‹ De tout un peuChapitre 3 sur 34 · I.KTTRKS DK BERLIN · texte numérisé non relu

I.KTTRKS DK BERLIN

plus aimable de tous les mortels, Eugène de B..., est parti avant-hier ! C’était le seul homme dans la société duquel je ne m’ennuyais point, le seul dont les bons mots , pleins d’originalité me rendaient une sérénité joyeuse, tandis que dans les traits nobles et doux de sa figure, je pouvais en quelque sorte revoir les traits de mon âme d’autrefois, lorsque je menais encore une vie belle et pure, une vie de Heurs, et que je ne m’étais pas encore souillé de haine et de mensonge.

Mais écartons ces tristes pensées ! Je dois maintenant parler de ce que les gens chantent et disent chez nous aux bords de la Sprée. Leurs raisonnements subtils comme leurs propos de vipères,, leurs causeries niaises et leurs médisances envenimées, vous apprendrez tout, mon cher correspondant.

Boucher qui, depuis longtemps a donné le dernier — des derniers — de tous ses concerts, et qui maintenant charme peut être Varsovie ou Pétersbourg avec ses tours de force sur le violon, a en etl’et raison s’il appelle Berlin la capitale de la musique. Pendant tout l’hiver ç’a été ici une chanterie et une sonnerie à rendre sourd à jamais. Un concert succédait à l’autre.

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31 * ŒUVRES DE IIEXni HEINE

Qui donc les nommera, les artistes vantes.

Venus chez nous en foule et de tous les cf»l<*s?

D’Espagne même, et du Tagc et de l’Êbre,

Est arrivé plus d’un maître célèbre.

Et mainte rapsodie a magniflquement Dominé tout l’orchestre et l’accompagnement.

L’Espagnol auquel il est fait allusion, c’est Escudero, élève de Baillot, excellent violoniste, jeune, épanoui, joli garçon, sans cependant devenir le protégé dames, ün bruit de mauvais augure avait précédé son arrivée ; on disait que le couteau italien l’avait rendu incapable de devenir dangereux au beau sexe. Je ne veux pas vous fatiguer par l’énumération de toutes les soirées musicales qui nous ont enchantés ou ennuyés cet hiver. Je dirai seulement que dans le concert de madame Seidler il y avait salle comble justju’à s’étoulfer, et qu’en ce moment on attend avec impatience le concert de Drouet, où le jeune Mendels.solm doit jouer pour la première fois en public.

N’avez-vous pas encore entendu le Freyschutz de

Maria de Weber ? Non ? 0 infortuné ! Mais n’avezvous pas au moins, parmi les morceaux de cet opéra, entendu le Chant des compagnes de la fiancée, ou, pour lui donner un titre plus bref, la Couronne

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virginale I Non? Heureux fiomme que vous ôtes ! Si vous allez de la porte de Halle à celle d’Oranienbourg, de la porte de Brandebourg à la porte Royale, ou même de la barrière inférieure à la porte de Kopnick, vous entendez toujours et éternellement la même mélodie, l’air des airs, — la Couronne virginale. Comme dans les élégies de Goethe on voit le pauvre Anglais poursuivi à travers tous les pays par le Marlborough s'en va-t-en guerre., de même je suis poursuivi, dès la première aube du jour jusque bien avant dans la nuit, par la chanson :

Nous te tressons la couronne virginale,

Avec de la soie violette

Nous te coadtitsons au jeu et à la danse,

Au plaisir et au festin de noce.

CUOKUR

Belle, belle, belle couronne virginale verte,

Avec de la soie violette, de la soie violette.

Lavande, myrte et thym Pou.ssent tous dans mon jardin.

Où le fiance s’arrète-t-ildoncf Je puis à peine l’attendre.

CUOKL'H

Belle, belle, belle couronne.

