‹ De tribord à bâbord [microforme]Chapitre 3 sur 53 · NORD ET SUD · texte numérisé non relu

NORD ET SUD

Effluves de printemps. — Bric-à-brac. — Neiges d’antan, — Où le lecteur fait la connaissance d’un os de baleine, de Saint-Olaff et d’un certain plumeau. — Histoire d’un livre. —Le Napoléon III. — Têtes de marins. — Beaumont. — Binettes de terriens. — Maître Agénor Gravel. — Les gardiens de phare. — Une chaumière et son cœur.— Fin tragique d'Hawkins — La pointe de Mons. — Longs jours d'hiver, — Une reminiscence de Paul Parfait. — Frère Jean.

Hier c'était la Pâque. Le soleil s'était levé tard mais tout endimanché, et s’amusait à agacer la neige de la rue, à l’amincir, à la fondre, puis à la forcer de fuir au milieu des mille et une cascatelles de la rigole que notre prévoyant conseil municipal fait creuser, vers la fin de mars, le long de chaque trottoir de la basse-ville de Québec.

Des bruits printaniers montaient de la rue.

Dans la cour du voisin, un coq chantait ses combats et ses amours. Ma chienne reve, les deux pattes sur la plinthe de la fenêtre entr’ouverte, suivait de l’œil, sans faire semblant de rien, le vieux matou de l'hôtel d’en face qui, insouciant du danger, se baignait dans un rayo: de soleil, et filait sur le pas de la porte son monotone ron-ron. ‘Tout près de moi une mouche solitaire se chauffait sur la feuille d’une mignonnette en fleur, et paresseusement couché dans le vieux fauteuil de ma salle à dîner — dans ce fauteuil qu’à ses heures de débine, un homme de lettres de ma connaissance veut me forcer d’éventrer pour en faire sortir les liasses de billets de banque qu’aurait dû :: cacher certain oncle d'Amérique — je me laissais aller aux douceurs du renouveau et au bonheur de me sentir vivre et aimer.

Autour de moi de vieux camarades de voyage me regardaient, me souriaient, semblaient partager ma quiétude. Dans le panoplie du trumeau mon: fidèle sabre d'Oajaca'avait repris ses reflets bleuâtres d’autrefois, et minaudait l'antique poignard de Tippo- Sahib qui, loin maintenant des palais sanglants et enchanteurs de Seringapatam, pendait mélancolique le long d’un humble coupe-chou de la milice cana-

dienne. Mon dolman râpé, coiffé de son képi aux

galons d’or noircis par la misère et le temps, se faisait balancer sur son clou par la brise qui !passait, et semblait me raconter les joyeuses algarades de

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jadis. Les livres de ma modeste bibliothèque chattoyaient sous la lumière, et renvoyaient au soleil des titres qui rappelaient les bonnes lectures de nos nuits d'hiver, pendant qu’au-dessus du manteau de la cheminée, Musset et Murger, impassibles dans leurs cadres de bois, regardaient attentivement une gravure payée cinq sols sur les quais de Paris et qui n’en représentait pas moins la défaite du capitaine Farmer, commandant la frégate anglaise la Québec, amarinée, puis incendiée à la hauteur d’Ouéssant le 6 octobre 1779, par le capitaine du Couëdic, commandant la Survetllante.

J'étais heureux parmi tous ces bibelots : partout où mon œil se reposait, un souvenir surgissait.

Ce fragment de chapiteau taillé dans le plus pur marbre de Paros, avec de ces veines bleues qui font croire à du sang humain courant dans la pierre, n’était-ce pas mon pied qui l'avait heurté en parcourant à Rome les fouilles faites dans le palais des Césars ? Ces mosaïques ravissantes, mais mutilées, ne les avais-je pas rouvées, par un jour de pluie, dans les thermes de Caracalla ? Cette anse d’amphore étrusque m'avait été donnée à Civita-Vecchia par ce bon de Vaudrimez-Davoust, tué depuis sous Metz, et moi qui aime les contrastes, je l’avais mise, dès mon retour, sur ce tesson d'argile rouge, iragment de potiche zapothèque déterré je ne sais plus comment du fond

du féocali mexicain d’Acatlan. Et cette clef si 'cu-

rieusement ouvragée qui, avec ses trois trous cannelés semble prendre, de là bas, les faux airs d’un

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10 DE TRIBORN A BABORD

pistolet de salon, cette clef ne me rappelait-eile pas un couvent et un lieu désormais célèbres ? La pauvrette avait souventes fois entendu psalmodier les hymnes sacrés : les parfums de l’encens et la poësie mystique des saintes litanies s'étaient souventes fois. glissés par le trou de la serrure massive pour aller se perdre dans les corridores du cloître, jusqu’au jour où des coups de crosse et de sabre-bayonnette, des râles de mourants et des cris de victoire avaient fait retentir les murs du monastère, et où l’un de échappés du combat de San-Antonio avait glissé dans sa poche la clef du couvent abandonné. Et ce vieux bronze d’un bourdon de cathédrale mexicaine, arrivé dans nos tranchées sous la forme d’un éclat d’obus, devenu aujourd’hui un inoffensif presse-papier ? Et ces coquillages de la mer des Antilles ? et ces améthystes de là Carbonéra ? et ces stalactites des Lucayes? et ce drapeau tricolore grossièrement façonné par Durieux — mon ordonnance — pour être suspendu à la fenêtre d’un pauvre officier en signe de joie, le jour anniversaire de la naissance de l'Empereur Maximilien? ‘Tous ces débris, tous ces riens, bric-à-brac informe pour tant d’autres, reliques précieuses et pleines de chuchottements pour moi, me faisaient songer au passé et remonter vers les neiges d’antan. — Mon Dieu ! que le temps passe vite, disais-je, et que ces jours de jeunesse, de sève, de fougue et d’insoucieuse gaîté sont loin maintenant !

