‹ De tout un peu (volume 2)Chapitre 7 sur 50 · LA DAME D’HONNEUR · texte numérisé non relu

LA DAME D’HONNEUR

En vérité, princesse, ce n’est point une illusion ; il me semble voir là-bas apparaître le Tasse pâle et les yeux hagards, comme si la nuit voulait lui faire boire sa rosée en guise de ciguë.

LE TASSE

Quelle apparition resplendit sur le pont ? A côté d’elle, et comme la suivante de la noble dame, j’en vois une seconde qui s’avance d’un pas majestueux. Son corps est entouré de. rayons lumineux blancs comme la neige ; on dirait un voile argenté formé par la brume légère ; les étoiles brillent autour de sa tête comme autant de diamants.

LA PRINCESSE

Cependant la lune répand une rosée de larmes et obscurcit l’éclat de mes étoiles.

LE TASSE

La rosée fera surgir de la terre de nouvelles fleurs, et la nuit nous tressera de nouvelles couronnes.

Deux autres passages sont également d’une grande beauté.

LA MORT DU TASSE

1 ol

Ce sont les vers de la page 77 et les stances de la page 82, où le Tasse dit à Léonore de Gisello qui vient le visiter habillée en pèlerin :

« De. même que la fleur se tourne vers le soleil.

Que la rosée se joue dans les rayons du matin,

Que lès anges implorent la céleste madone '

Et se rangent en groupes autour d’elle;

De même calme et majestueux, tout plein de délices ineffables Estlepaysdans lequel je suis enfermé, le pays magiquede la poésie; Brillante et transfigurée plane devant moi celle que j’aime.

Et, libre ou enchaîné, je ne veux vivre que pour elle. »

Mais la rime convient-elle dans la tragédie ? Nous ne sommes nullement de cet avis; nous ne la tolérerions que dans des morceaux purement lyriques, et ici nous ne l’excusons que lorsque c’est le Tasse lui-même qui parle. Dans la bouche du poëte qui a tant rimé dans sa vie, elle n’est pas du moins tout à fait choquante. La rime sera toujours, dans la tragédie, une aide ‘précieuse pour le mauvais poëte, tandis que, pour le poëte de talent, elle n’est qu’une entrave. Dans aucun cas il ne trouve de compensation à la gêne qu’il s’impose ainsi. En effet, nos acteurs, et particulièrement nos actrices, sont encore imbus de ce détestable principe que la rime n’est que pour l’œil, et qu’on doit bien se

garder de la faire entendre. A quoi bon, dès lors, toute la peine que s’est donnée le pauvre poète? Quelque harmonieux que soient les vers de notre auteur, ils manquent cependant de rhythme. Il ignore 1 art de l’enjambement qui, avec l’ ïambe de cinq pieds, produit un si grand effet et donne au mètre tant de variété. Parfois l’auteur laisse échapper un hexamètre. Dès la première page nous trouvons celui-ci :

« Die deine Scl.onheit rühmen nach Verliebler Art. (1) «

Nous ng comprenons pas que le poète ait pu se permettre de scander pages 7 et 22, Vïrgil, de même qu’à la page 4 :

« Und vielleïcht dârüm, weil sie’s/nôth’ger haben.»

Page 1 1, le dactyle horenden , à la fin du vers, ne remplit pas l’oreille. Bien que les meilleurs de nos anciens poètes aient commis de pareilles fautes, ce n est point une raison pour que les jeunes ne cherchent pas à les éviter.

Passons maintenant à cette autre question : Quelle est la valeur de la présente tragédie sous le rapport éthique?

(1) Qui, sur un ton d’amants, célèbrent ta beauté.

LA MORT OU TA'SSE 453

Éthique? éthique? me dira-t-on peut-être, à quoi bon ?

Pour l’amour de Dieu, savants messieurs , ne

vous arrêtez pas à la définition de l’école. Éthique

n’est qu’une rubrique, et nous allons expliquer ce

que nous entendons par là. Voyons, ne vous est-il

encore jamais arrivé de revenir le soir du théâtre

mécontents, mal disposés, moroses, bien que la

pièce que vous y aviez vu jouer fût très-dramatique,

* très-théâtrale, bref, pleine de poésie? À quoi donc

cela tenait-il? Réponse : la pièce n’avait pas produit

unité de sentiment. C’est cela. Pourquoi la vertu a-

t-elle dû être opprimée par le vice ? pourquoi les

bonnes intentions ont-elles eu de mauvais résultats?