Me suis-je éveillé le matin joyeux et dispos, toute

36 OKIIVRKS DK IIEMU HEINE

ma bonne humeur se dissipe sitôt que j'entends, aux premières heures du jour, la jeunesse des écoles passer sous mes fenêtres en gazouillant la Cow'onne virginale. Il ne se passe pas une heure, et voici que la fille de ma bourgeoise se lève avec sa Couronne virginale. J’entends mon barbier fredonner la Couronne virginale en montant l’escalier. La petite blanchisseuse vient avec la lavande., le myrte et le thym. Et ainsi de suite des autres. Ma tête bourdonne. Je n’y tiens pas, je m’élance hors de la maison, et, dans ma colère, je me jette dans une droschka. Au moins le fracas des roues empêche les échos de cet air de parvenir jusqu’à mes oreilles. Je descends chez — lui. Peut-on parler à la demoiselle de la maison ? Le domesti(|ue court demander la réponse, — Oui. — La porte s’ouvre toute grande. La charmante, assise devant un piano, me reçoit avec les douces paroles :

Où le beau fiancé s’arréte-t-il donc ?

Je puis à peine l’attendre.

Vous chantez comme un ange! vais-je m’écrier avec une affabilité convulsive. Je reprendrai la chanson depuis le commencement, dit à mi-voix la bonne

LETTRES DE BERLIN

fille, et elle tresse de nouveau sa couronne virginale, elle la retresse, jusqu’à ce que je me torde moi-même comme un ver, dans des tourments indicibles, et que je m’écrie dans l’angoisse de mon cœur : « A moi, Samiel ! »

Sachez que l’esprit malin se nomme ainsi dans le Freyschulz; le chasseur Gaspard, qui s’est donné à lui, jette ce cri à chaijue moment de détresse : « A moi, Samiel! » 11 est devenu de mode ici, dans des embarras comiques, de se servir de cette exclamation, si bien que Boucher lui-même, le Socrate des violonistes, comme il s’appelle, un jour, dans un concert, une corde de son instrument s’étant rompue sous ses doigts, s’écria tout haut : * A moi, Samiel ! Samiel, à l’aide! »

Et Samiel vint à l’aide. La donna ébahie s’inter-^ rompit tout à coup dans son chant, dont chaque note me donnait la torture, et dit d’une voix llùtée : Qu’avez-vous donc ? Je lui réponds en gémissant, avec un sourire forcé : C’est que je tombe en extase. — Vous êtes malade ; allez au Thieryarkm, jouissez du beau temps et regardez le beau monde. — Je prends chapeaq et canne, je baise à la gracieuse sa gracieuse main, je lui jette encore un regard langou-

m OKliVUES UE HENRI HEINE

reux où éclatent mes secrètes douleurs, je m’élance hors de la salle, je monte dans la première droschka venue, qui me roule vers la porte de Brandebourg. Je descends et j’entre dans le Thiergarten.

Ah! je vous le conseille, quand vous viendrez ici, ne négligez point, par un de ces beaux jours, avantcoureurs du printemps, d’aller vers midi et demi dans le Thiergarten.

Entrez-y par la gauche, et courez vite vers l’emplacement où les dames pensionnaires du Thiergartcn ont élevé à feu notre reine Louise un petit monument simple. Notre roi se promène souvent de ce côté-là. C’est un bel homme, d’un extérieur noble et vénérable, et qui dédaigne tout faste mondain. Il porte presque toujours un simple manteau gris, et j’ai fait accroire à un badaud que le roi se contentait souvent de ce pauvre costume, parce que son grand-maître de garde-robe habitait hors du pays et ne venait que rarement à Berlin. En cette saison, on voit également les beaux rejetons de la famille royale dans le Thiergarten^ àinsi que toute la cour et la fleur de la haute noblesse. Les physionomies exotiques appartiennent aux familles des ambassadeurs étrangers. Un ou deux valets en livrée suivent les nobles