J'aliais me plonger dans ces lointains souvenirs, lorsque maître Soméra, le plus hypocrite et le plus

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intelligent des épagneuls, qui, jusqu'alors avait semblé ronfler en son coin, n’eût poussé un grognement de satisfaction qui me fit tourner la tête.

Horreur ! la bête avait profité de ma tranquillité pour se livrer à une étude icthyologique, et couchée nonchalamment sur le dos, elle rongeait avec une satisfaction é' :.: te, l’une de ces belles vertèbres de baleine qu 1’ ivoya l'automne dernier un ami d’Anticosti.

Que faire € pareil cas? se fâcher tout rouge et chercher à grand frais une cravache trop bien cachée pour fouetter l’insolent jusqu’à ce qu’il crie miséricorde ! Nenni ! je n’aime pas à me déranger, et puis j'ai de la peine lorsqu'il m'arrive d’en faire aux autres.

Doucement de la main j’écartai donc le délinquant qui frétillait de la queue en signe d’une conscience calme, et prenant philosophiquement un plumeau, je ramassai une à une ces bribes de cétacé éparpillées par les dents d’un caniche. Puis, comme il ne faut jurer de rien et qu’une fois le plumeau à la main, l’homme le plus raisonnable ne saurait s'arrêter, je me mis à épousseter mes collections ornithologiques du golfe Saint-Laurent, mes fossiles d’Anticosti, mes pétrifications de Terreneuve, tout en songeant à l’histoire du bon St. Olaff — rude guerrier scandinave, si l’on en croit les chroniques et lord Dufferin.

Dans une minute de désœuvrement et de distrac-

tion, St. Olaff s'était mis à couper, à la façon des

Yankees — un morceau de sapin ; mais songeant tout à coup que c'était le dimanche, il ramassa un à un les copeaux qu’il venait de faire, les mit dans le creux de sa main, les alluma, et les fit brûler pour montrer ainsi ‘qu'il voulait suivre fermement la loi de Dieu et ne pas la transgresser sans punition. ”’

La sainte observance du dimanche ne saurait être plus énergiquement prêchée, mais dois-je vous l'avouer ? je continuai à ranger et à mettre en ordre, tout en méditant l'exemple du saint. Mes éponges, mes échantillons de minéralogie, mes herbiers, précieuse récolte de plusieurs mois de flâneries en mer, défilaient sous mes yeux, et bientôt mon plumeau, l’épagneul, la vertébre, et même l’austère figure de St. Olaff furent oubliés.

Au fond d'un carton rempli d'épreuves et de manuscrits, je venais de mettre la main sur mon journal de route, humble confident de plus d’une heure de joie et de franche liberté. De chacune de ces pages imprégnées des senteurs iodurées du varech s’échappaient des bouffées d’inconnu. Une plume, un encrier, quelques feuilles de papier étaient là qui gisaient sur une table. La tentation était trop forte ; et comme voyager m'est chose adorable, je profitai du moment où — à la vue de ces bonnes choses — l'esprit de travail s'était mis à livrer combat à l'esprit de paresse qui sans cesse rôde autour de moi, pour vous dire comment ce livre s’est fait et partir avec vous pour de nouveaux cieux et des paysages ignorés par la plupart de la foulée.

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Il me semble encore que les choses que je vais vous raconter se passaient hier, et d’ici je revois le quai de la Reine tout encombré de pesants colis, de chaînes d’ancres, de rouleaux de câbles, au milieu desquels chuchottaient, riaient ou discutaient, bruyants matelots, jolies femmes, gens d’affaires et amis venant serrer la main et souhaiter un heureux retour à ceux qui s’embarquaient.

Le steamer sur lequel nous partions était de la taille d’un aviso de première classe, fortement membré, un peu étroit, ce qui, — pour les novices — lui faisait trop prêter la bande au roulis, mais à première vue il promettait de se bien défendre à la mer, parole qu’il nous a noblement tenue. Dans sa cale, sur son pont, le long de ses passerelles, sur son gaillard d’arrière, s’étalait la plus étrange des cargaisons, et dans ce pandémonium indescriptible s'était donné rendezvous tout ce qui peut servir à un homme qui, sept mois sur douze, se donne le luxe de vivre comme Robinson Crusoë, loin de toute distraction, de toute amitié, de tout secours humain.

Le Vapoléon ZIZ partait ce matin-là pour ravitailler les phares de la côte et du golfe.

