‹ De tout un peu (volume 2)Chapitre 6 sur 50 · LETTRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TROISIÈME

Berlin, 7 juin 1822

Je viens de remettre mon habit de gala, pantalon de soie noire, bas idem , et je vous annonce de la manière la plus solennelle :

Le sérénissime mariage de Son Altesse Royale la princesse Alexandrine avec Son Altesse Royale le grand-duc héritier de Mecklenbourg-Schvverin.

Quant aux cérémonies nuptiales, vous en avez déjà certainement lu vous-même la description détaillée dans la Gazette de Ross ouïe Journal de Spener , et ce que j’ai à dire là-dessus sera, par conséquent, très-court. Mais il y a encore une autre raison importante, pour laquelle j’en parlerai fort peu, c’est que je n’en ai vu que très-peu de chose, en effet. Comme je rapporte souvent plutôt l’esprit de la

LETTRES DE BERLIN

chose que le détail même, peu m’importe. Je ne m’étais pas non plus assez préparé à recueillir tous les faits. Depuis très-longtemps déjà, il est vrai, la cérémonie des noces de ces Altesses avait été fixée au 25; mais on entendait dire sans cesse qu’elle serait ajournée, et, en effet, le vendredi 24, je n’osais pas encore croire que la fête aurait lieu le lendemain. Et beaucoup d’autres pensèrent de même. Le samedi matin, les rues n’étaient guère animées. On lisait seulement sur les figures une précipitation mystérieuse et l’attente inquiète de quelque chose de particulier. Des valets en course, des coiffeurs, des boîtes, dès marchandes de mode, etc... Le temps était beau, pas trop lourd; mais les hommes étaient couverts de sueur. Vers six heures, commença le roulement des voitures.

Je ne suis ni noble, ni haut fonctionnaire, ni officier; par conséquent je ne suis pas admis à la cour, et je n’ai pu assister à la bénédiction nuptiale dans le château lui-même. Cependant, je suis allé jusqu’à la cour du château, pour avoir au moins le coup d’oeil de tout le personnel qui y . était rassemblé. Jamais je n’ai vu, réunis sur un seul point, tant d’équipages magnifiques. Les valets avaient endossé leurs plus

belles livrées dans leurs surtouts à longues jupes et à couleurs claires et voyantes, avec des culottes courtes et des bas blancs, ils ressemblaient à des tulipes de Hollande. Beaucoup d’entre eux portaient plus d’or et d’argent sur le corps que tout le personnel de la maison du président des États-Unis de l’Amérique du Nord. Mais le prix appartenait sans conteste au cocher du duc de Cumberland. Vraiment, voir parader sur son siège cette fleur des cochers, cela vaut seul un voyage à Berlin. Qu’est Salomon dans son faste royal, qu’est Ahroun-al- Raschid dans son costume de calife, et même qu'est l’éléphant triomphal dans l’Olympie , en comparaison de la magnificence de ce cocher magnifique? Dans les jours moins solennels, il est déjà passablement imposant par la raideur pimpante de sa personne, qui ne ressemble pas mal à une tour de porcelaine chinoise, par les mouvements uniformes de sa tête poudrée qui se berce comme un balancier d’horloge, avec sa queue lourde et épaisse sous son petit chapeau magique triangulaire, ainsi que parla curieuse mobilité de ses bras dans la direction de ses chevaux; mais aujourd’hui il portait un habit cramoisi, moitié frac., moitié surtout, culotte de la

LETTRES DE BERLIN

meme couleur, le tout brodé de larges galons d or. Sa tête presque véhérable, couverte de poudre d’une blancheur éblouissante et ornée d’une bourse à cheveux noire, démesurément longue, était couverte d’un bonnet de velours noir avec longue visière. Tout à fait de même étaient habillés les quatre valets debout sur le derrière dé la voiture, lesquels, en se tenant fraternellement enlacés, pour mieux se maintenir, montraient au public, muet d’ëbahissément, quatre bourses à cheveux vacillantes. Quant à lui, chef des valets, il portait sur son front la dignité naturelle du dominateur, il dirigeait lé carrosse de gala attelé de six chevaux ; d’une main ferme, il tenait les rênes :

Et d’un rapide élan s’envolaient les coursiers.

Il y avait une presse horrible dans la cour du Château. Il faut bien le dire, les Berlinoises ne sont pas curieuses. Les plus fluettes jeunes filles me donnèrent dans les reins des coups que je sens encore aujourd’hui. Fort heureusement polir moi, je ne suis pas une femme enceinte. Écrasé dés uns, écrasant les autres, je m’échappai de Cétte presse et arrivai heureusement jusqu’au portail dii château.

Si OEUVRES I) E HENRI HEINE

L’officier de police, tout en repoussant les autres, me laissa passer parce que je portais un habit noir et qu’il voyait bien à mon air que les fenêtres de mon logement doivent être garnies de rideaux en soie rouge. Je pus dès lors très-bien voir les nobles seigneurs et dames descendre des carrosses, et je m’amusai infiniment à examiner les nobles costumes de cour, ainsi que les figures de leurs personnages élevés. Pour décrire les premiers, il me manque le génie du tailleur ; des considérations de police urbaine ne me permettent pas de peindre les autres. Deux jolies Berlinoises, debout à côté de moi, admivaient avec enthousiasme les beaux diamants, les broderies d’or, les fleurs, les gazes, les ratines, les longues queues et ' coiffures. Moi, de mon côté, j’admirais encore davantage les beaux yeux de ces belles admiratrices, et je devins de mauvaise humeur lorsque, par derrière, quelqu’un me frappa amicalement sur les épaules, et que je vis briller à mes yeux la petite face joufflue du musicien de la chapelle. Il était tout particulièrement agité et sautillait comme une rainette.

— Carissitno , me dit-il, voyez-vous là-bas cette belle comtesse? Taille de cyprès, boucles de che-

LETTRES DE BERLIN

veux couleur de jacinthe; sa bouche esta la fois une rose et un rossignol ; toute sa personne est une fleur pressée entre deux feuilles de papier brouillard; voyez-la pressée entre ses deux tantes grises. Monsieur son époux, qui se nourrit de fleurs comme celle-là au lieu de chardons, pour nous faire croire qu’il n’est pas un âne, a été obligé aujourd’hui de restera la maison; car, souffrant d’un rhume, il est étendu sur le canapé, où j’ai dû l’entretenir ; nous avons causé pendant deux heures de la nouvelle liturgie, si bien que ma langue s’est, à la lettre, desséchée à force de bavarder, et que mes lèvres me font mal à force de sourire.

A ces paroles, les coins de la bouche du musicien se contractèrent en un sourire aigre-doux, qu’il fit disparaître en passant dessus sa petite langue, et tout à coup il s’écria : La liturgie ! la liturgie ! sur les ailes de l’Aigle noire de troisième classe, elle volera de clocher en clocher jusqu’à la tour de Notre-Dame ! Mais parlons de quelque chose de sensé. — Regardez ces deux messieurs pimpants, dont la voiture vient d’avancer; l’un à la petite figure écrasée et comme confite, avec la fine tête aux pensées molles et sans consistance., au gilet brodé de diverses couleurs.

avec épée de gala battant, sur ses petites jambes, recouvertes de soie blanche, et qui voudraient toujours sauter; et cela parlotté français, et quand on traduit ce français en allemand, ce ne sont que des bêtises. — Par contre, voyez l’autre, le grand à la moustache, le Titan qui voudrait donner l’assaut à tous les ciels de lits ! Je parie qu’il a autant d’esprit que ï’ Apollon du Belvédère.

Maudit parleur ! Pour faire changer le cours de ses pensées, je lui indiquai mon barbier, placé en face de nous et qui avait endossé son nouvel habit fait à l’antique mode nationale. La figure du musicien devint d’un rouge cerise, et il dit en grinçant les dents : O saint Marat! un pareil gueux veut faire le héros de la liberté ! O Danton ! Collot d’Herbois ! Robespierre!... En vain je fredonnai la chanson :

C'est un ferme burg, ô mon Dieu !

Que le bürg de Spandau.

Peine perdue ! je n’avais fait qu’empirer la situation ! L’homme s’enferra aussitôt dans ses vieilles histoires révolutionnaires, et ne parla plus que de guillotine, de lanternes, de septembrisades, jusqu’à ce que, par bonheur, je me rappelai sa ridicule peur

LETTRES DE BERLIN

de la poudre, et lui dis : Savez-vous que dans le Lustgarten on va tirer douze coups de canon? A peine eus-je prononcé ces mots, que le musicien disparut.

J’essuyai la sueur froide de mon visage, dès que je fus débarrassé de ce drôle, je regardai encore les dernières personnes qui descendaient des voitures, je fis à mes belles voisines un salut accompagné d’un sourire, et me rendis au Lustgarten. On y avait planté, en effet, douze canons qui devaient être tirés trois fois, au moment où les fiances royaux échangeraient les anneaux. A une fenêtre du château se tenait l’ officier qui devait donner aux artilleurs du jardin le signal de tirer. Une foule d’hommes s’y étaient rassemblés. On lisait sur leurs visages des pensées étranges et presque contradictoires.

C’est un des plus beaux traits du caractère des Berlinois, qu’ils ont un amour indescriptible pour le roi et la famille royale. Les princes et princesses sont ici un des principaux sujets d entretien dans les plus pauvres maisons bourgeoises. Un vrai Berlinois n’emploie jamais d’autres termes que ceux-ci ! Notre Charlotte , notre Alexandrine , notre prince

Charles... Le Berlinois s’associe, pour ainsi dire, dans ses pensées, à la famille royale, dont il regarde tous les membres comme de vieux amis ; il connaît le caractère particulier de chacun d’eux, et il est toujours charmé d’apercevoir en lui de nouvelles qualités dignes de louanges. Ainsi, les Berlinois savent que le prince royal possède l’esprit des reparties, et c’est pourquoi chaque bon mot fait aussitôt son tour de ville sous le nom du prince royal; de sorte qu’on attribue à un seul Hercule et à une seule massue de bons mots les exploits spirituels de tous les autres Hercules.

