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d’une véritable beauté, et c’est un des meilleurs travaux du jeune 'maestro que toute l’Allemagne admire. Mais comment se fait-il que cet artiste si méritant et si favorablement doué n’ait pu, depuis l’exécution de son oratorio Paulus , qu’on imposa l’année dernière au public de Paris, cueillir aucun laurier sur le sol français? Gomment se fait-il qu’ici tous les efforts échouent, et que le dernier moyen désespéré du théâtre del’Odéon, l’exécution des chœurs d’Antigone, n’a produit également qu’un résultat déplorable ? Mendelsohn nous offre toujours l’occasion de réfléchir aux plus hauts problèmes de l’esthétique. Il nous fait surtout souvenir constamment de cette grande question : quelle est la différence entre l’art et le mensonge? Nous admirons le plus chez ee maître son grand talent pour la forme, pour le style, son aptitude à s’approprier les choses les plus extraordinaires, sa belle et ravissante facture, sa fine oreille de lézard, ses sensibles et délicates antennes d’escargot, ainsi que son indifférence sérieuse, je dirais presque passionnée. Si nous nous enquérons d’un phénomène semblable dans un art analogue, nous le trouvons cette fois dans la poésie, et il s’appelle Louis Tieck. Ce maître aussi a toujours su reproduire les choses les plus excellentes, soit en écrivant, soit en récitant de vive voix, il s’entendait même à fabriquer des traits naïfs, et cependant il n’a jamais rien créé qui ait subjugué les masses et soit resté vivant dans leur cœur. Mendelsohn, dont le talent surpasse celui de Tieck. réussirait plutôt à créer quelque
chose d’éternellement durable, mais ce ne sera pas dans le chant, qui exige avant tout la vérité et la passion, c’est-à-dire sur la scène ; Louis Tieck n’a jamais pu non plus, malgré son désir le plus ardent, arriver à faire quelque chose de bon pour le théâtre.
Outre la symphonie de Mendelsohn, nous avons entendu, au Conservatoire, avec un vif intérêt, une symphonie de feu Mozart et une composition non moins remarquable d’un certain Haendel. Elles ont été accueillies avec de chaleureux applaudissements.
Notre compatriote Ferdinand Hiller jouit parmi les vrais connaisseurs de l’art d’une trop haute considération pour que nous ne puissions point, si grands que soient les noms que nous venons de citer, mentionner le sien en parlant des travaux distingués qui ont rencontré au Conservatoire l’approbation la mieux méritée. Hiller est plutôt musicien d’esprit que de sentiment, et on lui reproche en outre un excès d’érudition. La pensée et le savoir pourraient bien parfois, il est vrai, exercer une influence attiédissante dans les compositions de ce doctrinaire musical, mais en tout cas ses productions sont toujours gracieuses, attrayantes et belles. Il n’y a là aucun vestige d’excentricité grimaçante, Hiller possède une affinité artistique avec son compatriote Wolfgang Goethe. Il est également né à Francfort où, en traversant cette ville pour aller à Paris, j’ai vu sa maison paternelle; celle-ci porte l’enseigne :«À la grenouille verte, » et l’image d’une grenouille est placée au-dessus
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de la porte de la maison. Cependant les compositions d’Hiller ne rappellent jamais une pareille bête peu musicale, mais seulement des rossignols, des alouettes et d’autres volatiles printaniers.
II n’y a pas eu cette année non plus manque de concerts de pianistes. Notamment les Ides de mars ont été sous ce rapport des jours néfastes. Tout cela tapote et carillonne et veut être entendu, ne fût-ce qu’en apparence, pour pouvoir se donner au delà de la barrière de Paris les airs d’une grande célébrité. Ces disciples de l’art savent exploiter suffisamment, surtout en Aile* magne, le chiffon d’éloges de feuilleton qu’ils obtiennent ici en mendiant ou en intriguant avec bassesse, et dans les réclames en province ou à l’étranger on annonce alors fièrement .l’arrivée du célèbre génie, du grand Rodolphe W., le rival de Listz et de Thalberg, le héros du piano-forte, qui a fait à Paris une si grande sensation, et qui a même été loué de tel ou tel roi de la critique, Hosannah! Celui qui a vu par hasard à Paris un pareil insecte, et qui sait en général combien peu on fait ici attention même à des personnages beaucoup plus considérables, celui-là doit bien rire de la crédulité de notre public allemand, qui ajoute foi aux réclames des feuilletons français, sérieusement reproduites dans les journaux d’outre- Rhin. Cependant l’outrecuidance des virtuoses est trop dégoûtante pour s’en amuser longtemps, et puis la cause de ce mal est trop attristante en elle-même, car elle réside dans l’état déplorable de notre
