne et se charge de ses lauriers.

Je ne puis me refuser de mentionner ici un bon mot qu’on attribue au musicien Ferdinand Hiller. Quelqu’un lui ayant demandé son opinion sur les opéras de Meyerbeer, Hiller aurait répondu avec une humeur évasive : Ah ! ne parlons point politique !

Paris, 29 avril 1841.

Un événement aussi significatif que triste est le verdict du jury qui vient d’acquitter le rédacteur du journal la France de l’accusation d’avoir à dessein commis un outrage envers le roi. Je ne sais vraiment pas qui je dois plaindre le plus en cette occasion ! Est-ce le roi, dont l’honneur a été souillé par des lettres controuvées, et qui ne peut cependant pas comme tout autre se réhabiliter dans l’opinion publique? Ce qui est permis à toute autre personne outragée, lui est cruellement interdit. Tout autre qui se verrait compromis aux yeux du public par de fausses lettres dont la tendance serait de ïe représenter comme traître à la patrie , tout autre en

pareil cas pourrait obtenir de se faire mettre en état d’accusation formelle, et trouver ainsi le moyen de prouver d’une manière irrécusable dans son procès la fausseté de ces lettres. Mais une telle réparation d’honneur n’existe pas pour le roi que la constitution déclare inviolable, et qu’elle défend de citer personnellement devant un tribunal. Il lui est encore moins permis d’avoir recours au duel, ce jugement de Dieu, qui garde toujours dans les affaires d’honneur une certaine valeur justificative : Louis-Philippe doit tranquillement laisser tirer sur lui, sans pouvoir lui-même saisir le pistolet pour demander satisfaction à ses offenseurs. Il ne peut pas non plus, dans le style courroucé qui est d’usage en pareille circonstance, faire insérer dans les journaux un démenti formel contre ses calomniateurs : car hélas ! les rois, comme les grands poètes, ne sauraient s’abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les mensonges qu’on se plaît à répandre sur leur compte. En effet, j’éprouve la plus profonde compassion pour le royal martyr, dont la couronne est la cible des flèches les plus envenimées, et dont le sceptre, quand il s’agit de sa propre défense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile que ne le serait une canne ordinaire. — - Ou faut-il que je vous plaigne encore bien davantage vous autres légitimistes, qui vous posez en paladins élus du royalisme, et qui avilissez cependant dans la personne de Louis -Philippe l’essence de la royauté, la

LÜTECE.

considération royale? En tout cas j ai pitié de vous en pensant aux conséquences terribles, que vous appelez avant tout, par de semblables méfaits, sur vos propres têtes insensées ! Avec le renversement de la monarchie, ce qui vous attend de nouveau, c’est le couperet triangulaire de la guillotine en France et la besace de la mendicité à l’étranger. Votre sort serait même aujourd’hui bien plus ignominieux qn’ autrefois ; vous, les compères dupés de vos bourreaux, vous ne seriez plus tués avec une colère furieuse, mais avec un rire sardonique, et à l’étranger on ne vous présenterait plus l’aumône avec le respect dû au malheur immérité, mais avec un juste mépris.

Mais que dirai-je des braves gens du jury qui, avec une émulation aveugle, mirent la sape aux fondements de leur propre maison? L’autorité royale, la base sur laquelle repose toute la boutique bourgeoise de l’État, a été gravement ébranlée par ce verdict injurieux et honteux. Toute la signification pernicieuse de cette sentence se dévoile à présent, elle forme le sujet des conversations de tout le monde, et l’on voit avec terreur combien la fatale issue de ce procès est exploitée systématiquement. Les fausses lettres ont maintenant un appui légal, et avec l’absence de responsabilité l’audace augmente chez les ennemis de l’ordre existant. Â cette heure, on répand par toute la France des exemplaires innombrables de copies lithographiées des prétendus autographes du roi, et la félonie se frotte complaisant!-

ment les mains , se félicitant du tour d’adresse heureusement accompli. Les légitimistes crient victoire, comme s’ils avaient gagné une bataille. Glorieuse bataille, où la contemporaine, la veuve de la grande armée, la vertueuse madame de Saint-Elme, porta la bannière ! Le noble baron de Larochejaquelein couvrit de son écu cette nouvelle Jeanne d’Arc. Il garantit sa véracité — pourquoi pas non plus sa pureté virginale? Plus qu’à tout autre cependant, on doit ce triomphe à l’illustre Berryer, le grand avocat dont la faconde sonore est toujours au service des intérêts de la chevalerie légitimiste, et dont les honoraires, quelque exorbitants qu’ils soient, seront toujours au-dessous de son inappréciable talent.

XXXIY

Pans, 49 mai 1841.

Samedi dernier, la section de l’Institut royal appelée Académie des sciences morales et politiques, a tenu une de ses séances les plus remarquables. Le théâtre était, comme d’ordinaire, cette salle du palais Mazarin qui, par sa coupole élevée, comme par les personnages qui s’y assemblent de temps à autre, rappelle si souvent le dôme du Palais des Invalides. En effet, les autres sections de l’Institut qui tiennent là leurs réunions oratoires ne témoignent que d’une impuissance sénile, mais l’Académie des sciences morales et politiques que je

LUTèCE.

viens de nommer, fait une honorable exception et porte un caractère de fraîcheur et de force. Dans cette section règne un esprit élevé, tandis que l’organisation et l’esprit général de l’Institut royal sont très-mesquins. Un homme spirituel fit remarquer avec beaucoup de justesse, que cette fois la partie était plus grande que le tout. Dans l’assemblée de samedi dernier respirait une animation toute juvénile. M. Cousin qui présidait, parla avec ce feu courageux qui parfois ne réchauffe pas beaucoup, mais qui brille toujours; et surtout Mignet, qui avait à célébrer la mémoire de feu Merlin de Douai, l’illustre jurisconsulte et membre de la Convention, prononça un discours aussi beau et fleuri qu’il l’est luimême. Les dames qui assistent toujours en grand nombre aux séances de la section des sciences morales et politiques, quand le beau secrétaire perpétuel y doit parler, viennent peut-être en cet endroit plutôt pour voir que pour entendre ; et comme beaucoup d entre elles sont fort jolies, leur aspect cause parfois quelque distraction dans l’auditoire. Quant à moi, le sujet du discours de Mignet m’attacha cette fois tout exclusivement, car le célèbre historien de la Révolution paila de nouveau d’un des chefs les plus distingués du grand mouvement qui transforme la vie sociale des Français, et chacune de ses paroles était le résultat de recherches intéressantes. Oui, c’était la voix de l'historien, du véritable conservateur des archives de Clio, et il semblait tenir dans ses mains ces tablettes éternelles, sur les-

quelles la sévère déesse a déjà tracé son jugement. Seulement dans le choix des expressions et dans l’intonation adoucissante et mitigeante, se manifestait parfois la tendance louangeuse, qui est le devoir traditionnel de l’académicien. Et puis, Mignet est en même temps homme d’État, et il devait, avec une prudence circonspecte, avoir égard aux affaires du jourt en discutant le temps récemment passé. C’est une tâche scabreuse, de décrire la tempête à peine calmée, pendant que nous ne sommes pas encore arrivés au port. Le vaisseau d Etat français n’est peut-être pas encore aussi solidement amarré et abrité que le bon Mignet se le figure dans la pastorale quiétude de son âme. Non loin de 1 oiateur, sur un des bancs en face de moi, j’aperçus M. Thiers, et son sourire fut pour moi très-significatif aux endroits où Mignet parlait avec une trop grande satisfaction de la consolidation définitive des institutions modernes : c’est ainsi que sourit Eole, quand le beau Daphnis souffle dans son chalumeau paisible au calme rivage de la mer !

Vous aurez sans doute sous peu l’occasion de voir en entier le discours de Mignet, et l’abondance des choses qu’il contient vous réjouira certainement alors; mais jamais la simple lecture ne peut remplacer l’impression vive qu’un orateur tel que Mignet produit par son chaleureux débit ; c est une musique de pensées qui se suivent, liées entre elles par des guirlandes de fleurs de rhétorique. J’entends toujours résonner dans ma mé-

moire une observation profonde que Mign'et laissa tomber en peu de mots, et qui est pourtant féconde en idées importantes. Il fit observer combien il est avantageux que le nouveau Code français ait été composé par des hommes sortis depuis peu des tourmentes du plus grand bouleversement social, et qui par conséquent avaient appris à connaître profondément les passions humaines et les besoins de notre époque. Oui, si nous considérons cette circonstance, il nous semble qu’elle favorise essentiellement la législation française actuelle, et qu’elle donne une valeur extraordinaire au Code Napoléon et aux commentaires qui l’accompagnent; car ces livres de droit n’ont pas été, comme d’autres, confectionnés par des casuistes au cœur froid et oisif, mais par ces ardents sauveurs de l’humanité, qui avaient vu toutes les passions dans leur nudité, et qui furent initiés par les faits dans les douleurs de toutes les questions de la vie nouvelle. Quant à la vocation de notre temps pour la législation, l’école philosophique de l’Allemagne s’en fait des idées aussi fausses que l’école historique; la première est morte, et la seconde n’a pas encore vécu.

Le discours par lequel Victor Cousin ouvrit samedi dernier la séance de l’Académie, était animé d’un esprit de liberté, que nous reconnaîtrons toujours en lui avec beaucoup de joie. Il a d’ailleurs été tellement comblé de louanges dans la Gazette d’ Àugsboarg , par un de nos collègues, que pour le moment il pourrait bien en avoir assez. Nous mentionnerons seulement que l’homme

que nous ne chérissions pas autrefois d’une façon toute particulière, a su, dans le dernier temps, sinon nous inspirer une véritable affection, du moins se faire bien mieux apprécier de nous. Pauvre Cousin ! nous t’avons autrefois bien mal traité, toi qui fus toujours si bon pour mes compatriotes allemands. Chose singulière ! justement à l’époque où le fidèle disciple de l’école allemande, l’ami de Hegel et de Sehelling, notre Victor Cousin, était ministre en France, nous vîmes éclater en Allemagne cette fureur aveugle et ignoble contre les Français, qui maintenant disparaît peu à peu, et qui sera un jour tout à fait inconcevable. Je me rappelle qu’ alors, pendant l’automne dernier, je rencontrai un jour M. Cousin sur le boulevard des Italiens, où il s’était arrêté devant une boutique d’estampes, pour admirer les tableaux d’Overbeck qui s’y trouvaient exposés. Le monde était sorti de ses gonds, le tonnerre du canon de Beyrout soulevait, comme un tocsin, tout l’enthousiasme guerrier de l’Orient et de l’Occident, les Pyramides d’Egypte tremblaient, en deçà et au delà du Pihin on aiguisait, les sabres, — et Victor Cousin, alors ministre de France, se tenait tranquillement devant la boutique d’estampes du boulevard des Italiens, admirant les paisibles et pieuses tètes de saints d’Overbeck, et il parlait avec ravissement de l’excellence de l’art allemand et de la science allemande, de notre profondeur d’âme et d’esprit, de notre amour de la justice et de notre humanité. « Mais au nom du ciel ! » dit-il soudain, en s’interrompant

LOTECE.

lui -mémo, et comme s’il s’éveillait d’un rêve, «que signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup en Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous Français? » Il ne pouvait comprendre cette colère d’énergumènes , moi aussi je n’y comprenais rien du tout, et en nous promenant bras-dessus bras-dessous le long du boulevard, nous nous épuisions en conjectures sur les dernières raisons de cette querelle d’Allemands, jusqu’à ce que nous fussions arrivés au passage des Panoramas , où Cousin me quitta pour s’acheter, chez Marquis, une livre de chocolat.

