‹ De tout un peuChapitre 2 sur 34 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

Berlin, le 16 mars 1832.

J’ai reçu votre communication du 2 février, et j’y ai vu avec plaisir que vous êtes satisfait de ma première lettre. Vous m’avez légèrement indiqué votre désir : pas trop.de personnalités mises en relief! J’y ferai mon possible. Il peut en résulter, en effet, des malentendus. Les gens ne regardent pas le tableau que j’ai esquissé, mais les petites figures que j’y ai placées pour l’animer, et finissent peut-être même par croire que je tenais surtout à ces figures. Mais on peut aussi peindre des tableaux sans figures, comme on peut manger la soupe sans sel. On peut parler à mots couverts, comme nos journalistes. Si vous parlez d’une grande puissance du Nord de l’Allemagne, tout le monde sait que par ces mots vous en-

LETTRES DR BERLIN

tendez là la Prusse. Je trouve cela ridicule. On dirait un hal masqué où les danseurs ont ôté leurs masques. De même, les gens savent parfaitement à qui je fais allusion si je parle d’un grand jurisconsulte du Nord de l’Allemagne, qui porte sa chevelure noire en longues boucles ondulantes sur les épaules, qui lance des regards béats et dévots vers le ciel, cherchant peut-être par là à se donner une ressemblance avec l’image du Christ ; enfin qui, avec un nom français, et en dépit de son origine française, prend toujours les airs d’un matador teutomano. Du reste, j’appellerai tout par son nom ; à cet égard, je pense comme Boileau. Je dépeindrai aussi mainte personnalité; je me soucie peu du blâme de ces gens qui regardent la correspondance de convention comme un doux lit de repos, où l’on se berce mutuellement avec cette consigne aimable : t Louons-nous les uns les autres, mais ne disons pas qui nous sommes. »

Je le sais depuis longtemps, qu’une ville ressemble à une jeune fille, qui aime voir *sa gracieuse figure se refléter dans le miroir de la correspondance étrangère; mais je n'aurais jamais pensé que Berlin, en se mirant de la sorte, prendrait les airs

st'niles d’une vraie commère. A cette occasion, j’ai fait cette découverte : Berlin est le grand rendezvous des badauds et des commères.

Je suis très-maussade aujourd’hui; je suis morose, agacé, irritable; la mauvaise humeur a rabattu mon imagination, et toutes mes plaisanteries portent des crêpes de deuil. Ne croyez pas que quelque infidélité féminine en soit la cause. J’aime toujours les femmes; lorsque, à Goettingue, je me trouvais dans l’impossibilité d’avoir aucun commemî avec les femmes, je me suis au moins procuré un chat ; mais l’infidélité féminine ne provoquera plus chez moi que des rires. Ne croyez pas non plus que ma vanité ait reçu quelque douloureuse blessure ; le temps est passé où, chaque soir, je tordais péniblement mes cheveux en papillotes, où je portais continuellement une glace dans ma poche et m’occupais, vingt-cinq heures du jour, à faire le nœud de ma cravate. Ne croyez pas enfin que des scrupules religieux tourmentent et agitent peut-être mon ûme tendre*; aujourd’hui, je ne crois plus qu’au carré de l’hypothénuse et au Code civil du royaume de Prusse. Non, une raison beaucoup plus sensée motive mon chagrin : mon plus précieux ami. le

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