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dames à quelque distance. Des otliciers, montds sur les plus beaux coursiers, passent au galop. Rare- ’ment j’ai vu de plus beaux chevaux qu'à Berlin. Je repais mes yeux de l’aspect des magnifiques cavaliers; de ce nombre sont les princes de notre famille royale. Quelle belle et vigoureuse race princière! Sur ce tronc, il n’y a pas une seule branche difforme ou rabougrie. Pleins de santé et de vigueur, avec une expression de courage et de majesté sur leurs nobles figures, on voit là passer à cheval les deux fils aînés du roi. Cet autre beau cavalier, plein de jeunesse, dont les traits expriment la loyauté et dans les yeux duquel brille le feu d’un amour pur, c’est le troisième fils du roi, le prince Charles. Mais cette dame pleine de dignité et d’éclat, qui, avec une suite brillante et variée, passe rapidement sur son fier coursier, c’est notre — Alexandrine. Habillée d’une amazone brune qui lui serre le corps, un chapeau rond à plumes sur la tête, une cravache à la main, elle ressemble à ces belles châtelaines du Umips jadis, aux jours de la chevalerie, dont l’image brillante et gracieuse nous est rellétée dans le miroir magique des anciens contes bleus, et dont on ne saurait dire si ce sont des saintes ou des amazo-

nés. Je crois que l’aspect de ces traits purs m’a rendu meilleur; des sentiments de dévotion me pénètrent; j’entends des voix d’anges; des branches ' de palmier invisibles, signes de la paix, caressent ma figure d’une brise rafraîchissante; un grand hymne descend dans mon âme... Tout à coup j’entends vibrer les cordes grinçantes d’une harpe, et une voix de vieille femme coasse : « Nous te tressons la couronne virginale, n

Et la maudite chanson ne me quitte plus de toute la journée. Elle me gâte les meilleurs moments. Même quand je suis à table, elle m’est servie comme dessert par le chanteur Heinsius. Toute l’après-midi je suis étranglé avec « de la soie violette. » Ici, la Couronne virginale est dévidée sur un orgue de barbarie par un estropié; là, elle est raclée par un aveugle. Mais c’est le soir surtout ijue se déchaîne le carnaval. Tous les sons des instruments, tous les sons de la voix humaine, accents flùtés et bruits rauques, gazouillements et beuglements, tout cela se démène à l’envi sur la mélodie de Freyschutz. Çà et là, un étudiant ou un porte-épée, pris de vin, interrompt bien ce charivari en entonnant fortement le Chant de Gaspard ou le Chœur des chasseurs; mais

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la Couronne virginale est en permanence ; dès que l’un l’a finie, l’autre la reprend depuis le commencement; de toutes les maisons elle retentit au devant de moi; chacun la siflle avec ses variations particulières ; je crois même que les chiens l’aboient dans la rue. Le soir, comme un chevreuil frappé à mort, je repose ma tête sur les genoux de la plus belle des Prussiennes ; elle caresse tendrement ma chevelure roidie, et me chuchote dans les oreilles ; « Je t’aime, et ta Louise sera toujours bonne pour toi ! » Et elle me caresse, et elle me dorlote jusqu’à ce qu’elle me croie prè§ de m’assoupir; alors elle prend doucement la guitare, et joue et chante la cavatine de Tancrède ; « Après tant de souffrances; » et je me repose aussi de tant de souffrances, et de gracieuses images et de beaux accents voltigent autour de moi. — Tout à coup me voilà réveillé en sursaut de mes rêves, car la malheureuse vient d’entonner ces mots : Nous te tressons In couronne virginale.

Fou de désespoir, je m’arrache des bras de la gracieuse sirène, je descends au vol l’étroit escalier, je m’élance comme la tempête pour rentrer chez moi, j’entends encore la vieille cuisinière pié-

tiner dans la maison avec sa Couronne virginale, et je m’enfonce plus profondément sous les couvertures.

Vous comprenez maintenant, cher ami, pourquoi je vous ai appelé un homme heureux de n’avoir pas encore entendu cette chanson; mais ne croyez pas (pie la nu'lodie en soit, en olfet, mauvaise. Au contraire, elle doit sa popularité précisément à .ses qualités excellentes. Mais toujours des jjerdrix ! Vous m’entendez. Tout le Freyschutz est excellent et mérite certes l’intérêt avec lequel il est accueilli dans toute l’Allemapne. Ici, on l’a joué (h'jà trente fois au moins, et il est toujours extrêmement diflicile de se procurer unejbonne place pour une représentation. A Vienne, à Dresde, à Hambourg, il fait également fureur. Gela prouve suffisamment qu’on aurait tort d’en attribuer le succès au seul enthousiasme du parti antispontinien. Le parti antispontinien ! Je vois que l’expression vous paraît étrange. Ne croyez pas (jue ce soit un parti politique. Le combat violent entre le parti des libéraux et celui des ultras, tel que nous le voyons dans d’autres capitales, ne peut pas éclater chez nous dans toute sa force, parce que le pouvoir royal, établi au centre et en dehors