presse quotidienne en Allemagne, qui est à son tour le résultat de circonstances politiques plus déplorables encore. Je suis forcé de répéter toujours qu’il n’y a que rois pianistes qui méritent une attention sérieuse; ce ;ont : d’abord Chopin, le ravissant poète musicien, qui malheureusement a été aussi cet hiver très-malade et très-peu visible pour le public; ensuite Thalberg, le gentleman musical, qui, au bout du compte, n’aurait pas du tout besoin de jouer du piano pour être partout accueilli avec plaisir, et qui semble en effet regarder son talent comme un simple apanage; et puis notre Liszt, qui en dépit de tous ses travers et de ses aspérités blessantes, n’en reste pas moins notre très-cher Liszt, et qui dans ce moment met de nouveau en agitation le beau monde de Paris. Oui, il est ici, le grand agitateur, notre Franz Liszt, le chevalier errant de tous les ordres du monde (à l’exception de la croix de la Légion d’honneur, que Louis-Philippe ne veut donner à aucun virtuose); il est ici, le conseiller intime de la cour de Hohenzollern- Héchingue, le docteur en philosophie et en doublescroches, le successeur du fameux preneur de rats et séducteur d’enfants de Hameln, le nouveau sorcier Faust qui est toujours suivi d’un caniche transformé en Italien aux cheveux noirs. Il est ici, l’Amphion moderne qui par ses accords stridants a remué les pierres pour la construction du dôme de Cologne, au point qu elles se sont jointes ensemble, comme jadis les murailles de Thèbes I II est ici, le moderne Homère que l’Allemagne,
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la Hongrie et la France, les trois plus grands pays reclament comme l’enfant de leur sol, tandis que le chantre de l’Iliade n’était revendiqué que par sept petites villes de province ! Il est ici, le nouvel Attila, le fléau de Dieu pour tous les pianos d’Érard, qui frémirent déjà à ja nouvelle de sa venue, et qui maintenant. tressaillent, saignent et gémissent de nouveau sous sa main, tellement. que la société protectrice des bêtes maltraitées devrait intervenir en leur faveur ! Il est ici, le beau, laid, extravagant, mirobolant et parfois très-impertinent enfant de son temps, l’enfant terrible de la musique, le nain gigantesque, le Goliath de la petitesse, le holand fuiieux brandissant son sabre d’honneur, sa Durandal hongroise, l’ingénieux fou dont la démence plus ou moins factice nous trouble à nous-même le cerveau , et à qui nous rendons en tout cas le loyal service de porter à la connaissance de tout le monde l’incroyable furore qu’il fait ici à Paris. Nous constatons sans restriction le fait de son immense succès; de quelque façon que nous intei prêtions ce fait d’après notre opinion privée, et soit que nous accordions ou que nous refusions notre approbation personnelle au virtuose adulé, c est ce qui lui seia sans doute indifférent, attendu que notre voix n est cjue celle d’un homme isolé, et que notre compétence dans l'art musical n’est d’ailleurs pas d une autorité dangereuse.
Quand autrefois j’entendais parler du vertige qui sétait emparé des esprits en Allemagne , et surtout à Ber-
lin, lorsque Liszt s’y est montré, je haussais les épaules de pitié, en me disant : la placide Allemagne, plongée dans son repos dominical, ne veut pas manquer l’occasion de se donner un peu de mouvement licite ; elle veut tant soit peu secouer ses membres somnolents, et mes Abdéritains des bords de la Sprée aiment à se chatouiller les uns les autres de façon à communiquer à leurs sentiments engourdis un certain enthousiasme commun, et alors l’un se met à déclamer à l’instar de l’autre : « Cupidon , maître des hommes et des dieux ! » Ils ne font du bruit, pensais-je, que pour le bruit, n’importe quelle en soit 1 occasion, et qu’elle se nomme George Herwegh, Franz Liszt ou Fanny Elslerj si on leur défend Herwegh , ils s’en tiennent à Liszt, qui n’est ni dangereux ni compromettant. C’est ainsi que je pensais, et que je m’expliquais la Lisztomanie, que je prenaispour un symptôme du défaut de liberté politique au delà du Rhin. Pourtant je me suis trompé, et je m’en aperçus la semaine dernière à l’Opéra Italien, où Liszt donna son premier concert, devant une assemblée qu’on peut à bon titre appeler la fleur de la société parisienne. En tout cas, c’étaient des Parisiens éveillés, des hommes familiarisés avec les plus grands événements de notre époque , et qui ont plus ou moins longtemps assisté ou participé au grand drame du temps ; et parmi eux se trouvaient de nombreux invalides de toutes les jouissances artistiques, les hommes d’action les plus fatigués, des femmes également très-fatiguées, parce qu’elles ont
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dansé la polka pendant tout l’hiver, enfin un nombre considérable de cœurs affairés ou blasés.