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Roy, à Montréal (1). Dégagé du soin des malades et n'ayant plus de vivres, le P. Crespel réunit alors en conseil les survivants, et il fut décidé de quitter cet endroit funeste et de partir en canot. Pour rendre serviable l’embarcation de l’indien, on l’enduisit de graisse, des avirons furent dégrossis, et le 21 avril fut désigné comme le jour de l’embarquement.
Une moitié de jambon de renard composait alors tout le garde-manger de cette troupe d’affamés. Il avait été entendu qu’on en boirait le bouillon, réservant la viande pour le lendemain, mais dès que les parfums de cet étrange pot-au-feu se firent sentir, chacun se jeta comme un loupsur le gigot, qui fut mangé en un tour de main. ‘‘ Bien loin de nous rendre nos forces,
[x] Le père du jeune de Senneville, avant d'exercer la charge de lieutenan? du roy à Montréal, avait été page de madame la Dauphine et avait serv! dans les Mousquetaires. Son fils était né au Canada.
— On dirait qu’une étrange fatalité s'attache à ce nom de Senneville, car lors du naufrage de l’Awguste, M. de Senneville, cadet à l'aiguillette, et mademoiselle de Senneville furent au nombre des noyés.
Ce terrible sinistre eut lieu sur les côtes du Cap-Breton en octobre 1761. L’Auguste était un navire affrété par le général Murray pour rapatrier en France les officiers, les soldats et les français qui en avaient manifesté le désir, Ils portaient à son bord les soldats du Béarn ainsi que ceux du Royal Roussillon, et parmi les victimes de ce désastre furent les capitaines MM. le chevalier de la Corne et Bécancour de Portneuf; les lieutenants MM. de Varennes, Godefroy, de la Vérenderie, de Saint-Paul, de Saint-Blin, de Marolles et Pécaudy de Contrecœur; les enseignes en pied, MM. Villebond de Sourdis, Groschaine Rainbaut, de Laperière, de la Duran taye et d’Espervanche, et les cadets à l’aiguillette MM. de La Corne de St.Luc, le chevalier de la Corne, de La Corne Dubreuil, de Senneville, de Saint-Paul fils, et de Villebond fils.
A cette nombreuseliste, M. Saint-Luc de La Corne, qui fut un des cinq survivants de ce naufrage, ajoute les noms de Paul Héry, François Héry, Léchelle, Louis Hervieux, bourgeois, et de mesdames de Saint-Paul, de Mézière, Busquet, de Villebond, ainsi que ceux de mesdemoiselles de Sourdis, de Senneville et de Mézière.
M. de Lacorne retrouva aussi sur la grève et enterra les corps d’un négociant anglais nomiré Delivier, du second, de trois officiers de l’A#guste, du maitre d'hotel, de huit matelots, de deux mousses, du cuisinier, de douze femmes tant de bourgeois que de soldats, de seize enfants, de huit habitants et de trente deux soldats.
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cet excès nous en ôta,’” dit la relation laissée par le P. Crespel, de sorte que le lendemain ils se réveillérent affaiblis, plus malades qu'auparavant, et qui plus est, sans ressources. Deux jours se prssèrent alors dans la faim et le désespoir ; personne ne voulait lutter plus longtemps contre la mort, et déjà la plupart s'étaient jetés à genoux sur la grève en disant
les litanies des agonisants, lorsqu'un coup de fusil retentit sur le rivage.
C'était l’indien qui, en propriétaire prévoyant, venait savoir ce qu'était devenuson canot. En l’apercevant, les malheureux se traînent vers lui, poussant les plus navrantes des supplications, mais le sauvage n'entend pas de cette oreille et prend la fuite. Le P. Crespel et Léger sont en bottes ; qu'importe? Ce nouvel abandon rend l'haleine à ces moribonds ; ils se mettent à donner la chasse au fugitif, traversent tant bien que mal la rivière Becsie et finissent par rejoindre le fuyard, qu’un enfant de sept ans embarrasse dans sa course. Pris comme un lièvre au collet, le peau rouge, redevenu diplomate, leur indique un endroit du bois où il a caché un quartier d’ours à demi-cuit, et tous ensemble, indien et français, passent
la nuit blanche à s’observer mutuellement du coin de l’œil.