pourquoi l’innocence a-t-elle dû souffrir? Telles

sont les questions qui nous tourmentent et nous

oppressent au sortir de la représentation de

certaines pièces. Les Grecs avaient bien senti la

nécessité d’étouffer dans la tragédie ce terrible

pourquoi, et ils imaginèrent le Fatum. Dès qu’un

pourquoi pénible sortait de la poitrine oppressée

des spectateurs, ils faisaient intervenir le chœur

qui, gravement, montrait. du doigt le ciel, rappelait

qu’un ordre supérieur présidait aux destinées du

lèi ŒUVRES DE HENRI HEINE

monde, et qu’il ÿ avait des décrets éternels de la nécessité devant lesquels les Dieux eux-mêmes étaient forcés de s’incliner. Ils donnaient ainsi satisfaction au besoin qu’éprouve l’esprit humain d’avoir une impression complète, et de la sorte il y avait encore une unité invisible, l’unité de sentiment. Beaucoup de poètes de notre temps ont éprouvé le même besoin que les anciens, ils ont imité le Fatum , et telle est l’origine de ce que nous* appelons aujourd’hui tragédies fatalistes (Schicksals Tragôdien). Cette imitation a-t-elle été heureuse, ressemblait-elle surtout à l’antique modèle grec, c’est ce que nous ne voulons pas examiner ici. Mais quelque louables qu’aient été les efforts tentés pour produire l’unité de sentiment, cette idée du destin n’en fut pas moins un très-triste moyen, un pitoyable et pernicieux expédient. L’idée du destin est en contradiction complète avec l’esprit et la morale de notre temps qui ont été l’un et l’autre formés par le christianisme. Cette puissance cruelle, aveugle, implacable du Destin, ne s’accorde pas avec l’idée d’un père céleste qui est tout miséricorde et tout amour, qui veille sur l’innocence, qui la protège, et sans la volonté duquel il ne tombe pas

LA MORT DU TASSE f $">

un seul cheveu de notre tête. Combien elle est plus belle et plus efficace, la manière de ces nouveaux poètes qui font sortir tous les événements de leurs causes naturelles, de la liberté morale de l’homme lui-même, de ses penchants et de ses passions; qui, dans leurs tableaux tragiques, dès que ce dernier et terrible pourquoi vient errer sur nos lèvres, soulèvent d’une main légère le sombre voile des cieux, et nous permettent de jeter un regard dans le monde supérieur où, en voyant tant de lumière, tant de magnificence et une aube de bonheur, nous poussons des cris d’allégresse au milieu de nos peines que nous ne tardons pas à oublier ou que nous sentons se changer en joies? C’est ce qui fait que souvent les drames les plus tristes procurent une jouissance infinie aux cœurs les plus sensibles. C’est par ce dernier et louable moyen que notre auteur s’est efforcé de produire l’unité de sentiment. Il a également fait sortir les événements de leurs causes naturelles. Dans les paroles suivantes de la princesse nous reconnaissons la fatalité qui poursuivait le malheureux Tasse :

« Vous autres poètes, vous ne voulez pas vous mettre à l’unisson des hommes; ce qu’ils vous di

sent, vous ne le comprenez pas comme eux, et ce que vous dites vous-mêmes vous ne l’avez pas pesé. G est ainsi que vous empoisonnez votre existence. »

Notre auteur a su également soulever avec beaucoup d’habileté un coin du voile qui nous dérobe les cieux et nous montrer l’âme du Tasse savourant déjà les délices du royaume de l’amour. Tout ce que la pitié nous a fait souffrir se résout en une douce satisfaction de l’âme, lorsqu’au cinquième acte nous voyons le Tasse, le visage pâle, entrer lentement et prononcer ces mots :

« Mes membres ont reçu l’onction de l’huile sainte, et mes lèvres frivoles, qui ont chanté tant de vaines créatures de ce monde, ont touché, bien qu’indignes, le corps du Sauveur. »

Sans doute nous devons envisager au point de vue historique les sentiments éveillés chez notre enthousiaste religieux par les saintes pratiques de l’Eglise catholique romaine, lesquelles ont été établies par des hommes qui connaissaient à fond le cœur humain, ses blessures, et l’influence salutaire de symboles bien choisis. Ici nous voyons déjà le lasse à la porte du ciel. Sa chère Eléonore devait 1 avoir précédé, et un saint pressentiment lui avait

LA MORT DU TASSE

sans doute donné la certitude de l’y retrouver. Cette échappée de vue sur le céleste séjour adoucit 1‘ immense douleur que nous éprouvons, lorsqu’apercevant dans le lointain le Capitole, nous voyons linfortuné si longtemps éprouvé tomber mort devant la statue de son grand rival, au moment même où il allait recevoir la plus haute des récompenses.