— Ce n’était donc pas devant un public germanique et sentimental, devant des Berlinois affectés et artificiellement impressionnables, que Liszt a joué ici, et joué tout seul, ou plutôt seulement accompagné de sou génie. Et pourtant quel puissant effet, quelle émotion profonde a déjà été produite par sa simple apparition. On le reçut avec un tonnerre d’applaudissements. Des bouquets furent lancés à ses pieds. C était un coup d’œil sublime que de voir le triomphateur, qui , avec une parfaite tranquillité d’âme, laissait pleuvoir sur lui les bouquets de fleurs, et qui à la fin, avec un gracieux sourire, tira d’un de ces bouquets un camélia rouge, et l’attacha sur sa poitrine. Et il fit cela eh presence de quelques jeunes soldats à peine revenus de 1 Afrique, où ils avaient vu pleuvoir sur eux, non des fleurs, mais des balles de plomb, et où leur poitrine s était décorée des camélias rouges de leur sang héroïque, sans qu’ici ou là-bas on y eût fait grande attention. Chose bizarre ! pensai-je, ces Parisiens qui ont vu Napoléon, le grand Napoléon, à qui il fallait livrer bataille sur bataille, et quelles batailles ! afin de les occuper de lui et de remporter leurs suffrages , ces mêmes Parisiens couvrent maintenant d’acclamations notre branz Liszt! Et de quelles acclamations! Une véritable frénésie, comme il n’y en a pas d’exemple j dans les annales de la folie ! Mais quelle est la cause de l ce fait prodigieux? La solution d’une pareille question
appartient peut-être à la pathologie plutôt qu’à l’esthétique. Un médecin dont la spécialité sont les maladies desfemmes, et que j’interrogeai l’autre jour sur le charme incroyable que notre Franz Liszt exerce sur son public, se prit à sourire d’un air très-singulier et me débita bien des choses sur le galvanisme, sur l’électricité, sur la contagion dans l’atmosphère chargée et brûlante d’une salle remplie de bougies flamboyantes et d’une foule de personnes parfumées et couvertes de sueur, sur l’épilepsie histrionique, sur les cantharides musicales, sur les phénomènes du chatouillement et sur d’autres matières chatouilleuses qui, je crois, ont rapport aux mystères de la bona deci. Cependant il ne faut peut-être pas chercher la solution de la question dans des profondeurs aussi ténébreuses, mais bien au contraire dans un fait très-vulgaire. U me semble parfois que toute la sorcellerie pourrait s’expliquer par la raison que personne au monde ne sait aussi parfaitement que notre Franz Liszt organiser ses succès ou plutôt leur mise en scène. Dans cet art il est un véritable génie, un Philadelphia, un Bosco, un Houdiu , voire un Meyerbeer. Les plus grands personnages lui servent gratis de compères , et ses enthousiastes inférieurs et loués sont dressés à merveille pour le louer à leur tour. La mousse pétillante du vin de Champagne et la réputation d’une libéralité prodigue, troinpetée par les journaux les plus dignes de foi, sont un appât avec lequel or. gagne des recrues dans chaque ville. Toutefois il se
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pourrait bien que notre Franz Liszt fût réellement trèsgénéreux par nature. Je me plais à le croire noble quoique anobli , et je suis persuadé qu’il est exempt de l’amour de l’argent, ce vice crasseux, qui infecte tant de virtuoses, surtout les Italiens, et que nous trouvons même chez le doucereux et suave Rubini , sur l’avarice duquel on raconte une anecdote très-plaisante, que je ne puis me refuser de rapporter. Le célèbre chanteur avait, de compagnie avec Franz Liszt, entrepris une tournée d’artiste en compte à demi , et ils devaient partager le profit des concerts qu’ils donneraient dans différentes capitales. Le grand pianiste , qui se fait accompagner en tous lieux par l’intendant général de sa célébrité, le signor Belloni, homme très-dévoué et , comme on dit, d’une probité très-rare chez les cornacs des virtuoses, le grand pianiste chargea donc à cette occasion le signor Belloni de toutes les fonctions qui concernent la partie banale des affaires. Mais lorsqu’à la fin de sa gérance, le signor Belloni rendit ses comptes, Rubini remarqua à sa grande stupéfaction que parmi les dépenses communes le comptable avait marqué aussi une très-forte somme pour des couronnes de laurier , des bouquets de fleurs, des poëmes de louange et d’autres frais d’ovation. L’ingénu chanteur s’était imaginé qu’on l’avail comblé de pareilles marques d’approbation à cause de sa belle voix; se voyant détrompé, le rossignol italien entra dans une colère bouillante et ne voulut point payer les bouquets, dans lesquels se trouvaient peut-êtr
aussi les plus précieux camélias rouges. Si j’étais musicien, cette dispute me fournirait le meilleur sujet d’un opéra bouffe.
Mais, hélas ! n’examinons pas de trop près les hommages que récoltent les célèbres virtuoses. Car après tout, le jour de leur vaine célébrité est extrêmement court, et l’heure arrive bien vite, où le titan musical s’amoindrit au point de n’être plus qu’un ménétrier de très-mmce stature dans quelque ville de province. Là, dans sa tabagie, où il prend son café ou sa chopine, ou son pot de bière, il raconte alors aux habitués de longues histoires sur sa grandeur d’autrefois, et il proteste sur son honneur qu’on avait lancé à ses pieds des bouquets de fleurs avec les plus beaux camélias, et que même un jour deux comtesses hongroises, pour attraper son mouchoir qui était tombé, se sont jetées elles-mêmes à terre et se sont houspillées au point de s’ensanglanter l’une l’autre! -- Hélas! la renommée éphémère des virtuoses- s’évapore misérablement, sans laisser de trace ni d’écho, comme le hennissement d’un chameau qui traverse les sables du désert.