Je constate avec une prédilection particulière les plus petites circonstances, qui révèlent la sympathie que je trouve à l’égard de l’Allemagne chez les hommes d’État français. On s’explique aisément que nous en rencontrions chez Guizot, parce que sa manière de voir a de l’affinité avec la nôtre, et qu’il comprend à fond les besoins et le bon droit du peuple allemand. Cette intelligence le réconcilie peut-être aussi avec les travers inséparables de notre nature; les mots : « tout comprendre, c’est tout pardonner ! » sont une devise que je lus un de ces jours sur le cachet d’une belle dame. Guizot peut toujours, comme il y paraît, être d’un caractère puritain; il n’en comprend pas moins ceux qui sentent et pensent autrement. Son esprit n’est pas non plus antipathique à la poésie, ni étroit, ni obtus : c’est le puritain Guizot qui donna aux Français une traduction de Shaksjpeare, et lorsqu’il y a plusieurs années j’écrivis un livre

sur ce roi des poètes du Nord, je ne sus mieux exposer le charme de ses comédies fantastiques qu’en transcrivant le comihentaire du puritain Guizot.

Chose étrange! le ministère belliqueux du 1er mars, qui fut tant décrié et vilipendé au delà du Rhin, se composait, pour la plus grande partie, d’hommes qui vénéraient et aimaient l’Allemagne avec l’ardeur la plus fidèle. A côté de Victor Cousin, qui avait compris qu’on trouve chez Emmanuel Kant la meilleure critique de la raison pure et chez Marquis le meilleur chocolat, à côté de lui siégeait alors dans le conseil des ministres M. de Rémusat, qui rendait aussi hommage au génie germanique, et qui lui avait voué des études spéciales. Déjà dans sa jeunesse il traduisit plusieurs poésies dramatiques allemandes, qu’il fit imprimer dans le Théâtre étranger. Cet homme d’État et de lettres est aussi spirituel que sincère, il connaît à fond le génie du peuple allemand, et je suis convaincu qu’il a de la magnificence de ce génie une plus haute idée que tous les compositeurs qui ont beuglé la chanson du Rhin libre de Becker, et peut-être même que le grand Niklas Becker en personne ! — Ce qui nous charma surtout en M. de Rémusat dans le dernier temps, c’estla manière franche et loyale dont il a défendu, contre des insinuations calomnieuses, la bonne réputation de son noble frère d’armes, le chef du cabinet du 1er mars.

LUTECK.

Paris, 22 mai <841.

Les Anglais à Paris font des mines très-inquiètes. «Cela va mal, cela va mal! » se chuchotent-ils, ou plutôt se sifflent-ils l’un à l’autre avec angoisse, quand ils se rencontrent chez Galignani. Il y a apparence en effet que l’État britannique entier chancelle et menace ruine, mais il y a seulement apparence. Cet État ressemble à la tour de Pise : sa position oblique nous effraie, quand nous la regardons, et le voyageur hâte le pas en traversant la piazm de la cathédrale, dans la crainte de voir la grande tour lui tomber subitement sur la tête. Lorsque, du temps de Canning, je me trouvais à Londres et que j’assistais aux meetings tumultueux du radicalisme, je croyais que tout l’édifice gouvernemental croulerait incontinent. Quelques-uns de mes amis, qui visitèrent l’Angleterre pendant l’agitation du bill de la réforme, y furent saisis de la même peur. D’autres qui assistèrent au spectacle des menées d’O’Connel et du vacarme de l’émancipation catholique, ressentirent une appréhension semblable. Aujourd’hui ce sont les lois des céréales qui causent une tempête si menaçante pour l’existence de la Grande-Bretagne; — mais ne craignez rien, ô fils d’Albion ! rappelez-vous ces mots de la farce : « Bien que cela craque, cela ne rompra pas, et bien que cela doive rompre, cela ne rompra pas avec toi! b

Ici à Paris règne en ce moment un grand calme. On se fatigue à la longue de parler sans cesse des fausses lettres du roi, et une diversion récréative était pour nous Penlèvement de l’infante d’Espagne par le Polonais Ignace Gurowski, frère de ce fameux Adam Gurowski dont peut-être vous vous souvenez encore. L’été passé, Ignace était amoureux de mademoiselle Rachel, mais comme le père de cette dernière, qui est de très-bonne famille juive, lui refusa sa fille, l’ami Ignace entreprit la conquête de la princesse Isabelle Fernande d’Espagne. Toutes les dames de cour des deux Castilles, et même de tout l’univers, joindront maintenant de terreur les mains au-dessus de leurs têtes : elles comprennent enfin que le vieux monde du respect traditionnel s’en va 1

Paris, H décembre 1841.

Dans ce moment qu’approche la nouvelle année, le jour des étrennes, les boutiques des marchands se sur* passent par la variété de leurs riches étalages. L’aspect de ces merveilles peut procurer au flâneur oisif le passe* temps le plus agréable; si son cerveau n’est pas tout à fait vide, il lui vient même parfois des idées, en contemplant l’abondance bigarrée des objets d’art et de luxe exposés derrière les glaces miroitantes des magasins, et en jetant peut-être aussi un regard sur le public qui se

LUTÈCE

tient là à ses côtés. Les figures de ce public sont si sérieuses, si souffrantes et si laides, si impatientes et si menaçantes, qu’elles forment un contraste sinistre avec les objets qu’elles contemplent la bouche béante. Ce contraste est si terrible que parfois la peur nous prend de voir ces hommes lever tout à coup leurs poings crispés, pour fracasser tous ces jouets bariolés et étincelants du monde comme il faut, et pour briser pitoyablement et sans merci ce monde comme il faut lui-même ! Un flâneur ordinaire, qui n’est pas grand politique et ne se soucie guère de la nuance Dufaure ou Passy, mais d’autant plus de la mine du peuple dans les rues, un flâneur fie ce genre ne peut se défendre de la conviction certaine que le jour n’est pas éloigné où toute la comédie bourgeoise en France, avec ses héros et comparses de la scène parlementaire, prendra une fin terrible au milieu des sifflements et des huées, et qu’on jouera ensuite un épilogue intitulé le Règne des communistes ! Il est vrai que cet épilogue ne pourra pas durer longtemps ; mais il émouvra et purifiera d’autant plus puissamment les cœurs, comme doit le faire toute véritable tragédie.

Les derniers procès politiques pourraient dessiller les yeux à bien des personnes, mais l’aveuglement est trop agréable. Aussi personne ne veut-il se voir rappeler les dangers du lendemain, dont l’idée lui gâterait la douce jouissance du présent. C’est pourquoi tout le monde est mécontent de l’homme dont l’œil perçant plonge le plus profondément dans les nuits horribles de l’avenir, et

dont la parole sévère réveille, parfois peut-être à contretemps, lorsque nous sommes assis justement au plus joyeux banquet, la pensée des périls imminents suspendus sur nos têtes. Ils en veulent tous au pauvre maître d’école Guizot. Même la plupart des soi-disant conservateurs sentent de l’éloignement pour lui, et frappés de cécité, comme ils sont, ils s’imaginent pouvoir remplacer Guizot par un homme dont le visage serein et le langage avenant sont bien moins de nature à les tourmenter et à les terrifier. O fous conservateurs ! qui n’êtes capables de rien conserver, hors votre propre folie, vous devriez conserver Guizot comme la prunelle de vos yeux ; vous devriez chasser les mouches de son front, les moucherons radicaux aussi bien que les cousins légitimistes, afin de lui conserver sa bonne humeur; vous devriez aussi parfois lui envoyer des bouquets de fleurs à l’hôtel des Capucines, des fleurs réjouissantes, des roses et des violettes, au lieu de le dégoûter de ce logis, et de l’en faire déguerpir par vos vexations continuelles et vos intrigues. A votre place, je craindrais toujours que le vieux pédagogue ne vînt à s’échapper tout à coup des tourments dorés de son palais de ministre, et à se sauver de nouveau dans son modeste et paisible cabinet d’études de la rue Ville-l’Évêque, où il vivait autrefois heureux comme le pasteur d’une idylle au milieu de ses bouquins reliés en mouton ou en veau.

Mais Guizot est-il réellement l’homme capable de détourner les désastres prêts à fondre sur nous? Il réunit

LUTÈCE

en effet les qualités ordinairement séparées d’une profonde intelligence et d’une volonté ferme : il affronterait toutes les tempêtes avec un stoïcisme antique, et il éviterait les écueils funestes avec un jésuitisme tout moderne; mais la dent secrète des petites souris et des grands rats a rongé le fond du vaisseau d’État français; il est irréparablement troué, et contre cette calamité fondamentale, beaucoup plus grave que la détresse extérieure, Guizot a très-bien compris son impuissance. Là est le danger. Les doctrines subversives se sont trop emparées en France, des classes inférieures. — Il ne s’agit plus de l’égalité des droits dans l’État, mais de l’égalité des jouissances sur cette terre, et il y a à Pans quatre cent mille mainsbru taies qui n’attendent que le mot d’ordre pour réaliser l’idée d’égalité absolue, qui couve dans leurs têtes incultes. De plusieurs côtés, on entend dire que la guerre est un bon moyen d’écoulement pour ce ferment de destruction. Mais cela ne serait-il pas conjurer Satan par Belzébut? La guerre ne ferait qu’accélérer la catastrophe et répandre sur tout le globe le mal qui jusqu’à présent ne ronge que la France; — la propagande du communisme possède un langage que chaque peuple comprend : les éléments de cette langue universelle sont aussi simples que la faim, 1 envie, la mort. Cela s’apprend facilement.

