‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 12 sur 53 · TIRE ET · texte numérisé non relu

TIRE ET

L'année 1737 devait débuter pour ces pauvres gens ette d’une manière terrible. Dès l’aube du jour de l’an, Foucault, envoyé à la découverte, revint avec la poignante nouvelle que la chaloupe avait été enlevée par spel les glaces. Pendant cinq jours, ce ne furent que D gémissements et lamentations. Tout le monde se sentait perdu ; chacun voulait mourir : l'esprit de suicide qui passait et repassait sans cesse dans tous ces cerveaux

troublés par tant de malheurs, et le P. Crespel ne sai D cessa, pendant ce temps, de leur démontrer toute la grandeur de l’apostolat de la souffrance qui avait été

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la seule voie que Dieu avait prise pour racheter le genre humain. Il les supplia de se confier en la miséricorde divine, célébra le jour des Rois une seconde messe du Saint-Esprit pour le prier de donner sa force et ses lumières à ces âmes si éprouvées, et parla dans son sermon de la grandeur de la mission qui incombe à ceux qui se dévouent pour sauver les autres. Touchés par ces bonnes paroles, Foucault et Vaillant s'offrirent pour aller à la recherche de la chaloupe.

— Tant il est vrai, ajoute finement le P. Crespel, que dans quelque situation que l’on soit, on aime toujours à s'entendre élever ; l’amour propre ne nous quitte qu'avec la vie.

Bien leur prit de cet excès de zèle. Deux heures après, ils accouraient tous joyeux, et annonçaient à leurs camarades qu’en fouillant la grève et le bois, ils étaient tombés sur un ouigouam indien et deux canots d’écorce abrités sous des branches. Comme trophées de leur expédition, ils emportaient une hache et de la graisse de loup-marin.

L'île était donc habitée ? Il n’y avait plus à en douter, et les éclats de l: joie la plus vive succédèrent aussitôt au plus sombre des chagrins. Chacun sentait le courage lui revenir, et le lendemain fut tout aussi joyeux, car en poussant plus loin leurs excursions, deux matelots découvrirent la chaloupe arrêtée au large, dans un champ de glace, et en revenant au camp avec l’heureuse nouvelle, ils firent l’inappréciable trouvaille d’un coffre plein d’habits que le flot avait arraché à la Penommée, et que les hazards de la mer étaient venus apporter là.

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Mais tous ces rires ne durérent qu’un éclair, car l'épreuve allait revenir plus amère que jamais.

Déjà, le 23 janvier, le maiïtre-charpentier était mort presque subitement : des symptômes alarmants s’accentuaient, et presque tous les hommnes avaient les jambes enflées. Le 16 février, un coup terrible vint foudroyer le camp : le capitaine de Freneuse s’en était retourné vers Dieu, au milieu des prières de l'extrême-onction. Puis ce fut le tour de Jérome Bosseman, puis celui de Girard, puis celui du maîtrecanonier qui, avant de mourir, abjura le calvinisme. Chacun, avant l'heure suprême, se confessait au P. Crespel, puiss’éteignait saintement dans la résignation. Quand tout était fini, les moins faibles se levaient, traînaient au dehors les cadavres de leurs camarades et les amoncelaient dans la neige, à la porte de la cabane, car nul n’avait la force d’aller plus loin.

Les éléments conjurés luttaient avec ces angoisses terribles. Le 6 mars, une tempête de neige se déchaîna sur l’île et écrasa sous une avalanche la cabane du P. Crespel, le forçant à venir se réfugier dans celle des matelots qui était plus spacieuse. Là, pendant trois jours, ils furent retenus prisonniers par l’ouragan, sans pouvoir allumer de feu, n’ayant rien à manger, ne se désaltérant qu'avec de la neige fondue et voyant périr de froid cinq de leurs. camarades. A tout prix, il fallait sortir de ce tombeau. En unissant leurs efforts, ils réussirent à ayer la neige ; puis, ils vont aux provisions. Hélas! le froid est piquant ; un quart

d’heure a suffi pour geler les pieds et les mains de Basile et de Foucault, qu’il faut rentrer à bras dans la cabane. Grâce cependant au dévouement de ces deux hommes, une ration de trois onces de colle vint alors rompre ce jeûne de trois jours, maïs elle fut mangée avec tant d’avidité que tous faillirent en mourir. Encouragés par l’exemple de Basile et de Foucault, Léger, Furst et le P. Crespel courrent au bois pour en remporter quelques fagots. Dès huit heures du soir cette maigre provision était déjà consumée, et le froid fut si intense cette nuit-là, que le sieur Vaillant père fut trouvé mort sur son lit de branches de sapin. Il fallut songer à changer de cabane et à déblayer celle du P. Crespel: elle était la plus petite et pouvait être plus facilement chauffée. On ne peut imaginer rien de plus navrant que le sombre défilé qui se fit alors, les moins écloppés portant sur leur épaules MM. de Senneville et Vaillant fils qui tombaient par morceaux, pendant que Le Vasseur, Basile et Foucault, ayant les extrémités gelées, se traînaient sur leurs coudes et sur leurs genoux.

Le 17 mars, la mort vint mettre un terme aux soulrances de Basile, et le 19 Foucault, qui était jeune et d’une grande force musculaire, s’éteignit après une agonie terrible. Les plaies de ces malheureux ne pouvaient être pansées qu'avec de l'urine, et des lam-: beaux de vêtements arrachés aux pauvres morts servaient de charpie aux vivants. Douze jours après ces deux départs, les pieds de MM. de Senneville et Vaillant se détachèrent de leurs jambes : leurs mains tombèrent en putréfaction, mais au milieu de ces

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DE TRIBORD A BABORD IJOI douleurs et de cette infection, ils ne cessèrent de mettre leur confiance en Dieu et d’unir leurs souffrances à celle du Christ. Le P. Crespel était tout ému de cette foi inébranlable et de cette résignation sublime qui semblaient se refléter sur les autres ; car, au milieu de toutes ces horreurs, pas un mot de découragement ne se faisait entendre, Chacun essayait d'apporter à son voisin quelques distractions ou quelques douceurs, et ce fut ainsi que le rer avril, en allant à la découverte du côté où les canots d’écorce étaient cachés, Léger ramena au camp un indien et sa femme.

C’étaient les premières figures humaines qu’on eut vues depuis le départ de la rivière au Pavillon, et le P. Crespel qui, parlait à merveille lusieurs idiomes sauvages, expliqua à ces nouveaux hôtes leur triste situation et les supplia les larmes aux yeux d’aller à la chasse et de leur apporter des vivres. L'indien promit solennellement. Le lendemain arrive, deux jours, trois jours se passent et le peau-rouge ne revient pas ; alors n’y pouvant plus tenir, Léger et le P. Crespel se traînent jusqu’au ouigouam, mais pour constater avec terreur qu’un des canots était disparu ! Rendues prudentes par le malheur, ces deux ombres décharnées s’attellent alors sur celui qui restait, le transportent jusqu’à leur cabane et l’attachent à leur porte, bien persuadées que l’un des indiens ne quittera pas l’île sans venir réclamer sa propriété.

Hélas! nul ne vint, excepté la terrible visiteuse accoutumée, la mort, qui enleva successivement MM. Le Vasseur, Vaillant fils, agé de seize ans, et de Senneville qui en avait vingt, et était fils du lieutenant du

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