Dans les flancs de sa sainte-barbe sommeillaient dix mille livres de poudre à canon qui — affaire de nerfs probablement — m'ont toujours semblé être un voisinage peu rassurant pour une centaine de barils de pétrole que nous avions à fond de cale. Des quarts de porc salé et de farine, des ballots de marchandises,

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des caisses d’épiceries balancées lourdement au crochet d’un fort palan descendaient et disparaissaient par les écoutilles, pendant que sur le pont on rangeait des cages à poule, non loin de deux vaches qui ruminaient mélancoliquement au pied du grand mât, en songeant à ces vertes prairies des pla'nes d'Abraham, qu'elles allaient échanger contre les brouillards de l’Anticosti. Un cochon insoucieux de son sort se frottait le dos sur l’affûüt d’un canon, regardant d’un œil satisfait un groupe de matelots qui jetaient de grosses toiles cirées sur des balles dé foin destinées à être exposées à l’air, pendant que d’autres empilaient des planches et des bardeaux le long des bastingages. Sur la dunette, une charette donnait l’accolade à une baleinière. Partout ce n’était que chaos, bourdonnement et travail. L’équipage soigneux et attentif s’empressait de mettre la dernière main aux prépara- - tions du départ, et l’ordre se faisait vite au milieu de ce tohu-bohu. ,

. Le carré des passagers faisait bientôt oublier tous ces bruits et cet inextricable fouillis. Le petit salon de l'arrière était simple, coquet avec ses tentures vertes, bien emménagé, et son demi-cercle de divans promettait plus d’une bonne heure de sieste aux coureurs et aux travailleurs de la mer. La saile à dîner où nous devions passer de si douces soirées, se montrait propre, bien éclairée, assez large pour mettre à l'aise quinze personnes. Elle nous per-

mettait d'entrer de plein pied dans des cabines parfaitement ventilées, et c'était plaisir de voir par

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leurs portières soulevées un lit bien frais et bien blanc. ‘Tout promettait donc d'aller pour le mieux sur le meilleur des bateaux possibles, et je ne me laissai distraire de toutes ces douces choses que par le premier tour de l’hélice qui nous entraïînait vers l'inconnu.

Le temps était superbe, le fleuve calme, mon cigare délicieux, et tout en jetant un regret à ceux qui restaient et qui agitaient leur mouchoir en signe d'adieu, je me mis à examiner curieusement ceux qui devaient être mes camarades de voyage.

Sur la dunette se promenait en paletot gris, le binocle gris d’acier à cheval sur un nez passablement rubicond, un homme à favoris gris dont la tête s’élançait triomphalement hors d’une cravate verte pour aller s’enfouir sous un chäpeau melon. D'une voix

bégayante, mais accompagnant chaque mot d’un coup d’œil dont la vivacité suppléait aux lenteurs de la parole, il donnait des ordres à un colosse qui, debout sur le gaillard d'avant, la moustache en brosse, le teint hâlé, le nez dans le vent, répétait d’une voix de tonnerre chaque monosyllable tombé des lèvres de: son supérieur.

Le monsieur bègue était notre capitaine, un de nos pilotes les plus expérimentés ; l’homme au torse herculéen, à la physionomie franche et ouverte qui l’écoutait, n’était que premier lieutenant. Rude tête que ce LeBlanc, je vous l’assure : elle avait le flaire des mystères de l’abîme et sentait une caye, un grain ou un danger à dix lieues à la ronde.

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LeBlanc ne savait ni lire, ni écrire, mais sa vie s'était passée sur l'océan. La mer était le livre de cet homme d’airain, et comme la pauvreté et le hasard en lui fermant le chemin de l’école l’avaient jeté loin de toutes connaissances humaines, il avait appris seul et n’avait eu pour camarades de collége que la tempête et le danger. LeBlanc connaissait donc par cœur la navigation que nous allions faire, et si de notre époque personne n’eût songé à lui pour en faire un chevalier de la Toison d'Or, du temps de Jason il serait passé d’emblée amiral, et aurait été de force à mener seul l'expédition des Argonautes.

À tribord, près du capot d'échelle, la casquette galonnée sur le coin de la tête, l’uniforme boutonné jusqu'au col, le teint bronzé, le nez en bec d’aigle, l’œil doux et profond, Jérôme Savard, notre deuxième lieutenant, s'occupait à transmettre automatiquement les ordres qui pleuvaient du banc de quart à l’adresse de l’homme à la roue, ce qui ne l’empêchait pas de surveiller avec effroi un passager peu respectueux —fils de ministre —qui, sans song:r à mal, tambourinait Vive la Canadienne sur le cuivre doré du compas (1).

De la cambuse au capotin qui menait à la salle à manger, notre maître d'hôtel, Raphaël Côté, faisait trottiner son gros ventre tout en transportant fines

(x) “Le premier lieutenant, M. Joseph LeBlanc, du Wapoléon III, qui a voyagé pendant trente ans sur des vaisseaux faisant le commerce avec des pays étrangers, et le second lieutenant, M. Jérôme Savard, qui est à bord depuis seize ans, sont très-bien doués pour les fonctions qui leur sont dévolues.

Notes officielles de 1873, p. 38.

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DE TRIBORD A BABORD 17 poulardes, langues salées et grosses pièces de résistance. Cela ne l’empêchait pas, suivant la course qu’il tenait, de lancer un mot grivois à William Déchêne, le cordon bleu du bord qui suait et souffait devant ses fournaux chauffés à rouge, de saluer obséquieusement un passager qu’il ne connaissait pas, ou de lorgner d’un œil de fin connaisseur les meilleurs plats du jour. Gai comme pinson, il commençait ce jour-là un service agréable pour tous, et qui ne se ralentit pas même une seconde pendant la durée de nos trois croisières.