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des partis, exerce entre eux son puissant arbitrage. Mais, à sa place, nous voyons souvent, à Berlin, un combàt de partis plus amusant, celui de la musique. Si vous aviez été ici vers la fin de l’été dernier, vous auriez pu vous représenter aisément, par le spectacle d’aujourd’hui, ce qu’a dû être autrefois, à Paris, la guerre des Gluckistes et des Piccinistes... Mais je vois qu’il faut vous donner ici des détails plus circonstanciés sur l’Opéra de Berlin ; d’abord parce que c’est toujours l’un des principaux sujets de conversation de la ville, et ensuite parce que, sans les remarques suivantes, il vous serait impossible de saisir le sens de mes chroniques.

Quant H nos cantatrices etfi nos chanteurs, je n’en parlerai pas ici. Leurs apologies sont stéréotypées dans tous les articles de correspondance de Berlin et dans tous les feuilletons critiques des journaux; tous les jours on lit : Madame Wilder Hartmann est au delà de toute distinction ; madame Schutz est trèsdistinguée; madame Seidler est distinguée. Bref, il est incontestable que l’Opéra a été poussé ici à une hauteur étonnante, et qu’il ne le cède à aucun autre Opéra allemand. Ces résultats sont-ils dus à l’activité infatigable de feu Weber? Ou bien est-ce le

chevalier Spontini. comme l’aflirme ses partisans, qui a évoqué toutes ces splendeurs comme avec une baguette magique? Grand sujet de doute pour moi. J’oserais croire que la direction du grand chevalier a exercé une influence très-funeste sur quelques parties de l’Opéra; mais ce que je soutiens carrément, c’est que, depuis la séparation complète du drame et de l’opéra, et depuis que l’Opéra a été livré au gouvernement absolu de Spontini, les plus funestes résultats ont dû se produire.

Eh ! comment en serait-il autrement avec la prédilection naturelle du grand chevalier pour .ses propres productions grandioses, et pour les productions des génies amis ou de sa trempe, prédilection à laquelle se rattache son aversion, tout aussi naturelle, pour la musique des compositeurs dont l’esprit n’est pas en harmonie avec le sien, ou qui ne lui font pas hommage, ou qui même, — hnrribilc dicta! — o.sent rivali.ser avec lui. Je .suis trop laïque dans le domaine musical pour o.ser prononcer mon propre jugement sur la valeur des compositions de Spontini, et tout ce que je dis ici est seulement

l’écho de l’opinion publique, opinion bien facile à saisir dans le va-et-vient des conversations du jour.

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« Spontini est le plus grand de tous les compositeurs vivants. C’est Michel-Ange en musi(iue. Dans cet art, il a frayé de nouvelles routes. Il a exécuté ce que d’autres n’ont fait que pressentir. C’est un grand homme, un génie, un Dieu ! » Ainsi parle le parti de Spontini, et les murs du palais retentissent de ces louanges immodérées. — Sachez-le, c’esfc la noblesse surtout qui est enthousiaste de Spontini et qui prodigue au maestro les marques de sa faveur. A ces nobles protections, se joint 1e parti proprement dit de Spontini, composé naturellement d’abord d’une foule d’hommes qui se déclareni tête baissée partisans du goût des nobles et des soutiens de la ligitimité, puis d’une masse d’admirateurs enthousiastes des productions étrangères, ensuite de quelques compositeurs qui voudraient faire accepter leurs propres productions à l’Opéra, enfin d’une poignée de véritables partisans.

