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Paris, 20 juin 1842.
Dans un pays où la vanité compte tant de zélés partisans, l’époque de l’élection des députés sera toujours une époque de grande agitation. Cependant comme la dignité de dé-puté ne chatouille pas seulement l’amour-propre, mais conduit encore aux places les plus lucratives et aux influences les plus avantageuses; comme il y a ici enjeu non-seulement l’ambition, mais aussi 1 avarice; comme il s’y agit aussi de ces intérêts matériels auxquels notre temps a voué un culte si fervent : pour ces raisons, l’élection des députés est un véritable assaut de vitesse, une course de chevaux dont l aspect est pour le spectateur étranger plutôt curieux que satisfaisant. Car ce ne sont pas justement les plus beaux et les meilleurs coursiers qui se produisent sur le turf de ce sport politique ; ce ne sont pas les qualités généreuses de la force, du pur sang, de la persévérance, qui 1 emportent ici , mais uniquement l’agilité aux pieds légers. Plus d un noble destrier, dont les naseaux respirent le plus ardent courage belliqueux, et dont les yeux brillent des étincelles de la raison , doit céder le pas à quelque bidet chétif, mais qui a été préparé tout exprès pour des triomphes dans cette carrière. Des chevaux rétifs et présomptueux viennent ici, dès leur premier élan,, à se cabrer mal à propos, ou ils s’écartent en galopant. Seule
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la médiocrité bien dressée atteint le but. Qu’un Pégase soit à peine admis à la course parlementaire et qu’il y ait à éprouver mille sortes de dégoûts, cela va sans dire; car le malheureux a des ailes, et il pourrait un jour s’élancer plus haut que ne le permet le plafond du palais Bourbon. Mais que nous importe! Ce qui nous intéresse, ce n’est pas ce brouhaha de maquignonnage, ces trépignements et hennissements de l'égoïsme , ce tumulte des intérêts les plus sordides qui se parent des plus brillantes couleurs, ni les cris des palefreniers et la poussière du fumier — nous ne nous soucions que de savoir si les élections tourneront à l’avantage ou au préjudice du ministère? Là-dessus on ne peut encore rien annoncer de positif. Et pourtant le sort de la France et peut-être du monde entier dépend de la question qui conservera la majorité dans la Chambre nouvelle. Je ne veux aucunement avancer la supposition qu’il pourrait surgir parmi les nouveaux députés de bien puissants ferrailleurs , capables de pousser le mouvement jusqu’à sa dernière extrémité. Non, ces nouveaux arrivants n’agiteront que des paroles et encore des paroles, et ils redoutent l’action autant que leurs prédécesseurs; même le plus déterminé des novateurs de la Chambre ne veut pas renverser avec violence les choses existantes^ veut seulement exploiter à son profit certaines appréhensions des puissances qui s’agitent en haut, et certaines espérances qui couvent en bas de la société : la peur des supérieurs et les appétits des inférieurs.
Mais les embrouillements, les embarras et les perplexités momentanées dans lesquels le gouvernement peut tomber par suite de ces machinations, peuvent donner aux puissances occultes, embusquées dans les ténèbres, le signal de l’explosion , et comme toujours la révolution attend une initiative parlementaire. La roue effroyable se mettrait alors de nouveau en mouvement, et nous verrions cette fois s’avancer un antagoniste qui pourrait bien se montrer comme le plus redoutable de tous ceux qui sont jusqu’ici entrés en lice avec l’ordre existant. Cet antagoniste garde encore son terrible incognito, et il réside comme un prétendant nécessiteux dans ces sous-sols de la société officielle, dans ces catacombes où, au milieu de la mort et de la décomposition, germe et bourgeonne la vie nouvelle. Communisme est le nom secret de cet adversaire formidable qui oppose le règne des prolétaires dans toutes ses conséquences au régime actuel de la bourgeoisie. Ce sera un épouvantable duel. Comment se terminera-t-il ? C’est ce que savent les dieux et les déesses dont la main pétrit l’avenir. Pour notre part, nous savons seulement que le communisme, bien qu’il soit peu discuté à présent, et qu’il traîne son existence souffreteuse dans des mansardes cachées sur sa couche de paille misérable, est pourtant le sombre héros à qui est réservé un rôle énorme, quoique passager, dans la tragédie moderne, et qui n’attend que la réplique pour entrer en scène. Nous ne devons donc jamais perdre de vue cet acteur,
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et nous ferons de temps à autre des communications sur les répétitions furtives par lesquelles il se prépare à son début. De telles indications seront peut-être plus importantes que tous les rapports sur des menées électorales, des querelles de partis et des intrigues de cabinet.