La transition du au chameau lapin est un peu brusque. Pourtant je ne puis passer sous silence les pianistes moins superbes qui se sont distingués dans la dernière saison. Nous ne pouvons pas tous être de grands prophètes, et il en faut aussi de petits, dont douze font une douzaine. Comme le plus grand d’entre les petits, nous nommerons ici Théodore Doehler. Son jeu est net,
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joli, gentil, sensible, et il aune manière à part d’étendre sa main tout horizontalement et de ne toucher le clavier qu’avec le bout des doigts recourbés. Après Doehler, c’est Halle qui parmi les petits prophètes mérite une mention particulière; c’est encore un Habacuc d’un mérite aussi modeste que véritable. Je ne puis m’empêcher de mentionner ici également M, Schad, qui occupe parmi les pianistes peut-être le même rang que nous accordons à Jonas parmi les petits prophètes; puisse-t-il n’être jamais avalé par une baleine !
En rapporteur consciencieux, qui ne doit pas seules ment rendre compte des nouveautés en fait d’opéras et de concerts, mais aussi de tous les autres sinistres et catastrophes dans le monde musical, je suis forcé de parler des nombreux mariages qui y ont éclaté ou menacent d’éclater. Je parle d’hyménées légitimes, contractés à perpétuité et tout à fait dans les formes convenables, non pas de ce dilettantisme de mariage, qui se prive du maire à l’écharpe tricolore et du goupillon de l’église. Chacun cherche maintenant sa chacune. Messieurs les artistes se dandinent, lancent des œillades aux demoiselles et aux veuves en quête d’époux et s’exercent à entonner des épithalames. Le violon devient le beaufrère de la flûte, la trompette et la timbale s’allient au piano : ils forment une marche triomphale, et nous les verrons bientôt défiler les cors en tête. Un des trois pianistes les plus distingués a épousé, il y a peu de temps, la fille d’un célébré chanteur de l’ Opéra-Italien, qui est
sous tous les rapports la plus grande basse-taille de notre époque; la jeune dame est belle, spirituelle et gracieuse.il y a quelques jours, nous avons encore appris qu’un autre célèbre pianiste de Varsovie entre dans la lice matrimoniale, que lui aussi se hasarde sur cett^ haute mer, pour laquelle on n’a pas encore inventé de boussole. A la bonne heure ! hardi pilote, pousse gaiement au large, et qu’aucune tempête ne brise ton gouvernail! Aujourd’hui on dit même que le plus grand violoniste que Breslaw ait envoyé à Paris se marie en cette ville, que ce maître de l’archet s’est, lui aussi, lassé de son calme bonheur de garçon, et qu’il veut tenter le terrible inconnu d’au delà des noces. Nous vivons dans une période héroïque. L’autre jour un virtuose également célèbre a célébré ses fiançailles. Il a, comme Thésée, trouvé une belle Ariane qui doit le guider à travers le labyrinthe de cette vie ; elle ne sera pas en peine d’un peloton de fil, car elle est couturière.
Les violonistes sont en Amérique, et nous avons reçu les nouvelles les plus réjouissantes sur les voyages de triomphe d’Ole Bull , le Lafayette du pvff, qui en matière de réclames est le héros des deux mondes. L’entrepreneur de ses succès le fit arrêter à Philadelphie, pour le contraindre à acquitter la facture des frais d’ovation. Le célèbre virtuose a fini par bourse délier, et on ne peut plus dire maintenant que le blond fils du Nord, l’ingénieux héros du violon, soit redevable de sa gloire à personne au monde. Ici à Paris, nous avons dans l’inter-
valle entendu xignor Sivori; Porzia, la judicieuse princesse, dirait : « Puisque le bon Dieu le donne pour un homme , je veux le prendre pour tel; » mais j’ai à surmonter beaucoup de répugnance pour lui faire ce compliment. Alexandre Batta a également donné cette année un très-beau concert ; il pleure toujours sur son grand violoncelle toutes les petites larmes enfantines de son corps. A cette occasion,, je pourrais aussi louer M. Sélighausen; il en a besoin.
Ernst a été ici. Mais par caprice il n’a pas voulu donner de concert ; il se plaît à ne jouer que chez des amis. Cet artiste est aimé et estimé ici. Il le mérite. Il est le vrai successeur de Paganini, il a hérité du violon enchanteur avec lequel le Génois savait émouvoir les pierres, et même les bûches. Paganini qui, avec le plus léger coup d archet, nous conduisait tantôt sur les hauteurs les plus inondées du soleil, et tantôt faisait plonger nos regards dans les plus noires abîmes, possédait, il est vrai, une force plus magique; mais ses ombres et ses lumières étaient parfois trop saccadées, trop crues, ses contrastes trop tranchés, et les accents merveilleux, où il semblait évoquer les voix les plus mystérieuses de la nature, étaient souvent l’effet d’un hasard et même d’une méprise artistique. Ernst est plus harmonieux, et les teintes molles prédominent chez lui. II a cependant une prédilection pour le fantastique et même le baroque, pour ne pas dire le scurrile, et beaucoup de ses compositions me font souvenir des bizarres contes dramatisés
de Gozzi, des plus excentriques mascarades du Carnaval de Venise. La pièce de musique connue sous ce titre, et que Sivori avait impudemment capturée, est un capriccio d’Ernst. Cet amateur du fantasque sait aussi, quand il veut, être parfaitement poétique, et j’ai entendu l’autre jour un nocturne de sa composition, qui était une merveille de beauté. On se croyait transporté dans une belle nuit italienne, au clair de lune argenté, aux silencieuses allées de cyprès, aux blanches et scintillantes statues de marbre et aux fontaines jaillissantes, dont le doux clapotement fait rêver. Ernst a donné, comme on sait, sa démission à Hanovre, et il n’est plus maître de chapelle de sa royale majesté hanovrienne. Ce n’était, en effet, pas une place convenable pour lui. Il serait plutôt fait pour diriger la musique de chambre à la cour Je quelque reine des fées, par exemple chez dame Morgane ; il y trouverait l’auditoire le plus capable de le comprendre, et au nombre duquel figureraient de trèséminents personnages , aussi fabuleux qu amateurs de Part, par exemple le roi Arthus, Dietrich de Berne, Ogier le Danois, etc., etc. Et quelles charmantes dames applaudiraient là aux sons incomparables de son archet enchanté! Les blondes Hanovriennes sont sans doute bien gentilles, mais elles ne sembleraient cependant que des laiderons auprès d’une fée Mélior, de la dame Abonde, de la reine Geneviève, de la belle Mélusine et d’autres femmes illustres, qui séjournent à la cour de la reine Morgane, dans l’île d’Avalon. A cette
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cour (à aucune autre), nous espérons un jour rencontrer l’excellent artiste, car on nous y a promis aussi à nous un emploi avantageux.