Le prêtre complète l’impression en plaçant sur le front du trépassé la couronne de laurier d’Éléonore. Qui ne saisit ici le sens profond de ce laurier qui fait en même temps la joie et le tourment de Torquato, qui ne le quitte ni dans le plaisir ni dans ' la peine, tantôt brûlant son front comme une couronne de feu, tantôt rafraîchissant comme un baume bienfaisant ce pauvre front endolori, et enfin, signe d’une victoire chèrement achetée, parant pour toujours sa tête immortelle.

Ne serait-ce point par hasard pour obtenir cette unité de sentiment que notre auteur a rejeté l’unité d’action? N’aurait-il pas eu en vue quelque chose d’analogue à ce que cherchaient les anciens dans leurs trilogies ! Nous serions presque tenté de le croire, et nous ne pouvons nous empêcher de prier l’auteur de fondre les cinq actes de sa tragédie en

trois dont chacun serait alors une des parties d’une trilogie. Le premier et le second acte n’en feraient plus qu’un qui s’appellerait le Tasse à la cour ; le troisième et Je quatrième également réunis formeraient la captivité du Tasse , et le cinquième acte, qui compléterait la trilogie, s’appellerait la mort du Tasse.

Nous avons montré ci-dessus que l’unité de sentiment fait partie de l’éthique d’une tragédie et que notre auteur l’a observée d’une façon parfaite et exemplaire. Mais il a satisfait encore à une seconde condition éthique, en donnant à sa tragédie ua caractère de mansuétude et d’apaisement.

Par cet apaisement, nous n’entendons pas simplement la purification aristotélique des passions; nous entendons aussi la sage observation des limites de ce qui est purement humain. Personne ne saurait mettre sur la scène des passions et des actions plus terribles que celles qu’y a mises Shakspeare, et cependant jamais il ne révolte entièrement notre sentiment intime. Quelle différence avec un si grand nombre de nos tragédies modernes qui nous oppressent, nous suffoquent et mettent tous nos sentiments à la torture! Le cœur de l’auteur doit être

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son meilleur guide pour savoir jusqu’à quel point il peut pousser sur la scène l’effrayant et l’horrible. Il ne faut pas que ce soit la raison qui, combinant à froid toutes sortes d’horreurs, en fasse pour ainsi dire une mosaïque et les entasse dans la tragédie. Sans doute nous savons très-bien que toutes les terreurs de Melpomène sont épuisées. La boîte de Pandore est vide, le fond de cette boite, où un dernier mal pouvait être resté attaché, a été raclé, ratissé par les poètes, et l’auteur qui veut plaire, doit chercher péniblement, à la sueur de son front, des maux nouveaux, de nouveaux moyens de terreur. Aussi le public de nos théâtres actuels est-il déjà passablement familiarisé avec le fratricide, le parricide, l’inceste, etc. Que le héros de la pièce, dans un état d’esprit assez calme, finisse par le suicide, cela va de soi. Toutes ces énormités écœurent et font pitié. En effet, pour peu que cela continue, les auteurs du vingtième siècle devront emprunter les sujets de leurs drames à l’histoire du Japon, et mettre sur la scène, à l’édification générale, tous les moyens de supplice et de suicide usités dans ce pays. Ils nous montreront des embrochés, des empalés, des gens qui s’ouvrent le ventre, etc. C’est quelque

chose de vraiment révoltant que de voir comment, dans nos tragédies modernes, on en est venu à mettre à la place du vrai tragique je ne sais quelle boucherie, quel carnage, quel déchirement des sentiments. Et le pauvre public est là sur son banc de douleur, tremblant, claquant des dents, roué moralement, et du haut en bas. Nos auteurs ont-ils donc complètement oublié quelle énorme influence exerce le théâtre sur les mœurs d’un peuple? Ont-ils oublié qu’ils doivent les adoucir et non les rendre plus barbares ? Ont-ils oublié que le drame tend au même but que la poésie en général, c’est-à-dire d’apaiser les possions et non de les exciter, de les rendre plus humaines et non de leur ôter tout caractère d’humanité?

Nos poètes enfin ont-ils complètement oublié que la poésie a en elle-même assez de ressources, sans le parricide et l’inceste, pour émouvoir et satisfaire le public le plus endurci?

Quel dommage que la grande masse de notre public entende si peu à la poésie, presqu’aussi peu que nos poètes !

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