Mais laissons ce triste thème, et retournons aux objets plus sereins exposés derrière les glaces des magasins le long de la rue Yivienne et des boulevards. Cela scintille,

rit et enchante! C’est une vie animée, exprimée dans de 1 or, de l’argent, du bronze et des pierreries, dans toutes sortes de formes, surtout dans les formes du temps de la renaissance, dont l’imitation est dans ce moment la mode régnante. D’où vient cet engouement pour le temps de la renaissance, qu’on serait en droit d’appeler le temps de la résurrection, le temps où le monde antique sortit du tombeau, avec tous ses splendides enchantements, dont il voulait embellir les dernières heures du moyen âge? Notre époque actuelle se sent-elle de l’affinité avec cette autre période qui, languissant comme nous après une nouvelle boisson vivifiante, chercha dans le passé une fontaine de Jouvence? Je ne sais. Mais le temps de François Ier et de ses contemporains du même goût exerce sur notre cœur un charme presque effrayant, comme le souvenir d’une vie secrète que nous aurions traversée en songe ; et puis, il y a quelque chose de magique, de singulièrement hardi, de mystérieusement original, dans la manière dont cette époque a su travailler et absorber en elle l’antiquité retrouvée. Là, nous ne voyons pas, comme dans l'école de David, une imitation sèche et académique de la plastique grecque, mais une coulante et harmonieuse identification du génie antique avec le spiritualisme chrétien. Les formes de l’art et de la vie, qui ont dû leur existence aventureuse à l’union de ces deux éléments tout à fait hétérogènes, portent l’empreinte d’un esprit si mélancolique et si doux, d’un baiser de réconciliation à la fois

LUTÈCE

si rêveur et si ironique , d’une volupté si élégante et d’une joie si funèbre et si sinistre, que nous en sommes saisis de frissons et subjugués, nous ne savons comment.

Mais de même que nous abandonnons pour aujourd’hui la politique aux hâbleurs de profession, de même nous abandonnons aux historiographes patentés l’examen spécial de la question jusqu’à quel point notre temps est analogue au temps de la renaissance; et en vrais flâneurs, nous nous arrêterons sur le boulevard Montmartre devant une estampe que MM. Goupil et Rittner y ont exposée, et qui attire tous les regards ; c’est en quelque sorte le lion des gravures de la saison. Elle mérite vraiment l’attention publique : car le sujet qu’elle représente, s’appelle les Pêcheurs de Léopold Robert. Depuis bien longtemps on attendait cette estampe, et c’est un précieux cadeau de nouvelle année pour la masse du public, qui n’a pas vu le tableau original. Je m’abstiens de toute description détaillée de l’œuvre, parce qu’elle sera sous peu aussi généralement connue que les Moissonneurs du même artiste, dont elle est l’ingénieux pendant. Tandis que ce tableau qui a déjà tant de renom, représente une campagne inondée par un soleil d’été et que traversent, comme sur un char de triomphe , des campagnards romains rentrant les richesses dorées de leur récojte, nous voyons sur la dernière toile de Robert, par un contraste des plus frappants, le petit port hivernal de Chioggia, et de pauvres

pêcheurs qui, pour gagner leur chétive subsistance du jour, s’apprêtent, en dépit du vent et de l’intempérie de la saison, à une excursion dans la mer Adriatique. Femmes et enfants et la vieille grand’mère les suivent des yeux avec une douloureuse résignation-touchantes créatures, dont l’aspect éveille dans nos cœurs toute sorte de pensées contraires aux ordonnances de la police. Ces êtres infortunés, serfs de la pauvre fe, sont condamnés à vie aux plus dures peines et privations, et ils s’étiolent dans une indigence et une tristesse sans espérance. Une malédiction navrante est peinte sur cette toile, et le peintre, aussitôt qu’il l’eut finie, se coupa la gorge. Pauvre peuple ! pauvre Robert ! — Oui, de même que 1 :s Moissonneurs de ce maître sont l’ouvrage de la joie , qu’il conçut et exécuta à Rome sous le brillant soleil de l’amour, de même il fit se refléter dans ses Pêcheurs toutes les pensées de suicide et les brumes d’automne qui accablèrent son âme pendant son séjour dans la ville déserte de Venise. Autant le premier tableau nous égaie et nous ravit , autant ce dernier nous remplit de courroux révolutionnaire : là, Robert a peint le bonheur de l’humanité, ici la misère du peuple.

Je n’oublierai jamais le jour où je vis pour la première fois l’original des Pécheurs de Robert. Comme d’un coup de foudre tombé d’un ciel sans nuages, nous fumes subitement frappés de la nouvelle de sa mort; et son œuvre qui arriva en même temps ne pouvant plus être exposée au salon déjà ouvert, le propriétaire de

LÜTÈCE.

cette toile , M. Paturle , prit la louable résolution d’en faire une exposition à part au bénéfice des pauvres. Le maire du deuxième arrondissement prêta un local à cet effet, et la recette s’éleva, si je ne me trompe, à plus de 16,000 francs. (Puissent les œuvres de tous les amis du peuple produire, après leur mort, des résultats aussi pratiques ! ) Je me souviens qu’en montant l’escalier de la mairie pour arriver à la pièce de l’exposition , je lus sur une porte latérale l’inscription : Bureau des décès. Dans la salle, je trouvai un grand nombre de personnes rassemblées devant le tableau, mais aucune d’elles ne parlait, il y régnait un silence inquiet et morne, comme si le corps ensanglanté du peintre mort gisait derrière la toile. Quel est le motif pourquoi il se donna la mort de sa propre main, violant ainsi les lois de la religion, de la morale et de la nature, lois sacrées auxquelles Robert, durant toute sa vie, avait voué l’obéissance d’un enfant? Oui, élevé dans la rigidité du protestantisme suisse, il resta inébranlablement fidèle à la croyance de ses pères, et il n’y avait en lui aucune trace de scepticisme religieux et encore moins d’indifférentisme. Il a de même été toujours consciencieux dans l’accomplissement de ses devoirs civiques , il était bon fils , scrupuleusement économe , payant ses dettes , satisfaisant à toutes les prescriptions de la bienséance, brossant avec soin son habit et son chapeau, et il ne peut non {dus, en aucune façon , être soupçonné d’immoralité. Il était de toute son âme attaché à la nature comme l’enfant au sein de

sa mère; c’est elle qui nourrissait son talent et lui révélait toutes ses magnificences, aussi l’aimait-il bien plus, soit dit en passant , que la tradition des maîtres : ce n’est donc pas non plus une déviation du chemin de la nature, une propension extatique à s’enfoncer dans la douce démence de l’art, une ardeur sinistre pour les jouissances du monde des rêves, qui attira cet excellent peintre et brave homme dans l’abîme de la mort. Ses finances étaient également bien en règle, il était honoré, admiré et même bien portant. Qu’était-ce donc ? Ici à Paris , le bruit courut , pendant quelque temps , qu’un amour malheureux pour une grande dame de Rome, fille d’un grand peintre , avait causé son suicide. Je ne puis y croire. Robert avait alors trente-huit ans, et à cet âge les explosions de la grande passion sont terribles à la vérité, mais on ne se tue pas comme dans la première jeunesse, dans la période peu virile du pauvre Werther.

Ce qui poussa Robert à quitter la vie, ce fut peut-clre la plus horrible de toutes les douleurs, celle où l’artiste découvre la disproportion qui existe entre ses désirs de création et ses forces d’exécution : cette conscience du manque de puissance est déjà presque la mort, et la main ne fait plus qu’aider pour abréger l’agonie. Quelque vigoureuses et admirables que soient les peintures de Robert, elles ne sont cependant à coup sûr que les pâles ombres de ces florissantes beautés de la nature qui planaient devant son âme, et un œil exercé peut faci-

LWTÈCE.

lement remarquer ehez lui les vestiges d’une lutte pénible avec le sujet donné qu’il n’a pu dompter que par les efforts les plus désespérés. Tous les tableaux de Robert sont beaux et fermes, mais la plupart ne portent pas le cachet de la liberté, on n’y reconnaît pas le souffle d’un esprit primesautier : ils sont composés. Robert possédait un certain sentiment de la grandeur du génie, et cependant son talent était renfermé dans un cadre étroit. À en juger d’après le caractère de ses productions, on croirait qu’il a été enthousiaste de Raphaël Sanzio d’Urbino, l’ange idéal de la beauté — Mais, comme l’assurent ses amis intimes, c’est plutôt Michel-Angelo Buonarotti, l’audacieux Titan, le fougueux dieu-tonnant, du Jugement dernier qu’il adorait et qu’il idolâtrait. La véritable raison de sa mort fut l’amer dépit du peintre de genre soupirant en vain après le bonheur de faire de la grande peinture d’histoire. Léopold Robert mourut d’une lacune dans ses forces d’exécution.

La gravure des Pêcheurs , que MM. Goupil et Rittner ont exposée maintenant, est excellente sous le rapport technique : un vrai chef-d’œuvre, bien plus parfait que l’estampe des Moissonneurs qui avait peut-être été exécutée trop à la hâte. Le tableau des Pêcheurs , il faut le dire, manque du caractère d’originalité que nous trouvons dans les Moissonneurs , et qui résulta sans doute de ce que ce chef-d’œuvre a eu sa source dans une totalité de conception. J es Pêcheurs , au contraire, sont trop oom-

ié

posés, les figures sont péniblement rassemblées, placées 1 une à côté de l’autre, se gênant réciproquement plutôt qu’elles ne se complètent, et c’est seulement par la couleur que tout ce qui était disparate fut harmonisé et que ce tableau a reçu une apparence d’unité. Dans îa gravure, où la couleur, l’assimilation bigarrée , est al> sente, les parties réunies extérieurement se séparent de nouveau par un effet tout naturel ; il ne reste qu’un ouvrage d'une exécution pénible et embarrassée , et qui manque d’ensemble. C’est un signe de la grandeur de Raphaël, me dit dernièrement un de mes amis, que ses tableaux ne perdent rien de leur harmonie en passant par la gravure. Oui , jusque dans leurs imitations les plus chétives, dépouillés de tout coloris et même de toute nuance de lumière et d’ombre, dans leurs contours nus, les œuvres de Raphaël gardent cette puissance harmonieuse qui émeut notre âme. Cela vient de ce qu’elles sont des révélations véritables , des révélations du génie qui, de même que la nature, offre la perfection déjà dans les simples traits extérieurs.

Je résume mon jugement sur les Pêcheurs de Robert : ils sont dépourvus d’unité, et les détails seuls, notamment la jeune femme avec l’enfant malade, méritent les plus grands éloges. A l’appui de mon sentiment, j’invoquerai l’esquisse dans laquelle Robert a pour ainsi dire exprimé sa première pensée : là, dans la conception primitive, règne cette harmonie qui fait défaut au tableau exécuté, et en la comparant à celui-ci } on s’aperçoit, à

LUTÈCE

n’en pas douter, combien le peintre a dû longtemps tourmenter et fatiguer son esprit avant de parvenir à donner au tableau sa forme actuelle.

XXXYII

Paris, 49 décembre 4841.