Ce va et vient de l’illustre Raphaël faisait pressentir les tintements de la cloche du dîner. Nous étions alors par le travers du phare de St. Laurent d'Orléans, et au moment où j'allais me lever, j’aperçus dans la direction du sud scintiller au soleil le clocher de la petite église de Beaumont. Je n’ai jamais pu regarder ce temple agreste et sans prétentions, sans que ma pensée ne repliât ses ailes sur ellemême. Sous cette voûte de bois, étoilée dans le genre du siècle dernier, dans ces vieux murs de 1732, non loin de ces fonts baptismaux à la balustrade en fer forgé et fleurdelysé, dorment la chair de ma chair, les os de mes os. C’est là que mes deux frères Charles et Pierre et que ma sœur chérie. Joséphine attendent calmes et impassibles dans la tombe, le jour où il sera du bon plaisir de Dieu de mêler ma poussière à leur poussière.

Personne au milieu de ceux qui prenaient l’air sur le pont et regardaient d’un œil distrait ce paysage — pour moi le plus aimé, sinon le plus ravissant du

monde — ne se serait douté que j'étais en frais de broyer du noir, et déjà autour de moi les manies d’un chacun s’accentuaient.

A deux pas de là, un étudiant en médecine, propriétaire d’un énorme colis de diogues où s’étaient glissés une foule d’instruments aussi utiles que désagréables, tâtait la clientèle du bord, parlant du mal de mer à celui-ci, pronostiquant un rhumatisme à celui-là, faisant, à un troisième qui l’écoutait d’un air hagard, le rèsumé des premiers soins qu’il fallait denuer à un noyé, et prévenant chauffeurs et matelots qu’il distribuerait pro bono publico tout ce qu’exigent brûlures, contusions ou cassures, enfin toute cette série de surprises qui existent entre le perroquet de hune et l'arbre de couche de l’hélice.

Dans les jambes de ce Samaritain anglais courait et jasait le plus endiablé des gamins, master Birdïie, homme de dix ans aux réponses phénoménales, aux théories renversantes, qui un jour, à table, se prit à causer d'histoire naturelle avec un joyeux shérif de ma connaissance, bel esprit, grand parleur, et certes de fil en aiguille ce ne fut pas ce dernier qui eut le beau rôle dans la discussion.

Assis sur un rouleau de chanvre, M. Gagnier, gardien du phare de la pointe aux Bruyères sur l’île d'Anticosti, vrai type du canadien des anciens jours, causait à voix basse avec M. Malouin, jeune homme qui était parti de San Francisco: pour aller embrasser son vieux père — autre gardien de phare — et oublier au milieu des joies de la famille sept longues années de travail et d'absence.

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DE TKIBORD A BABORD

ingénieurs qu’il avait eu tort d'oublier son paletot et de partir pour le golfe Saint Laurent comme on part de chez soi, par une matinée ensoleillée, pour faire le tour de Belvedère. Marmette, debout près du mat d’artimon, chaussé dans ses bottes de sept lieues, coiffé d'une castuette aux formes cosmopolites, le lorgnon ferme sous l’arcade sourcillière, discutait gravement avec son autre compagnon de route, Agénor Gravel, l’importante question de savoir quel était le meilleur temps pour prendre en mer le coup d’appétit, lorsque Raphaël vint mettre tout le monde d'accord en sonnant vigoureusement la cloche, et clerc médécin, hommes de lettres, gardiens de phare, fils de famille et gamin disparurent en un clin d’œil du pont, pour aller se mettre en rang d'oignons autour de la table hospitalière du Vapoléon II].

Je n'ai pas besoin de dire que ce premier dîner fut assez silencieux. Chacun étudiait la physionomie de son voisin; mais Agénor, qui n’y allait jamais par quatre chemins et avait déjà la velléité de tutoyer le capitaine, eut bien vite fait circuler parmi les convives cette gaîté chaude et pétillante qui ne cessa de régner entre nous, aux jours de pluie comme aux jours de soleil.

C'était une singulière tête que cet Agénor Gravel, et puisque son nom reviendra souvent sur mes 1evres pendant le récit de ce voyage, j'aime autant vous faire son portrait tout de suite.

20 DE TRIBORD A BALBORD

Assez grand, large d’épaules, borgne sans le laisser voir le moins du monde, causeur jovial et bon enfant lorsqu'on lui demandait un service ou un anecdote, saupoudrant le moindre récit d’une légère pointe d’exagération gasconne, ce qui n'était pas désagréable, triste comme un saule pleureur dès qu’il approchait une plume de l’encrier, Agénor avait été une foule de choses pendant le cours de sa vie aventureuse. Tour à tour avocat, zouave pontifical, homme de lettres, casuiste, naturaliste, collectionneur, bibliophile, ce nouveau Vichnou avait tout juste conservé de ses différentes incarnations ce qu’il fallait pour véritablement constituer ce qu'on appelle un bon garçon, trois mots dont on fait de nos jours un usage immodéré, et que l’on applique trop souvent à tort et à travers sur la tête du premier venu.

Railleur sans fiel, hardi par tempérament, serviable et discret par goût, jouissant d’une bonne santé et de l'aurea mediocritas d'Horace, joyeux, bon et prodigue de to. ce qu’il avait, il prenait la vie comme elle se présentait à lui, sans permettre à l'ambition, à l'excès de travail ou à l’envie de lui faire des cheveux blancs, des rides et de la bile avant le temps. Ses ennemis le fuyaient pour ne pas être forcés de devenir ses amis, et, sans son incomparable paresse, maître Agénor aurait été de force à courir après eux, pour se les concilier, en ouvrant la conversation par leur dire tout le mal qu’il pensait de lui, et leur faire part ‘de tout le bien qu’il voulait aux autres.