Vous pouvez donc vous faire une idée du grand amour que le peuple voue ici à la belle et brillante Alexandrine, et, par cet amour, vous pouvez aussi expliquer les sentiments contradictoires peints sur les figures des Berlinois, lorsque, dans une curieuse attente, ils regardaient les hautes fenêtres du château, où l’on célébra le mariage de notre Alexandrine. Ils n’osèrent' pas se montrer de mauvaise humeur, car c’était le jour d’honneur de la princesse bien-aimée ; mais ils ne purent pas non plus se réjouir de très-bon cœur, car c’était le jour où ils devaient la perdre. A côté de moi, se tenait une

LETTRES DE BERLIN

vieille mère, sur la figure de laquelle on pouvait lire : « A présent, je l’ai mariée, il est vrai, mais elle va me quitter. » La figure de ma jeune voisine exprimait la pensée ! « Comme duchesse de Mecklenbourg, elle n’est pourtant pas aussi haut placée qu’elle l’était ici comme reine de tous les cœurs. » Des lèvres rouges d’une jolie brune, je croyais entendre tomber ces paroles. « Ah ! que ne suis-je au même point, moi aussi ! »

Tout à coup, les canons tonnèrent, les dames tressaillirent, les cloches sonnèrent, des nuages de poussière et de vapeur s’élevèrent, les langues de la foule s’agitèrent, les gens rentrèrent chez eux au grand trot, et le soleil se coucha, rouge de sang, derrière Monbijou.

Il n’y eut pas trop de tapage aux fêtes du mariage. Le lendemain matin, après la bénédiction nuptiale, Leurs Altesses, les nouveaux mariés, assistèrent au service dans l’église du Dôme. Ils étaient dans le carrosse doré attelé de huit chevaux, dans le carrosse aux grands carreaux de vitre, tandis qu’une foule immense les voyait passer avec des regards de curiosité. Si je ne me trompe pas, les valets déjà décrits plus haut ne portaient pas de

bourse de cheveux ce jour-là. Le soir, il y eut cérémonie des félicitatious à la cour, puis bal dans la salle Blanche, où l’on dansa principalement des polonaises. Le 27, grand dîner dans la salle des Chevaliers, et le soir, les Altesses et Majestés se rendirent à l’Opéra, où l’on représentait l’opérette, composée expressément pour cette fête par Spoiitini : Nurmahal, ou la Fête des Roses , à Cachemire. La plupart des personnes eurent beaucoup de peine à obtenir des billets pour cette représentation. On m’en donna un, mais je n’y allai pas. J’aurais dû y aller, dites-vous, pour pouvoir vous en faire mon rapport; mais croyez-vous que je doive Sacrifier ma personne à ma correspondance ? Je pense encore avec terreur à Y Olympie, que j’ai été obligé d’entendre encore une fois, tout récemment, pour une raison particulière, et dont je suis sorti les membres brisés. Je suis allé chez le musicien de la chapelle pour lui demander ce qu’il pensait de l’opérette. Il me répondit : « Ce qu’il y a de mieux, c’est qu’on n*y tire pas de coups de fusil. » Cependant je ne puis pas me fier au musicien ; car, d’abord, il est compositeur aussi, et il sé croit supérieur à Spontini; enstiitë on lui a fait croire que ce dernier voulait

LETTRES UE BERMX

écrire un opéra où les canons joueraient un rôle indispensable. Mais, en général, on ne dit pas beaucoup de bien de la Nurmahal. En tout cas, ce ne doit pas être un chef-d’œuvre. Spontini y a cousu beaucoup de lambeaux de ses opéras précédents. C’est grâce à eux que la Nurmahal renferme d’excellents passages, il est vrai, mais ce n’est au fond qu’un ensemble de pièces rapportées : on n’y trouve pas cette unité, mérite principal des autres opéras de Spontini. — Leurs Altesses, les nouveaux mariés ont été reçus généralement avec des cris de jubilation. Les accessoires et apparats de cette pièce sont, dit-on, d’un faste incomparable. Le peintre de décorations et le tailleur de théâtre se sont surpassés eux-mêmes. Le régisseur dramatique a fait les vers, il faut donc qu’ils soient bons. Aucun éléphant n'y a paru. Le Moniteur officiel du 4 juin, réprimande Un article de la Gazette de Magdebourg , où il attrait etc dit que deux éléphants paraîtraient dans la nouvelle opérette, et il ajoute avec une tournure facétieuse à là Shakespeare : « On prétend que ces deux éléphants sont encore à Magdebourg. » Si la Gazette de Magdebourg a puisé cette nouvelle dans ma seconde lettre, je regrette avec une profonde douleur d avoir

été assez malheureux pour attirer sur elle cette foudre spirituelle. Je me rétracte avec tant d’humilité et de tristesse, que le Moniteur officiel versera des larmes d’émotion. Du reste, je déclare, une fois pour toutes, que je suis prêt à rétracter tout ce qu’on me demande; seulement, que cela ne me coûte pas trop de peine. J’avais, en effet, entendu dire que deux éléphants paraîtraient dans la Fête des Rosières ; on m’assura ensuite que ce seraient deux chameaux ; plus tard ce devait être deux étudiants, et enfin des anges d'innocence- Le 28^ il y eut redoute gratuite. Dès huit heures et demie, les masques se firent conduire vers la salle de l’Opéra. — Dans ma dernière lettre, j’ai décrit une redoute de Berlin. Les seules différences entre celleci et les autres, c’est qu’aucun domino noir n’y était admis, que tous les masques présents étaient en sou- , liers, qu’à une heure on avait le droit de se démasquer dans la salle, et que les billets d’entrée, ainsi que les rafraîchissements, étaient donnés gratis. Ce dernier point me paraît avoir été le principal. Je porte dans mon cœur la ferme conviction que les Berlinois sont des modèles de civilisation et de mœurs polies, et qu’ils ont raison de mépriser les manières rustiques

LETTRES LE BERLIN

de mes compatriotes; en outre, je me suis convaincu, à beaucoup d’occasions, que le plus pauvre Berlinois a poussé très-loin l’art de supporter honnêtement la faim, et qu’il sait, avec une habileté consommée, étouffer les cris de son estomac, sous les formes des plus parfaites convenances. Autrement j'aurais pu concevoir de ces messieurs une opinion défavorable en les voyant se serrer autour des buffets, se verser verre sur verre dans le gosier, sé bourrer l’estomac de gâteaux, et tout cela avec une voracité si disgracieuse, avec une constance si héroïque, qu’il était presque impossible à un homme ordinaire de percer cette phalange de goinfres de buffet, et, par la chaleur qui régnait dans la salle, de se rafraîchir la langue avec un verre de limonade. Le roi et toute la cour assistaient à cette redoute. La vue des nouveaux mariés charmait tous les assistants. L’épouse brillajtplus encore par son amabilité que par sa splendide parure de diamants. Notre roi portait un domino bleu foncé. Les princes avaient pour la plupart d’antiques costumes espagnols ou celui de chevalier.

Je vous ai depuis longtemps averti que c’est un caprice seul, et non l’anciennete, qui décidé de

l’ordre dans lequel je vous raconte les événements de Éerlin. Si j’avais voulu suivre l’ordre des temps il m’aurait fallu commencer ma lettre par le jubilé du conseiller intime, M. Heim. Les journaux vous auront suffisamment appris comment on a fêté ici cet éminent médecin. On en parla à Berlin pendant deux jours entiers, et cela veut dire beaucoup. Partout on entendait raconter des anecdotes de la vie de Heim, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de très-divertissantes. La plus drôle, à mon avis, c’est la manière dont il mystifia son cocher, qui lui avait déclaré, un jour, qu’ayant déjà trop longtemps promené Heim en voiture, il souhaitait maintenant de devenir médecin lui-même et apprendre l’art de guérir. Plusieurs autres jubilés demi-séculaires eurent lieu à la même époque, et, chez Jagor, les bouchons des bouteilles de champagne sautaient en masse. En général, les gens, avant qu’on y pense, se trouvent ici avoir rempli une carrière de service de cinquante ans. C’est le fait du climat. — Même une domestique a fêté un jubilé, et, dans l' Elégant, on peut lire comment cette servante jubilaire a été célébrée et chantée. 11 y a jusqu’à une matrone de la rue de< ï Innocence, à ce qu’on m’a dit hier, qui a célébré son jubilé. Elle

LETTRES DE BERLIK

a été couronnée de roses et de lis ; un adolescent sentimental, porte-épée dans l’armée, lui a présenté un sonnet bien ronflant, tout à fait dans l’esprit de la poésie jubilaire ordinaire, où s’entrelaçaient les rimes jour , amour , caresse-, tendresse., et où douze vierges chantèrent :

0 toi, ma bonne épée, attachée à mes flancs,

Pourquoi lancer ainsi des feux étincelants ?

Vous voyez, les poésie? de Théodore K cerner se chantent toujours. Ce n’est pas, il est vrai, dans les sphères du bon goût, car on y est déjà convenu à voix haute qu’il était fort heureux que les Français, en 1814, n’aient pas compris l’allemand et n’aient pu lire ces vers fades, niais, plats, sans poésie, qui nous enthousiasmaient tant, nous autres bons Allemands. Mais ces vers de la guerre de délivrance sont encore souvent déclamés et chantés dans ces petites réunions sentimentales, où l’on se chauffe en hiver auprès du feu de paille innocent qui pétillé dans ces chants patriotiques ; et comme le vieux cheval blanc du grand Frédéric se cabrait dans une nouvelle fougue juvénile et faisait toute la manœuvre, dès qu’il entendait une trompette, de même les

DO ÜEÜVKKS l)Ji J 1 K N H I HE1SE

sentiments de mainte Berlinoise montent au sublime quand elle entend une chanson de Koerner; elle pose la main gracieusement sur son sein, pousse un soupir de volupté du plus profond de son cœur, se lève courageusement comme Jeanne de Montfaucon, et s’écrie : « Je suis une vierge allemande. »

Je m’aperçois, mon cher, que vous me regardez un peu de travers, à cause du ton amer et moqueur avec lequel je parle quelquefois des choses qui sont chères à d’autres personnels, et avec raison; mais je ne puis faire autrement. Mon âme est trop ardemment amoureuse de la vraie liberté, pour que je ne sois pas pris de dépit en voyant dans leur pauvreté et dans leur insignifiance nos mirmidons hâbleurs, héros lilliputiens de la liberté. Dans mon âme, l'amour de l’Allemagne et la vénération de la magnificence allemande est trop vivace, pour que je puisse mêler ma voix au bavardage insensé de ces hommes de rien, qui font étalage de sentiments teutons, et souvent je me sens comme une démangeaison convulsive d’arracher d’une main hardie aux suppôts du vieux mensonge l’auréole qui entoure leur tête, et de tirer la peau du lion même, — parce que je suppose qu’elle recouvre un âne.