Guizot se maintiendra-t-il? Mon Dieu ! dans ce paysci, personne ne se maintient à la longue, tout vient à chanceler, même l’obélisque de Luxor! Ce n’est point une hyperbole, mais une vérité littérale; déjà depuis plusieurs mois le bruit court ici que l’obélisque n’est pas solidement établi sur son piédestal, qu’il penche parfois de côté et d’autre, et qu’un beau matin il va tomber sur la tête des passants. Les peureux ont soin dès à présent, quand leur chemin les conduit par la place Louis XV, de se tenir un peu à distance de cette grandeur qui décline. Les gens moins timorés ne se laissent pas, il est vrai, déranger dans leur marche habituelle, ils ne cèdent pas de la largeur d’un doigt , cependant ils ne peuvent s’empêcher de regarder un peu du coin de l’œil, en passant, pour voir si le vieux colosse de pierre ne serait pas réellement devenu caduc. Quoi qu’il en soit, c’est toujours un symptôme fâcheux quand le public a des doutes sur la solidité des choses; avec la croyance en leur durée s’évanouit déjà leur meilleur appui. Tiendrat-il ? En tout cas je crois qu’il tiendra pendant la pro-

chaîne session, l’obélisque aussi bien que Guizot, qui a avec lui une certaine ressemblance, celle-ci, par exemple , qu’il ne se trouve pas non plus à sa véritable place. Oui, tous deux ne se trouvent pas à leur véritable place, ils ont été arrachés de leur sphère et transplantés violemment dans un voisinage sans rapport avec leur nature. Le premier, l’obélisque, s’élevait, jadis à l’entrée d’une allée de colonnes énormément larges et ornées de chapiteaux de lotus, qui mène au temple de Luxor, temple gigantesque qui a l’air d’un immense cercueil et qui contient la sagesse éteinte du monde primitif, des cadavres desséchés de rois, la mort embaumée. A côté de l’obélisque s’élevait son frère jumeau , de la même forme pyramidale et du même granit rouge, et avant d’arriver auprès d’eux, on traversait une double rangée de sphinx, bêtes énigmatiques et silencieuses , animaux à tête humaine , doctrinaires de la vieille Égypte. Certes, un semblable entourage convenait bien mieux à l’obélisque que celui dont on l’a gratifié sur la place Louis XV, cette place la plus moderne du monde, place où le temps moderne commença véritablement et fut séparé de force du temps passé par la hache fatale du 21 janvier. Est-ce que le grand obélisque tremblerait et chancellerait réellement, d’horreur de se trouver sur un sol aussi impie, lui qui, pour ainsi dire, comme un Suisse de pierre en livrée hiéroglyphique, montait la garde pendant trois mille ans devant les portes sacrées des tombeaux des Pharaons, dans l’empire absolu des momies ? Tout au moins, il se trouve

LUTECE.

ici, à Paris, dans un grand isolement, dans un isolement presque comique, au beau milieu d’édifices d’une architecture théâtrale et toute moderne, flanqué de sculptures rococo, de fontaines aux naïades dorées, de statues allégoriques figurant les fleuves français et renfermant dans leur piédestal une loge de portier; et là, il est placé au point central entre Parc de triomphe de l’Étoile, le palais des Tuileries et la Chambre des députés, — à peu près comme le doctrinaire Guizot avec sa mine sacerdotale, avec sa raideur et sa taciturnité égyptiennes, se trouve placé entre ses collègues, notamment Soult, troupier illettré et peu artiste , mais grand amateur de Murillos qui ne coûtent rien ; puis Humann , bourgeois industriel à la tête bourrée de chiffres mercantiles ; et enfin Villemain , rhéteur ignare , frivole bel esprit qui s’est un peu frotté à la poussière des Pères de l’Église pour se donner une certaine odeur d’érudit religieux, mais qui n’en sent pas moins à dix pas de distance son voltairianisme renié.

Mais laissons de côté Guizot, et ne nous entretenons que de l’obélisque : il est parfaitement vrai qu’on parle de sa chute prochaine. On dit que sous les silencieuses ardeurs du soleil de sa patrie , dans la paix et la solitude qui régnent aux bords du Nil, il aurait pu rester debout encore bien des siècles, mais qu’ici, à Paris, il est agité par les continuelles variations de température, par l’atmosphère fiévreuse , anarchique et destructive , par le petit vent humide et froid qui souffle sans cesse et qui

attaque la santé bien plus gravement que le brûlant sirocco du désert; enfin , que l’air de Paris lui convient mal. Le vrai rival de l’obélisque de Luxor est toujours le trophée élevé à Napoléon, la colonne Vendôme. Estelle solide ? Je ne sais, mais elle se trouve à sa véritable place, en harmonie avec son entourage. Elle se base fidèlement sur le sol national, et tout ce qui s’attache à ce dernier possède un ferme appui. Un appui complètement ferme? Non, ici en France rien n’est ferme tout à fait. Déjà une fois les orages ont arraché du faîte de la colonne Vendôme le chapiteau, l’homme de fer qui pose sur son fût, et en cas que les communistes parvinssent au gouvernement, le même accident pourrait lui arriver une seconde fois , ou bien même la rage d égalité radicale serait capable de renverser toute la colonne afin que ce monument et symbole de la gloire fut entièrement rasé de la terre : aucun homme et aucune œuvre humaine ne doit, d’après ces égalitaires communistes, surpasser une certaine mesure communale, et 1 architecture aussi bien que la poésie épique est menacee de ruine. « A quoi bon de nos jours un monument en l’honneur d’ambitieux assassins et mitrailleurs des peuples! » c’est ainsi que j’entendis s’écrier dernièrement un niveleur enragé, à propos du concours pour les modèles du mausolée impérial; a cela coûte l’argent nécessaire au soulagement de la misère des pauvres gens, et nous le briserons tout de même quand viendra le jour ! » Oui, le héros mort au-

LUTECE.

rait peut-être mieux fait de rester à Sainte-Hélène, et je ne lui garantis pas qu’un jour son monument funèbre ne soit réduit en débris, et que ses cendres ne soient jetées dans ce beau fleuve au bord duquel il désirait reposer si sentimentalement, je veux dire la Seine! Thiers ne lui a peut-être pas rendu un grand service comme ministre.

En vérité , il rend à l’empereur un bien plus grand service comme historien; un monument plus solide que la colonne Vendôme et le mausolée projeté , lui sera érigé par M. Thiers dans son livre d’histoire auquel il travaille sans relâche. Thiers seul possède les moyens d’écrire la grande épopée de Napoléon Bonaparte, et il l’écrira mieux que tels individus qui se croient particulièrement doués pour cette besogne, parce qu’ils ont été les fidèles compagnons de l’empereur, et se sont même trouvés en rapports constants avec sa personne. Les amis personnels d’un grand héros, ses frères d’armes, ses serviteurs, ses chambellans, ses secrétaires, ses aides de camp, peut-être ses contemporains en général, sont le moins propres à écrire son histoire ; ils se présentent parfois à mon esprit comme le petit insecte qui rampe sur la tête d’un homme, qui séjourne à vrai dire dans la proximité la plus immédiate de ses pensées, qui l’accompagne partout, et qui cependant n’a pas la moindre idee de la vie véritable et de la portée des actions de cet homme.

Je ne puis me dispenser d’appeler à ce propos Pat-

tention du lecteur sur une gravure exposée dans ce moment chez tous les marchands d’estampes, et qui représente l’empereur d’après un tableau de Delaroche, peint par ce dernier pour lady Sandwich. L’artiste exécuta cette peinture, comme toutes ses œuvres, en éclectique; il utilisa, pour sa composition, d’abord plusieurs portraits inconnus qui se trouvent en possession de la famille impériale, ensuite le masque du mort, puis les détails que lui communiquèrent quelques dames sur les particularités du visage de l’empereur, et enfin ses propres souvenirs, car il avait vu l’empereur plusieurs fois dans sa jeunesse. Je ne puis formuler ici mon jugement sur ce tableau, parce que je serais forcé de m’étendre en même temps sur la manière de Delaroche. J’ai déjà indiqué la chose principale : le procédé éclectique qui favorise jusqu’à un certain point la vérité extérieure ou matérielle, mais qui ne laisse pas apparaître la vérité idéale, la pensée intime. — Ce nouveau portrait de l’empereur a paru chez Goupil et Rittner, qui ont publié les gravures de presque toutes les œuvres connues de Delaroche. Il nous ont donné, il y a quelque temps, son Charles Ier, à la veille de son exécution, lorsqu’il fut bafoué dans sa prison par les soldats et les geôliers ; et comme pendant, nous reçûmes dans le même format le comte Strafford marchant au supplice et passant devant la prison de l’évêque Law qui donne sa bénédiction au comte entraîné par les bourreaux; nous ne voyons de l’évêque que ses deux mains avancées à travers la

tüïicï.

lucarne grillée de sa geôle , et ne ressemblant pas mal à deux bras de bois d’un indicateur de chemin au carrefour d’une grande route ; procédé prosaïque et visant à un effet absurde. Dans le même magasin d’estampes a paru aussi la grande pièce de cabinet de Delaroche : Richelieu mourant , assis dans une barque et descendant le Rhône en compagnie de ses deux victimes, les Chevaliers Cinq-Mars et de Thou , condamnés à mort. Les Enfants d'Édouard, deux jeunes princes que Richard III fait égorger dans la Tour de Londres , sont le plus gracieux tableau de Delaroche, dont la gravure ait paru chez les mêmes marchands d’estampes. Actuellement ils font graver une peinture de Delaroche qui représente Marie- Antoinette dans la prison du Temple ; la malheureuse reine est vêtue sur ce tableau d’une façon extrêmement indigente, presque comme une pauvre femme du peuple , ce qui arrachera sans doute au noble faubourg les pleurs les plus légitimes. Un des principaux ouvrages à émotion, sorti du pinceau de Delaroche, et représentant la Reine Jane Grey au moment de poser sa petite tête blonde sur le billot, n’est pas encore gravé, mais paraîtra également sous peu. Sa Marie Stuart n’a pas été non plus gravée jusqu’à présent. Le tableau de Delaroche qui produit le plus d’effet, bien que ce ne soit pas son meilleur, c’est Cromwell soulevant le couvercle du cercueil où gît le corps sanglant du roi Charles Ier, tableau célèbre dont je vous ai parlé en détail il y a longtemps. La gravure qui en a

été faite depuis est également un chef-d’œuvre de perfection technique. Delaroche montre une singulière prédilection, pour ne pas dire idiosyncrasie, dans le choix de ses sujets. Ce sont toujours d’éminents personnages , principalement des rois ou des reines , qu’on exécute ou qui du moins sont échus au bourreau. M. Delaroche est le peintre ordinaire de toutes les majestés décapitées. C’est un artiste lugubrement courtisan , qui a mis sa palette au service de ces hauts et très-hauts délinquants , et son esprit en est préoccupé même lorsqu’il fait les portraits de potentats morts sans le ministère de l’exécuteur des hautes œuvres. C’est ainsi que , dans son tableau de la Mort d'Élisabeth d” Angleterre , nous voyons la reine aux cheveux gris se rouler de désespoir sur le parquet , tourmentée à son heure suprême par le souvenir du comte Essex et de Marie Stuart, dont son œil fixe semble voir apparaître les ombres sanglantes. Ce tableau est un des ornements de la galerie du Luxembourg, et il n’est pas aussi horriblement banal ou banalement horrible que les autres peintures de genre historique du même maître , toiles favorites de la bourgeoisie, de ces braves et honnêtes citadins qui regardent les difficultés vaincues comme le zénith de l’art, qui confondent l’effroyable avec le tragique, et qui se laissent volontiers édifier par des exemples de grandeurs déchues, dans la douce conviction où ils sont de trouver leurs propres chères personnes à l’abri de semblables catastrophes, au sein de

lutècb. 227

l’obscurité modeste d’une arrière-boutique de la rue Saint-Denis.