I II est facile de deviner quels sont tous les éléments du parti adverse. Beaucoup en veulent au bon chevalier à cause de sa nationalité italienne; d’autres parce qu’ils lui portent envie; d’autres encore parce

que sa musique n’est pas allemande; la plupart

enfin ne voient dans sa musique qu’un vacarme de cymbales et de trompettes, du phébus sonore, l’emphase contraire à la nature. Ajoutez-y la colère de bien des }<ens

A présent, mon cher ami, vous pouvez vous expliquer le bruit qui remplit tout Berlin cet été lorsque YOlympîe de Spontini fut représentée pour la première fois sur notre scène. N’avez-vous pas pu entendre jusqu’à Hamm la musique de cet opéra ? Cymbales et trombones y font si bien leur oflice qu'un plaisant a proposé d'essayer la solidité des murs de la nouvelle salle de spectacle en y jouant la musique d’O/ywî^îîc. Un autre, qui venait d’assister à la bruyante Olympie, entendant les tambours battre la retraite dans la rue, poussa un soupir de soulagement et s’écria ! Ah ! enfin, voici des sons mélodieux ! Tout Berlin plaisanta à propos de la mass’e de trombones et du grand éléphant dans les exhibitions solennelles de cet opéra. Mais les sourds étaient tout ravis de tant de magnificence, et assuraient qu’ils pourraient toucher avec les mains cette belle musique substantielle. Les enthousiastes s’écrièrent : Hosanna ! Spontini lui-mènie est un

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éléphant musical! C’est l’archange du jugement dernier.

Peu après, Charles-Marie de Weber vint à Berlin, et son Freyschûts, représenté sur le nouveau théâtre^ conquit les suffrages du public. Le parti contraire à Spontini eut dès lors un point d’appui; et dans la soirée de la première représentation de son opéra, Weber fut fété de la manière la plus brillante. Dans un très-beau poème, composé par le docteur Forster, il était dit du Freyschvtz «qu’il chassait un gibier plus noble que des éléphants. » Le lendemain, Weber inséra dans la Feuille d'annoncex théâtrales, une très-piteuse rectification de cette expression, en cajolant Spontini et en blAmant le pauvre Forster, qui cependant avait eu une. si bonne intention. Weber avait alors l’espoir d’obtenir une place au grand opéra, et il n’aurait pas pris ces allures de

modestie exagérée, s’il avait prévu que toutes ses

espérances d’un établissement fixe à BerliA étaient vaines. Weber nous quitta après la troisième représentation de son opéra, retourna à Dresde, où il reçut de brillantes offres pour la scène de Cassel, offres qu’il refusa, et reprit la direction de l’Opéra de Dresde où on le compare à un bon général sans

soldats. Il est maintenant parti pour Vienne, joù l’on doit représenter un nouvel opéra comique de lui. Sur la valeur du texte et de la musique du FreysckUz^ je vous renvoie au grand article critique du professeur Gubitz, dans X Homme du monde. Ce littérateur spirituel et pénétrant a le mérite d’avoir le premier développé en détail les beautés romantiques de cet opéra et d’avoir prédit très-nettement ses grands triomphes.

La physionomie de Weber ne fait pas une impression très-favorable. Une petite taille, des jambes mal bâties, et une longue figure, sans aucun trait particulièrement heureux. Mais dans cette figure, quelle expression sérieuse I quel regard méditatifl On y voit le même calme de volonté, la même résolution sereine, qui exerce sur nous un attrait si magnétique dans les tableaux de l’ancienne ecole allemande. Quel contraste entre cette figure et celle de Sp'ontini ! La stature élevée, l’œil sombre, flamboyant, enfoncé dans les orbites, les boucles de cheveux d’un noir de jais, qui couvrent à moitié un front sillonné, l’expression moitié mélancolique, moitié dédaigneuse des lèvres, l’expression farouche de cette figure jaunâtre, qui réfléchit toutes les

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passions, celles qui ont éclaté déjà, celles qui éclatent encore, toute la tête qui semble être celle d’un Calabrais, et qu’il est impossible pourtant de ne pas trouver belle et noble, tout cela nous révèle immédiatement l’homme de l’esprit duquel sont sortis la Vestale^ Cortez et Olympie.