On sait déjà qu’Agénor avait une manière particulière de s’y prendre pour faire causer les gens ; aussi

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DE TRIBORID À BABORD ne faut-il pas s'étonner si le lendemain de notre départ, nonchalamment couchés sur une peau de buffle, la tête appuyée sur une bosse de chaloupe, nous étions déjà en frais, Marmette, lui et moi, de prendre des notes sur l’intéressante conversation que nous tenait le gardien d’un des phares de l’Anticosti.

Ceux qui sont habitués aux petites grandeurs, aux grandes misères et aux minces bonheurs des villes ne sauraient se faire une idée de la vie que mènent là-bas ces braves gens. Obligés de faire cuire leur pain, de tailler leurs habits, de travailler à la menuiserie, de chasser, pêcher, être à la fois médecin, calfat, brasseur, que sais-je ? l’été ils n’ont pour distraction que la culture d’un petit carré de terre, si toutefois l’avare récif le permet, l’hiver que d’interminables pipes fumées en tête à tête avec les épaves arrachées à la tempête, et qui flambent tristement dans l'immense âtre en pierre de la cuisine de la tour.

Notre interlocuteur, M. Gagnier, était un des privilégiés de la bande. Il desservait un phare confortable, spacieux, et lui du moins pouvait chausser ses raquettes ou s’acheminer le long des sentiers battus par les ours et les fauves, pour visiter ses voisins et échapper ainsi, cinq ou six fois l’an, au terrible supplice de l’isolement.

— Ah ! monsieur, disait-il à Agénor, si vous saviez comme la solitude et le silence amènent l’homme à être serviable et à aimer son semblable. Mon plus proche voisin fit un jour trente-cinq milles à pied pour venir m'apporter une lettre. D'ailleurs, ajouta-t-il en

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clignant de l’œil, c'était un rude jarret que celui de moh compère James. Dans un temps de disette il fut onze jours sans pouvoir { aer. Enfin n’y tenant plus, il part, enjambe dix-huit milles par une pluie battante, et me tombe dessus au moment où j'allais souper. Je veux le forcer à passer des habits secs, et à boire un bon verre de rum. Le rum, il l’avala sans se faire prier, mais pour ce qui est des hardes et du souper, il fit la sourde oreille, et se mit à battre le briquet et à fumer avec tant d’appétit, qu’une demiheure après il était malade, comme un écolier qui a voulu faire l’homme et s’est imbibé de nicotine. Pauvre James ! il devait mourir plus tard d’une maladie bien pire que celle-là, et en attendant ce fut lui qui entra l’un des premiers dans la maison de Gamache et le trouva mort, étendu de tout son long sur le plancher, et la main crispée sur l’anse d’une cruche de whiskey.

— Comment ! Gamache, l’homme aux relations diaboliques, Gamache le mystérieux, Gamache le terrible, le grand Gaimnache buvait autant que cela, fit d’un ton de profonde commisération maître Agénor, tout en laissant passer un soupir encore tout parfumé par un vieux rhum de Ste. Croix.

— Oui, monsieur, puisque c’est ce vice qui l’a tué, reprit gravement Gagnier. D'ailleurs Gamache n’était pas aussi méchant que nous le fait la légende. Brusque, mais bon cœur sous sa rude écorce, il s'était entouré de mystère et se faisait une réputation de sorcier pour ne pas se voir déranger dans cette vie de liberté et d'isolement qu’il aimait autant que sa gourde et son fusil.

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DE TRIBORI: A BABORD 23

— C'est égal ; je préfère Gamache à notre Corriveau, fit brusquement un petit goîtreux de la Trinité que nous ramenions de l’hôpital de la marine, et qui

nous écoutait depuis dix minutes avec de grands yeux écarquillés.

— Et qu'est-ce que fait ton M. Corriveau, demanda Agénor ?

—C’est un homme qui se sépare de sa femme.

—Singulière profession tout de même, murmura philosophiquement Gravel. Comment se fait-il que

| la lune rousse ait sitôt remplacé la lune de miel de

madame Corriveau, répond-moi, jeune métis.

—Je ne comprends pas l’anglais, murmura tin. .ment l'enfant, mais tout ce que je puis vous assurer, c’est que Corriveau battait sa femme en veux-tu ? en voilà ! Il lui avait cisaillé les cheveux, la jetait à coup de pied dans sa cave, et pendant longtemps il l’a tenue dans une boîte rouge, qui avait un trou taillé

vis-à-vis de la bouche, et par où il lui jetait à manger.

— À ce régime-là on ne songe plus guère à une chaumière et son cœur, reprit le pastoral Agénor. Et qu’advint-il de la pauvrette ?

—Elle s’est sauvée dans un canot d’écorce, monsieur !

— C'était apparemment . : manière de prendre la clef des champs, repartit Agénor. N'est-ce pas là à votre opinion, jeune philistin ? ajouta-t-1’. n laissant tomber un regard inspiré sur le jeune homme abruti.

gnier, qui s’était levé pour secouer les cendres de sa pipe par dessus la lisse de plat-bord, s’écria :

— Nous allons bien, messieurs ; voilà que nous sommes déjà par le travers de la Pointe-à-l’Outarde.