Paris, 28 décembre 184).

Je n’attends aucun résultat satisfaisant de la Chambre des députés qui vient d’ouvrir ses assises. Nous n’y verrons que des luttes mesquines, des disputes personnelles, de l’impuissance brillante, et peut-être même à la fin une stagnation complète. En effet, une Chambre a besoin de renfermer dans son sein différents partis compactes , sans quoi toute la machine parlementaire est incapable de fonctionner. Quand chaque député met en avant une opinion particulière, différente et isolée, il n’en peut jamais résulter un vote de nature à être regardé au moins en quelque sorte comme l’expression d’une volonté commune, et pourtant la condition essentielle du système représentatif c’est qu’une pareille volonté commune arrive à se manifester. De même que toute la société française , de même la Chambre s’est décomposée en tant de fractions et de parcelles, qu’on ne voit plus deux personnes ici qui s’accordent entièrement dans leurs vues. Quand je considère sous ce rapport les Français d’aujourd’hui, je me rappelle les paroles de notre spirituel Adam Gurowski qui refusait aux Allemands toute capacité d’action, vu que sur douze Allemands il y avait toujours vingt-quatre partis ;

car avec notre manière de penser consciencieuse et profonde , disait-il , chacun de nous s’est pénétré aussi de l’opinion contraire à la sienne, avec toutes les raisons démonstratives qui parlent en faveur de cette opinion opposée , de sorte qu’il se trouve toujours deux partis dans chaque Allemand. La même chose a lieu maintenant chez les Français. Mais où mène cette division à l’infini , cette dissolution complète des liens de la pensée, ce particularisme, cette extinction de tout esprit de corps qui constitue la mort morale d’un peuple? — C’est le culte des intérêts matériels, de l’égoïsme, de l’argent, qui a amené cet état de choses. Durera-t-il longtemps? ou bien, un événement de force majeure, un effet du hasard ou un désastre public réunira-t-il de nouveau les esprits en France? Dieu n’abandonne aucun Allemand, mais il n’abandonne aucun Français non plus, il n’abandonne en somme aucun peuple , et quand un peuple s’endort de fatigue ou par paresse, il lui prépare ses futurs réveilleurs qui, cachés dans quelque coin reculé et obscur, attendent leur heure , l’heure du réveil général. Où veillent les réveilleurs? Je m’en suis souvent enquis, et alors on m’indiquait avec mystère... l’armée! « Ici, dans l’armée, disait-on, il y a encore un puissant sentiment national; ici, sous le drapeau tricolore, se sont réfugiées ces passions généreuses que l’industrialisme régnant repousse et ridiculise; ici fleurit encore la modeste vertu civique, l’amour intrépide des hauts faits

IUTÈCE.

et de l’honneur, l’ardente faculté de 1 enthousiasme ; et tandis que la discorde et la décomposition dominent partout , la vie la plus saine existe encore ici , et en même temps il y existe une obéissance envers 1 autorité la plus sévère, en tout cas une unité armée. Il ne serait pas du tout impossible, ajoutait-on , qu’un beau jour l’armée renversât le règne actuel de la bourgeoisie, ce second Directoire, et fit de nouveau son dix-huit brumaire ! » — Le gouvernement du sabre serait donc la fin de la chanson, et la société humaine serait encore une fois régalée du vacarme de la gloire avec ses éternels Te Deum laudamus, ses lampions de suif, ses héros aux grosses épaulettes d’or et ses coups de canon en permanence 1

Paris, 12 janvier 1842.

Nous sourions des pauvres Lapons qui, lorsqu’ils souffrent d’une maladie de poitrine , quittent leur patrie et se rendent à Saint-Pétersbourg pour y jouir de l’air doux d’un climat méridional. Les Bédouins algériens qui se trouvent ici auraient le même droit de sourire de plus d’un de nos compatriotes qui , pour sa santé, aime mieux passer l’hiver à Paris qu’en Allemagne, s imaginant que la France est un pays chaud. Je vous assure qu’il ne peut faire plus froid chez nous sur la lande de Lunébourg qu’ici à Paris dans ce moment où je vous

écris d’une main raidie par la gelée. En province, il doit régner également un froid très-âpre. Les députés qui arrivent maintenant par troupes ne parlent que de neige, de verglas et de diligences renversées. Leurs faces sont encore rouges et enrhumées, leur cerveau gelé, leurs pensées à dix degrés au-dessous de zéro. A l’occasion de l’adresse, ils dégèleront. Tout ici a dans ce moment un air glacial et morne. Nulle part de l’accord, même dans les questions les plus importantes, et le vent change continuellement. Ce qu’on voulait hier on ne le veut plus aujourd’hui, et Dieu sait ce qu’on demandera demain. Rien qu inimitié et méfiance, jeu de bascule, balancement et scission. Louis-Philippe a poussé jusqu’à l’excès le plus dangereux l’application de la maxime de son confrère homonyme Philippe de Macédoine : «Diviser pour régner. » La trop grande division rend de nouveau le règne difficile, surtout le règne constitutionnel, et Guizot aura un mal infini avec les dissidences et les dissensions de la Chambre. Guizot est toujours le soutien et le bouclier de l’ordre des choses existantes. Mais les soidisant amis des choses existantes, les conservateurs, s’en souviennent peu, et ils ont déjà oublié que vendredi dernier seulement on cria à la même heure : « A bas Guizot ! et vive Lamennais ! » Pour l’homme de l’ordre, pour le grand protecteur de la tranquillité publique, ce fut en vérité un triomphe indirect de se voir ravaler au même moment qu’on élevait sur le pavois ce prêtre effroyable qui marie le fanatisme politique avec le fana-

JLUTÉCB.

tisme religieux, et qui donne la dernière consécration au désordre universel. Pauvre Guizot, pauvre maître d’école, pauvre rector magnificus de France ! ils crient haro sur toi, ces étudiants qui feraient bien mieux ’d’ étudier tes livres où se trouvent tant d’utiles enseignements , tant d’idées profondes , tant d indications pour le bonheur de l’humanité ! « Prends garde à toi, » disait un jour un démagogue d Athènes à un grand patriote modéré, « quand le peuple tombera en démence il te déchirera. » Et son interlocuteur de lui répondre :

« Prends garde à toi-même, car le peuple te déchirera quand il reviendra à la raison. » Vendredi dernier, MM. Lamennais et Guizot auraient pu tenir la même conversation. Cette scène tumultueuse parut d abord plus inquiétante que les journaux ne l’ont avoué. Ceuxci avaient tous plus ou moins d’intérêt à dissimuler la gravité de l’incident, les feuilles ministérielles aussi bien que les feuilles de l’opposition ; ces dernières se taisaient parce que la manifestation n’a pas trouvé beaucoup d’écho dans le peuple. Le peuple regardait tranquillement et gelait. A dix degrés de froid on n’a pas à craindre à Paris un bouleversement du gouvernement. Il n’y eut jamais ici d’émeutes pendant les grands froids. Depuis l’assaut de la Bastille jusqu’à la révolte de Barbés , le peuple a toujours ajourné sa colère jusqu aux mois chauds de l’été où il fait beau temps et où l’on peut se battre avec plaisir.

Paris, 24 janvier 1842.

Dans l’arène parlementaire nous vîmes de nouveau ces jours-ci un brillant duel entre Guizot et Thiers, ces deux hommes dont les noms sont dans toutes les .bouches et donnent matière à des rabâcheries incessantes qui à la longue deviennent fastidieuses. Je m étonne que les Français n’aient pas encore perdu patience d entendre sans cesse , depuis plusieurs années , bavarder du matin au soir sur le sujet de ces deux personnages. Mais, au fond, il ne s’agit pas ici de personnes mais de systèmes, systèmes qui doivent être débattus partout où l’existence d’un État est menacée du dehors, partout, en Chine aussi bien qu’en France. Il n’y a que la différence qu’on nomme ici Thiers et Guizot, ce quv là, en Chine, s'appelle Lin et Keschen. Le premier est le Thiers chinois, le représentant du système de guerre, système qui devait détourner le danger imminent par la force des armes ou peut-être seulement par un effrayant cliquetis d’armes. Keschen , au contraire , est le Guizot chinois, il représente le système de paix, et il aurait peut-être réussi par une condescendance prudente à éconduire poliment du pays les barbares aux cheveux roux, si le parti du Thiers chinois n’avait pas eu le dessus à Péking. Pauvre Keschen ! justement parce que nous étions si éloignés de la Chine, la fleur du milieu, nous

1UTÈCE.

pouvions reconnaître clairement combien v,; avais raison de te méfier des forces guerrières de ce céleste empire , et combien tes intentions étaient honnêtes envers ton orgueilleux souverain qui n’est pas aussi raisonnable que Louis-Philippe ! J’ai éprouvé un véritable plaisir en lisant ces jours-ci, dans les journaux, que 1 excellent Keschen n’a pas été scié en deux, comme on l’avait mandé auparavant , mais qu’il a perdu seulement son immense fortune. Ce dernier revers ne pourra jamais arriver au Keschen français, au représentant du système de la paix en France; s’il vient à tomber, ses richesses ne pourront être confisquées — Guizot est pauvre comme un rat d’église. Et notre Lin français aussi est pauvre, comme je vous l’ai dit déjà plusieurs fois; je suis persuadé qu’en écrivant à présent son histoire de l’Empire, l’argent qu’elle lui rapportera y est pour beaucoup, car il en a besoin. Quelle gloire pour la France que les deux hommes qui ont administré toute sa fortune d’Etat soient deux pauvres mandarins qui portent leurs richesses seulement dans leur tête.