Paris, 12 juillet 1842.
Le résultat des élections vous sera mandé par les journaux. Ici , à Paris, on n’a pas besoin de consulter là-dessus les feuilles, on le lit sur tous les visages. Hier, tout avait ici un air très-orageux, et les cœurs laissaient entrevoir une agitation telle que je ne l’ai remarquée que dans les grandes crises. Les anciens oiseaux de tempête traversaient de nouveau bruyamment et invisiblement les airs, et les têtes les plus somnolentes furent tout à coup réveillées de leur repos de dix-huit mois. J’avoue que moi-même , secrètement effleuré de ce terrible battement d’aile, je sentis une violente palpitation. Je suis toujours saisi de frayeur au premier moment que je vois se déchaîner les démons de la révolution; plus tard je suis fort calme, et les apparitions les plus monstrueuses ne peuvent ni m’inquiéter ni me surprendre, justement parce que j’ai prévu leur arrivée avec une peur anticipée. Quelle serait la fin de ce mouvement pour lequel Paris aurait comme toujours donné le
signal? ce serait la guerre, la plus affreuse guerre de destruction , qui appellerait malheureusement dans l’arène les deux plus nobles peuples de la civilisation pour leur perle à tous deux; je veux dire l’Allemagne et la France. L’Angleterre , le grand serpent d’eau qui peut toujours se retirer et se blottir dans son vaste nid de l’Océan, et la Russie, le colossal ours du Nord, qui trouve également pour s’y tapir les plus sûres tanières dans ses immenses steppes, montagnes de glace et forêts de sapins ; ces deux puissances ne peuvent , dans une guerre politique ordinaire, même par les plus signalées défaites , être ruinées entièrement : — mais l’Allemagne est beaucoup plus gravement menacée dans des cas pareils, et même la France pourrait y perdre de la façon la plus déplorable son existence d’État politique. Mais ce ne serait que le premier acte, pour ainsi dire le prélude, de la tumultueuse pièce à grand spectacle. Le second acte sera la révolution européenne et universelle, le gigantesque combat singulier entre les déshérités de la fortune et l’aristocratie de la possession , et là il ne sera question ni de nationalité ni de religion: il n’y aura qu’une seule patrie, la terre, et qu’une seule croyance, le bonheur terrestre. Les doctrines religieuses du passé dans tous les pays se lèveront-elles en commun pour une résistance désespérée, et cette tentative formerat-elle le troisième acte? Est-ce que même la vieille tradition absolutiste entrera encore une fois en scène, mais revêtue d’un nouveau costume et appelant sous
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ses drapeaux un nouveau fanatisme qui sera peut-être le fanatisme du passé sous un nouvel accoutrement? Quel sera le dénoûment de la pièce? Je ne sais, mais il m’est avis qu’on finira par écraser la tête du grand serpent d’eau, et par dépouiller de sa peau velue le colossal ours du Nord, quelque formidable qu’il soit. Ce sera peut-être l’époque où il n’y aura plus qu’un seul berger et un seul troupeau, un berger libre avec une houlette de fer, et un troupeau d’hommes également tondus, également bêlants! Des temps durs et pleins de bouleversements approchent en grondant, et le prophète qui voudrait écrire une nouvelle apocalypse aurait à inventer des monstres tout nouveaux et si épouvantables que les anciens animaux symboliques selon saint Jean ne seraient en comparaison avec eux que de doux tourtereaux et de gracieux Amours. Les dieux se voilent la face, par compassion pour les pauvres petites créatures humaines, leurs pupilles séculaires, et peut-être aussi par crainte pour leur propre sort. L’avenir a une odeur de cuir de Russie, de sang, d’impiété et de force coups de bâton. Je conseille à nos neveux de venir au monde avec une bonne et épaisse peau sur l’échine.
Paris, 45 juillet ms.