Et nous indiquant la terre de la main, il reprit gravement :

— Voyez-vous là-bas cette maisonnette blanchâtre qui se détache sur les tons gris de la côte ? C’est la demeure d’Hawkins, un homme qui a fait une fin bien tiagique ! Par un de ces temps clairs et froids de décembre, il aperçut un navire abandonné dans les glaces qui montaient lentement avec le reflux. La batture était solide et prise au loin ; le temps était beau, l’air sec mais sans vent, et suivi d’un chien, Hawkins partit résolument et se dirigea vers l'épave. Malheureusement le long de la route le vent se fit, la neige fouettée par la bise se mit à poudrer, la mer se prit à travailler sourdement la glace, et bientôt l’infortuné se trouva à la merci d’un îlot flottant. Ou’advint-il ? Comment et quand le pauvre Hawkins

mourut-il? nul ne le sait. Seulement, à quelques} jours de là, sa femme voyait revenir au logis le fidèlek

terreneuve, portant noué au cou, en signe d’adieu et de souvenir le mouchoir de son maître. Le printemps suivant, Hawkins était retrouvé au large de la Pointe de Mons, gelé, dans l’attitude de la prière, le front, les mains et les genoux scellés encore à sa banquise solitaire.

Agénor menaçait de tourner à l'improvisation, danger qu'il était difficile d'éviter, lorsque M. Ga: |

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Pendant que nous écoutions attentivement ces récits de la mer, le Vupoléon filait joyeusement par une forte brise de nord-est. La veille, nous avions ravitaillé le Bicquet ; aujourd’hui nous courrions dans le nord, laissant par tribord les côtes verdoyantes du

} sud qui, vues de cette distance, nous paraissaient

sombres, élevées, laissant voir ça et là sur les flancs escarpés des Schick-Shoacks, une éblouissante tache

| de neige, jetée là par l’hiver, en signe d’éternel défi

au sol :! d’été.

Déjà nous avions entrevu Bersimis avec son joli village et son église ; vers cinq heures nous doublions la Pointe de Mons (1), et l'approche du phare nous était annoncée, en amont, par deux croix de bois qui abritent des tombes de naufragés, et font le plus triste effet sur cette côte montagneuse et boisée, tranchée de fois à autres par des falaises grises, coupées à pic.

Dès sept heures du soir la première chaloupe du steamer était mise à l’eau, et bientôt nous descendions à terre dans l'endroit baptisé du nom euphonique de ‘trou de Marcelline.’”? Là, debout

R sur les galets, le maître de céans nous attendait pour | nous souhaiter la bienvenue dans son aride domaine,

et mettre à notre disposition son fils, dans le cas où nous aimerions à escalader les huit étages du phare,

(1) La pointe de Mons est ainsi nommée, en l’hcnneur de Pierre du Gua, sieur de Mons, l'infatigabie explorateur des côtes de l’Acadie et le fidèle ami de Champlain. L'’amiral Bayfield est le seul qui ait maintenu la véritable orthographe de ce nom. Presque toutes les autres cartes indiquent ce lieu sous le nom de Pointe des Monts, ce qui est un non-sens,

solide construction en pierre, qui trône majestueusement au milieu de ces dépendances, de sa poudrière, et de son abri à canon, et de la hauteur de ses 75 pieds, semble narguer toutes les tempêtes de la rose des vents. Nous profitâmes de la bienveillance de notre nouvel ami, montant, grimpant, soufflant, touchant à tout, demandant des explications sur tout, jusqu’à la minute où il nous ramena sains et saufs, mais hors d’haleine ! sur les galets de la grève.

Le soleil était alors à son couchant, et je n’oublierai jamais le spectacle qui nous ravit ce soir-là. La tour détachait sa façade blanche sur les teintes pourpres de l'occident. Au loin, la mer dormait, et son immense respiration venait mourir au pied des rochers mousseux que frangeaient de légers flocons d’écumes. Debout, dans la porte cintrée du phare, entouré de sa famille qui l’écoutait anxieuse, Ferdinand Fafard tête nue, la main tremblante, lisait d’une voix qui voulait paraître ferme, une lettre que nous lui apportions de l’un de ses fils. Le lecteur pesait gravement chaque mot, savourait à longs traits chaque ligne, s’interrompant pour jeter de temps à autre, par dessus ses lunettes, un regard sur son auditoire attentif.

Cette scène touchante aurait mérité les honneurs |

de la peinture.

Fermez les yeux et groupez autour de Fafard, brunes têtes de fillettes, jeune homme au teint mâle. et hâlé, profil de vieille et bonne ménagère cana-

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dienne : mettez au fond les âpres teintes d’un paysage du Labrador ; semez sur l’horizon une poignée de nuages cuivrés qui courent vers le couchant, relisez, avant de crayonner, ce que je viens de vous dire plus haut, et vous aurez un tableau vrai, sinon ravissant.

— Ah ! le manque de nouvelles, nous disait le brave Fafard, c’est ce qui nous rend la vie si triste. J'ai bien là, ajoutait-il en montrant sa lettre, de quoi me consoler pour quelques jours ; mais mon fils Pierre, qu’est-il devenu ? Et mon plus jeune frère, laissé malade dès l’automne dernier, est-il mort? Et ma petite propriété du Saguenay, est-elle brûlée lors des derniers incendies ? L’incertitude fait pousser bien des cheveux blancs, — heureux encore si nous n'avions que cela — mais les jours d’hiver se font quelquefois bien longs ici, à preuve ceux de l’an dernier. Figurez-vous que vers la fin de l’automne, dès les premières bordées de neige, ma famille fût attaquée par les fièvres typhoïdes. Les débuts de la terrible maladie en mirent sept au lit, et bientôt tous les autres suivirent. J'étais seul valide. Mon plus proche voisin demeurait à vingt milles, et comme les mauvaises nouvelles n’ont pas besoin d’un fort vent pour être portées au loin, le phare était déjà signalé comme un foyer d'infection aux Indiens mêmes qui faisaient un détour pour ne pas le trouver sur leur passage. Un seul homme fut touché de mon malheur, et un matin Laurent Thibeau se présenta à ma porte, et me fit part de sa détermination de rester avec moi et de m'aider. Tout alla mieux pour quelque