Paris, 7 février 184a

«Nous dansons ici sur un volcan » — mais nous dansons. Ce qui fermente, bout et bouillonne dans le volcan, nous ne l’examinerons pas aujourd’hui, et ce sera seu-

lement la manière dont on danse à sa surface, que nous prendrons pour sujet de nos communications. Il nous faudra donc avant tout parler de l’Académie royale de musique où existe toujours ce vénérable corps de ballet qui conserve fidèlement les traditions chorégraphiques, et qui est à regarder comme la pairie de la danse. De même que l’autre pairie qui réside au Luxembourg , de même celle-ci compte parmi ses membres bien des perruques et des momies , que des scrupules faciles à comprendre m’empêchent de discuter. Je suis averti par l’exemple de ce pauvre M. Perrée , gérant du Siècle, qui vient d’être condamné à six mois de prison et 10,000 francs d’amende. Je ne parlerai que de Carlotta Grisi qui se distingue d’une manière brillante et délicieuse au milieu de la vénérable compagnie de la rue Lepelletier, à peu près • comme une orange parmi des pommes de terre. C’est surtout Carlotta Grisi qui causa le succès inouï du ballet intitulé les Willis , dont l’heureux sujet est emprunté à un auteur allemand que vous connaissez. Mais de quelle façon ravissante elle danse ! Quand on la voit, on oublie que Taglioni est en Russie et Fanny Essler en Amérique ; on oublie l’Amérique et la Russie elles-mêmes ou plutôt tout le globe, et Pon plane avec elle dans les jardins suspendus et enchantés de cet empire des esprits où elle règne en souveraine. Oui, elle a tout à fait le caractère de ces esprits élémentaires que nous nous figurons toujours dansants, et dont les danses puissantes et séductrices fournissent au peuple le sujet

LUïfcCB.

de tant de traditions merveilleuses. Dans la légende des Willis, cette mystérieuse et frénétique passion pour la danse, qui appartient aux esprits élémentaires, et qui a parfois entraîné des hommes à leur perte , est attribuée aussi aux fiancées mortes ; à l’antique croyance païenne du joyeux et luxurieux délire des nixes et des elfes (des ondines et des silves), s’allièrent encore les frissons voluptueux et mélancoliques, les sombres et douces horreurs du monde des spectres selon la superstition du moyen âge.

La musique répond-elle au sujet fantastique de ce ballet? M. Adam, qui a composé la musique, était-il capable d’inventer des “airs de danse qui , comme il est dit dans une légende septentrionale , forcent les arbres de la forêt à sautiller et les eaux des torrents à s’arrêter immobiles? M. Adam, à ce qu’on m’a raconté, a été en Norvège , mais je doute qu’il y ait appris de quelque magicien versé dans la science runique la fameuse mélodie du Stroemkarl dont on n’ose jouer que dix variations ; c’est qu’il y a encore une onzième variation qui pourrait causer de grands malheurs : quand on joue celle-ci , toute la nature s’émeut , les montagnes et les rochers commencent à danser, et les maisons dansent, et dans les maisons dansent les chaises et les tables, le grand-père saisit la grand’mère, le chien saisit la chatte pour danser, même l’enfant saute à bas de son berceau et danse. Non, M. Adam n’a pas rapporté de son voyage dans le Nord des mélodies aussi dangereuses!

mais oe qu’il a produit est toujours honorable, et il occupe un rang distingué parmi les compositeurs de musique de l’école française.

Je ne puis me dispenser de mentionner ici que l’église chrétienne, qui a reçu dans son giron et mis à profit tous les arts, ne sut cependant rien faire de l’art de la danse, et le rejeta et le réprouva. La danse rappelait peut-être trop l’ancien culte des païens, aussi bien des païens gréco-romains que des païens germains et celtes, dont les dieux se sont transformés justement en ces êtres aériens nommés nixes et elfes, et auxquels la croyance populaire, comme je l’ai indiqué tout à 1 heure , attribuait une merveilleuse passion pour la danse. En général le mauvais esprit, le prince des ténèbres, fut à la fin regardé comme le véritable patron de la danse , et c’est dans sa compagnie inique que les sorciers et les sorcières dansaient leurs rondes nocturnes. « La danse est maudite, » dit une pieuse chanson populaire ; « quand tu vois danser, » ajoute le chansonnier, « pense à la tête coupée de saint Jean- Baptiste sur le plat sanglant , et la tentation infernale n’aura pas de puissance sur ton âme. » Maintes fois que nous assistions à la représentation d’un ballet dans la salle du grand Opéra, la danse de l’Académie royale de musique se présenta à notre esprit comme une tentative de christianiser en quelque sorte cet art archi païen; et, en effet, le ballet français sent presque l’église gallicane et même le jansénisme, comme toutes les productions

HITÈCE.

artistiques du grand siècle de Louis XTV . Le ballet français est sous ce rapport un pendant analogue des tragédies de Racine et des jardins de Le Nôtre. Il y règne en outre la même coupe régulière, la même mesure d’étiquette, la même froideur de cour, la même pruderie précieuse, la même chasteté. En vérité, la forme et l’essence du ballet français sont chastes, mais les yeux des danseuses font aux pas les plus pudiques le olus licencieux commentaire , et leur sourire indécent et libertin est en contradiction permanente avec leurs pieds. Nous remarquons tout le contraire dans les danses dites nationales, et je les préfère mille fois aux ballets du grand Opéra. Les danses nationales sont souvent trop sensuelles, presque lubriques dans leurs formes, par exemple , les danses indiennes ; mais la sainte gravité sur les figures des danseurs moralise ces danses et les élève même à la hauteur d’un service divin , d’un acte religieux. Le grand Vestris a un jour prononcé une parole dont on a beaucoup ri. De ce ton pathétique qui allait si bien à sa mine importante , il disait à un de ses disciples : « Un grand danseur doit être vertueux. » Chose singulière ! le grand Vestris repose déjà depuis quarante ans dans la tombe (il n’avait pu survivre au malheur de la maison de Bourbon avec laquelle la famille des Vestris avait toujours été très-liée), et seulement l’année dernière, lorsque j’assistais à une séance de la Chambre des députés, où parlait M. Guizot, le ton sonore de l’orateur me fit rêvasser, et Dieu sait corn-

ment, feu le grand Vestris me vint à la mémoire, et comme par inspiration je compris tout à coup la signification profonde de ces mots : « Un grand danseur doit être vertueux. »

Je ne puis vous rapporter que peu de chose des bals de société de cette année, car j’ai honoré jusqu’à présent peu de soirées de ma présence. La pâle monotonie de ces soirées a déjà depuis longtemps commencé à m'ennuyer, et je ne comprends pas comment un homme peut l’endurer à la longue. Pour les femmes, je comprends cela parfaitement. A leurs yeux , la toilette dont elles peuvent faire parade est la chose essentielle. Les préparatifs du bal, le choix de la robe, les petits soins de l’ajustement, l’arrangement de la coiffure, le sourire d’essai devant la glace, bref, la parure et la coquetterie sont pour elles l’affaire principale et leur procurent l’amusement le plus délicieux. Mais pour nous autres hommes qui ne mettons qu’un disgracieux habit noir et des souliers (les terribles souliers ! ) — pour nous une soirée n’est qu’une inépuisable source d’ennui, entremêlée de quelques verres de lait d’amande et de jus de framboises. Je ne veux pas parler du tout de la charmante musique. Ce qui rend les bals du grand monde encore plus ennuyeux qu’ils ne devraient l’être à bon droit, c’est la mode dominante de ne danser qu’en apparence, de n’exécuter qu’en marchant les figures prescrites, de mouvoir les pieds d’une façon tout à fait indifférente et presque maussade. Aucun ne veut

LUTÈCE. 239

plus amuser l’autre, et cet égoïsme se manifeste aussi dans la danse de la société actuelle.

Les classes inférieures , quelque plaisir qu'elles trouvent à singer le beau monde, n’ont cependant pas encore pu se résigner à cette danse apparente de l’égoïsme; leur danse a encore de la réalité, mais malheureusement une réalité trop décolletée. Je sais à peine comment exprimer l’étrange sentiment de tristesse qui me saisit chaque fois que dans les lieux de divertissements publics, surtout en temps de carnaval, je regarde le peuple qui danse. Là, une musique exagérée, bruyante et aiguë, accompagne des danses qui frisent plus ou moins le cancan. J’entends m’adresser la question : Qu’est-ce que le cancan? Grand Dieu, on veut que je donne pour la Gazette d’ Augsbour g une définition du cancan ! Eh bien, soit ! Le cancan est une danse qui ne s’exécute jamais dans une société honnête, mais seulement dans des locaux peu convenables où le monsieur qui le danse, ou la dame par laquelle il est dansé, se voit aussitôt empoigner par un sergent de ville et flanquer à la porte. Je ne sais si cette définition explique suffisamment cette chose scabreuse, mais il n’est pas non plus nécessaire qu’on sache exactement en Alles! magne ce que c’est que le cancan des bals publics à Paris. On comprendra toujours par cette définition que la vertu recommandée et prônée par feu Yestris n’est pas absolument de rigueur dans l’exécution de cette danse, et puisque le peuple français est même en dan-

sant incommodé par l’intervention armée de l’Etat. Oui, cette constante participation de la police aux plaisirs du peuple est un singulier abus, et tout étranger s’étonne en remarquant dans les bals publics, à côté de chaque quadrille , plusieurs agents de la préfecture ou gardes municipaux qui surveillent d’un air soucieux et refrogné la moralité dansante. Il est presque inconcevable comment le peuple peut conserver, sous une aussi honteuse inspection , sa gaieté rieuse et son fol engouement pour la danse. Mais la légèreté française fait justement ses plus joyeuses gambades quand elle est enserrée dans la camisole de force; et bien que l’œil sévère de la police empêche que le cancan soit dansé d’une façon franchement cynique, les danseurs des bastringues n’en savent pas moins révéler leurs pensées prohibées par toute sorte d’entrechats ironiques, par les gestes les plus plaisants d’une décence exagérée, et la sensualité voilée apparaît alors plus dévergondée que la nudité ellemême. A mon avis , la moralité publique ne gagne pas grand’chose à voir le gouvernement morigéner la danse du peuple avec tant d’ostentation ; les fruits défendus tentent toujours le plus vivement, et les expédients raffinés et souvent spirituels qu’on emploie pour éluder la censure chorégraphique, produisent un effet plus pernicieux que la brutalité permise. Cette surveillance des ébats populaires caractérise d’ailleurs l’état des choses dans ce pays, et montre jusqu’où les Français ont réussi à conquérir la liberté.

IÜTÈCE.