Par malheur mon noir pressentiment ne m’a pas trompé ; la sombre disposition d’esprit qui, depuis quelques jours , m’accablait presque et offusquait mes yeux, était l’annonce d’un sinistre. Après la joie présomptueuse de la veille, s’est répandu hier un effroi, une consternation impossible à dépeindre , et les Parisiens acquièrent, par un cas de mort imprévu, la connaissance combien les institutions sociales sont peu garanties ici , et combien de danger offre la moindre secousse. Et ils n’ont voulu effectivement que donner quelques petites secousses toutes légères , mais nullement ébranler par de trop véhéments coups de sape tout l’édifice de l’État. Si le duc d'Orléans eût péri quelques jours plus tôt, Paris n’aurait pas élu douze députés de l’opposition contre deux conservateurs, et n’aurait pas, par cet acte d’une portée incalculable, imprimé au mouvement social une nouvelle impulsion. Cet accident funeste remet en question tout l’ordre des choses existantes, et l’on pourra se féliciter si l’arrangement de la régence , pour le cas du décès du roi actuel, est aussitôt que possible et sans fâcheuse interruption délibéré et résolu par la Chambre. Les discussions sur la régence occuperont donc avant tout les
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Chambres et prêteront des paroles aux passions. Et quand même tout se passerait tranquillement , nous ne devons pas moins nous attendre à un interrègne provisoire qui est toujours un contre-temps et un contretemps particulièrement grave pour un pays dont les institutions sont encore si branlantes et ont surtout besoin de stabilité. On dit que le roi montre dans son malheur la plus grande force de caractère et un sangfroid parfait, quoiqu’il ait été très-abattu depuis plusieurs semaines. Son esprit était troublé dans le dernier temps par de singuliers pressentiments. D’après ce qu’on rapporte, il aurait adressé dernièrement à Thiers, avant son départ, une lettre dans laquelle il parlait beaucoup de la mort, mais il ne pensait certainement qu’à son propre décès. Le feu duc d’Orléans était généralement aimé et même adoré. La nouvelle de sa perte frappa tout le monde comme un coup de foudre tombant d’un ciel serein, et l’affliction règne dans toutes les classes de la population. Hier, à deux heures de l’aprèsmidi , la sourde rumeur d’un désastre se répandit à la Bourse où les fonds publics baissèrent aussitôt de 3 francs. Mais personne ne voulait ajouter foi à ce bruit. Aussi le prince ne mourut-il qu’à quatre heures, et jusqu’à ce moment la nouvelle de sa mort était contredite par bien des personnes. Encore à cinq heures on en doutait. Mais, à six heures, lorsque devant les théâtres une bande de papier blanc fut collée sur les affiches pour annoncer qu’il y avait relâche, chacun
comprit l’horrible vérité. Quand, en sautillaut, arrivèrent les dames parées, et qu’au lieu du spectacle espéré elles ne virent que les portes closes et qu’elles apprirent le malheur arrivé près de Neuilly sur la route qu’on appelle le chemin de la Révolte , alors des pleurs tombèrent de bien dés beaux yeux, et il n’y eut que sanglots et lamentations sur le compte du beau prince qui venait de s’éteindre si jeune et si charmant, ce caractère chevaleresque , ce Français dans la plus aimable acception du mot. Oui , il fut moissonné dans la fleur de sa vie, ce jeune homme au cœur héroïque et serein, et il vit couler son sang si pur, si irréprochable, si fortuné, au milieu des fleurs du printemps, comme autrefois Adonis! Pourvu qu’il ne soit pas aussitôt après sa mort célébré dans de mauvais vers ou dans une prose de laquais encore plus mauvaise! Mais voilà le sort de tout ce qui est beau sur cette terre ! Peut-être , au moment que la douleur la plus vraie et la plus fi ère remplit le peuple français, et que sur le prince défunt coulent non-seulement de belles larmes de femmes, mais aussi des larmes d’hommes libres qui honorent sa mémoire, le deuil officiel se tient déjà quelques oignons devant le nez pour pleurnicher, et peut-être même la folie entoure de crêpes noirs les grelots de sa marotte, et nous entendrons bientôt le tintement tragi-comique. C’est surtout le radotage larmoyant, le tiède breuvage de la sentimentalité qui se produira dans cette occur ronce. Peut-être à cette heure déjà M. Laffitte court eit
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haletant à Neuilly et embrasse le roi avec une émotion toute germanique, et l’opposition en chœur essuie l’eau de ses yeux et se mouche le nez. Peut-être déjà à celte heure Chateaubriand enfourche son Pégase mélancolique , sa Rossinante ailée , et débite une condoléance sonore à la reine. Grimace et sensibilité répugnantes! il n’y a qu’un pas du sublime au ridicule. Comme je l’ai dit, devant les théâtres, sur les boulevards, on reçut hier la certitude du déplorable événement, et là se formèrent de tous côtés des groupes autour des orateurs qui racontèrent les détails du sinistre avec plus ou moins d’amplifications oiseuses. Plus d’un vieux hâbleur qui ne trouve d’ordinaire pas le plus mince auditoire, profitait de cette occasion pour rassembler autour de lui une assistance attentive, et pour exploiter la curiosité publique dans l’intérêt de sa volubilité ambitieuse. Il y avait notamment devant les Variétés un individu qui déclamait fort pathétiquement , comme Thérainène dans Phèdre : Il était sur son char, etc.