Paris, 1er mai 1844.
L’Académie royale de musique, le soi-disant grand Opéra, se trouve, comme on sait, dans la rue Lepelletier, à peu près au milieu, et juste vis-à-vis le restaurant de Paolo Broggi. Broggi est le nom d’un Italien, qui était autrefois le cuisinier de Rossini. Quand celui-ci vint à Paris l’année dernière, il visita aussi la trattoria de son ancien serviteur, et après y avoir dîné, il s’arrêta longtemps devant la porte, et, plongé dans de profondes réflexions, il contempla le grand bâtiment de l’Opéra. Une larme vint mouiller son œil, et comme quelqu’un lui demanda pourquoi il paraissait si tristement ému, le grand maestro répondit que Paolo lui avait préparé comme jadis son mets favori, des ravioli au fromage parmesan', mais qu’il n’avait pu manger la moitié de la portion, et que même celle-ci le chargeait maintenant -, il ajouta que lui, qui avait autrefois possédé l’estomac d’une autruche, ne pouvait plus à peine supporter aujourd’hui la pitance d’une tourterelle amoureuse.
Sans examiner jusqu’à quel point le vieux plaisant a
mystifié son indiscret interlocuteur, nous nous bornerons aujourd’hui à donner à tout amateur de musique le conseil d’aller manger chez Broggi une portion de ravioli , et de rester ensuite également quelques instants devant la porte de la Irattoria pour regarder l’édifice du grand Opéra. Cet édifice ne se distingue pas par un luxe brillant, il a plutôt l’extérieur d’une écurie fort convenable, et le toit en est plat. Sur ce toit sont établies huit grandes statues représentant des muses. La neuvième manque, et, hélas! c’est justement la muse de la musique. Sur 3’absence de cette honorable muse, les plus singulières interprétations ont cours dans le public. Des gens prosaïques disent qu’une tempête l’a renversée du toit. Des cœurs plus poétiques prétendent, au contraire, que la Polymnie s’est précipitée en bas elle-même, dans un accès de désespoir causé par le chant misérable de M. Duprez. C’est toujours possible; la voix de verre fêlé de Duprez est devenue si discordante qu’aucun être humain, et d’autant moins une muse, ne peut plus y tenir d’entendre de pareils sons. Si cela dure encore plus longtemps, les autres filles de Mnémosine se précipiteront également du haut du toit, et il y aura bientôt du danger à passer le soir par la rue Lepelletier. Pour la- mauvaise musique qui règne ici depuis quelque temps à 1 état épidémique au grand Opéra, je n’en veux pas parler du tout. D’entre les compositeurs du moment, Donizetti est encore le meilleur, l’Achille. On peut donc se faire aisément une idée des héros inférieurs. A ce qu’on me dit,
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cet Achille s’est aussi retiré dans sa tente; il boude, Dieu sait pourquoi ! et il a fait annoncer à la direction qu’il ne fournirait pas les vingt-cinq opéras promis, parce qu’il avait l’intention de se reposer. Quelle gasconnade ! Si un moulin à vent disait de pareilles choses, nous ne ririons pas plus. Ou bien il a du vent et tourne, ou il n’a pas de vent et s’arrête. Mais M. Donizetti a ici un cousin remuant, signor Accursi, qui fait toujours du vent pour lui, et plus qu’il n’en faut; car Donizetti est, comme je l’ai dit, le meilleur des compositeurs du jour.
La plus récente jouissance d’art que l’académie de musique nous a procurée, était le Lazsarone de Halévy. C’est l’œuvre d’un grand artiste, et je ne sais pas pourquoi elle est tombée. M. Halévy est peut-être trop insouciant et ne cajole pas assez M. Alexandre, l’entrepreneur des succès et le grand ami de Meyerbeer.