Mais ce ne sont pas seulement les rapports entre les deux sexes qui forment dans les bastringues de Paris le sujet de danses obscènes. Il me semble parfois qu’on y bafoue en dansant tout ce qui est regardé comme noble et sacré dans la vie des hommes, mais ce qui a si souvent été exploité par des fourbes et rendu ridicule par des imbéciles , que le peuple ne saurait plus y croire comme autrefois. Oui, il a perdu la foi en ces sentiments sublimes, dont parlent et chantent tant nos Tartufes politiques et littéraires ; les fanfaronnades de l’impuissance surtout ont tant dégoûté ce peuple de toutes les choses idéales , qu’il n’y voit plus rien autre que des phrases vides de sens, que de la blague, comme il dit dans son argot. De même que cette désolante manière de voir est représentée par le type dramatique de Robert Macaire, de même elle se manifeste dans la danse du peuple qu’on peut considérer à juste titre comme une véritable pantomime du Robert-Macairianisme. ^étranger qui a de ce dernier une idée tant soit peu approximative, comprendra ces danses indescriptibles, ce persiflage dansé qui raille non-seulement les rapports sexuels, mais encore les rapports sociaux, mais encore tout ce qu’il y a de bon et de beau dans le monde, mais encore toute espèce d’enthousiasme , le patriotisme , la fidélité , la loyauté, la foi, les sentiments de la famille, l’héroïsme, la Divinité. Je le répète, je suis toujours accablé d’une indicible tristesse quand je regarde le peuple qui danse dans les lieux d’amusement à Pans;

et il en est ainsi surtout aux jours de carnaval où les folles mascarades portent l’allégresse démoniaque jusqu’à une extrémité qui fait frémir. Je fus presque saisi d’horreur en assistant dernièrement à une des splendides fêtes de nuit qu’on donne maintenant dans la salle de l’Opéra-Comique, où les horribles plaisirs du carnaval tourbillonnent avec une fougue bien plus magnifique que dans les bals masqués du grand Opéra. Là, Belzébut préside son orchestre et fait une musique étourdissante qui nous déchire les oreilles, tandis que la lumière perçante de l’éclairage au gaz nous éblouit et nous torture les yeux comme le feu de 1 enfer. Voilà la vallée perdue dont la nourrice nous a conté de si effroyables légendes; là , dansent les sorcières endiablées, comme chez nous sur la montagne du Mvocken dans la nuit de Walpurgis , et il y en a plus d’une qui est fort jolie, et qui, dans toute sa perversité, ne peut renier entièrement la grâce naturelle de ces diablesses de Françaises. Mais quand les trompettes annoncent à la fin le dernier galop, la terrible ronde, alors le tintamarre satanique arrive au comble de la démence; on dirait que le plafond de la salle va se fendre, et que tout à coup, par la crevasse de la toiture, toute l’assemblée infernale prendra son vol sur des manches à balai, des pincettes de cheminée, des fourches, de grandes cuillieres de bois, ou bien sur des boucs à face humaine ou sur des hommes à face de bouc et sur d’autres montures de sabbat, criant, hurlant, vociférant les paroles sacramentales i Oben hinaus , nirgends an / ( Passez par

LUTÈCR.

en haut, ne touchez nulle part.) C’est le moment dangereux où un nouveau débarqué d’outre-Rhin, qui n’entend rien à la magie, pourrait bien se perdre dans le tourbillon maudit, si par hasard il ne se rappelle pas la vieille prière allemande de sa grand’mère, qu’on doit réciter à voix basse quand de jolies sorcières françaises menaeentde vous entraîner dans la damnation éternelle.

Paris, 15 avril 1842.

L’été dernier, au moment que j’arrivais à Cette par une belle journée d’été, je vis passer la procession le long du quai devant lequel s’étend la Méditerranée, et je n’oublierai jamais ce coup d’œil. En tête marchaient les confréries dans leurs costumes rouges, blancs ou noirs, les pénitents dont les capuchons rabattus sur le visage étaient pourvus de deux trous par lesquels leurs yeux regardaient comme des yeux de spectres ; ils portaient aux mains des cierges allumés ou des bannières ornées d’une croix. Puis venaient les moines des différents ordres; ensuite une longue file de laïques, femmes et hommes, formes humaines pâles et brisées qui s’avançaient pieusement avec une démarche chancelante, et qui chevrotaient des cantiques d’un ton lugubre et lamentable. J’avais souvent rencontré de semblables cortèges dans mon enfance, aux bords du Rhin, et je ne

saurais cacher que ces sons éveillèrent en moi une cer* taine mélancolie, une espèce de mal du pays. Mais ce que je n’avais jamais vu auparavant et ce qui semblait un usage introduit de l’Espagne voisine, ce fut la troupe d’enfants représentant la Passion. Un petit garçon, exactement costumé comme le Sauveur sur les images populaires et portant la couronne d’épines sur la tête, dont la belle chevelure d’or ondoyait tristement le long de son cou , se traînait haletant et courbé sous le fardeau d’une énorme croix en bois, le front ruisselant de gouttes de sang peintes d’un rouge cramoisi, des stigmates aux mains et aux pieds nus. A ses côtés marchait une petite fille toute vêtue de noir qui, en Mater dolorosa, portait dans sa poitrine plusieurs poignards aux manches dorés, et cette petite mère de douleurs fondait presque en larmes — image de la plus profonde amertume. D’autres petits gars, qui les suivaient, représentaient les apôtres, y compris Judas aux cheveux roux et tenant une bourse à la main. Une couple de bambins s’y trouvaient encore, en qualité de sbires romains, armés de casques et de boucliers, et ils brandissaient leurs' sabres. Plusieurs enfants portaient des habits d’ordres monacaux et des ornements de prêtres et de grands dignitaires de l’Église : c’étaient de petits capucins , de petits jésuites, des évêques en miniature avec la mitre et la crosse, des cardinaux aux chapeaux rouges également d’une taille lilliputienne, de gentilles petites nonains, toutes âgées de six ans tout au plus, et, chose bizarre I

tUTÈCE.

il y avait dans le nombre aussi quelques enfants habillés en Amours, avec des ailes de soie et des carquois d’or, et tout près du petit Sauveur trottinaient deux petites créatures bien plus délicates encore et à peine âgées de quatre ans, affublées d’un costume rococo de bergers, avec des houlettes et des chapeaux enrubanés, mignonnes à croquer, comme des poupées de massepain : elles figuraient probablement les pâtres qui entouraient la crèche de l’enfant Jésus. Mais, le croirait-on? ce spectacle excitait dans notre âme les sentiments les plus graves et les plus dévots, et l’effet en était d’autant plus émouvant que c’étaient justement de petits enfants innocents qui représentaient le martyre le plus cruel et le plus grandiose ! Ce n’était pas une singerie dans le grand style historique , une parade de bigotterie grimaçante, une manifestation mensongère de piété berlinoise : c’était l’expression la plus naïve de la pensée la plus profonde, et précisément la forme simple et enfantine empêchait que le fond n’agît sur notre cœur avec une force écrasante, ou ne s’anéantît lui-même. En effet, le sujet des souffrances du Christ est d’une puissance de douleur si prodigieuse et si sublime , qu’il surpasse et réduit au néant toutes les manières de le représenter, les plus larges autant que les plus pathétiques. C’est pourquoi les grands artistes, aussi bien dans la peinture que dans la musique, ont toujours eu soin de couvrir de fleurs, autant que possible , les horreurs transcendantes de la Passion , et d’adoucir la sanglante vérité des faits par

les gracieux jeux d’une tendresse humaine — et c’est ce que fit aussi signor Joachimo Rossini, en composant son Stabat Mater.

Cette dernière pièce de musique , le Stabat de Rossini, fut le grand événement de la saison passée; la discussion de ce chef-d’œuvre est toujours à l’ordre du jour, et justement les reproches qu’au point de vue de l’Allemagne septentrionale on élève contre le grand maestro, attestent d’une manière frappante l’originalité et la profondeur de son génie. « L’exécution est trop mondaine , trop sensuelle, trop folâtre pour ce sujet idéal , elle est trop légère , trop agréable , trop amusante. » — Telles sont les plaintes chagrines de quelques aristarqu-es lourds et ennuyeux qui, s’ils ne feignent pas à dessein une spiritualité outrée , se sont du moins approprié par des études stériles, des notions très-bornées et très-erronées de la musique sacrée. Comme chez les peintres, il règne aussi chez les musiciens une idée toute fausse sur la manière de traiter les sujets religieux. Les peintres pensent que les sujets vraiment chrétiens doivent être représentés avec des contours subtils et exigus , et sous des formes aussi étiolées et aussi décolorées que possible; les dessins d’Overbech sont leur prototype à cet égard. Pour contredire cet aveuglement par un fait, je rappelle ici les tableaux de saints de l’école espagnole; là domine l’ampleur des contours et la vivacité de la couleur, et cependant personne ne disconviendra que ces peintures espagnoles

MJTÈCE.

respirent le christianisme le plus spiritualisé et le plus idéal , et tjue leurs auteurs n’etaient certainement pas moins imbus de foi que les maîtres célébrés de nos jours oui ont embrassé à Rome le catholicisme afin de pouvoir peindre ses symboles sacrés avec une ferveur et une spontanéité ingénue que donne, selon leur idée, seulement l’extase de la foi. Le véritable caractère de l’art chrétien ne réside pas dans la maigreur et la pâleur du corps , mais dans une certaine effervescence de l’âme que le musicien , non plus que le peintre , ne saurait s’approprier ni par le baptême ni par l’étude ; et , sous ce rapport, je trouve au Stabat de Rossini un caractère chrétien plus véritable qu’au Paulus de Félix Mendelsohn- Bartholdy, oratorio que les adversaires de Rossini préconisent comme un modèle du genre chrétien.

Le ciel me préserve de vouloir exprimer par là un blâme contre un maître aussi rempli de mérites que le compositeur du Paulus , et 1 auteur de ces lettres songera moins que tout autre à vouloir critiquer le caractère chrétien de l’oratorio en question, par des raisons cléricales, ou pour ainsi dire pharisiennes. Je ne puis pourtant pas me dispenser d’indiquer qu’à l’âge où M. Mendelsohn commença le christianisme à Berlin (il n’a été baptisé que dans sa treizième année), Rossini 1 avait déjà quelque peu déserté et s’était abîmé entièrement dans la musique mondaine des opéras. Maintenant qu il a de nouveau abandonné celle-ci pour se reporter en rêve dans les souvenirs catholiques de sa première jeunesse, dans les

temps où il chantait comme enfant de chœur dans la basilique de Pesaro, et où il prenait part comme acolyte à 1 office de la sainte messe — maintenant que les anciens sons de 1 orgue ont de nouveau résonné dans sa mémoire et lui ont fait saisir la plume pour écrire un Stabat; il n’a certes pas eu besoin de construire d’abord scientifiquement le génie du christianisme, et encore moins de copier en esclave les œuvres de Haendel ou de Sébastien Bach; il lui a suffi de ranimer dans son âme les accents qui y vivaient dans sa plus tendre enfance; et, chose remarquable! quelque sérieux et douloureusement profond que soit le ton dont ces accents sacrés retentissent, quelle que soit la véhémence avec laquelle ils gémissent et saignent en exprimant les sentiments les plus violents et les plus passionnés, ils ont cependant gardé quelque chose d’enfantin, et ils m’ont rappelé la représentation de la Passion par des enfants que j’avais vue à Cette. Oui, je me suis rappelé involontairement cette pieuse petite mascarade, lorsque j’assistai pour la première fois à l’exécution du Stabat de Rossini : l’immense et sublime martyre du Rédempteur y était représenté, mais dans les plus naïfs accents de jeunesse; les navrantes plaintes de la Mater dolorosa s exhalaient, mais comme du gosier d’innocentes petites fillettes; à côté des crêpes noirs du deuil le plus poignant bruissaient les ailes de tous les Amours de la grâce; les horreurs du supplice de la croix étaient adoucies comme par les jeux folâtres des bergers, et

LÜTÈCE.

le sentiment de l’infini embrassait et renfermait le vaste ensemble, comme le ciel d’azur qui brillait sur la procession de Cette, comme la mer azurée au bord de laquelle elle défilait aux sons du chant et de la musique ! Voilà le charme éternel de Rossini, sa suavité indestructible que les tracasseries d’aucun imprésario ni d’aucun marchand de musique n’ont pu abîmer ou seulement troubler ! Avec quelque méchanceté , quelque astuce ratfinée qu’il ait souvent été maltraité dans sa vie, nous ne trouvons pourtant dans ses productions musicales aucune trace de fiel. Semblable à l’antique source d’Aréthuse qui conservait sa douceur primitive, même après avoir traversé les eaux amères de l’Océan, le cœur de Rossini a conservé son aménité et sa douceur mélodieuses , bien qu’il ait goûté à satiété de tous les calices d’absinthe de ce monde.