Parmi les compositeurs de Berlin, je cite immédiatement après Spontini notfe Bernard Klein qui, depuis longtemps, a conquis une gloire méritée par quelques belles compositions et dont le public tout entier attend avec impatience le grand opéra Didon. D’après le jugement dotons les connaisseurs, auxquels le compositeur en a communiqué des fragments , cet opéra contiendrait de merveilleuses beautés et serait un chef-d’œuvre du génie national allemand. La musique de Klein a le cachet de l’originalité. JElle est entièrement difi’érente de celle des deux maë.stri que je viens de nommer; même contraste aussi entre leurs physionomies et cette mine joyeuse, agréable, épanouie, pleine de vie, de notre musicien cordial, enfant des bords du Rhin. Klein est de Cologne et peut être regardé comme faisant l’orgueil de sa ville natale.

G. A. Schneider ne doit pas être passé ici sous

silence ; non pas que je le tienne pour un compositeur de premier ordre, mais comme auteur de la musique de l’AMcassm et Nicolelte du poëte Koreff, il a été, depuis'le 215 février jusqu’à ce jour, le sujet des discussions du public. Pendant huit jours au moins, on n’entendait parler que de Koreff et de .Sehneider, de Schneider et Koreff, Ici des dilettantes de génie déchiraient la musique ; là, une troupe de méchants poètes régentaient le libretto. Quant à moi, cet opéra m’a excessivement amusé. Je trouvai du plaisir aux incidents variés du conte bleu, développé si gracieusement par le poëte artiste et avec une simplicité si enfantine. J’en trouvai encore à l’agréable contraste entre le grave Occident et l'Orient joyeux, et à mesure que les images les plus merveilleuses, négligemment reliées entre elles, dédiaient devant moi à l’aventure je sentais surgir dans ma pensée l’esprit du romantisme en fleur. Il y a toujours un immense caquetage à Berlin quand on représente un nouvel opéra; à quoi s’ajoutait encore cette circonstance que le directeur de musique Schneider, et le conseiller intime Koreff, sont universellement connus. Quant à ce dernier, nous le perdrons bientôt, puisqu’il prépare depuis longtemps

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un grand voyage à l’étranger. Ce sera une perte pour notre ville, car cet homme se distingue par les qualités qui ont le savoir-vivre, une personnalité agréable et la noblesse des sentiments.

Ce qu’on chante à Berlin, vous le savez, désormais. J’arrive maintenant la question : De quoi parle-t-on à Berlin ? — C’est à dessein que j’ai commencé par le chant, étant persuadé que les hommes ont chanté d’abord, avant d’apprendre à parler, de même que la langue métrique a précédé la prose. Je crois, en effet, qu’Adam et Ève se sont fait des déclarations d’amour en des adagios mélodieux et (|u’ils se sont dit des injures en récitatifs. Adam n’at-il pas aussi battu la mesure? Probablement cette coutume de battre la mesure s’est conservée par tradition chez le peuple de Berlin, en même temps que se perdait l’autre tradition, celle de chanter en accompagnant la mesure. Nos ancêtres, dans les vallées de Cachemire, ont gazouillé à l’instar des canaris. Comme nous nous sommes perfectionnés ! Les oiseaux arriveront-ils peut-être aussi un jour à parler ? Les chiens et les cochons sont én bon chemin; leurs aboiements et leui*s grognements forment la transition du chant au parler en règle. Les

aS OEUVRES DE HEXRI HEINE

uns parleront la langue d’or et les autres la langue d'oiY. Les ours, si on les met en parallèle avec nous autres Allemands, sont encore fort en arrière pour la civilisation, et quoiqu’ils soient nos rivaux dans l’art de la danse, leur grognement comparé à d'au-

très dialectes germaniques, n’est pas digne encore d’être nommé une langue. Les ânes et les brebis étaient autrefois parvenus â parler; ils avaient leur littérature classique, prononçaient de magnifiques discours sur l’ânerie pure dans l’association moutonnière, sur l’idée de la brebis en soi et pour soi, et sur la splendeur des vieux boucs. Mais comme il arrive ordinairement dans le courant du monde, ils ont si fort rétrogradé dans la civilisation qu’ils ont perdu leurs langues et conservé seulement le cordial F-wA, et l’enfantin et dévot cri blih !