Chaque fois qu’à l’Académie royale de musique ou aux Bouffes arrive la chute d’un opéra ou quelque autre lamentable fiasco, on y remarque une figure efflanquée et ténébreuse, au visage pâle et aux cheveux noirs comme le plumage du corbeau, oiseau de mauvais augure, et cette l’apparition présage toujours un sinistre musical. Lesltaliens, dès qu’ils s’en aperçoivent, avancent rapidement l’index et le doigt du milieu, et disent que c’est le Jettatore. Mais les frivoles Français, qui n’ont pas même en musique une superstition, haussent seulement l’épaule et nomment cette forme M. Spontini.
C’est en effet notre ancien directeur généra! du grand
Opéra de Berlin, le compositeur de la Vestale et de Ferdinand Cortès, deux magnifiques chefs-d’œuvre, qui fleuriront encore longtemps dans le souvenir des hommes, et qu’on admirera encore longtemps, tandis que l’auteur lui-même se voit déjà à cette heure privé de toute admiration et n’est plus qu’un spectre impuissant, qui, rongé d’envie, hante les lieux de ses triomphes d’autrefois, et se plaît à dénigrer la vie des vivants. Il ne peut se consoler d’être mort depuis de longues années, et d’avoir vu son bâton de commandement passer dans les mains de Meyerbeer. Celui-ci, à ce que prétend le défunt, l’a repoussé de son Berlin qu’il a toujours tant aimé; et quiconque, par pitié pour la grandeur déchue, se sent la patience de l’écouter, peut apprendre en détail de Spontini combien de pièces de conviction il a déjà rassemblées pour dévoiler les intrigues de la conjuration meyerbéérienne.
L’idée fixe du pauvre homme est et demeure Meyerbeer, et l’on raconte les histoires les plus amusantes sur cette animosité, cette rancune, toujours rendue inefficace par la trop grande dose de vanité qui s’y mêle. Quelque écrivain feuilletoniste se plaint-il de Meyerbeer, disant par exemple que celui-ci a tardé depuis de longues années à mettre en musique les vers que lui, le poète, avait écrits sur la demande la plus empressée du compositeur, alors Spontini saisit vivement la main du parolier blessé, et s’écrie : « J’ai votre affaire ! Je sais le moyen par lequel vous pourrez vous venger de Meyer-
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beer, c’est un moyen infaillible, et le voici : vous écrirez sur moi un grand article, et plus vous- ferez ressortir mes mérites, plus vous vexerez Meyerbeer. » Une autre fois, qu’un ministre de France reproche avec humeur à l’auteur des Huguenots d’avoir, en dépit de l’urbanité avec laquelle on l’a traité ici, accepté une charge servile à la cour de Berlin ; aussitôt notre Spontini s’élance joyeusement vers le ministre, et s’écrie : « J’ai votre affaire! vous pouvez infliger à l’ingrat le plus dur châtiment, vous pouvez lui porter un coup de poignard, si vous me nommez grand officier de la Légion d’honneur. » Dernièrement Spontini trouva lé pauvre Léon Pillet, le malheureux directeur du grand Opéra, dans la plus grande exaspération contre Meyerbeer, qui venait de lui faire annoncer par M. Gouin qu’à cause de son mauvais personnel de chant il ne voulait pas encore produire le Prophète. Comme alors les yeux de l’Italien s’illuminèrent! « J’ai votre affaire! s’écria-t-il dans un transport de joie. Je vais vous donner un divin conseil, comment vous pourrez humilier à mort l’ambitieux intrigant : faites faire ma statue en grandeur naturelle, placez-la au foyer de l’Opéra, et ce bloc de marbre pèsera comme un cauchemar sur le cœur de Meyerbeer.» L’état mental de Spontini commence à la longue à causer de graves soucis aux siens, notamment à la famille d’Érard, le riche fabricant de pianos, dont il est le beau-frère du côté de sa femme. Il y a quelques jours, je le rencontrai dans les salles de l’étage supérieur du
Louvre, où sont exposées les antiquités égyptiennes. Le chevalier Spontini s’y tenait depuis près d’une heure, immobile comme une statue et les bras croisés, devant une grande momie, dont la pompeuse dépouille dorée annonce un roi. C’était même, dit-on, ce fameux roi Aménopbès, sous le règne duquel les enfants d’Israël quittèrent le pays d’Égypte. Mais Spontini rompit enfin son silence, et s’adressa en ces termes à l’auguste momie : « Malheureux Pharaon ! tu es cause de mon malheureux sort. Si tu n’avais pas laissé partir du pays d’Égypte les enfants d’Israël, ou si tu les avais tous fait noyer dans le Nil, noyade dont tu avais déjà fait un bon commencement, je n’eusse pas été expulsé de Berlin par Meyerbeer et Mendelsohn, et j’y dirigerais toujours le grand Opéra et les concerts de la cour de ton confrère sa majesté royale de Prusse. Malheureux Pharaon, faible roi des crocodiles, c’est grâce à tes demi-mesures que je suis maintenant un homme ruiné — et Moïse et Halévy et Mendelsohn et Meyerbeer ont vaincu ! » Voilà les discours que tient l’infortuné, et nous ne saurions lui refuser notre commisération.