LETTRES DE BERLIN

Du théâtre, je vous écrirai peu de choses, cette fois comme la dernière. Le comique Walter a eu ici quelques succès; quant à moi, je ne goûte pas son humour. Par contre, j’ai été vraiment ravi de Lebrun, de Hambourg, qui, il y a quelque temps, joua ici quelques rôles de bénéficiaire; c’est un de nos meilleurs comiques allemands, inimitable dans les rôles gais; aussi mérite-t-il entièrement l’approbation que lui accordaient ici tous les connaisseurs. Charles-Auguste Lebrun est tout à fait né pour le métier d’acteur; la nature l’a pleinement doué de tous les talents nécessaires à cette carrière, et l’art les a perfectionnés.

Mais que dirai-je de madame Hermann, qui ensorcelle tous les Berlinois, jusqu’aux rédacteurs critiques ? Quels miracles fait une belle figure ! C’est un bonheur pour moi d’être myope, sans cela cette Circé m’aurait changé en animal grison, aussi bien qu’un de mes amis. Ce malheureux a maintenant de si longues oreilles, que l’une sort au dehors dans la Gazette de Foss, et l’autre dans celle de Haude et Spener. Cette dame a déjà rendu fous quelques jeunes gens; l’un d’eüx est aujourd’hui hydrophobe

et ne fait plus de vers. Quiconque peut approcher de

cette belle personne, se sent heureux. -Un lycéen lui a voué un amour platonique, et lui a envoyé un échantillon calligraphique de sa main. Le mari de madame Hermann est acteur aussi; il brillait comme du eanevas dans la comédie intitulée : Cabillaud et Placier. La bonne dame doit être incommodée des nombreuses visites de ses admirateurs. On raconte qu’un homme malade, logé à côté d’elle, fut tellement importuné par tous ces visiteurs qui, à chaque moment, ouvraient sa porte en lui demandant si c’était là que demeurait madame Hermann, qu’il fit enfin écrire sur la porte, de son appartement : « Madame Hermann ne loge pas ici 1 »

On a môme mis la belle dame en fonte de fer, et on vend de petites médailles de fer avec son effigie. Je vous le dis, l’enthousiasme pour madame Hermann est épidémique comme une épizootie. Pendant que j’écris ces lignes, j’en ressens moi-même l’influence. Je sens encore tinter dans mes oreilles les paroles d’extase avec lesquelles un vieux grison parlait d’elle hier. Homère n’a pu nous faire, une plus vive peinture de la beauté d’Hélène qu’en montrant les vieillards saisis de ravissement à sa vue. Beaucoup de médecins lui font également la cour, de sorte

LETTRES PE BERIUX

qu’on nomme ici la belle dame plaisamment la Vénus des médecins.

Mais pourquoi en conter si long ? Vous avez certes lu attentivement nos articles de critique théâtrale et vous y avez remarqué un certain rhythme coin v venu, qui est celui de l’Ode de Sapho à Vénus. Oui, c’est une Vénus, ou, comme le disait un commerçant d’Altona, une Véhusine. Seul, le maudit compositeur d’imprimerie lance quelquefois un aiguillon de guêpe dans la coupe de miel d’Hymète, consacrée à notre déesse par le dévot critique. En guise d’interprétation, la Feuille des intelligences littéraires (titre assez ironique) corrige ainsi une faute d’impression : « Dans l’article critique sur le jeu théâtral de madame Hermann, dans le n° 63 de la Gazette de Spener , du 25 mai, ligne 26, au lieu de : léger jeu d’amour, il faut lire : léger jeu de mine. Hier, la belle clame joua dans la nouvelle comédie de Glauren ; La fiancée du Mexique. Dans cette pièce, on se sent très-agréablement bercé comme dans un conte bleu par une gaîté facile et originale, avec laquelle doivent sympathiser tous les amis de la joie naïve. Aussi cette pièce a-t-elle plu à beaucoup de monde; en général tout ce qui sort de la plume de

cet écrivain a ici un immense succès. Ses écrits ont beaucoup d’adversaires, mais on en fait toujours de nouvelles éditions.

Sur la place d’Alexandre, on a érigé un théâtre populaire. Un certain M. Cerf, qui en avait obtenu le privilège, y a renoncé, et reçoit maintenant en échange une somme de 3,000 thalers par an. L’ancien acteur Bethmann s’est alors chargé de la direction. On a offert au professeur Gubitz la direction de la partie poétique de ce théâtre. Il serait à désirer qu’il se chargeât de cette affaire, car il connaît trèsexactement la scène et son économie ; il est célèbre à la fois comme poète dramatique et comme critique, il est maître dans les arts du dessin, et par cette multiplicité de connaissances, il réunit en lui tout ce qui est nécessaire pour une telle direction; mais on doute qu’il l’accepte, car la rédaction du Sociétaire , à laquelle il s’est voué corps et âme, l’occupe trop. Cette dernière feuille, tirée à un grand nombre d’exemplaires (plus de quinze cents, je crois), est suivie avec un intérêt excessif ; on peut bien l’appeler la meilleure et la plus substantielle de toute l’Allemagne. Gubitz la rédige avec un zèle et une conscience plus que scrupuleuse, car, dans son

LETTRES DE BERLIN

amour pour la correction et la décence, il devient presque trop sévère. N’allez pas toutefois le prendre pour un pédant. C’est un homme dans ses meilleures années, franc, joyeux, heureux de vivre, enthousiaste de tout ce qui est beau, noble; toute sa personne respire cet esprit jovial et anacréontique, qui est le signe caractéristique de ses poésies.

Nous avons ici depuis peu une nouvelle feuille hebdomadaire destinée aux spTières populaires et rédigée par le lieutenant Leithold, qui vient de publier son Voyage au Brésil ; elle portece titre, Curiosités et Raretés , avec une épigraphe des plus naïves. L Observateur sur la Sprée et le Messager de la Marche sont ici les meilleures feuilles populaires. Cette dernière est plutôt pour la classe instruite. J’y trouvai avec étonnement une nouvelle réimpression d’pne partie de ma seconde lettre, d’après Y Indicateur. Je suis très-sensible à cet honneur et à l’éloge qui s’y trouve joint, mais cela m’aurait presque attiré un grand malheur, si la censure de Berlin, dans sa galanterie, n’avait pas effacé tout. ce que j’avais dit des Berlinoises. Si ces. anges avaient lu les passages rayés, les corbeilles de fleurs m’auraient volé à la

tête par soixantaines. Mais, dans ce cas même, je ne

me serais pas réfugié sur le Pont-aux-Chiéns; la belle demoiselle Fortune m’a depuis longtemps donné une si grande corbeille de fer, que je pourrais à peine la remplir avec lès petites corbeilles des citadines de l a Sprëè.

On montre en ce moment sous les Tilleuls, n° 24, pour la somme de huit gros , un serpent d’une espèce très-rare. Je vous fais savoir, à cette occasion, que c’est précisément l’endroit où je viens d’établir ma nouvelle demeure. Blondin, avec sa troupe, donne toujours devant la porte de Brandebourg, ses charmantes représentations équestres, tant aimées de la foule. On y voit Christophe Colombe abordant à Otahïti. — Bosco a enfin terminé aussi ses avant-dernières et dernières représentations, y compris les finales et celles qu’il a données pour les pauvres. On dit qu’il imitait Boucher, mais ce n’est pas vrai ; Boucher, au contraire, a imité Bosco le jongleur. Les statues de Bülow et de Scharnhorst seront placées ces jours-ci aux deux côtés des nouvelles Grand’Gardes. Elles sont maintenant exposées dans l’atelier de Rauch. C’est là que je les ai examinées il y a déjà un certain temps, et je les ai trouvées fort belles. La statue de Blücher par Rauch. qui doit être

LETTRES DE BERLIN

placée à Breslau, est partie pour sa destination.

J’ai vu la nouvelle Bourse. Elle est magnifiquement installée. Une foule d’appartements spacieux et splendidement décorés; tout enfin sur un pied grandiose. On m’a dit que le noble fils du grand Mendelssohn, l’ami des arts, Joseph Mendelssolm, était le créateur de cet établissement. Il y a longtemps que Berlin en éprouvait le besoin. Non-seulement des commerçants, mais aussi des fonctionnaires, des savants et des personnes de toutes les classes fréquentent la Bourse. La partie la plus curieuse est la salle de lecture, où j’ai trouvé plus de cent journaux allemands et étrangers, y compris notre Indicateur Westphalien. Le docteur Boehringer, homme très-versé dans les lettres et dans les sciences, qui a la surveillance de cette salle, sait se rendre agréable aux visiteurs par une politesse pleine de prévenance. Josty est chargé du restaurant et de la confiserie. Les garçons portent tous des livrées brunes à galons d’or, et le portier surtout a un air imposant avec son grand bâton de maréchal.

Les constructions des Tilleuls, prolongement de la rue Guillaume, avancent rapidement. Elles prennent la forme de magnifiques arcades. Ces jours-ci.

on a aussi posé les fondements du nouveau port.

Dans le monde musical, silence et calme plat. La capitale de la musique fait comme toutes les autres capitales, elle consonne ce qui est produit en province. À part le jeune Félix Mendelssohn, qui selon le jugement de tous les musiciens, est une merveille musicale et peut devenir un second Mozart, je n’aurais pas un seul génie musical à signaler parmi les Berlinois autochtones. La plupart des musiciens qui se distinguent ici viennent de la province, ou môme de l’étranger. Je trouve un plaisir indicible à pouvoir ici mentionner que notre compatriote, Joseph Klein, frère cadet du compositeur dont j’ai parlé dans, ma dernière lettre, fait concevoir les plus hautes espérances II a déjà composé beaucoup de choses qui sont louées par les connaisseurs. Prochainement il paraîtra de lui des chansons mises en musique, qui ont eu ici un grand succès et sont chantées dans beaucoup de sociétés. Ses mélodies, d’une originalité surprenante, parlent au cœur de chacun, et on peut prévoir que ce jeune artiste deviendra un jour un des plus célèbres compositeurs allemands.

Spontini nous quitte pour un temps assez long. Il va en Italie. Il a envoyé son Olympie à Vienne,

LETTRES RE TIEtU.lX

où elle ne sera pourtant pas représentée, parce quelle occasionne trop de frais, dit-on. Les Boudes italiens n’ont passé ici qu’un petit nombre de jours.