temps, mais comme nous étions alors aux derniers jours de la navigation, les brouillards et la neige se mirent de la partie, et nous forcèrent de tirer du canon toutes les demies, quelque fois tous les’ quarts d'heures. Alors la vibration se faisait terrible dans cette tour haute de 75 pieds ; nos malades ne pouvaient la supporter, et avant chaque détonation, il fallait .rmionter les cinq étages du phare transformées en infirmerie, avertir ces pauvres malheureux, et mettre de la ouate dans les oreilles des plus nerveux. Les jours succédèrent ainsi aux nuits sans apporter autre chose que le chagrin, l’inquiétude et les 1insomnies. Laurent et moi, nous étions en train de perdre la tête ; le service du phare et des malades ne se faisait plus que machinalement, lorsque Dieu prit pitié de nous, et dans sa miséricorde nous envoya le repos et la joie, en déterminant une convalescence générale.

Un mois de repos nous remit frais et gaillards, et comme les grands froids étaient venus, j’eus le plaisir de mener une partie de mon hôpital faire visite à mon confrère de l’Ile-aux-Œufs. C’est cette île qu’il y a à dix lieues sous le vent ; le golfe était pris en vive glace jusque-là, et de ma vie je n’ai fait plus belle course en traîneau. Vous voyez, messieurs, que le bon Dieu nous aime encore, et qu’il ne nous .bandonne pas tout-à-fait, ajouta-t-1l sous forme de péroraison, en versant un verre de champagne à maître Agénor, et en lui disant :

— Goûtez ferme, M. Gravel, c’est du meilleur ; je l'ai acheté il y a quinze jours d’un de nos pêcheurs

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DE TRIBORD A BABORD 29 de la Trinité, qui en a sauvé bien d’autres du malheureux naufrage du navire marseillais du capitaine Figueron, venu à la côte en septembre passé.

Puis, comme nous faisions mine de nous retirer :

— Allons, messieurs, une nouvelle tournée à votre prompt retour et à votre bonheur. Quant à vous autres, mes gars, mettez le petit canot à la mer et faites un brin de conduite à la chaloupe de ces messieurs. Peut-être, avant que l’ancre du Vapoléon soit levé, auront-ils le temps de trouver dans leurs cabines quelques vieux journaux de par chez nous. Ici, les morceaux en sont bons à lire.

Et ce fut ainsi que par un beau clair de lune, sur une mer splendide, nous quittâmes Ferdinand Fafarä de la Pointe de Mons, enchanté de notre nouvelle connaissane, et joyeux d’avoir causé avec lui et de lui avoir donné une bonne minute de distraction. Nos rameurs glissaient gaiement ‘sur le flot qui s’ouvrait pour nous laisser passer ; au loin, on entendait les ronflements d’une baleine qui venait respirer à la surface ; sur nos têtes une aurore boréale s’amusait à couler des tuyaux d’orgue pour les refondre ensuite, et de la terre le grand cyclope de pierre nous regardait aller et disparaître.

Agénor en ce moment eut une inspiration. Sa mémoire était implacable, et il se mit à déclamer aux matelots ébahis le commencement du beau travail de Paul Parfait sur le phare,

30 DE TRIBORD A BABORN

— ( À l'heure où le soir tombe, invariablement il s'allume ; peu à peu l’ombre enveloppe sa tour blanche et l’on ne voit plus surgir au loin qu’un point brillant, étoile factice posée par la main de l’homme au bord des flots. Que la nuit soit claire ou sombre, calme ou tumultueuse, l'étoile luit toujours de son éclat doux, paisible, immuable, pour ne s’éteindre qu’avec le retour de l’aube. Qui pourrait considérer sans émotion cette lueur perdue dans l’espace, en songeant que c’est elle qui, à travers les brumes, sous la pluie qui fouette et le vent qui fait rage, trace au navigateur sa route, lui marque les écueils à éviter ou la passe à gagner.

‘4 Par les nuits étoilées, le phare trace sur la mer un sillon lumineux, et par les nuits noires il montre encore à travers l’ombre son grand œil vigilant. Qui ne croirait alors volontiers que le phare est vivant ? Qui ne s’adresserait à lui comme à un être capable de comprendre ? ??

D'une oreille distraite j’écoutais ces belles phrases, car, hélas ! ma pensée était ailleurs, et la déclamation d’'Agénor avait réveillé en moi d’autres idées.

Je songeais à la vie humble, pleine d’abnégation et de dévouement, que menaient les modestes gardiens de ces phares.

— À chacun sa fonction dans le grand rouage humanitaire : ceux-ci, me disai-je, doivent ètre premiers ministres, généraux ou millionnaires ; ceux-là seront pauvres, méconnus, mais dévoués. S'il en faut des premiers pour guider les états, perfectionner

DE TRIBORD A BABORD les engins de mort et acheter tout ce qui s’achète sur terre, il en faut aussi des seconds pour accomplir une mission de paix, aider et réconforter ceux qui souffrent et sont en péril.