Comme je l’ai dit, le Stabat du grand maestro a été cette année la production prédominante de la saison musicale. Je n’ai besoin d’entrer dans aucun détail sur la première exécution, qui a toujours le privilège de donner le ton ; il suffit de mentionner que les Italiens ont chanté. La salle de l’Opéra-Italien semblait être le parvis du ciel : là soupiraient des rossignols sacrés , là coulaient les larmes les plus fashionables. La France musicale donna également dans ses concerts la plus grande partie du Stabat , et, comme il va sans dire, avec des applaudissements inouïs. Dans ces concerts nous entendîmes aussi le Paulus de M. Félix Mendelsohn-

Bartholdy, qui attira notre attention justement par ce , rapprochement, et qui provoqua de lui -même la comparaison avec Rossini. Dans la masse du public, cette comparaison ne tourna nullement à l’avantage de notre jeune compatriote : c’est aussi comme si l’on comparait les Apennins de l’Italie au monticule de Templow près Berlin. Mais le monticule de Templow n’en a pas moins ses mérites, et il se concilie le respect de la multitude déjà parce qu’il porte une croix sur son sommet. « Sous ce signe tu vaincras ! » Non pas à la vérité en France, le pays de l’incrédulité , où M. Mendelsohn a toujours fait fiasco. Il fut l’agneau sacrifié de la saison, tandis que Rossini a été le lion musical dont, le rugissement retentit toujours. On dit ici que M. Félix Mendelsohn viendra sous peu en personne à Paris. Une chose certaine du moins, c’est que par l’intercession de piétistes et de diplomates d’un grand pouvoir, M. Léon Pillet a été amené à faire confectionner par M. Scribe un libretto dont M. Mendelsohn doit composer la musique pour le grand Opéra. Notre jeune compatriote accomplira-t-il avec bonheur cette tâche scabreuse ? Je ne sais. Son aptitude artistique est grande, mais elle a des bornes et des lacunes qui donnent à réfléchir. Sous le rapport du talent, je trouve une grande ressemblance entre M. Félix Mendelsohn et mademoiselle Rachel Félix, l’artiste tragique. Ce qui leur appartient en propre à tous deux, c est une grande sévérité, un sérieux très-sérieux, un penchant prononcé de s’appuyer sur le marbre impo-

LUTÈCE

sant des modèles classiques , le don du calcul le plus fin et le plus spirituel, une grande pénétration, et enfin le manque total de naïveté. Mais le génie dans l’art n’est-il pas toujours accompagné de naïveté? Jusqu’à ce jour nous ne l’avons jamais rencontré sans cet accompagnement obligé.

Paris, 2 juin 4842.

L’Académie des sciences morales et politiques, ne voulant pas se compromettre, a, dans sa séance du 28 mai, prorogé jusqu’en 1844 le couronnement du meilleur Examen critique de la philosophie allemande. Sous ce titre, elle avait proposé un prix pour une question dont la solution ne visait à rien de moindre qu’à une exposition raisonnée de la philosophie allemande depuis Kant jusqu’à nos jours, avec un examen particulier de ce dernier, du grand Emmanuel Kant dont les Français ont tant entendu parler qu’ils sont presque devenus curieux de savoir ce que c’est. Même Napoléon voulut un jour s’instruire sur la philosophie de Kant , et il chargea un savant français de lui en faire un résumé, mais qui devait être resserré dans quelques pages inquarto. Les princes n’ont qu’à commander. Le résumé fut confectionné sans délai et dans la forme prescrite. De quelle nature il était, Dieu le sait; pour moi, j’ai

appris seulement que l’empereur, après avoir parcouru attentivement les quelques pages in-quarto, prononça ces paroles : « Tout cela n’a aucune valeur pratique, et les affaires du monde ne sont guère avancées par des hommes tels que Kant, Cagliostro, Swedenborg et Philadelphia. » — La masse du public en France ne voit toujours en Kant qu’un visionnaire nébuleux, et tout dernièrement encore je lus dans un roman français cette phrase : « Le vague mystique de Kant. » Un des plus grands philosophes de France est sans contredit Pierre Leroux, et celui-ci m’avoua, il y a six ans, qu’il avait seulement, par le livre de l'Allemagne de Henri Heine, gagné la conviction que la philosophie allemande n’est pas aussi mystique et religieuse qu’on l’avait fait croire jusqu’alors au public français, mais au contraire trèsfroide, presque glaciale à force d’être abstraite, et irréligieuse au point de nier l’existence de l’Être suprême.

Dans la séance de l’Académie dont je viens de parler, Mignet , le secrétaire perpétuel , nous donna une notice historique sur la vie et les œuvres de feu Destutt de Tracy. Comme dans toutes ses productions, Mignet montra aussi, dans cette dernière, son grand et beau talent d’exposer nettement les faits, son admirable habileté à saisir tous les incidents caractéristiques du temps et du lieu, et à les rendre dans un style parfait de clarté et de sérénité. Son discours sur Destutt de Tracy a déjà paru imprimé, je n’ai donc pas besoin d’entrer dans des détails. Je noterai seulement en pas-

LUTÈCE

sant quelques réflexions qui me vinrent et me frappèrent vivement l’esprit, pendant que Mignet racontait la belle vie de ce gentilhomme qui descendait de la plus altière noblesse féodale et qui était dans sa jeunesse un brave soldat, mais qui n’en embrassa pas moins avec l’abnégation la plus généreuse le parti du progrès, et lui resta fidèle jusqu’à son dernier souffle. Le même homme qui avait avec Lafayette, dans les années de 80, exposé sa fortune et son sang pour le salut de la liberté , se retrouva avec son ancien ami le 29 juillet 1830 aux barricades de Paris, animé des mêmes convictions; ses yeux seuls étaient éteints, son cœur était resté lumineux et jeune. La noblesse française a produit un nombre considérable , un nombre étonnant d’exemples pareils , et le peuple le sait bien, et les nobles qui ont fait preuve d’un tel dévouement à ses intérêts, il les désigne par le nom de : les bons nobles. Une méfiance envers la noblesse en général peut, il est vrai, dans des temps révolutionnaires, être reconnue comme salutaire, mais elle restera toujours une injustice. Sous ce rapport, une grande leçon nous est offerte parla vie d’un Tracy, d’un La Rochefoucauld , d’un d’Argenson , d’un Lafayette et d'autres bons nobles qui devinrent les champions des droits de l’homme, et jetèrent, en preux chevaliers qu’ils étaient, leur gantelet de défi à la face de tous les oppresseurs du peuple.

Droit, inflexible et tranchant, comme autrefois son glaive, lut l’esprit de Destutt de Tracy lorsqu’il se jeta

plus tard dans cette philosophie matérialiste qui, en France, fut portée par Condillac à la domination. Condillac n’osa pas formuler les dernières conséquences de cette philosophie, et comme la plupart de ses disciples, il laissa toujours à l’esprit un petit coin reculé dans S’empire universel de la matière. Mais Destutt de Tracy refusa à l’esprit aussi ce dernier refuge, et chose singulière ! à la même époque où chez nous, en Allemagne, 1 idéalisme fut élevé à son apogée et la matière niée, le principe matérialiste gravit en France son plus haut sommet, et on nia ici l’esprit. Destutt de Tracy fut pour ainsi dire le Fichte du matérialisme.

C’est une circonstance remarquable que Napoléon se soit senti une antipathie si inquiète pour la coterie philosophique à laquelle appartenaient Tracy, Cabanis et consorts, et qu’il ait traité ceux-ci très-durement. Il les nommait des idéologues, et il éprouvait une crainte vague et presque superstitieuse à l’endroit de cette idéologie qui n’était cependant rien autre que le bouillonnement écumant de la philosophie matérialiste; cette dernière avait à la vérité avancé le plus grand bouleversement politique , et révélé les plus terribles forces de destruction, mais sa mission était accomplie, et partant son influence terminée. Plus menaçante et plus dangereuse était la doctrine opposée qui surgit inaperçue en Allemagne et qui plus tard contribua tant au renversement de la domination française. C’est une chose digne de remarque qu’aussi à cet égard Napoléon ne compre-

LüTECE.

naît que le passé et n’avait pour l’avenir point d’yeux ni d’oreilles. Il pressentait un ennemi pernicieux dans l’empiré de la pensée, mais il cherchait cet ennemi parmi de vieilles perruques qui étaient encore couvertes de la poudre du xviue siècle ; il le cherchait parmi des vieillards français au lieu de le chercher parmi la blonde jeunesse des universités allemandes. Il faut convenir que le tyran Hérode fut plus sagace lorsqu’il persécuta l’engeance dangereuse dans le berceau et ordonna le massacre des innocents. Mais il ne tira pas profit non plus de son surcroît de finesse qui échoua contre les décrets de la Providence — ses bourreaux vinrent trop tard, l’enfant terrible n’était plus à Bethléem, une pieuse ânesse le portait vers la terre de salut de l’Égypte. Oui, Napoléon ne possédait de la perspicacité que pour l’in-» telligence du présent ou pour l’appréciation du passé* et il était complètement aveugle pour tout symptôm de l’avenir. Il se trouva sur le balcon de son château ci Saint-Cloud, lorsque le premier bateau à vapeur y passa sur la Seine, et il ne se douta point que cette cheminée flottante , pavoisée d’une longue banderole de fumée, était appelée à transformer la face du monde.

Page 1