Il y a, sous les Tilleuls, une exhibition d’images en cire. — Dans la rue Royale, au coin de la rue des Postes, on montre des animaux féroces et une Minerve. Le procès de Fonk est ici comme partout un sujet des entretiens publics. La brochure trèsbien écrite de Kreuser, a, la première, dirigé sur lui l’attention du public. Puis, vinrent encore plusieurs brochures qui, toutes, parlèrent en sa faveur. Parmi elles, nous distinguons le livre du baron de Leyen. Ces livres, avec les Mémoires sur le procès Fonk, renfermés dans la Gazette du soir et dans la Feuille de conversation , et avec l’ouvrage de l’accusé luimême, ont répandu ici une opinion favorable à Fonk. Des personnes, contraires à Fonk en secret, parlent cependant en public en sa faveur, par compassion pour le malheureux, qui souffre depuis tant d’années. Dans une société, je mentionnais un jour l’horrible position de sa femme innocente, les souffrances de sa famille honnête et respectée, et comme je racontais que la populace de Cologne avait insulté les pauvres enfants mineurs de Fonk, il y eut une

ŒUVRES ni' TTEXRT HEINE

dame cpii tomba en pâmoison tandis qu'une belle personne se mit à pleurer amèrement et sangloter. « Je sais, dit-elle, que le roi le graciera, quand même il serait condamne. » Je suis également convaincu que notre roi, si vraiment humain, exercera le plus beau et le plus divin de ses droits, pour ne pas précipiter tant de braves gens dans la misère; je souhaite cela aussi sincèrement que les Berlinois, quoique je né partage pas leurs opinions sur le procès lui-même. Quant à celui-ci, j’ai entendu mettre en avant et défendre en l’air une immense masse d’opinions. Ceux qui en parlent de la manière la plus approfondie ce sont toujours les messieurs qui ne savent absolument rien de l’affaire entière. Mon ami 1 auditeur bossu, pense que, s’il était aux bords du Rhin, il parviendrait très-vite à éclaircir l’affaire.

Du reste, selon lui, la procédure judiciaire dans ces provinces ne vaut absolument rien. « A quoi bon, disait-il hier, cette publicité? Qu’est-ce que cela fait à Pierre ou à Christophe, que Fonk ou un autre ait assassiné Goener? Qu’on mette la chose entre mes mains, j’allume ma pipe, je parcours les actes, je fais mon rapport ; le collège délibère à huis-clos, prononce la sentence, acquitte ou condamne le drôle, et

LKT T RE S DE BERLIN

personne n’en souffle mot. A quoi bon ce jury, ces compères maître tailleur et maître gantier? Moi qui ai fait des études, qui ai fréquenté les cours de logique chez Fries à Iéna, qui ai rapporté mes certificats de tous mes cours de droit et subi tous mes examens, je crois en vérité que j’ai plus déjugeaient que tous ces ignorants-là. A la fin un tel se figure être une personne de je ne sais quelle étonnante importance, parce que tant de choses dépendent de son oui ou non! Et le pis est encore ce Code Napoléon, ce mauvais code de lois, qui ne permet pas même de donner une taloche à sa servante... » Mais je ne veux pas laisser parler plus longtemps le savant auditeur. Il représente une foule d’hommes ici, qui sont pour Font paree qu’ils sont contre la procédure rhénane. On en veut aux Rhénans de posséder cette juridiction, on voudrait les délivrer de ces « entraves de la tyrannie française, » comme disait un jour en pariant de la ldi française l’immortel Justinus Grü- 11er, Dieu sauve son âme ! Ah ! que les chères contrées du Rhin portent longtemps ces entraves, et qu’elles soient chargées d’autres entraves encore de ce genre! que sur les bords du Rhin fleurisse encore longtemps ce véritable amour de la liberté, qui né

repose pas sur la haine des Français et sur l’égoïsme «national ; cette véritable force de jeunesse, qui ne découle pas des flacons d’eau-de-vie ; et cette vraie religion du Christ, qui n’a rien de commun ni avec l’ardeur farouche des jeteurs d’anathèmes ni avec le prosélytisme des tartuffes !

Rien de nouveau à l’université, si ce n’est que trente-deux étudiants ont été relégués à cause de leur participation à des associations défendues. C’est fort triste d’être rélégué; la réprimande est déjà bien assez désagréable, mais je crois que cette sentence sévère contre les trente-deux sera mitigée. Je ne veux nullement défendre les associations dans les universités ; ce sont des restes de cet ancien système de corporations, que je voudrais entièrement voir s’éteindre dans les mœurs de notre époque. Mais j’avoue que ces associations, sont les suites nécessaires de notre ordre ou plutôt de notre désordre académique, et que probablement elles ne disparaîtront pas. soit qu’on n’ait introduit chez nos étudiants le charmant système favori d’Oxford, de parquer et de nourrir ensemble les fils des muses.

Habituellement on voit ici tout au plus une demi-douzaine d’étudiants appartenant à la nation polonaise.

On avait dirigé contre eux une sévère enquête. La plupart, à ce qu’on dit, ont décampé sans nullè envie de revenir, et il en reste encore un certain nombre, près de vingt, je crois, dans nos prisons d’État. La majorité sort de la Pologne-Russe et est accusée d’avoir fait des menées démagogiques contre leur gouvernement.

On annonce que Louis Tieck viendra bientôt ici et fera des leçons sur Shakspeare. Le31 du mois passé était l’anniversaire de la naissance du prince chancelier d’État. On attend ces jours-ci une députation hessoise qui doit régler nos différends avec la Hesse au sujet de la violation connue du droit territorial Une commission a été envoyée en Bohême pour faire une enquête sur les sectaires religieux de cette province. La foire aux laines a déjà commencé, et

une foule de possesseurs domaniaux sont ici, qui apportent leurs laines en vente, et qu’on appelle en plaisantant les wollhabmde (1), même les rues sont saisies d’ambition. La « Letztestrasse » (Dernière Rue) veut être appelée aujourd’hui rue Dorothée. On

(1) Jeu de mots intraduisible. Wohlhabende , signifie ceux qui ont dé l’aisance; le mot toollhabende, substitue ici à wohlhabende, signifie ceux qui ont de la laine.

parle d’élever au grand Frédéric une statue sur la place de l’Opéra. La famille de danseurs du nom de Kobler a eu ses bagages brûlés sur la chaussée près de Blimberg. Dans la construction du nouveau pont on se sert maintenant d’une machine à vapeur.

Dans ce moment il y a ici très-peu de nouvelles littéraires, quoique Berlin en soit le marché et l’entrepôt principal. Pour les légumes, je marche avec mon temps; je ne mange pas d’asperges, je mange des petits pois. Mais pour la littérature je suis fort en retard.Ainsi je n’ai pas même encore lu les Fausses années de voyage , qui ont fait déjà tant de bruit et en font encore. Ce livre a pour la Westphalie un intérêt particulier, car on l’attribue généralement, à notre compatriote, le docteur Pustkuehen de Lemgo. Je ne sais pas pourquoi il a voulu désavouer ce livre, qui cependant certes ne lui fait pas honte. On s’était longtemps creusé la tête pour en deviner l’auteur, et on mettait en avant toute sorte de noms. Le conseiller aulique Schutz déclare positivement que l’ouvrage n’était pas de lui. Quelques voix nommèrent le conseiller de légation, M. de Yarnhagen; mais celui-ci publia la même déclaration. Quant à ce dernier, du reste, c’était très-peu probable, puisqu’il est

LETTRES DE BERLIN 111

un des plus grands adorateurs de Gœthe, et que Goethe lui-même, dans son dernier cahier de la revue: Arts et antiquités sur les bords du Rhin, a déclaré que Yarnhagen l’avait profondément compris, qu’il l’avait même ep mainte occasion éclairé sur sa propre nature. Vraiment, après la conscience d’être Gœthe lui-même, est-il une jouissance plus haute que de recevoir de Gœthe, l’homme placé sur la cime du siècle, un témoignage comme celui-là f En outre, on parle du GU Mas allemand , que Goethe a publié il y a quatre semaines. Ce1 livré a été écrit par un ancien domestique. Goethe l’a retouché d’un bout à l’autre et l’a accompagné d’une préface très-remarquable. . Cè vieillard vigoureux, l’Ali Pacha de notre littérature, a publié une nouvelle partie de sa biographie. Dès qu’elle sera complète elle offrira un des ouvrages les plus remarquables et, en quelque sorte, une grande épopée du temps. Car cette autobiographie est en même tèmps la biographie de l’époque. Goethe dépeint surtout celle-ci, ei montre eornment elle a agi sur lui ; au lieu que d’autres auto- biographes , par exemple Rousseau, n’ont en vue que leur chétive subjectivité.

Mais une autre partie de la biographie de Goethe ne paraîtra qu’après sa mort, car il y discute toutes ses relations de Weimar, et surtout celles qui ont trait au grand-duc. Ce. supplément excitera probablement le plus l’attention publique. Nous aurons bientôt aussi les Mémoires de Byron , mais qui, à ce qu’on dit, contiennent ainsi que ses drames, plus de tableaux psychologiques que d’actions. La préface de ses trois drames nouveaux renferme de très-curieuses paroles sur notre, époque et sur les éléments révolutionnaires, dont elle est grosse. On se plaint encore vivement de l’impiété de ses poésies, et le poète lauréat de l’Angleterre, Southey, nomme Byron et ses acolytes Y École satanique , mais Childe Harold brandit vivement le fouet empoisonné avec lequel il fustige le pauvre lauréat. Une autre autobiographie excite ici un grand intérêt. Ce sont les Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt, » publiés par Brockhaus dans une traduction allemande. L’original français n’est pas encore imprimé, et une certaine obscurité plane sur les destinées du manuscrit. Du reste, il n’est pas permis de douter de son authenticité ; le Fragment de Casanova dans Tes œuvres du prince Charles de Ligne est un témoi-

LETTRES DE BERLIN

gnage digne de foi, et l’ouvrage lui-même a cet air de vérité, que n’aurait pas un ouvrage fabriqué.