Le lendemain, le P. Crespel intime au sauvage l'ordre de le conduire au camp de sa tribu. Le canot, contenant l’enfant devenu un otage, est placé sur un traineau ; Léger et le père récollet s’attellent dessus pendant que l’indien marche devant et sert de guide,
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104 DE T'.IBORD A BABORD
Au bout d’une lieue de marche la petite caravane débouche sur la mer, et comme c'était la route la plus courte, on se décide à la prendre. Mais ici s'élève une nouvelle difficulté. Le canot ne peut contenir que trois personnes, et l’indien a désigné pour l'accompagner son enfant et le P. Crespel qui s’embarque au milieu des lamentations de ses camarades, à qui, cependant, il réussit à arracher le serment dsuivre le rivage dans la direction prise par l’emf. “cation.
Le soir de ce jour-là, l’indien proposa au père : descendre à terre pour y faire du feu, et ce dernier y consentit avec d’autant plus de plaisir que la bise était mordante ; mais étant monté sur un monticule de glace pour examiner les alentours, le sauvage profita de ce que le père avait le dos tourné, pour gagner le bois avec son enfant.
La mort seule pouvait maintenant mettre fin à cette série de catastrophes. Abandonné de tous, le P. Crespel s’appuya sur le canon de son fusil, remit ses peines entre les mains de Dieu et récita les versets du livre de Job. Pendant qu’il priait ainsi, il fut rejoint par Léger. Avec des larmes dans la voix, ce dernier lui annonça que son camarade Furst était tombé d'épuisement à une distance considérable de là, et qu’il avait été obligé de le laisser sur la neige.
En ce moment, un coup de fusil retentit. La forêt s’ouvrait à quelques pas de là : Léger, que le courage n'avait pas encore laissé, décide le père récollet à l'y accompagner, et au moment de s’y engager, un
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DE TRIBORD A BABORD 105 deuxième coup de feu se fait entendre. Rendus de plus en plus prudents par l’expérience, les deux abandonnés se gardent bien d’y répondre. Ils marchent, se guidant sur l’endroit d’où viennent ces détonations, et bientôt ils débouchent sur une clairière où fumait la cabane d’un chef indien.
Ce brave homme leur fit le plus touchant accueil, tout en leur expliquant l'étrange conduite du guide du P. Crespel, qui ne les avait ainsi abandonné que
par crainte du scorbut, de la variole, et du ‘ mauvais ° ,?
air.
Enfin, ceux-ci étaient sauvés ! mais tout n’était pas fini, puisque Furst restait en arrière. Le P. Crespel offrit en cadeau son fusil au chef pour ie décider à l’aller chercher. Ce fut peine inutile, ‘et M. Furst, dit la relation, passa la nuit sur la neige, où Dieu seul put le garantir de la mort, car dans la cabane même, nous endurâmes un froid inexprimable, et ce ne fut que le lendemain, comme nous nous disposions à aller au devant de lui, que nous le vimes arriver.””
Deux jours furent alors consacrés au repos, et pendant ce court espace de temrs ces malheureux, qui n’oubliaient pas le serment fait à ceux quiétaient restés à la rivière au Pavillon, recouvrirent assez de leurs forces pour s’embarquer le rer mai et mettre le cap sur Mingan. Le P. Crespel fut le premier à y arriver ; car le vent étant tombé en route, ce vaillant homme dans sa hâte de faire expédier aussitôt que possible des secours à ses camarades, s’était fait mettre sur un
canot d’écorce et l’avait pagayé seul, l’espace de six lieues de mer.
M. Volant était chef du poste de Mingan: il reçut ses compatriotes à merveille. Pas un instant ne fut perdu pour aller aux secours de l’équipage de la Renommée. Une grosse chaloupe armée et bien approvisionnée fut dépêchée sous son commandement.
M. Volant emmenait aveclui le P. Crespel, Furst et Léger.
Dès qu’ils furent par le travers de la rivière au Pavillon, une salve de mousquetterie fut tirée. Alors on vit quatre hommes, qui ressemblaient à des fauves, sortir du bois, se jeter à genoux, et tendre des bras suppliants vers la chaloupe.
Les soins les plus empressés fure: ‘ donnés à ces gens qui n'étaient plus que de véritable squelettes. Pendant les pérégrinations du P. Crespel et de sa troupe, ces pauvres matelots avaient eux aussi endurés d’incroyables souffrances. Tour à tour, ils avaient vu leurs camarades tomber, décimés les uns par le froid, les autres par les maladies gangréneuses, tous par l’inanition. Les vivres avaient fini par manquer
tout y passa, jusqu'aux souliers de morts que l’on faisait bouillir dans de la neige, puis griller sur la braise, et quand cette dernière ressource manqua, on se rejeta sur les culottes de peau. Il n’en restait plus qu’une, lorsque M. Volant était arrivé en sauveur, et