Mais comment de' /’(/-»/( des animaux à longues oreilles et du bàh de ceux à laine épaisse passeraisje aux ouvrages de sir Walter Scott? Car c’est d’eux que je vais parler maintenant, parce que tout Berlin en parle ; ils y sont la Cow'onne virginale du monde des cabinets de lecture. On les lit, on les admire, on les critique, on les déchire partout, pour les relire après. Depuis la comtesse jusqu’au commission-

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naire, depuis le comte jusqu’à la couturière, tout lit les romans du grand Écossais, surtout nos dames sentimentales. Elles se couchent avec Waverley, se lèvent avec Robin le Rouyc, et ont toute la journée le ]\ain entre leurs doigts. Le roman de Kenihrorth surtout a fait fureur. Comme très-peu de personnes sont ici douées d’une parfaite connaissance de l’anglais, la plus grande partie de nos lecteurs doit s’aider de traductions françaises ou allemandes. Et celles-ci ne manquent pas ! Du dernier roman de Walter Scott : le Pirate^ on a annoncé quatre traductions à la fois. Deux d’entre elles se publient ici : celle de madame de Mortenglant chez Schlesinger, et celle du docteur Spieker chez J)unker et Humblot. La troisième traduction est celle de Lotz, à Hambourg; la quatrième fera partie de l’édition de poche des frères Schumann, à Zwickau. Dans ces circonstances, on peut prévoir que quelques collisions auront toujours lieu. Madame de Hohenhausen est occupée maintenant de la traduction à'h'anhoe de Scott, et l’exellente traductrice de Byron donnera aussi une excellente traduction de Walter Scott. Je crois même que cette dernière sera meilleure encore, puisque l’ame tendre de la belle dame, si sympathi-

îü (»:UVBBS DE HENRI HEINE

que au pur idéal, rélléchira les simples types sereins, chastes, pieux, de l’aimable Écossais, avec beaucoup plus de transparence que les sombres figures infernales du morne et mélancoliiiue Anglais. La belle et tendre Uebecca ne pouvait pas tomber entre des mains plus belles et plus tendres, et le sensible poète n’aura, en cette occasion, qu’ù, traduire avec son cœur.

Le nom de Walter Scott a dernièrement été fêté

ici d’une manière signalée. A l’occasion d’un festin,

il y eut une brillante mascarade, où la plupart das héros des romans de Walter Scott parurent dans leur extérieur caractéristique. De cette charmante exhibition et de ces images, on parlera encore ici pendant huit jours entiers. On rappela surtout avec beaucoup de plaisir que le fils de Walter Scott, de passage ici en ce moment, parut dans cette fête brillante en montagnard écossais, les jambes nues comme le comporte ce costume, sans pantalon, et portant seulement un tablier qui descendait jusqu’au milieu des reins. Ce jeune homme, officier de hussards, est très-fôté ici, et jouit des bénéfices de la renommée de son père. — Où sont les fils de nos Schiller? où sont les fils de grands poêles? Er-

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ranls peut-être sans chemise, sinon sans pantalon. Où sont nos grands poètes eux-mêmes? Chut ! chut ! c’est là une partie honteuse.

Je ne voudrais pas être injuste, ni taire iid. saus le mentionner, le culte qu’on voue à lierlin au nom de Gœthe, celui des poêles allemands qui est le plus fréquemment nommé ici. Mais, la main sur le cœur, n’est-ce pas la conduite fine et politique de notre Gœthe qui a peut-être le plus contribué à rendre sa position extérieure si brillante, et à le faire jouir à un si haut degré de l’afiection des notables de notre nation ? Loin de moi la pensée d’attribuer à Gœthe un caractère mesquin 1 Gœthe est un grand homme dans un habit de soie. Tout récemment encore, il a montré les sentiments les plus magnanimes envers ses compatriotes, amis de. l’art, qui, voulant lui ériger un monument dans la noblebanlieue de Francfort, avaient provoqué des sous-

criptions dans toute l’Allemagne. A Berlin, on discuta incroyablement sur ce sujet, et le très-humble personnage qui vous écrit (;es lignes composa le sonnet suivant, lequel fut honoré de l’accueil le |)lus favorable:

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O VOUS, jeunes et vieux, fils de la Germanie,

Hommes à l’œil pensif, vierges au fron^ charmant.