Je n’en recommanderais pas, il est vrai, la lecture à ma bien-aimée, mais je la recommanderais à tous mes amis. Des bouffées de sensualité italienne s’élèvent de ce livre, comme d’un foyer ardent. Son héros est un Vénitien plein de sève, de vigueur, d’ardeur, qui est comme lancé par tous les chiens, parcourt tous les pays, se rapproche très-près de tous les hommes les plus distingués, mais beaucoup plus intimement de toutes les femmes. Il n’y a pas une ligne dans ce livre qui s’accorde avec mes senti- , ments, mais aucune ligne non plus, que je n’eusse lue avec plaisir. La seconde partie est déjà publiée, dit-on, mais on ne peut pas encore l’avoir ici, parce que la censure, à ce que j’ai entendu, a été depuis hier appliquée de nouveau aux ventes de la librairie Brockhaus. — Dans ce moment il y a peu de bonnes choses parues ici dans le domaine des belles-lettres. Fouqué a donné un nouveau roman intitulé Le Persécuté. Il en est dans le monde poétique comme du monde musical. Les poètes ne manquent pas, mais lès bonnes poésies. Pour l’automne prochain nous devons cependant nous attendre à quelques

bonnes choses. Koechy (ce n’est pas un Berlinois) qui nous a donné, il y a peu de temps, un ouvrage substantiel sur la scène théâtrale, publiera prochainement un volume de poésies; les échantillons que j’en connais autorisent les plus belles espérances. Il y règne Un sentiment pur, une rare délicatesse, une profondeur intime que nulle amertume ne trouble, eii un mot, la vraie poésie. Les talents vraiment dramatiques n’abondent pas précisément non plus, mais j’attends beaucoup du jeune poète Hechtritz, qui n’est pas Berlinois non plus et qui a écrit plusieurs drames portés aux nues par les connaisseurs. Prochainement on en imprimera un, intitulé Saini- Chrysostôme, et je crois qu’il sera très- remarqué. J’en ai entendu lire des 'passages, dignes du plus grand maître en poésie.

Quant au Moître-Floh de Hoffmann, je vous ai promis de vous en parler dans ma dernière lettre. L’enquête contre l’auteur a été suspendue. Il est toujours un peu malade. J’ai enfin lu ce roman tant discuté. Je n’y ai trouvé aucune ligne qui se rapportât aux données démagogiques. Le titre du livre me parut d’abord très-inconvenant, et lors de sa mention en société mes joues se couvrirent d’une rou-

LETTRES DE BERLIN

géur virginale ; aussi disais-je toujours en chuchotant : Le roman de Hoffmann, sauf votre respect. Mais dans l’ouvrage de Knigge intitulé Y Art de vivre avec les hommes (part. 3°, chap. 9°, sur la manière d’en user avec les animaux ; le chap. 20 traite du commerce avec les écrivains), je trouvai un passage qui se rapportait au commerce avec les puces, et où j’ai vu que ces dernières ne sont pas aussi immondes que « certains autres animalcules , » que ce profond connaisseur des hommes et bêtes lui-même ne nomme pas. Cette citation humaniste met Hoffmann à couvert; j’en appelle aussi à la chanson de Méphistophélès :

Il y avait un jour un roi,

Qui avait une grande puce.

Mais le héros du roman n’est pas une puce, c’est un homme nommé Peregriuus Tyss, qui vit dans un certain état de somnambulisme, et se rencontre par hasard avec le souverain des puces, et fait des discours très-divertissants. Le dernier, appelé Maitre- Puce, est un homme très-sensé, un peu craintif, mais pourtant très-belliqueux, qui porte à ses maigres jambes de grandes bottes d’or avec des éperons de

diamants, comme on peut le voir sur l’enveloppe du livre. Maître Floli est poursuivi par une certaine Dortje Elverdink, qui devait, à ce qu’on dit, représenter la démagogie. Un beau type c’est l’étudiant George Pepusch, qui n est au fond que. le chardon Zéhérith fleurissant autrefois à Famagusta; il est amoureux de Dortje Elverdink, qui est, à proprement dire, la princesse Gamahé, fille du roi Sekaki. Les contrastes que le mythe indien forme ainsi avec la vie usuelle ne sont pas aussi piquants dans ce livre que dans le Pot d'or et dans d’autres romans de Hoffmann, où l’on trouve l’emploi du même coup de théâtre à l’aide de la philosophie de la nature. En général, les sentiments et leurs types, que Hoffmann sait si magnifiquement dépeindre ailleurs, sont traités très-peu sérieusement dans ce livre. Son premier chapitre est divin, les autres sont insupportables. Le livre n’a pas de soutien, pas de point central, pas de cohésion intérieure. Si le relieur en avait arbitrairement entremêlé les feuilles, on ne s’en serait certes pas aperçu. La grande allégorie, qui est comme le confluent, le réceptacle général et final, ne m’a pas satisfait. Que d’autres s’y soient amusés ; moi je pense qu’un roman ne doit

LETTRES DE BERLIN

pas être une allégorie. — La sévérité et l’amertume, avec lesquelles je parle de ce roman, vient précisément de ce que j’estime et aime tous les ouvrages précédents de Hoffmann. Ils ont rang parmi les plus curieuses productions de notre époque. Tous portent le cachet de l’extraordinaire. Il n’est personne qui ne prenne le plus vif plaisir à ses Pièces

fantastiques. Les Elixirs du diable renferment tout ce

que, l’esprit peut inventer de plus terrible, de plus épouvantable. Combien est faible à côté d’eux le Moine de Lewis qui traite le même thème? ÀGœttihgue, dit-on, un étudiant est devenu fou à cette lecture. Dans les Pièces nocturnes , l’auteur va au delà de la plus extrême limite de l’horrible et du démoniaque. Le diable lui-même ne saurait écrire des vers aussi- diaboliques. Les petites nouvelles, réunies pour la plupart sous le titre des Frères de Sérapion , et au nombre desquelles il faut aussi ranger le Petit Zachès , ne sont pas aussi terribles; elles renferment même quelquefois des scènes gracieuses et sereines. Le Directeur de théâtre est un coquin assez médiocre. Dans l’Esprit élémentaire , c’est l’eau qui est l’élément général; d’esprit, il n’y en a point. Mais la Princesse Brambüla est une créature délicieuse, et s’il

est un homme à qui elle ne fasse pas tourner la tête par ses bizarreries, en vérité cet homme-là n’a point de tété; Hoffmann est tout à fait originale Ceux qui l’appellent imitateur de Jean-Paul, ne comprennent ni l’un ni l’autre. Les fictions de tous deux ont un caractère opposé. Un romande Jeàn-Paul commence d’une manière très-baroque, très-burlesque, et continue sur ce ton ; mais tout à coup, avant qu’ôn n’y pense, on voit émerger un monde pur et beau, circonscrit dans la sphère des sentiments, comme une îlé de palmiers en fleurs éclairée par les reflets rouges de la luhe^ île qui avec toutes ses splendeurs calmes et parfumées, và bientôt s’abîmer dans les flots hideüx, stridents et clapotants d’un humour excentrique. Au contraire, l’avartt-scène des romàns de Hoffmann ést ordinairement paisible , fleurie, et souvent pleine de mollës émotions ; des êtres bizarres et mystérieux glissent en sautillant devant vous; on voit aller et vénir avéc gravité des typés qui représentent la piété antiqüe; on reçoit le salut aimable et inattendu d’êtres capricieux et Un peu lilliputiens; mais du sein de ce train, délicieux tableau, se dresse en grinçant un masque de vieille femme aux hideuses contorsions, qüi, après avoir

fait avec une précipitation suspecte ses plus sinistres grimaces, disparaît de nouveau pour laisser reprendre la scène à ses joyeuses petites figures* naguère chassées, lesquelles recommencent leurs plus capricieux bonds, sans pourtant pouvoir nous débarrasser d’un certain sentiment de goût nauséabond, résultat de nos impressions précédentes. — Dans mes prochaines lettres, je parlerai des romans d’autres écrivains de Berlin. Tous portent le même caractère. C’est le caractère des romans allemands en général. On le saisit mieux en les comparant avec les rorqans d’autres nations, lès Français, les Anglais, etc. On voit alors combien la position extérieure des auteurs imprime tin caractère particulier aux romans d une nation. L auteur anglais voyage en équipage de lord ou en éqùipage d’apôtre, enrichi déjà par ses honoraires ou pauvre en core, n’importe il voyage, muet et concentré en lui ; il observe les mœurs, les passions, le train de l’humanité, et dans ses romans se mirent la vie réelle, e monde réel, sous une formé tantôt sereine (Goldsmith) tantôt sombré (Smollet), mais toujours vraie ët fidèle (Fielding') . L’auteur français est toujours dans la société, j dans la grande société, qüelquél pauvre

et peu titré qu’il soit. Princes et princesses cajolent le copiste de musique Jean-Jacques, et dans les salons de Paris le ministre s’appelle monsieur, et la duchesse madame. De là, dans les romans des Français, ce souffle léger de l’esprit du monde, cette souplesse, cette politesse, cette urbanité qu'on ne gagne que dans le commerce des hommes; de là aussi cette ressemblance des romans français entre eux, on dirait des enfants de la même famille, et leur langue paraît toujours la même, précisément parce que c’est celle de la société. Mais le pauvre écrivain allemand retire ordinairement de faibles honoraires et possède rarement une fortune particulière; il n’a donc pas d’argent pour voyager, ou s’il voyage, c’est tard et quand il s’est déjà enfoncé dans une certaine manière. Rarement aussi il possède un état ou un titre qui lui ouvre, comme par grâce, les portes de la société noble, laquelle, chez nous, n’est pas toujours la société polie. Souvent même il manque d’un habit noir qui lui permette de fréquenter la société de la classe moyenne. Pauvre écrivain allemand ! 11 se renferme dans son galetas solitaire, se bâcle à lui-même un monde, et dans une langue qu’il s’est créée d’une façon bizarre, il écrit

LETTRES DE BERLIN

des romans où se meuvent des types magnifiques, divins, poétiques enfin, poétiques au suprême degré, mais qui n’existent nulle part. Ce caractère fantastique; tous nos romans le présentent, les bons comme les mauvais, depuis la vieille époque des Spiess, des Cramer, des Yulpius, jusqu’à Arnim, Fouqué, Horn, Hoffmann, etc... Or ce caractère du roman a beaucoup influé sur le caractère du peuple, et voilà pourquoi, de toutes les nations de l’univers, nous sommes, nous autres Allemands, les plus accessibles au mysticisme, aux sociétés secrètes, à la philosophie de la nature, à la démonologie, à l’amour, aux choses absurdes et, — à la poésie !