Quant à Meyerbeer, son Prophète , comme je l’ai indiqué tout à l’heure, ne viendra pas de si tôt. Luimême cependant, à ce que mandent les journaux, ne fixera pas pour toujours sa résidence à Berlin. II séjournera alternativement, comme par le passé, la moitié de l’année ici à Pans, et l’autre moitié à Berlin, chose à laquelle il s'est formellement engagé. Sa position rap-
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pelle assez celle de Proserpine, seulement le pauvre maestro trouve ici comme là-bas à Berlin son enfer et ses tourments infernaux. Nous espérons le voir encore cet été ici à Paris, dans ce beau Tartare, où l’attendent déjà quelques centaines de diables et de diablesses musicaux, pour lui écorcher les oreilles de leurs mélodieux hurlements. Du matin au soir il est forcé d’écouter des chanteurs et des chanteuses qui veulent débuter ici, et dans ses heures de loisir il est occupé des albums d’Anglaises voyageuses.
11 y a eu cet hiver foison de débutants au grand Opéra. Un de nos compatriotes germaniques se produisit comme Marcel dans les Huguenots. Il n’était peut-être en Allemagne qu’un rustre avec une grosse voix de buveur de bière, et il croyait pour cela pouvoir briller à Paris comme basse - taille. Cet individu braillait comme dix ânes. Une dame Allemande aussi, que je soupçonne d’être Berlinoise, se montra sur les planches de la rue Lepelletier. Elle passe pour un modèle de vertu et elle chante trèsfaux. On prétend que non-seulement son chant, mais tout en elle, les cheveux, deux tiers de ses dents, les hanches, le postère, tout est faux, et que son haleine seule lui appartient en propre ; les galants habitués des coulisses seront ainsi contraints de se tenir respectueusement à distance de cette grande vertu. Notre primadonna, madame Stoltz, ne pourra guère se maintenir plus longtemps; le sol est miné sous ses pieds, et bien qu’elle soit jolie, très-gracieuse, très-spirituelle et pleine
de talents, et qu’en femme elle ait à sa disposition toutes les ruses du sexe, elle finira par succomber devant le grand Giacomo Machiavelli, qui désirerait voir madame Viardot-Garcia engagée à sa place , pour que celui-ci chante le rôle principal de son Prophète. Madame Stoltz prévoit son sort, elle pressent que même la folle tendresse que lui voue le directeur de l’Opéra, pas plus que l’admiration du public , ne pourra la sauver, quand le grand maestro de l’art de l’intrigue fera jouer ses artifices; et elle a résolu de quitter Paris de son gré, de rfy retourner jamais, et de terminer sa vie sur la terre étrangère. Ingrata patria, dit- elle l’autre jour, nec ossa guident mea habebis. La pauvre femme n’a plus en effet depuis quelque temps que la peau et les os.
Chez les Italiens, à l 'Opéra buffa, il y a eu l’hiver passé d’aussi brillants échecs qu’au grand Opéra. Les chanteurs étaient là également le sujet de bien des plaintes, avec la différence que les Italiens ne voulaient pas chanter parfois , tandis que les pauvres serins français ne savaient pas chanter. Seulement signor Mario et signora Grisi, ce ravissant couple de rossignols, étaient toujours exacts à leur poste dans la salle Yentadour, et par leur charmant ramage ils y évoquaient autour de nous le printemps le plus florissant, tandis qu’au dehors mugissaient le vent et les tourbillons de neige, et les concerts de pianistes, et les débats de la Chambre des députés, et la fureur de la polka. Oui, c’est un couple de rossignols enchanteurs, et l’Opéra Italien est la forêt
LUTECE.
éternellement verdoyante, éternellement chantante, où je me réfugie souvent lorsqu’une tristesse hivernale m’entoure de ses brouillards, ou que le froid de la vie me devient insupportable. Là. dans la douce retraite d’une loge grillée, on se sent délicieusement réchauffé, et l’on n’expire du moins pas sous l’étreinte de la gelée. La magie harmonieuse y transforme en poésie ce qui, l’instant d’auparavant, n’était qu’une grossière réalité; la douleur se perd dans des arabesques de fleurs, et bientôt notre cœur se pâme d’aise et se prend de nouveau à rire. Quel délice, quand Mario chante et que dans les yeux de Grisi les accents du rossignol bien aimé se * reflètent pour ainsi dire comme un écho visible ! Quel plaisir, quand Grisi chante, et que dans sa voix résonne mélodieusement le tendre regard et le sourire bienheureux de Mario ! C’est un ravissant couple, et le poêle persan, qui a nommé le rossignol la rose parmi les oiseaux et la rose le rossignol parmi les fleurs, se verrait ici tomber dans un imbroglio inextricable , cai tous les deux , Mario et Grisi , ne sont pas seulement distingués par le chant , mais aussi par la beauté.