Quêtez! quêtez! Francfort destine un monument A l’auteur de Werther, de Faust, d' Iphigénie.

• Bonne affaire! — ont-ils dit, ces bourgeois de génie, —

A la foire, on verra que cet esprit puissant,

Fleur dans notre fumier, fut nôtre... à cent pour cent,

Nous placerons nos fonds dès lors... foire btmie! »

Ah! messieurs les marchands, c’est trop s'industrier.

Chacun chez soi. Gardez votre or, lui son laurier I

s’est taillé lui-même un bloc de pur carrare I ’

Gœthe vous appartint... dans son lange. Aujourd’hui,

Un monde entier se dresse entre vos sacs et lui.

Quand à peine un ruisseau des rustres vous sépare (1) I

Comme on sait, le grand homme mit fin à toutes les discussions; il renvoya à ses compatriotes les lettres de bourgeoisie de Francfort, en déclarant qu il n était pas de Francfort.

Ce droit de bourgeoisie aurait, dit-on, pour parler dans le style de Francfort, — baissé de* 99 pour 100 de valeur, de sorte que les juifs de Francfort ont maintenant de meilleurs espoirs quant à cette belle acquisition. Mais, — pour reprendre notre style

(I) Il y a dans le texte : Un filet d'eau vous sépare de Sachsenhàiiser. Sachsenhauser est une petite ville située en face de Francfort, de l’autre côté du Mein, et dont les habitants ont une vieille réputation de grossièreté.

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de Francfort, — les Rothschild et les Bethmann (1) ne sont-ils pas depuis longtemps au pair? Tous les marchands, dans le monde entier, ont la même religion. Ils ont pour église un comptoir, pour confessionnal un pupitre, pour Bible un 'agenda; tandis que leur sanctuaire intime est leur dépôt de marchandises, et que la cloche de la Bourse leur sonne VAngclus. Quel est leur Dieu? leur or. hmv credo? leur crédit.

Je trouve ici l’occasion de signaler deux nouveautés : d’abord, les galeries neuves de la Bourse, construites sur le modèle de celle de Hambourg, et ouvertes il y a quelques semaines, ensuite l’antique projet, encore réchauflé, de la conversion des Juifs. Mais je passe les deux choses sous silence, parce que je n’ai pas encore été dans la nouvelle Bourse, et que les Juifs sont un sujet trop triste. A la fm, il e.st vrai, je serai forcé à revenir à ces derniers, là où je parlerai de leur nouveau culte, qui a surtout pris naissance à Berlin. Je ne le puis pas encore maintenant, parce que j’ai toujours négligé

(1) Jeu de mots intraduisible en français, Bethmmin (nom propre d’un riche banquier) signifiant mol à mot homme dévot, qui prie beaucoup.

L)t:uvaË!; ut hljnhi iikine

d’assister, au moins une fois, au nouveau service divin mosaïque. Je ne dirai rien non plus de la nouvelle liturgie introduite depuis longtemps dans l’église du Dôme, le sujet principal de causeries eil ville; autrement, ma lettre trop remplie deviendrait un livre. La liturgie a une foule d’adversaires. A leur tête on nomme le docteur Schleiermacher. J’ai dernièrement assisté à un de ses sermons, où il parla avec la puissance d’un Luther et où les sorties allégoriques contre la liturgie ne manquaient pas. Je dois avouer qu’il n’éveille pas en moi des sentiments de piété exemplaire, mais je me sens cependant édifié, dans le vrai sens du mot, et rattermi par ces paroles de feu, véritables coups de fouet qui nous font quitter le lit de repos de l’inditférence. Cet homme n’a qu’à jeter la robe noire de pasteur, et il apparaitra comme un apôtre de la vérité.

Immense a été l’impression produite ici par de violentes invectives contre 1a Faculté de théologie. Elles ont paru dans l’annonce de l’écrit intitulé : Contre la collection des documents de Wctte (dans la Gazette de l us's) et dans la /A^yo/ise « la déclaration de ladite Faculté {ibidem). Comme auteur de l’ouvrage, on nomme généralement Beckendorf; mais

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