LÀ MORT DU TASSE

Cette pièce, que nous n’avons encore que parcourue rapidement, nous a tellement séduit à première lecture, elle nous a causé un plaisir si vif, que nous ne sommes guère en mesure de la juger avec tout le sang-froid nécessaire d’après les règles et les exigences de la critique dramatique. Nous ne nous sentons pas capable de déterminer exactement sa valeur intrinsèque en faisant taire nos sentiments personnels, et de relever avec toute la sévérité voulue ses imperfections et ses défauts. Il nous semble, à vrai dire, que nous nous trouvons ici dans le

(i) La mort du Tasse, tragédie en cinq actes de Wilhelm Sihels, Coblence, chez Hoesscher, 1821.

même cas que certain grognon qui, pendant la plus grosse chaleur du jour, se couche à l’ombre d’un pommier touffu, se rafraîchit avec ses fruits, se plaît à écouter le gazouillement des oiseaux voltigeant de branche en branche, et enfin, vers le soir, se lève avec humeur et se met à raisonner sur l’arbre en marmottant entre ses dents : « Quel détestable endroit pour s’y reposer! Ces pommes étaient dures comme du bois, les moineaux faisaient un affreux ramage, » etc., etc. Cependant la critique a aussi son bon côté. Il y a, cette année, sur le Parnasse tant d’arbres étranges, qu’il faudrait bien y mettre, comme dans nos jardins botaniques, une petite tablette blanche sur laquelle le promeneur pourrait lire : Sous cet arbre on se repose agréablement, sur celui-ci croissent d’excellents fruits, dans celui-là chantent les rossignols, ou bien encore : cet arbre porte des fruits verts, désagréables et vénéneux, sous celui-ci il s’exhale une odeur d’encens qui vous stupéfie, sous celui-là il revient, la nuit, des esprits de vieux chevaliers; dans cet autre chante un charmant oiseau, sous cet autre enfin l’on... s’endort.

Nous avons fait observer ci-dessus que nous

LA MORT DU TASSE

voulions juger la présente tragédie d’après les régies de l’art dramatique. Mais comme sur ces règles nos plus grands esthéticiens ne sont pas d’accord entre eux, comme il y aurait d’ailleurs de l’outrecuidance à prétendre que notre opinion est la seule juste, et que d’autre part nous ne voudrions pas déprécier, sans le savoir, le mérite du poète, en le jugeant d’après nos vues subjectives, nous ne porterons aucun jugement sur ses œuvres sans avoir préalablement indiqué en peu de mots de quels principes esthétiques nous parlons. En conséquence nous examinerons la présente tragédie au triple point de vue dramatique, poétique et éthique.

La poésie lyrique est la première et la plus ancienne de toutes. Aussi, chez les peuples comme chez les individus, les premières manifestations poétiques sont du genre lyrique.

Ici les métaphores usuelles et convenues paraissent au -poète trop banales et trop froides, il cherche des comparaisons et des images moins ordinaires et plus imposantes pour exprimer d’une manière vivante aussi bien ses sentiments subjectifs que les impressions produites sur sa subjectivité par les objets extérieurs.

Il y a des individus et des peuples entiers qui, en poésie, n’ont jamais dépassé ce genre. Chez lës uns comme chez les autres, cela indique une sorte d’enfance de l’esprit ou la pauvreté de conception. Mais, dès que le poète a atteint une certaine maturité d’intelligence, son œil intellectuel pénètre 'mieux le mouvement intime des objets et des événements extérieurs ; son esprit reçoit l’intuition d’ensemble de ce monde externe, et dès lors il se manifeste chez le poète une tendance nouvelle qui est de représenter sous un aspect poétiquement beau ces objets extérieurs dans leur clarté objective, sans aucun mélange de sentiments ni de vues subjectifs. Telle est l’origine de la poésie épique et de la poésie dramatique.

Ces deux genres de poésie exigent, comme oh le voit, aussi bien l’un que l’autre, certains talents, savoir : intuition générale de la nature, faculté de sortir de la subjectivité, peinture fidèle et vivante des événements, des situations, des passions, des caractères, etc. Plaçons toutefois ici une observation dont la vérité a été bien souvent confirmée.

C’est que les poètes qui excellent dans l’un de ces genres sont souvent incapables de rien faire qui

LA MORT DU TASSE

vaille dans l’autre; cette observation nous conduit à rechercher si cette incapacité ne proviendrait pas de ce que l’un des deux genres requiert à un degré moindre que l’autre les talents ci-dessus mentionnés, et de ce qu’il y a entré les deux une énorme différence.

Si nous examinons les procédés du poète épique et du poëte dramatique, rien ne sera plus facile que de résoudre cette question. Le poëte épique a certainement dans l’esprit l’intuition la plus vive de son sujet, mais il raconte simplement, naturellement; si, dans son récit, il suit la plupart du temps l’ordre successif, il procède aussi par parallélisme, il n’est même pas rare qu’il intervertisse l’ordre des faits et commence par les derniers, comme, par exemple, lorsqu’il prédit la catastrophe. Il décrit tranquillement le pays, le temps, le costume de ses héros; il les fait parler, il est vrai, mais il raconte leurs jeux de physionomie, leurs mouvements, parfois même il tire de son propre fond, de sa subjectivité, un éclair qui projette sa lumière rapide sur le lieu de la scène et les héros de son poème. Cette illumination subjective dont nos deux meilleurs poèmes épiques, l’Odyssée et les Niebelungen, ne

sont pas exempts, et qui fait peut-être partie du caractère de l’épopée, montre déjà que le talent de soitfir complètement de la subjectivité n’est pas nécessaire dans l’épopée au même degré que dans le drame. Dans ce dernier genre ce talent doit être complet. Le drame suppose une scène sur laquelle un personnage ne vient pas se placer pour déclamer le poëme, mais où les héros de. la pièce se présentent eux-mêmes, parlent et agissent ensemble, chacun dans son caractère. L’auteur ici n’a besoin que d’écrire ce qu’ils disent et la façon dont ils agissent. Mais malheur au poète qui oublie que ces représentants vivants de ses héros ont le droit de se grouper et de faire des grimaces comme bon leur semble, que le tailleur du théâtre veut de jolis costumes, le peintre de décors de jolis sites, le chef d’orchestre des sentiments voilés, et le lampiste un brillant éclairage. Cela ne peut pas entrer dans la tête d’un poète épique, et, lorsqu’il s’essaie dans le drame, il se lance dans de belles descriptions de paysages, des peintures de caractères et des nuances trop fines. Enfin, le drame ne souffre ni temps d’arrêt, ni parallélisme dans l’action, bien moins encore l’interversion comme dans l’épopée. Le caractère

LA MORT Dü TASSE

principal du drame est donc une marche en avant de plus en plus vive, un engrenage du dialogue et de l’action.

Nous venons d’esquisser les caractères essentiels de l’épopée et du drame, et cela suffit pç>ur faire comprendre aisément à tout lecteur pourquoi 1 on voit tant de poètes passer avec succès du genre lyrique au genre épique. En effet, ils n’ont pas besoin pour cela de renoncer absolument à leur subjectivité, et en s’esseyant dans la romance, l’élégie, le roman et autres compositions semblables, qui sont un mélange du genre épique et du genre lyrique, ils peuvent s’accoutumer peu à peu à ce dépouillement de la subjectivité ou trouver une transition facile au genre épique pur, tandis que, pour la poésie dramatique, il n’y a aucune forme pareille de transition, et qu’il faut absolument étouffer dans son germe toute velléité subjective. En même temps il est évident que c’est l’habitude de s’occuper des descriptions de lieux, de costumes, etc., qui fait que le meilleur poète épique n’est qu’un mauvais dramaturge, et que par conséquent il vaut mieux pour le poète qui veut s’exercer dans le drame, passer sans transition du genre lyrique au dramatique.

Nous remarquons avec plaisir que tel est le cas pour l’auteur de la présente tragédie, dont les poésies lyriques nous ont si souvent ravi tant par l’éclat de la forme que par la profondeur et la vivacité du -sentiment. Cependant M.-Smets a éprouvé lui-même quelles difficultés énormes présente le passage du genre lyrique au genre dramatique, puisque sa première tragédie, qui a précédé le Tasse, a complètement échoué. Mais la façon honorable dont l’auteur avoue cet échec dans la préface de sa nouvelle pièce, et la surprise qu’a causée cette dernière tragédie à ceux qui avaient eu le malheur de lire la précédente, sont autant de motifs qui nous autorisent à fermer les yeux sur beaucoup de défauts du Tasse, à admirer les progrès rapides de l’auteur, à rendre hommage au talent qu il a déjà acquis, et à lui montrer à quelque distance la couronne que doivent nécèssâirement lui assurer de semlables efforts.

La déclaration modeste faite par M. Smets dans la préface du Tasse,, nous impose également le devoir de nous abstenir de toute comparaison entre ce drame et le Tasse de Gœthe. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que l’événement qui sert à ce dernier pour son dénouement a

été également utilisé par notre auteur, c’est-à-dire que le Tasse ivre d’amour embrasse Léonore d’Este. Nous devons faire observer que le fait n’est pas historique. Les principaux biographes du Tasse, aussi bien Serassi que Manso, si nous ne nous trompons, le rejettent. Ce conte ne se trouve que dans Muratori. Nous doutons même qu’il y ait jamais eu d’amour entre le Tasse et la princesse Léonore plus âgée que lui de dix ans. Nous ne pouvons surtout admettre sans réserves l’opinion généralement répandue que le duc Alphonse ait par égoïsme, par peur de voir amoindrir sa propre gloire, fait enfermer le pauvre poète dans l’hôpital des fous. Est-ce donc quelque chose de si inouï, de si incompréhensible, qu’un poète devenu fou? Pourquoi ne pas vouloir expliquer raisonnablement cette folie? Pourquoi ne pas admettre tout au moins que la cause de la réclusion de Tasse fut aussi bien dans le cerveau du poète que dans le cœur du prince? Mais nous aimons mieux nous abstenir de toute confrontation historique, supposer connue la fable de la pièce telle qu’elle est généralement admise, etjoir comment notre auteur a traité son sujet.

La première chose que nous remarquons, c est

qu’il met en scène une Léonore dont parle Manso, mais dont Serassi nie formellement l’existence. Grâce a cette heureuse addition, la pièce gagne sous le rapport de l’intérêt, de l'intrigue et de la complication dramatique. Cette Léonore n° 3, nommée Léonore de Gisello, est la compagne de la comtesse Léonore de Sanvitale. La pièce débute par un dialogue entre ces deux Léonores dans le parc du château de Ferrare.