Malgré le contentement que nous procure la présence de Mario et de Grisi, nous regrettons vivement, au Théâtre Italien, M,ne Pauline Viardot, ou, comme nous préférons l’appeler, Mme Garcia. Elle n’est pas remplacée, et personne ne saurait la remplacer. Celle-ci n’est pas une Philomèle exclusivement douée du talent de l’espèce, et sachant parfaitement sangloter et gazouiller
le genre printanier; — elle n’est pas non plus une rose, car elle est laide, mais d’une sorte de laideur qui est noble, je pourrais presque dire belle, et qui a parfois ravi en extase le grand peintre de lions, Delacroix. En effet, Mra° Garcia ne rappelle guère la beauté civilisée et la grâce apprivoisée de notre patrie européenne, mais bien plutôt la splendeur sinistre d’un exotique paysage dans le désert. À plus d’un moment de son jeu passionné, surtout quand elle ouvre plus que largement sa grande bouche aux dents blanches et éclatantes, et qu’elle sourit avec une douceur si horrible et un si gracieux grincement : alors on s’imagine qu’au même instant on verra apparaitre à côté d’elle toutes les prodigieuses espèces végétales et animales de l’Hindostan ou de l’Afrique ; — on pense voir surgir des palmiers gigantesques enlacés de lianes aux milles fleurs; — et l’on ne serait pas étonné si tout à coup un léopard, ou une girafe, ou même une troupe de jeunes éléphants, arrivaient sur la scène, pour s’y livrer à des ébats amoureux. Quels piétinements ! quels coups de trompe! quel talent grandiose!
Pendant que l’Académie de musique restait frappée d’une déplorable langueur, et que les Italiens ne faisaient aussi que se traîner tristement, la troisième scène lyrique, l’Opéra-Comique, s’éleva à son sommet le plus joyeux. Là, un succès surpassait l’autre, et la caisse n’avait pas moins lieu de s’applaudir. On y récoltait encore plus d’argent que de lauriers, ce qui n’a certes pas été- un mal-
LUTÈCE
heur pour la direction. Les textes des nouveaux opéras qu’on y a donnés étaient toujours de Scribe, l’homme qui un jour prononça cette grande parole : « L’or n’est qu’une chimère! » et qui cependant court toujours après cette chimère. C’est l’homme de l’argent, du réalisme en espèces sonnantes; il ne se fourvoie jamais sur les hauteurs romantiques et stériles d’un monde idéal, mais il se cramponne fermement à la terrestre réalité du mariage de raison, du civisme industriel et des droits d’auteur. Des bravos éclatants ont accueilli le nouvel opéra de Scribe, ta Sirène, pour lequel Auber a écrit la musique. L’auteur et le compositeur se conviennent ici parfaitement : ils ont peut-être le sentiment le plus raffiné des choses intéressantes; ils savent nous amuser agréablement et parfois même nous enchanter ou nous éblouir par les lumineuses facettes de leur esprit; ils possèdent l’un et l’autre un certain talent pour le filigrane, au moyen duquel ils relient ensemble les plus mignonnes bagatelles ; et l’on oublie chez eux qu’il y a une poésie. Ils sont une espèce de lorettes dans l’art; par leur sourire ils effacent de notre mémoire les cauchemars du passé, toutes les histoires de revenants qui nous oppressaient le cœur, et par leurs caresses coquettes ils écartent de notre front, comme avec un gentil chasse-mouches de plumes de paon, les bourdonnantes pensées de l’avenir. À cette espèce candidement galante appartient aussi Adam, qui avec son Caglioxfro a recueilli également de tiès-frivoles lauriers à l’Opéra-Coroique. Adam est l’homme le plus
avenant et le plus aimable, et son talent est encore sus» ceptible d’un grand développement. Une mention honorable est encore due à M. Thomas, dont Voperetlo intitulé Mina a beaucoup réussi.
Mais tous ces triomphes ont été surpassés par la vogue du Déserteur , vieil opéra de Monsigny, que l’Opéra-Comique a exhumé des cartons de l’oubli. Voilà de la vraie musique française ! la grâce la plus sereine, une douceur ingénue, une fraîcheur semblable au parfum des fleurs des bois, un naturel vrai, vérité et nature, et même de la poésie. Oui, cette dernière n’est pas absente, mais c’est une poésie sans le frisson de l’infini, sans charme mystérieux, sans amertume, sans ironie, sans morhi dez&a, je dirais presque une poésie jouissant d’une bonne santé. Et cette santé est à la fois élégante et rustique. U’opéra de Monsigny me rappela immédiatement les œuvres de son contemporain, le peintre Greuze : je reconnus dans la musique de celui-là toutes les scènes champêtres que celui-ci a peintes, et je crus retrouver dans certains morceaux de Monsigny le pinceau de Greuze. En écoutant cet opéra, je compris clairement que les arts du dessin et les arts récitants de la même époque respirent toujours un seul et même esprit, et que les chefsd’œuvre contemporains portent tous le signe caractéristique de la plus intime parenté.
Je ne puis clore cette lettre sans ajouter que la saison musicale n’est pas encore finie, et qu’elle résonne cette année, contre toute habitude, jusqu’au cœur du mois de
LÜTECE.
mai. Dans ce moment on donne les plus notables bals et concerts, et la polka rivalise toujours avec le piano. Les oreilles et les pieds sont fatigués, mais ils ne peuvent pas encore se résoudre au repos. Le printemps, qui s’est présenté cette fois de si bonne heure, fait fiasco ; on remarque à peine le feuillage verdoyant et les rayons du soleil. Les médecins, peut-être tout particulièrement les médecins des aliénés, trouveront bientôt beaucoup d’occupation, Dans ce tourbillon bariolé, dans cette rage des plaisirs, dans ce tumulte chantant et sautant, la mort et la démence guettent leurs victimes. Les vibrantes touches de bois du piano-forte affectent terriblement nos nerfs, et la grande maladie tournoyante, la polka, nous donne le coup de grâce