Mais comme même ici-bas, il y a compensation à tout, ce n’est pas sur les lèvres de ces déshérités que vient errer ce soupir que laissait échapper le cardinal d’'Amboise mourant, lorsque se retournant vers son infirmier, il lui disait :

— Ah ! frère Jean !.…. que ne suis-je toujours resté frère Jean !

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Colloque matinal. — L’Ile-aux-Œufs. — Deux vieux bouquins. —

Débuts d’un cours d'histoire. — Instructions de la reine Anne.— Une idée anglaise. — Ce qui peut faire rager en rade. — Hissez les voiles! — Un secret bien gardé.— Le Palinure de la flotte. — Ce qui peut faire rager en mer.— En chasse, — Les roueries du capitaine Belcher. — Jettatura. — Ce que peuvent se dire un amiral et un gouverneur. — Les rats de comptoir. — Dernière humiliation. — A la voile. Un royal caprice. — Le capitaine du Vépfune. — Faits d’armes d’une escadre, — Sous la brume. — A loup de mer rat de terre. — Une manœuvre en pantoufles. — Le naufrage de PAnglais. — Conseil de guerre — La croix du cap Breton. — Retour. — Les horreurs et les trésors de l’Ile-aux-OEufs. Où les chants de l’un font les pleurs de l’autre. — Fin de la frégate l’£Zdgar. — En disgrâce. — Mort de Sir Hovenden Walker. — La cabane du père Ruel. — Un souvenir d’un autre âge. — L’amiral du brouillard.

Il faisait petit jour lorsque maître Raphaël que je ne

me rappelle pas avoir vu dormir pendant ie voyage, s’en vint sur la pointe des pieds, chuchotter à la porte de nos cabines :

— L'Ile-aux-Œufs, messieurs !

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parer quelques provisions pour descendre à terre ? On arme le canot en çe moment,

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— Je le crois bien, nom d’une pipe ! s’écria Agénor Gravel, qui, descendant de son cadre, entra ce matinlà dans ie fameux pantalon couleur chocolat dont une partie le quitta si brusquement sur la place publique de Pictou. Fais-nous des sandwichs, digne descendant de Grimod et de Brillat-Savarin !

— Emplis cette gourde de Jamaïque ! glapit du cadre voisin, une voix qui s’est flûtée au contact des romances de Rupès.

— Vous allez lui faire oublier ma lunette, s’écria un myope qui a soin de devenir presbyte, dès qu’il flaire à distance une jolie femme.

— Non, non, reprit Agénor en faisant son apparition dans le carré ; le méticuleux Raphaël vient de glisser ton télescope dans cette sacoche. Ne le voistu pas sur ces deux livres qui ont failli me faire passer la nuit blanche? Et maintenant, messieurs, si vous êtes prêts, en route ! Nous allons en savoir de neuves aujourd’hui ; car c’est ici que l’amiral Sir Hovenden Walker est venu aplatir une partie de sa flotte, sous le spécieux prétexte de mettre le siége devant Québec. Je vous raconterai tout cela sur l’île, et, en attendant, qui m'aime s’embarque.

Ce fut ainsi que nous nous installâmes dans la baleinière et que nous poussâmes au large.

En face de nous gisait une île sauvage et dénudée, longue de trois quarts de mille. Elle était formée par des rochers granitiques divisés en quatre sections très-sensibles, et n’avait pour habitation qu’un

NERO ER BTS EE RSA Pme

petit phare en bois, lavé à la chaux. Bien que le Napoléon ZIZ fût mouillé par quinze brasses — en approchant la falaise on trouve 75 pieds d’eau —la distance à franchir n’était pas considérable, et bientôt, sous la conduite d’Agénor qui n’aimait pas ce que la brise de mer a de piquant le matin, nous nous installions dans un de ces nombreux trous fouillés tout le long de l’îlot par les chercheurs de trésors, pendant que l'équipage roulait sur les crans les quarts de pétrole, les provisions et les ballots destinés au Robinson de céans.

Ce ne fut qu’alors que nous fimes connaissance avec les bouquins recommandés si fortement à Raphaël par Gravel. Ils venaient de sortir triomphalement hors de ce sac qui a contenu bien d’autres choses agréables, utiles ou mystérieuses, pendant les deux mois qu’il nous tint compagnie, et ils étalaient modestement sur la mousse sombre du rocher leurs titres jaunis par le temps.

Le premier de ces précieux volumes était le journal du malheureux Walker ; le second l’histoire de l’H6tel-Dieu de Québec (1).

(1) A JourNaL: or full account of the late expedition to Canada with an appendix containing commissions, orders, instructions, letters, memorials

courts-martial, councils of war, &c-, &c., relating thereto; by Sir Æovenden Walker, Kt., avec l’épigraphe :

Rebus angustis animosus atque

Fortis appare: Sapienter idem

Contrahes vento nimium secundo

Turgida Vela. ° Hor. Lib. 2, Ode 10.

London : printed for D. Browne at the Black Swan, W. MEARSs at the Lamb, without Temple-Bar, and G. STRAHAN atthe Golden Ball against

the Exchange in Cornhil, 1720.

Histoire de l'Hôtel. Dieu de Québec, à Montauban, chez Jérôme Légier, et

se vend à Paris chez Claude-Jean-Baptiste Hérissant, libraire, rue Notre- Dame, aux trois vertus, avec privilége de Roy. Ce livre a été imprimé en 1752.

Quelle d'un am dont les seuil d’u pas tarde car il av grave :

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