Léonore de Gisello avoue qu’elle aime le Tasse et raconte qu’elle a une preuve que son amour est partagé. La comtesse lui répond que cette preuve — qui consiste en ce que le nom de Léonore est si souvent célébré dans les chants du Tassé — est une preuve très-équivoque, attendu qu’il y a encore deux autres dames de la cour, elle-même et la princesse, qui portent le même nom. Il serait même vraisemblable, ajoute- t-elle, que les hommages du Tasse s’adressent à la princesse. La comtesse lui rappelle le jour où je Tasse présentant au duc son poème achevé, la Jérusalem délivrée :

« La princesse saisit vivement la couronne de laurier qui ornait le marbre de Virgile et la posa sur le front du poète. Celui-ci fléchit le genou, et

LA MORT DU TASSE 433

baissa la tête qu’une princesse couronnait avec amour. Il trembla en cet instant, et, bien qu’il s’inclinât profondément, ses yeux pourtant s’élevèrent vers elle. Je l’ai vu ce regard brûlant et plein de flammes chercher celui de la princesse. Le Tasse ne pouvait pas recevoir de plus grande récompense, et il n’eût pas échangé contre les mille couronnes de laurier du Capitole celle que, depuis ce jour, il suspendit vaniteusement à sa couche au-dessus de sa tête. Tout cela cause à Alphonse un vif dépit ; il y voit un outrage à la majesté de son rang, et autre chose encore dont on n’aime pas à parler. »

La princesse paraît, elle raille la comtesse à propos des nombreux hommages prodigués par le Tasse au nom de Léonore. Dans le monologue qui suit, elle laisse voir son amour pour le poète. Celui-ci entre en scène et lui parle à son tour de son amour pour elle.

LA PRINCESSE

« 0 taisez-vous, Tasse, taisez-vous, de grâce, taisezvous pour l’amour de moi 1 Je sais tout.

LE TASSE

» Vous ne pouvez pas savoir les tourments que

j’endure et la contrainte que je m’impose lorsque pour ne pas me trahir ni vous trahir vous-même, je dissimule mes sentiments et soupire pourvois personnes, m’efforçant de me montrer le même pour chacune d’elles. »

II tombe dans une profonde rêverie et s’éloigne au moment où le duc s’approche. Celui-ci fait des allusions amères à l’amour de la princesse et du Tasse. La princesse pleure, Alphonse s’éloigne et le Tasse revient. « Vous pleurez, Lêonore? % lui dit-il. Retrouvant alors toute son énergie, il débite à la princesse un sonnet passionné au milieu duquel il se trouble, et enfin, fou d’amour, il l’embrasse.

Entretemps le duc, accompagné du comte Tirabo et de quelques nobles, a paru au fond de la scène, et il s’avance vivement vers le Tasse. Ainsi finit le premier acte.

La princesse, blessée dans son amour, est en proie à une profonde tristesse. La comtesse vient et lui dit :

« Après cette surprise dans le parc, le duc laissa s’éloigner tranquillement notre poëte. Vous le savez, et vous ne pouviez vous-même expliquer l’attitude prise par votre frère. »

LA MORT DU TASSE

Sur ce, le comte Tirabo vient auprès du Tasse, ii le raille en lui témoignant une feinte pitié. Le Tasse le frappe...

« Cependant il se ravise, le provoque et met l’épée à la main dans le palais de Ferrare.

« Le comte prétexte, pour refuser de se battre, la majesté du lieu, et il va attendre son adversaire sur le rempart Lenardo. »

Là le Tasse est attaqué traîtreusement par trois mauvais drôles, frères de Tirabo ; il se défend en brave, mais il finit pourtant par être fait prisonnier. On entend les cris de joie du peuple qui célèbre la victoire du Tasse. Le duc paraît, il blesse de nouveau sa sœur par des paroles amères, et la renvoie dans ses appartements. Dans le monologue suivant, il se montre sous son vrai jour :

« Elle part... soit! si je perds sa faveur, cette perte me vaudra la faveur des autres. Je suis le souverain ici, le maître de la cour, je distribue les dons et les honneurs, je rassemble généreusement autour de moi un cercle d’artistes pour donner à ma maison plus de gaieté et plus d’éclat qu’à tout le reste de l’Italie. Princes et gentilshommes viennent

de toutes parts admirer ici la beauté des femmes que la renommée a fait conna-îtredans tous les pays. Et moi seul, à ma propre cour, je suis le dernier; on ne m’accorde pas la moindre attention ; on se réchauffe aux rayons de la dignité du prince, on se repose bien à l’ombre de ma grandeur; mais on suit du regard l’éclat d’un feu follet, et j’on soupire en entendant un écho. Ce feu follet, cet écho, c’est le poète que j’ai appelé ici, qui mène une vie oisive au milieu de l’activité generale, qui traite de goût d’assassin le plaisir de la chasse, et, au lieu de regarder la terre sur laquelle il vit, contemple la lune. — Qu’il prenne garde à lui! Je l’ai enveloppé gracieusement dans mon manteau ducal; il veut s’en dégager; mais la queue de ce manteau le fera trébucher et il tombera à mes pieds. »

Le comte Tirabo paraît et indique à Alphonse le moyen de briller de nouveau seul et sans rival. C’est d’éloigner le Tasse. Il faut le mettre en liberté, lui signifier que la princesse s’est détournée de lui, et il s’éloignera de lui-même. — Le Tasse est délivré et se promène dans le jardin. Il entend les accords d’une guitare, et une voix qui module un chant tendre et voluptueux de son Aminta . C’est la

LA MORT DU TASSE

cantatrice Justina; elle veut par ses doux accents attirer le pieux poëte dans les rets de la volupté. Le Tasse l’humilie par quelques paroles sévères, puis, donnant libre cours à ses sentimerits, il parle avec aigreur et mépris des grands de la cour et du prince lui-même.

En ce moment paraissent le duc et. le comte.

Le Tasse qui a insulté le prince et qui paraît fou est traîné à Sainte-Anne. Fin du deuxième acte.

Jardin àFerrare. Dialogue entre le duc et le comte. Celui-ci dit qu’il faut faire garder étroitement le Tasse. Le prince ne veut que le mettre hors d’état de nuire, surtout à cause de son amour pour la princesse. Celle-ci entre, et prie son frère de relâcher le poëte. Le duc s’y montre disposé à la condition qu’elle se retirera à Palanto. Elle s’y résigne et charge la comtesse Sanvitale d’avoir soin du Tasse en son absence. Désespoir de la princesse. Fin du troisième acte.

Jardin de Fhôpital Sainte-Anne. Le confesseur de l’hôpital et Léonore de Gisello, cette dernière vêtue en pèlerin. Elle demande au confesseur la permission de parler au Tasse qui est enfermé comme fou.

Entretien exalté entre celui-ci et Léonore; elle lui

dit qu’elle va accomplir un pèlerinage en Terre- Sainte, et lui donne une clef pour s’échapper par l’escàlier qui conduit au balcon. Le Tasse croit à l’apparition d’un ange. Le comte Tirabo vient trouver le confesseur et lui annonce que le Tasse doit être mis en liberté. Il fait nuit. Balcon de l’appartement du Tasse non loin du pont jeté sur le fleuve. Léonore de Gisello, prête à entreprendre son pèlerinage, est assise sur un banc au-dessous du balcon. La princesse, accompagnée de sa dame d’honneur, traversé le pont pour se rendre à Palanto. Le Tasse paraît âü balcon. Scène déchirante entre lui et la princesse. Celle-ci. s’éloigne en chancelant, soutenue par sa dame d’honneur. Léonore de Gisello se lève de son siégé; les paroles qu’elle vient d’entendre lui donnent de la force pour entreprendre son long voyagé; elle adresse au Tasse un dernier et tendre adieu, et s’éloigne rapidement.

Le Tasse, dont la voix se perd au loin, lui crie:

O arrête, arrête, ange de lumière !

Les chaînes tombent, et le Tasse est libre.

Il tend les bras vers Léonore qui s’éloigne à grands pas:

Fin dù qüâtrièmejacte,

Parloir dans le couvent de Saint-Ambroise à Rome.

Le confesseur et Manso, ami dejeuhesse du Tasse.

Manso vient d’arriver à Rome, et apprend que le Tasse doit être couronné le lendemain au Capitole. Il veut aller le trouver; le confesseur lui fait observer que le Tasse dort dans la chambre voisine, mais qu’il est très-malade et que déjà il a reçu le viatique et l’extrême-onction. Il lui raconte que le Tasse s’est échappé de prison juste le jour où le duc lui rendait la liberté, qu’un pèlerin lui avait donné en secret la clef nécessaire pour s'évader* què ce pèlerin était probablement Léonore de Gisello, mais que le Tasse croit toujours que c’était un envoyé du ciel. Il peint l’état dans lequel il a retrouvé le Tasse :

« Dans quel état je le vis alors ! misérablement vêtu, il se traînait à grand’peine dans ia rue, exposé à toutes les variations de température qu’amène l’approche du printemps. Après la grêle tombait une pluie tiède; puis le soleil brillait de nouveau à travers les nuages que venait enfin chasser une bise glaeiale.il allait ainsi tête nue- ses cheveux en désordre flottaient au gré du vent et il avait enfoncé sur son front la couronne de laurier

maintenant desséchée, parure sacrée dont la princesse Léonore avait un jour orné la chevelure du poète pour sa ?ainte épopée. »

Le Tasse doit être transporté le jour .même à Saint-Onuphre, parce que cet endroit est plus rapproché du Capitole. Il paraît tenant à la ynain la couronne de laurier de la princesse. Il parle comme si son esprit planait déjà dans les sphères célestes, et il reçoit affectueusement son ami Manso. Le prieur de Saint-Onuphre et deux moines viennent chercher le Tasse. Une foule de peuple se presse sur leurs pas. Cris de joie et musique. Le Tasse saisi d’enthousiasme parle d’un couronnement céleste, et élevant en l’air le laurier de la Princesse :

« Avec ce laurier, dit-il, j’ai été grand sur terre;

Dans le ciel, le bel ange me couronnera,

Mais cette couronne-ci témoignera de ma gloire terrestre! »

Il remet le laurier entre les mains du confesseur. Abattu et chancelant, il est emmené en triomphe aux sons d’une bruyante musique.

Portique de l’académie de Saint-Onuphre; au milieu la statue de l’Àrioste. Au fond, on aperçoit le Capitole. Constantin! et le cardinal Cinthio s’avan-

LA MORT DU TASSE 441

cent. Le premier raconte la mort de la princesse Léonore !

« Un deuil profond régnait alors dans Ferrare, et les chants du Tasse n’-y retentissaient plus. Le Tasse

avait disparu, et la princesse était morte. La comtesse Sanvitale me pressa de quitter Ferrare et de me rendre en toute hâte à Rome pour que la nouvelle de la mort de la princesse n’y arrivât pas avant moi et n’augmentât pas encore les cruelles douleurs du poète. »

Le Tasse est amené en triomphe. Comme il est sur le point de défaillir, ses guides le déposent sur une des marches de la statue de l’Arioste. Cris de joie du peuple qui se précipite vers le portique que remplissent des cardinaux, des prélats, des nobles et des officiers. Le Tasse se soulève avec effort. Constantini est à ses pieds, et dans cette attitude salue son ami glorifié. Le Tasse abaisse les yeux sur lui, et le regardant d’un air effrayé :

« C’est donc vrai, dit-il, ce n’était pas un rêve 1 Je t’ai déjà vu sur' mon chemin. Tes vêtements étaient bordés d’un crêpe noir; j’entendais les cloches sonner le glas funèbre, et ta bouche semblable à celle d’un spectre me disait :

« Torquato trouvera Léonore... là-haut I »

Le Tasse s’éteint visiblement, il parle avec extase de Dieu et de l’amour céleste, s’affaisse et tombe inanimé sur le piédestal de la statue de son grand rival l’Arioste. Le confesseur prend la couronne de laurier qui lui a été remise et la- pose sur la tête sacrée du trépassé. Musique dans le lointain. Le rideau tombe.

D’après lés explications que nous avons données au début de cet article, nous devons avouer maintenant que l’aüteur a traité son sujet d’une manière fort peu dramatique. La plupart de ses personnages parlent dans le même ton; l’on se croirait presque à un théâtre de marionnettes où le même individu prête sa voix aux différents pantins. Presque tous s’expriment dans la même langue lyrique. Or, 1 auteur étant un poète lyrique, nous pouvons affirmer qu il n a pas réussi à sortir complètement de la subjectivité. Çà et là seulement, surtout quand c’est le Duc qui parle, on remarque un effort dans ce sens. C est un defaut que n’évite presque aucun lyrique dans ses premiers essais dramatiques. Par contre l'auteur a souvent très-bien réussi à nouer et à animer le dialogue. Ce n’est que de loin en loin

qu’on trouve certains passages où tout paraît glacé et où les demandes et les réponses sont souvent tirées par les cheveux. La première scène de l’exposition est tout à fait dans cette déplaisante manière française qui consiste à faire converser deux confidents. Quelle différence chez riotre grand modèle, chez Shakspéare, où l’exposition est déjà une action suffisamment motivée. Dans la tragédie de M. Smets le progrès continu de l’action manque absolument; on ne l’aperçoit qu’à certains endroits, comme par exemple à la fin du premier et du quatrième acte; à chaque fois l’auteur semble, pour ainsi dire, repartir de nouveau.

Examinons maintenant la valeur poétique de la

Mort du Tasse.

Plus d’un lecteur s’étonnera de nous voir comprendre sous cette rubrique l’effet théâtral. Dans ces derniers temps où la plupart de nos jeunes poètes visent à l’effet théâtral aux dépens du dramatique, on a suffisamment eu occasion de discuter la différence qu’il y a entre les deux. Cette tendance fâcheuse était dans la nature des choses. Le poëte veut impressionner son public, et celte impression est plus facile à produire par le côté théâtral que

par le, côté dramatique d’une pièce. Le Tasse de Goethe se joue tranquillement et sahs fracas aucun; tandis que souvent la pièce la plus pitoyable dont le dialogue et l’action sont' de bois, et même du plus mauvais bois, mais où une masse de petits pétards éclatent à propos pour produire un effet théâtral, est applaudie par la galerie, admirée par le parterre et accueillie par les loges avec la plus grande faveur.

Nous ne saurions crier trop haut ni trop souvent aux jeunes poètes que plus on remarque dans un drame la recherche de ce genre d’effets, plus ce drame est misérable. Nous reconnaissons toutefois que si l’effet théâtral est amené naturellement, s’il est nécessaire, il fait partie des beautés poétiques d’un drame. C’est ce que nous voyons dans la tragédie qui nous occupe. L’auteur y a employé ce genre de moyens avec beaucoup de sobriété ; cependant là où ils se trouvent, et notamment à la fin de la pièce, ils produisent un effet on ne peut plus poétique.

Ce qui surprendra plus encore, c’est que nous mettions aü nombre des beautés- poétiques d’une pièce l’observation des trois unités dramatiques.

LA MORT DU TASSE

L’unité d’action est, selon nous, absolument indispensable à la .tragédie. Cependant, comme nous le verrons tout à l’heure, il y a un genre dramatique où le défaut d’unité d’action peut être excusé. Quant aux unités de temps et de lieu, nous recommandons instamment qu’on les observe, non parce qu’elles sont absolument indispensables dans un drame, mais parce qu’elles en deviennent un des plus beaux ornements, et lui impriment, pour ainsi dire, le sceau de la suprême perfection. Si pourtant cet ornement devait être acheté au prix de plus grandes beautés poétiques, nous préférerions nous en passer. Il n’est donc rien de plus ridicule que d’observer d’une façon étroite et rigoureuse ces deux unités, de même que de les rejeter sans raison. Notre auteur n’a observé, lui, aucune des trois unités.

D’après ce que nous avons dît plus haut, nous ne lui reprocherons que le manque d’unité d’action ; et encore croyons-nous lui trouver pour cela même une excuse. Nous divisons les tragédies en trois genres, celles où le but principal du poète est de dérouler sous nos yeux un événement remarquable;

celles où il veut nous montrer le jeu de passions dé-

'146 OEUVRES DE nENRI HEINÊ

terminées, et celles où il cherche à nous peindre d’une manière vivante certains caractères. Les deux premiers buts étaient ceux que se proposaient les poètes grecs. Le plus souvent il s’agissait pour eux de développer des actions et des passions. Ils pouvaient aisément se dispenser de peindre les caractères, attendu que leurs héros étaient, pour la plupart, des personnages connus, des dieux, des demi-dieux et autres caractères parfaitement fixés. Cela tenait à l’origine même de leur théâtre. Les prêtres et les poètes épiques avaient dès longtemps dessiné pour l’auteur dramatique les contours des caractères de ses héros. II n’en est pas ainsi pour notre théâtre moderne. La peinture des caractères y forme l’objet principal. Cela ne tiendrait-il pas aussi à l’origine de notre théâtre, si nous admettons qu’il est sorti principalement des farces de carnaval ? Là l’objet principal était de représenter sous des couleurs vives, souvent même chargées, des caractères déterminés, et non pas une action, encore bien moins une passion.

C’est chez le grand William Shakspeare que nous trouvons réunis pour la première fois les trois genres énumérés ci-dessus. Il peut donc être consi-

LA MORT 1) U TASSE

déré comme le fondateur du théâtre moderne, et il reste notre grand, notre inimitable modèle. Jean- Gotthold-Ephraïm Lessing qui, à l’esprit le plus lucide joignait le plus noble coeur, fut le premier en Allemagne qui, mêlant dans ses drames avec un art parfait et dans d’excellentes proportions les peintures d’actions, de passions et de caractères, les fondit en un tout unique. Les choses en restèrent la jusqu’à ces derniers temps où plusieurs poètes commencèrent à faire de ces trois objets de la peinture dramatique, non plus ensemble mais séparément, le but principal de leurs tragédies. Goethe le premier donna le signal des simples peintures de caractères, de même que de la peinture des caractères d une certaine classe d’hommes, cest à dire des artistes. Son Tasse fut suivi du Corrige d’Oehlenschlaeger,,et celui-ci d’un grand nombre de tragédies du même genre. Le Tasse de notre auteur appartient également à cette catégorie, "nous pouvons donc aisément excuser dans celte tragédie l’absence d’unité d’action, et nous allons examiner si les peintures de caractères, et incidemment celles des passions, sont fidèles et vraies.

Le caractère du personnage principal est parfait

et très-bien soutenu. Une heureuse circonstance paraît être venue ici en aide à l’auteur. Le Tasse en effet est un poëte, souvent lyrique, toujours religieux et enthousiaste. Notre auteur, qui est également tout cela, pouvait donc déployer son individualité tout entière et donner au caractère de son héros une vérité surprenante. C’est ce qu’il y a de plus beau et de meilleur dans toute la tragédie. Le caractère de la princesse est un peu moins réussi ; il est trop mou, trop flottant, il manque de consistance. La comtesse Sanvitale est traitée par l’auteur avec indifférence; à peine laisse-t-il entrevoir sa bienveillance pour le Tasse. Le duc, dans plusieurs scènes, est peint avec beaucoup de vérité, mais il se contredit souvent. Ainsi, par exemple, à la fin du second acte il fait enfermer le Tasse afin qu'il ne blasphème plus son nom, et, dans la première scène du troisième acte, il dit que c’est pour prévenir les fâcheuses conséquences de la liaison amoureuse du Tasse avec sa sœur. Le comte Tirabo n’est .pas seulement un homme pitoyable, mais c’est encore un homme inconséquent, ce que ne voulait pas le poëte. Léonore de Gisello est une gentille

petite cloche du soir qui, au milieu de cette confu-

LA MORT DU TASSE

sion, fait entendre sa voix douce et mystérieuse dont les sons vont s’affaiblissant sans cesse.

Le style de l’auteur est élevé, splendide. Quoi de plus parfait, par exemple, de plus saisissant, de plus entraînant que la scène de nuit entre la princesse et le Tasse? Ces accents si suaves et si mélancoliques, empreints d’une douce tendresse, nous transportent malgré nous dans le monde fantastique de la poésie, notre cœur saigne par de profondes et secrètes blessures; mais c’est pour nous une douleur délicieuse et chaque goutte de sang fait éclore une rose aux couleurs éclatantes.

LE. TASSE

La nuit me regarde avec ses milliers d’yeux, et un doute me saisit : veut-elle m’éclairer, ou m’épier peut-être? Est-ce pour que mon corps s’abandonne au sommeil qu’elle s’est faite si belle et que la rosée sème ses perles?

LA PRINCESSE

Qu’entends-je? Quels sont ces accents qui semblent descendre du ciel et vouloir pénétrer jusqu’au fond de mon cœur?

Page 1